‹ Aventures d'un jeune françaisChapitre 5 sur 24 · L EXCELLENTE MÈRE · texte numérisé non relu

L EXCELLENTE MÈRE

l'issue duquel son sort fuîur pouvait tlépciidrc. Enfin, il s'cflVjrcait de lui faire comprendre qu'il ne lui était pas possible de s'engager, sans manquer essenlielleiuent à ce qu'il devait à ses parrns, chose que sa prol)ilé lui défendait.

Celle lellre terminée, il se sentit bien soulage; il l'envoya le soir même. Vile fut remise en maia propre a la dame. INous parlerons plus bas de l'eiret singulier qu'elle produisit.

M."* Dalboîs, fort troublée de l'indisposition de son fils, passait auprès de lui toutes les heures dont elle pouvait disposer. Elle s'aperçut bientôt qu'il n'y avait rien d inquiétant quant au physique. Dans

TtM. H. 3

00 CIUPITRE XII.

son indulgence, elle se clouta que quelque affection morale agitait la tête du jeune homme, et causait ce dérangement momentané. Les femmes ont un talent merveilleux pour deviner les secrets du cœur; mais il n'en fallait pas beaucoup , dans cette occasion, vis-à-vis d'un fds qui ne demandait pas mieux que de tout dire , et qui en cherchait lui-métpe le moyen.

Le troisième jour de cette maladie factice , M.""^ Dalbois ajant bien tâté le pouls de son fils, et ne lui trouvant aucune apparence de fièvre, pas même d'agitation, se confirma dans ses soupçons, et résolut de les éclaircir. «Vous nous trompez, lui » dit- elle tendrement, mon cher

l'excellente mère. 5l

» Aiigusle; vous n'êtes point malade, » et vous vous obstinez à le paraître. » V^ous ne mangez point; vous gar- » dez la chambre; c'est le moj'cn de r) le devenir tout de bon. Allons, w avouez-le moi; quelque chose de w secret, et que vous balancez à » nous dire, trouble votre esprit.

» A votre ûgc , mon fils, et avec une »i mère telle que moi, peut -il » exister entre nous rien de caché?

w As-tu jamais eu lieu ck; mettre en » doute ma tendresse? Et si lu te » trouvais dans quelque embarras ») que je ne peux deviner, ma vie, M s'il la fallait, cher enfant, ne te « la dounerais-je pas sans regrets?»

A des inslancf's aussi tendres, Diitbois sauta >ivcmcnt au cou Cc su

5il CHAPITRE XII.

mère, a Non, non, lui dit-îl, voire » vie m'est trop précieuse; c'est moi

V qui sacrifierais avec empressement » la mienne pour vous. Mais je ne » peux, ni ne veux vous le celer » plus long-temps; oui, j'ai quelque 1» chose à vous dévoiler. Le bonheur » de mes jours est attaché au succès » de l'aveu que j'ai à vous faire.

» Mon père et vous, chère maman, » êtes mes seuls, mes vrais amis; je » n'ai rien à dissimuleràl'un pas plus » qu'à l'autre; mais j'avoue que je

V m'ouvrirais plus aisément à vous

V seule d'abord. J'ai entendu que >) mon père était engagé au spectacle » ce soir, et que votre tendresse

V pour moi vous a fait refuser cette » partie ; eh bien l prenez ce temps

l'excellente bière. 5j

->i pour recevoir ma confidence, et "» veuillez venir près de moi; car, » dans votre appartement, uous » pourrions être interrompus. »

« Avec grand plaisir, répartit » M.™' Dalbois; mais au moins, je >• veux que tu prennes quelque -» chose de solide avant. Je vais » t'envoyer à dîner, car je vois biea 1) à ta toilette que tu ne veux pas » descendre. Je parierais, ajoulalî t-ellc en souriant, que le cœur » est pour beaucoup dans ce que T) j'ai à entendre. Plaise au ciel ! je TD seraiô désolée d'avoir ua fils inscn- » sible. En tout cas, si j'ai deviné

V juste, il n'y aurait que des obsta-

V des tenant à l'honneur qui pour- -n raient m'empècher de te seconder.

54 CHAPITKE Xri.

5) = Ah! ne le craignez jamais, ré- » pliqua-t-il. » Et là -dessus ils se séparèrent.

Charmée d*avorr mis le doigt sur la plaie, M.'^'Dalbois atïendait avec impatience le moment où son mari serait sorti. Des explications de cette nature ont toujours le droit d'intéresser le cœur d'une mère, u Mais

V qui donc, se demandait-elle, a pu » attirer ses regards? qui a pu enîî gager ses aflfections à ce point?» Depuis leur établissement dans la \ille ils n'avaient vu personne, excepté la famille voisine. «J'espère, 5) se disait-elle, que ce n'est pas

V cette tante coquette, malgré ses » minauderies. Mon fils ne peut pas

V être assez ennemi de lui-même

LEXCRLIENTE MERE. 55

t) pour se laisser prendre aux filets ^) d'une feunu-c quia pour le moins )) le double de son âge. Oh! si ce w pouvait être la nièce î mais je n'ose w arrêter mes idées sur elle. Sa » réserve extrême, sa timidité, son » éloignement de toutes prêtent » lions.... Cependant , Auguste a des p yeux, et s'il a ceux de sa mère, il w peut bien s'être épris de cette M charmante fille, sans avoir osé le » lui dire. Que mon cœur serait y» soulagé s'il s'agissait d'elle! avec D quelle joie je lui confierais le » sort de mon fils! »

Le moment arrivé, rexcellcnlc mère fut exacte au rendez -vous.

Dalbois vola au-devant d'elle, la fit asseoir dans un fauteuil, prit une

56 CHAPITRE xn.

chaise, et entama toute son histoire, ïi raconta comment» depuis longtemps, la proximité des fenêtres de la maison de Latour lui avait procuré le plaisir d'entendre de la musique délicieuse sur un piano, sans qu'il sût qui l'exécutait; que \ingt fois par jour, à la \érité, il \oyait à la croisée une dame d'un âge assez avancé, mais qu'il n'avait jamais pu concilier la bizarre expression de sa figure avec le sentiment exquis dont devait être douée la personne qui touchait cet instrument; que l'affectation même do cette femme à l'obséder de regards^ lui avait fait prendre cent fois le parti de tirer le rideau, et dé sfe tenir caché derrière, pour ne riea

i'exccliexte MLRE. 5^

picrtlre de la \oix enchanteresse qu'il entendait avec tant de plaisir; qu'enfin il avait aperçu deux à trois fois, mais comme un éclair, l'ainiâhle musicienne, qui n'était autre que la fille de M. de Latour. a C'est » elle, ajouta-t-il avec feu, c'est elle» y) chère maman, dont mon cœur » n'est plus le maître d'oublier les » traits. Ce sont encore moins ses » grâces, ses talens et sa beauté » qui m'ont séduit, quecette réunion V de qualités aimables que tout le n monde lui reconnaît, et qui » annoncent la plus belle âme; cette M candeur, celte modestie, cette » tendresse si touchante pour les » siens, cet oubli de ses propres w avantages pour faire valoir ceux

§8 chapitrï: xir.

V d'avitrui , enfin l'assemblage par- » fait de tout ce que peut chérir w un homme dans la compagne » qu'il désire lier à son sort. »

M,^' Dalbois nageait dans la joie a ce récit aussi agréable pour elle. Dix fois cHe avait manqué de l'interrompre, pour lui témoigner qu'elle pensait comme lui sur la fille de M. de Latour, lorsque soa fils, qui ne pénétrait pas encore ses intentions, continua ainsi : a Je >") connais trop votre indulgence et » votre tendresse pour moi, chère

V et bonne maman, ainsi que celle » de mon père, pour ne m'étre pas » dit intérieurement que la fortune y* qui lui manque peut-être , ou du » moins qui n'égale pas la nôtre,,

i'exceliente mère. 5()

* ne serait sûrement pas un pré- » texte do refus, de voire part, » d'aeccder à mes désirs, si l'on » déterminait celte charmante per- » sonne à s'unir à moi : mais un » embarras d'un tout autre genre, >î (Ims lequel m'a jeté* le projet pré- » liminaire d'avoir accès dans cette » maison , me trouble , me tour- « mente, et me réduit à l'état dou- V loureux où vous me voyez depuis » trois jours, »

Alors il lui raconta tout ce qui avait eu lieu entre M."' de Sainvanne cl lui; comment elle s'était trouvée chez le libraire; les promenades où elle l'avait engagé; ses avances, grâces au ciel, si inutiles, chez elle, lelendcmaiu du petit concert; cnfia»

6o CHAPITRE XII.

la dernière scène qui avait eu lieu pour la promesbe de mariage constamment éludée par lui; engagement dont le refus avait provoqué le mouvement d'humeur danslequei elle l'avait menacé de le traiter en ennemi. U termina par lire la copie de la lettre qu'il lui avait envojée la Veille, €t dont il ignorait quelle serait l'issue.

«Voilà, dit-il en finissant, ma » confession entière. Vos volontés, » celles de mon père sont tout pour «moi; jamais je ne préférerai nm » satisfaction à la vôtre, s'il doit » vous en coûter le moindi^ regret; » mais je ne peux vous cacher que m mon cœur est entièrement subj> jugué , que ma raison est d'accord

l'excellente mkre. 6i

» avec lui, et que tout le bonheur w de ma vie est attaché au succès Je » celte union. »

«Mon fils, mon cher Auguste, » s'écria .M.°*' Dalbois en l'enjbrns- » sant, écoute, et retiens bien ce » mot de moi : Ta mère se trouvera » aussi heureuse de donner Iv nom » de fille à l'aimable Adélaïde , que » toi celui d'épouse, et J'ose t assurer » que ton père ne s'y opposera pas. »

Aces mots, Dalijois, enchanté, ne se posséda plus; il se confondit en jemercîmens , ei> caresses; et la jDonne mère en jouissait comme -dans le temps où il était encore «uspcndu à son sein, u Douc< ment, )) pourtant, dit -elle, doucement; » \e prévois des difiicullés, dc§

6j? CHAPITRE XII.

» délais , des obstacles , que nous sur- » monterons , mais auxquels il faut » songer; non pas, ajouta-t-elle , dé » la part do la ridicule tante, que » je n*aime guères , et doot nous M pouvons nous moquer; mais tu M n'ignores pas, mon ami, que ton w père veut que tu entreprennes » incessamment 1« voyage projeté; » que cette course peut durer une V année, plus peut-être, et que ta » ne peux pas penser à t'établit » avant de l'avoir terminée. »

« C'est juste, dit-il, et je ne l'en-» « tends pas autrement; je ne de- -») mande qu'une chose , c'est de » partir avec l'assurance de mon » bonheur au retour ; et je crois , r» <;hèr« maman ^ que nous pouvons

l'excellente mère. G3

« amener à cela M. de I^itour et sa » fille, si vous voulez m'y aiiler, V mon père et vous. Je ne lui ai w jamais dit le moiu^lre mot qui y « eût rapport. Cette demoiselle n'a y* point su de ma bouche si je l'aime w ou non; mais, ou je me trompe \) fort, ou mes regards le lui ont «appris, et j'ose croire que les î) siens m'ont répondu. »

« Je ne suis pas éloignée de le » croire, reprit M.™' l;alhois. Je l'ai » beaucoup observée le jour du con- D cert. J'en ai même parlé à ton •û père, qui paraissait remarquer » avec plaisir l'impression mutuelle » et l'accord présumable de vos M deux cœurs. INÏais celte exlrava- V gaule Saiuvuuuc vint gàtei tout.

64 ciupiTRE xir.

» et je t avoue que depuiis ce temps

M je ne poux la souffrir. »

Ils en étaient là lorsqu'ils entendirent du dehors le bruit ordinaire d'une fenêtre que l'on ouvre. Dalbois se leva précipitamment, et alla regarder, w Ah! maman, s'écria-t-il , » c'est elle, c*est Adélaïde! Assez » souvent à cette heure-ci Ton ouvre » cette croisée, apparemment pour » donner de l'air : venez donc la » voir; à coup sûr elle va vous V saluer. »

M."* Dalbois, se prêtant volontiers à ce désir, se mit à la fenêtre, et Auguste resta derrière le rideau sans se montrer: l'aimable Adélaïde fit uii salut respectueux à la dame, qui lui envoya un baiser avec la

.s ^ t'EXCELtETFK MK.RE. 63

main, en lui deinanclaiit comment elle se portait? La Jeune personne répondit prcsqïic à voix basse, et au même niomeut on entendit partir du fond de Tappartement un cri qui l'appelait impérieusement, ce qui l'obligea de quitter la fenêtre et de rentrer. « C'est la tante, dit « Auguste, c'est la tyranniquc tante.

» J'ai cru reconnaître sa voix, et » encore mieux son ton. Mais avezî> vous pris garde, chère maman, à M cet air si doux, à ce maintien si M décent et si agréable, à celte mise » si simple et si élégante pourtant, » qu'on ne pourrait rien imaginer M qui lui allât mieux? = Oui, oui, « j'ai vu tout cela , et quelque chose î) de plus encore que je ne veux pa*

66 CHAP.' XII. i'exceiiente MERIT.

» dire, répliqua M"' Dalbois, en >> lui donnant un petit coup sur la

V Joue. Mais c'en est assez pour ce

V soir; la fenêtre est refermée, et la » jolie fauvette a tout-à-fait disparu.

V Adieu, mon ami, dors un peu » plus tranquille cette nuit, ta » bonne mère veillera pour loi. »

t^nOYME Àix si ET AUX mais.

Le lendemain fut le jour que M. de Latour père revint de sa course infructueuse. La maison resta fermée, personne ne [)arut au-deliors* Onattendait à toute minute le retour des deux frères. Point de musique, point demouTement. La plupart des voisins s'imaginèrent que quelqu'un y était malade, surtout la tante qu'on n'apercevait plus. Les clioscï ne reprirent leur train ordinaire

que trois à quatre jours après , lorsque le retour de Charles seul fit voir qu'on attendrait en vain Julien. Alors il se répandit dans le quartier le bruit que le fils aîné de M. de Latour était allé dans un pays lointain pour une commission de la famille ; que son père et son frère l'avaient accompagné jusqu'à une certaine distance, et puis l'on n'en parla plus. En vertu des défenses du maître, que les domestiques Tespectàient , personne ne sut ni ne devina la vérité,

A son retour du spectacle, M. Dalbois eut une longue conversation avec sa femme, qui lui rendit un compte exact de tout ce que lui avait confié son fils, et qui plaida

l'noMME AUX si ET AUX viaîs. 6g

sa cause avec tout l'intorêt que peut y mettre une mère. Ce digne lîommc n'était pas en général trèscxpéditif en affaires, et avait pris 1 habitude de ne s'e^pliquer jamais sur quelque objet que ce fiU, qu'apr^s avoir médité un certain temps, proportionné à l'importance de la question. Oclle-ci lui parut digne d'élre pesée mûrement. Il répondit donc qu'il voulait avoir le temps de réfléchir, avant de s'engager à aucune promesse. Il demanda huit à dix jours de délai.

Du reste, il convint sans détour que la jeune personne lui semblait mériter toute lestimc possible; qu'elle était richement pourvue de grâces, d'altrails, ot do tout ce qui

f^O CHAPITRE XHf.

peut séduire les yeux et le cœur; jf eonvint également que sa famille était parfaitement honorable; qu'une telle alliance ne comportait riea qui pût lui déplaire; qu'assurément il ne regarderait pas à la fortune, puisque son fils en aurait une beaucoup plus beUe encore qu'on ne le croyait; et qu'enfin il était dans sa justice d'affirmer que jusqu'ici il n'avait point rencontré de demoiselle qui lui parût mieux tnériter l'attachement d'un honnête homme, mais....

, «Eh quoi, mais!..,, dit la mère » un peu vivement, que désirez^ » vous donc de plus , si vous-même » convenez de tout cela? Quant â :» moi , je lui donnerais ma voix->.

1 HOMME ALX $1 ET À^\ fiiaiS. .71

M Uulquemeut sur voire exposé, 1» quaiul même Je ne la connaîtrais » pas. »

« Fort bien , INI."" Dalhois , répliqua » Xq mari; je ae dis point, certes, » que je la lui refuse; mais, encore » UDc lois, il faut le temps de la » réflexion ; il s'agit du bonheur » de mon fds , nous ne saurions y w regarder de trop près. Si.... que -» sait-on?.... \ous m'entendez. »

;, ^'en po\ivant tirer rien de plus pour le moment, et craignant de liuire j)ar trop de précipitation, M."' Dalbois parla d'autre chose.

Elle s'égaya la^i peu sur la tante; qu'elle arrangea de toutes pièces.

4c 11 serait vraiment curieux, dit-»

• elle, de voir cette pie-griéchc,

72 CHAPITRE sur,

» assise à côté de moi dans le saîôir^ » ni'appeler sa mère, tandis qu'elfe- » serait , Je crois , la mienne 1=^ Pû'^ » tout-à-fait, dit le mari €ii ri^nt^ » mais, an vrai, ma claère Louise, 1) vous paraissez bien avoir dik ans » moins qu'elle. IM."*' de Sainvanne » a été l'une des plus jolies femmes V de ce pays; mal h;iureu sèment elle » oublie de quelle date : mais fût* » elle plus belle que jamais, je blâ- ^5 merais fort Auguste de songer à » nous la donner pour bru i bepe^ I) dânl, BÎ.... »

Dans le fond de son âme , M. Dalboîs était décidé pour la jeune Adélaïde; il l'avait bien étudiée à quatre ou cinq reprises, sans qu elle ni personne autre s'e» doutât II lui

L HOMME AUX Se ET ATX mais. 7J

trouvait toutes les qualités qu'il désirait daus une bellc-iille; et souveot il avait eu envie d'en parler d son fils. On aurait donc lieu d'èlre un peu surpris de ce qu'il u'accédàt pas sur-le-chanjp au désir que lui témoignait sa femme. i\Iais chacua dans ce monde a son caractère, sa manie. Celle de ce brave homme (car il était on ne peut plus aimable, on ne peut plus coulant sur tout le reste) était de ne point vouloir paraître avoir été influencé dans ses déterminations, de sembler jouir aux yeux des autres de la plénitude de sa volonté. 11 était homme à refuser ce qu i^ aurait désiré le plus, s'il eût vu qu'on eut attaché de rimportaucc à le lui faire accepter.

74 cHAPïTUE xm.

On avait beau savoir cela chez lui, on avait toujours peine à s'y habituer. Sa femme, d'un tempérament vif et ouvert, avait été bien long-temps à s'y faire. Elle y était peu à peu parvenue , tout en s'échappant parfois quand sa tète se montait; mais l'imperturbable mari, avec le sang-froid le plus désolant, avait toujours un sij, un mais, auquel il fallait céder pour l'instant :

bien sûr que, quelques heures après, il revenait de lui-même et accordait ce qu'on voulait, toutefois lorsque la raison et la justice ne s'y opposaient pas.

Dès le matin il uonta dans la chambre de son fils. «J'ai appris, w lui dit-il , par votre mère, ce que

L HOMME Au\ si ET AUX Diais. "jS

n TOUS désirez de nous. Je suppose

V que vous y avez sufîîsauiincnt >) rcllcchi : je suis loin de blâmer » voire choix; il annonce, au conw Iraire, du disccrncnKMit; et sans

V vous dire encore si j'accède, ou » non, à vos désirs, je vous dois » d'abord la justice de vous avouer » que \oire goût eût été le mien; w mais... Mon cher Auguste , ce n'est » pas le tout qu(* d'arranc^er un beau » plan dans sa tête, il faut que les w moyens d'exécution soient mùre- » ment examinés. J'ai dit à votre » mère que je voulais prendre une » huitaine pour m'en expliquer >» (léfiniliven)ént. Ce délai n'est pas »» loni^, me l'acèordez- vous aussi?

» = Assurément, uion père, vos

^G CHAPITRE XlII.

)) moindres volontés sont dçs lois » pour moi. Heureux que votrç » jugement, au fond, soit d'accord V avec le mien!.... = Doucement, « doucement, reprit M. Dalbois, » n'allons pas si vite. J'aime à rendre 51 justice à qui elle est due ; mais.... «Au reste, c'est à toi-même, ici, M mon cher fils , que je veux d'abord » la rendre ; je n'ignore pas que tu » es majeur depuis quelque temps, >5 et que si tu n'avais pas des prin- )i cipes aussi honnêtes que ceux que >5 nous t'avons toujours inculqués, >5 tu pourrais ne nous consulter que » pour la forme; mais.... Au surplus, î) je suis pressé pour le moment; w embrasse de bon cœur ton père » qui t'aime, et qui ne veut que

l/lIOMME AU\ si ET AV\ niUlS. 7^

» luii bonheur. Demain, nous rcw prendrons celle nialière, si....»

l/t'inbrasscnienl fut flonné et reçu a>ec une (''gale allLclion; et M. l)albois descendit en répétanl encore si... mais.,..; très-conlent de la docilité de son fds.

jM."* de Sainvannc, à la réception de la lettre du jeune Dalbois, éprouva un trouble involontaire qui ne lui présageait rien de satisfaisant; mais ce fut bien pis à la lecture. Le ton froid et raisonné qui régnait dans cet écrit la mit en fureur; elle marchait à grands pas dans sa chambre, sans savoir à quoi se résoudre. Tantôt elle prenait la plume pour répondre , puis la jelait de dépit, ne trouvant rien d'assez jiislc

lîi d'assez persuasif à répliquer; tantôt elle se collait à sa croisée, et y passait des demi-heures entières à lipier celles du voisin , et voir s'il faisait quelque mouvement qui pût donner lieu à lui faire quelque signe; mais le pins grand silence, le plus grand calme régnait dans Jes deux maisons. Le cœur seul de la pauvre femme était livré à toutes les agitations de l'impatience et de la colère; elle ne pouvait supporter de se voir jouée par un enfant qu'elle avait si bien compté gou- 'verner à son gré.

Dans sa folie elle imagina le moyen le plus extravagant qui pût se présenter à sa tête en délire. Bien sûre de ne trouver aucun appui

L HOMME AUX St ET AUX mais. -^Q

auprès de son frère M. de Latoiir, trop sensé pour duimer dans de p:ireilles chimères, cl Irop occupé do Ja fuite de son (ils pcnir j>enscr ii aulre chose, elle courut l'insensé projet d'aller intéresser au succès de ses vues, ou à sa vengeance, un hoiiHUc assez puissant et d'asscir grand poids dans la ville, qui jadis avait été à ses pieds lorsqu'elle était )cune et jolie, et qui, suivant le lardon public, n'y avait pas touliV-fait perdu son l(Mnps. Cet homme n'était autre que labbé , le vieux chanoine i\e Wray.

Elle crut ( Dieu sait sur quel fondement î) qu'au moyen de quelques ll.illeries, de quelques canisses qui Jui rdj)peilcraiout l ancien temps, le

8o CHAPITRE XIÏT.

bonhoinme prendrait son parti chaudement dans cette occasion , et concerterait avec elle un moyen quelconque d'arriver à cette famille étrangère, soit comme amis, soit comme ennemis. Le chanoiue, se disait-elle, a des relations dans toute Ja province et avec toutes les autorités; relations telles, qu'il ne serait* pas bon ni sûr de le désobliger.

Ce plan , tout-à-fait fou, fermenta si bien et prit une telle consistance dans son esprit, que dès le lendemain elle fît demander un entretien particulier à son vieux cousin , pour lequel elle désirait, ajouta-t-elle, avoir une couple d'heures avec lui çans être interrompus.

L'abbé fut assez surpris du

t HOMME ALX si ET AUX ViaiS. 8 1

inessoL;e; il n'imaginait pas sur quoi pourrait rouler la conversation clenian<lce. Depuis long-temps il ne se souciait d'aucune espèce d'alFaire; ea santé seule et le soin de sa tahlc roccupaient : il ne concevait point ce que lui voulait la cousine, et pourquoi cet appareil. Dans son jeune temps, il est vrai, il en avait été fort araoureu;s; mais tout cela maintenant datait de si loin!....

Quoiqu'il en soit , il lui fit dire qu'il l'attendrait avec plaisir, et qu'il la priait d'arriver pour le déjeuner.

Elle n*y manqua pas... a Bon » Dieu ! s'écria-t-il , dès qu'il la vit » entrer, vous avez la figure toute » renversée! Que vous est-il donc • arrivé?..,. Jlais commençons par

» déjeuner; nous serons libres après; 5) et nous aurons tout le temps que « nous voudrons, car j'ai fait fermer w ma porte. »

Le déjeuner fini , auquel la dame ne fît pas grand honneur, quoiqu'il fût, selon l'usage de l'abbé, trèsabondant et très-bon , elle commença d\m ton dolent l'histoire des malheurs inouis qu'elle avait éprouvés depuis les temps, si heureux jadis,:

de son enfance : des amis qui^ presque tous avaient été des ingrats;^ un mari qui avait perdu sa fortune^ dissipé sa dot, et qui s'était fait tuer en duel; des gens d'affaires qur avaient profité de cela pour achever de la ruiner; enfin, une suite de tableaux tous plus tristes les uusf

1 HOMME AIX si ET AUX 7)iaiS. 8j

que les autres, dont clic cnil devoir chari;cr son cxordo, |)oijr inlôn.sscr d'ijulanl plus, pciisail-clK' , le cœur du cousii).

Le vieux chanoine, qui commençait à bàill(U' de celle litanie d'infortunes , finit par s'eliraycr un peu.

11 crut qn elle venait faire un appel à sa Lourse; il s en mourait de frayeur, et roulait déjà dans sa tèlo comment il pourrait s'en débarrasser, lorsqu enliu elle aborda le fait, et le rassura, a iMon cher cou- » siu, lui dit-elle, tous ces malheurs » allaient finir, ils allaient être

V eflacés pour jamais par l'événe- )» ment le plus flatteur, le plus » agréable qui put m'arriver, eu

V répaudaut le bouhcur sur le resta

» de mes jours. » Alors elle lui raconta comment elle avait fait la connaissance du fils unique de cette famille si riche, nouvellement établie dans la ville; comment elle avait su lui inspirer un sentiment assez profond , un intérêt assez vif, pour l'amener à lui parler d'union, de mariage , et à en tirer une promesse, fortifiée d'un bon dédit, bien valable, attendu la majorité du jeune homme; qu'elle était sur le point de l'obtenir, et au moment même de la lui faire signer, lorsque lui, M. le chanoine, était venu inopinément, et sans le savoir, les interrompre, le jour de leur dernière promenade en voiture, où il l'avait fait appeler si brusquement par Picard.

L HOMME AUX si ET ÀZX Viais. 85

ce Je le tenais, ajoiila-t-cllo ; la » joie, le bonheur paraissaient épa- » nouis sur ses traits; nous avions » passé une matinée délicieuse eaï) semble. I nfin , nous étions à l'ins- -ii lant de eonclure. La crainte do >> vous faire attendre nous força h de nous séparer et de remettre la î) partie au lendemain. Hélas l depuis » ce temps nous n'avons pu nous » rejoindre. Le petit \oyage de mou » frère, dont je pourrai plus tard î) vous dire 1<î motif; l'ab^euee î) de Julien et de Charles aussi, qui » devraient être de retour, font de la » maison un véritable couvent. Tout » est fermé; il n'y a personne; oq » dirait que tout est mort. »

it Eh bien î dit l'abbé qui respirait

» plus à Taise, je ne vois dans tout » cela qu'une partie remise. Une » fois tout votre monde rentré, qui » vous empêchera de rappeler votre » cher amoureux, et d'en finir?

w L'affaire en vaut bien la peine; » un fils unique ! cinquante mille » livres de rente au moins! dit-on....' » Je vous connais bien adroite, V cousine..,, mais, où donc est 1g M malheur?.... «

«Ah! répliqua-t-clle, je n'ai pas to encore tout dit. w Là-dessus elle lui avoua la scène imprudente au logis ; leur discussion un peu vive à la promenade publique et au retour ; enfin , la lettre désolante qu'elle avait reçue, et qu'elle lui présenta pour la lire. L'abbé la parcourut, et la lui rendit en secouant la tcte.

L HOMME AUX sl ET ACX inaiS. 87

u Je n\\i point iïiit de réponse » encore, reprit-elle; je ne crois pas » de\oir en (aire, cela no. mènerait » à rien : c'est une afl'aini manquéc, » si l'on ne se sort pas d'autres » armes. Ce jeune homme aime à » raisonn(^r sur tout, à argumenter; >» il est formai isle à l'excès : ce se- )> raient des écritures à n'en plus » iinir. Voici, mon cher cousin, ce » que j imai;irje, et ce qui, à coup » sur, produira plus d'eflet : ces » personnages sont des étrangers » qui cachent une grande fortune, » et qui probablement cherchent » à se dérober eux-mêmes au trop » grand jour. Qui sait ce qu'ils ne » sacrifieront pas peut-élre au dan- » gcT d'èlrc traduits en public, de

88 CHAPITRE XTII.

» devoir répondre , par occasion ,' » sur certaines choses que peut-être » ils ne se soucieraient pas que Ton M connût?.... Vous êtes un ancien w membre de l'officialité, quoique » vous n'exerciez plus depuis long- » temps. II y a promesse de mariage, » sinon écrite, au moins verbale, et » je le lui soutiendrai. Ne pourrait- » on pas les menacer d'une attaque » juridique, d'une publicité, dont >î la crainte et le désai^rément les » feraient probablement entrer en » composition , et me ramèneraient » peut-être mon jeune homme?...»

» Voyez, cher cousin; vous av^z îî fait le mal , involontairement il 5) est vrai, mais en (onsciencc vous » devez aider à le réparer. »

t*HOMME AUX si ET ALX DUnS. 8f)

«Par Saint- Jacqncs! s'écria le i> cliaiioinc , \oilà bien ridée la [)l'is » bizarre, la plus folio, qu'ait pu » jamais enfanler la tèle d'une » femme dépitée ! Que n'allez-vous M plutôt avec des canons et toute ») l'arlilleiic de l'arsenal de la ville, » le forcer à tous épouser? IMoi, » pauvre cousine , me mêler là- M dedans î moi, me donner un pa- » rcil ridicule ! vous n'y pensez pas. »

A CCS n)ots , la cousine , trèsdcsappoinlée, se mit à pleurer, sa i^9«ource ordinaire , et qui jadis lui réussissait toujours. Puis levant ses yeux, non encore dépourvus de charmes, sur l'abbé : t^ V^ous ne forez » donc rien pour moi, lui dit-dk?

» Si ce que j'avais imaginé ne vous

XoM. II. \ . .

€)0 CHAPITRE XTII.

5) paraît pas praticable, faut-il re- » noîicer à tout autre moyen? Con- » sultons ensemble, voyons; mais- » n'abandonnons pas la partie, elle » a été Irop loin pour la laisser là. = » Comment, comment, reprit vive- 3> ment M. i'offîcial? que dites-vous , » trop loin? Esl-ce que....? alors le » cas serait différent. = Eh non !

V cher cousin, ce n'est pas cela;

V vous vous méprenez. = Tant pis^

V dit-il , tant pis ; dans votre affaire ,

V ce serait le plus sûr. Mais , écoutez : ji Vous avez toujours été en posses- » sion de m'attcndrir; vous faites de

V moi ce que vous voulez; je veux » bien tenter une démarche qui » pourrait ramener votre poisson » dans la nasse. Au fond, Ton peut

L HOMME AUX SI ET AUX VllllS. Ql

V bien essayer (jnelqnc chose, en » coDsidératioii d'une lorUine aussi » magnifique. Le tout est de ne })as » se eoniproniellre. »

li Voire M. Dalhois père est inli- " niement lié avec mon ami le eon- » sciller Berlhci eau ; c'est la seule M coimaissanee, dit -on, qu'il ait » dans celte ville. Le conseiller, qui » m'a d'anciennes obligations, m'a î> invité a dincr pour après demain ; » il se peut fort bien, il est même >y probiible queM. Dalbois en sera, » et peut-cire son fds. Au surplus,

V je peux m'en assurer ce soir; et )) si le père Dalbois n'est pas invité, » influer à ce qu'il le soit ; alors je » lui parlerai, et nous verrons.

» Donnez- moi la lellrc,^que je la

92 CHAPITRE Xlir.

5> relise, et que j'examine si elle ne » donne pas quelque prise sur le » jeune homme. »

La leltre relue, commentée, retournée de tou les les façons, n'offrait rien dont on pût tirer parti, dans le sens que Teuîendait l'abbé.

« Enfm, reprit- il, n'importe; «.laissez- la moi : il v a, comme 3) disent les légistes, commencement » d'action; je veux voir, j'essaierai.... yt Mais, ma chère Sciinvanne, il me r> \ient une idé^ : ne serait-il pas 5) plus généreux à vous, et plus con- » venable même pour la famille, » d'après l'esprit de cette letUe, de » renoncer a ce garçon pour vous, 5x et de travailler à le faire avoir à >>. la jeune Adélaïde, qui est si jolie >

L HOMME ACX 81 ET AV\ 7nnis. QJ w si aiiii(ibl<», si j)K'ino do lalens, et « d un âge plus ooiifornK;? 11 in& » semble (|uc.... >»

« Oh dieux! s'écria la tante»

» en redoublant de pleurs, (|u« lie îî trahison 1 ét;ut-ee de V(ms que je » devais ralleudre?Sansdoulc)'aimc » ma nièce, et je eon\iens de tous » ses avantages ; mais si ce jeune » homme n'y pense pas , si ma bonne « fortune me l'a adressé la première, » suis -je obligée, pour enrichir î) Adélaïde, que rien ne presse îii » Dé sollicite encore , de laisser aller » une occasion qui ne se retrouvera » plus pour moi? n

«Allons, allons, reprit douce- >\ ment l'abbé, n'en parlons plus; w je reviens à ma promesse ; après

» demain j'en saurai sûremont >3 davantage; il se peut que cela >i réussisse. Jeleifouhaitepour vous, » sans vous inviter à y compter.

» Quant à l'idée de vengeance que^ » conque, il faut ai)andonner cela^ » comme ridicule et injuste. Vous » avez la lète un peu vive, cousine, » il y a long-temps que je vous l'ai » dit pour la prenâèic fois. »

La dame, assez satisf^Aite du résultat de sa visite, ne prit pas garde âce petit reproche, et retourna chez elle Dès le même soir, Tabbé ne manqua pas de savoir, par M. Bertliereau , que ^î. Dalbois pèr^ serait du dîner ; quant au fils , il n'en était pas question. Il le fit savoir à Ist cousine.

L iioMMi: AUX Si ET AC?c mats. cfy

A table, lo chanoine, à qui ton donnait volonlirrs partout 1 1 place d'honneur, prit à côte de lui M. Dalhois, et le coml)la de distinctions et d'amiliés, auxquelles celui-ci répondit avec toute la considératioa due au personnage. De propos en propos, ils tombèrent enfui sur la famille de Latour, que le voisinage rendait intéressant ù !M. Dalboii. Tous les individus de celte maison furent passés en revue. Le chanoine eut lieu de se convaincre que si M. de Latour i)ère était en haute estime dans l'esprit du voisin Dalbois, il s en fallait de beaucoup que la six'ur, M.'" de Siinvanne, lïil eu pareille odeur de sainteté; non que M. Dalbois en dît ou en pensât le

96 CHAPITRÉ Xïîf.

moindre mal , mais les si, les mais vinrent jouerleiir rôle; eten total on pouvait en inférer que si lelogis n'eût été habité que par cette sœur, le yoisi* nage n'aurait amené aucune liaisoUé Prenant en bonne note cette confidence, le chanoine, toujours pru-* dent et réservé , n eut garde d'aller trop loin sur cette sœur. 11 entama l'éloge du jeune étranger, félicita sou père sur urj fils dont on disait tant de bien , et chercha à découvrir si ce père avait quelques vues d'établissement pour ce jeune favori des dames; « car j'en sais, ajouîa-t-il en » riant, qui le couchent en joue. Ou » n'est pas impunément en ce m onde -» porteur d'une figure agréable , et >> possesseur présumé d'une belle » fortune. »

l*lfOMME AUX si ET AUX maiS, 97

A cela M. Dalbois, toujours à cheval sur les si et les mais, ne r<' pondit que par monosyllabes.

Cependant bien an fait delà parenté existant entre le clianoine et M. do Latour , et désirant obtenir, au besoin, son suffrage en faveur de son fils pour l'aimable Adélaïde, il s'étendit sur les qualités et sur les charmes de celte jeune personne, qui était à peu prés la seule dans la ville, dit-il, à laqtielle il verrait bncc plaisir son fds s'attacher, si.... Mais, mon cher Monsieur, contiiiua-t-il, les événemens..,. Qui sait d'ailleuis?

Et il en resta là.

C'en fut assez pour l'abbé. Il perdit toute envie de parler de la tante et de la lellre re( ue. Il so Tu^. 11. 5

C|8 CHAPÎTRË XTIT.

retourna de suite du côté d'Adélaïde, dt ne craignit pas d'affirmer qu'elle rendrait infailliblement heureux celui qui aurait le bonheur d'unir son sort au sien.

«Eh mais, reprit alors M. Dal- ->'> bois, il est des choses plus diffi^- » ciles que cela , et que l'on a menées » à bien. Vous êtes de la famille, y* M. le chanoine , vos conseils » doivent y avoir du poids. Je n'en » dirai pas plus; mais.... J'avoue » dans tous les cas que l'honneur de » vous compter dans une alliance » serait mis à très -haut prix par » M.'"*' Dalbois et par moi. »

L'abbé, tout- à -fait gagné par cette petite flatterie de la part du millionnaire, lui serra la main, en

t HOMME AtX 51 ET AUX maiS. 99

disant qu'il serait au coiubli; do ses vœux si un loi événement arrivait; qu'il lui demandait permission d'y donner tous ses soins, et qu'il travaillerait avec joie à la félicité de deux jeunes gens aussi dignes Tua de l'autre. C'était de la meilleure foi <lu monde que le vieux ecclésiastique lui en fit la protestation. La tante, avec SCS intrigues , ne Jui parut plus que ridicule. H l'eût b.i flouée au besoin, si elle eût voulu apporter <les obstacles; et le comique de l'aflaire fut que ce même homme, qui était arrivé là dans l'idée de la servir, nesongea plus qu'aux moyens de lui rompre en visière pour favoriser sa rivale. Ainsi va le mondo i Avant do se retirer, les deux

100 CHAPITRE Xlir.

nouveaux amis prirent jour prochain pour se revoir chez l'abbé, qui promit de faire venir M. <Ie Latour.

En rentrant chez lui, M. Dalbois n'eut rien de plus pressé que dç raconter à sa femme sa conversation avec le chanoine, et l'intention où il l'avait laissé. Tout allait donc à leurs souhaits de ce côté -là, remarqua-t-il ; mais il n'en fallait pas moins que le voyage projeté se fit.

Le mariage, s'il devait avoir lieu, ne s'effectuerait qu'après. La dame, très-contente de ces dispositions, donna de grand cœur son assentiment à tout, et ne regarda ni aux sij ni aux mais.

L'excellente maman ne perdit pas

L HOMME AUX Si ET AUX 7)1(118. 10 1

-une minute pour aller instruire son fils de ce qui se passait. Cela le remit tout-à-fail; il ne fui plus question de maladi'e : dès le niOmc jour il descendit aux repas comme à l'ordinaire , et se montra plus aimable et plus allenlif que jamais envers ses chers parens. Le même soir encore, après que son épouse fut retirée , M. Dalbois monta chez le jeune homme, pour lui confirmer peisonnellement les bonnes nouvelles en question. Il lui tint tous les discours d'un bon père en pareil cas; le fds y répondit avec tout l'enthousiasme d'un cœur satisfait.

«A merveille! mon enfant, reprit » alorslepapa, tout marche jusqu'ici » à voire gré, comme au mien;

J02 CHAÎ.* XIII. 1 HOMME jkUÎ sij etC.

w mais avec tout cela, si.... Cepeny> dant, je ne vois pas.,.. Au surplus, » souvenez-vous, mon fils, du pro- » verbe qui vivra verra. » Et làdessus il descendit, et se mit au liîu

lOJ

âB\ digne et bon pipa, RÏSPIRri.

louT Testa dans Tctat où nous avons laissé les choses dans le Chapitre précédent; excepté que, dès le matin , le lendemain <lu dincr du conseiller Berthcreau, M."" de Sainvannc ne manqua pas d'aller demander compte a l'abbé du ëuccès de sa tentative. Le pauvre homme fut pris comme au trébuchot, quoiqu'il s'y attendît.

kQuc voulc^d-vous , lui dit-il, ma

» cousine? Je Ciel ne veut pas que » vous convoliez en secondes noces » avec ce jeune homme. J'ai fait » tout ce qu'il a été possible de faire, » il n'y a rien à espérer. Ce M. Dal- V bois père, avec des si et des mais >i éterr^eiSj a réponse à tout. Il >î destine son fils à une autre. »

A ces mots désespérans, la dame, se livrant à tout son désespoir, fit une scène dont l'abbé s'effraya peu, parce qu'au fond il la connaissait; seulement il eut soin d'écarter les domestiques indiscrets, qu'il ne voulait pas avoir pour témoins de cette folie. Il tâcha de l'amadouer de son mieux, il se garda bien de lui dire que sa nièce était la rivale préférée; elle ne l'apprendrait sans doute que trop tôt.

DIGNE ET I30N PAPA , nESPTREZ. 10*5

Dans sa fureur (plaisante pour tout autre que pour le pauvre goutteux), elle en revenait sans cesse à ce reproclie : u Mais vous ne l'avez ï> donc pas menacé de l'oflicialité?

)) = Eh î à quoi bon , puisque vous w n'avez pas de preuve légale? = » Mais vous ne lui avez donc pas fait » voir la lettre? == Certes, je m'en « suis bien gardé, puisqii'elle-mcme » vous condamne. )> Ce colloque dura quelque temps avec une égale vivacité de part et d'autre; après quoi, il fallut bien en finir et se séparer.

Pendant tout cet intervalle, le jeune Charles de Latour était revenu de sa course inutile; la tante prenait le sage parti de se taire et de

foG eHAPITBE XIT.

poDger son frein ; le traîir de la maison avait repris sa marche accoutumée. Les voisins Dalbois paraissaient peu au -dehors; les fenêtres s'ouvraient très-rarement ; on disait même le fils incommodé. Le vieil abbé , de son côté, avait essuyé une attaque qui le forçait, quoique sans aucun danger, de garder le lit ou ga chambre. Bref, une quinzaine, depuis le départ de Julien, s'était passée dans cette stagnation respective, lorsqu'enfin un gros paquet arriva du Havre, à Fadressc de M. de Latour. Ce fut à lui-même que le facteur de la poste te remit, A l'aspect deFadresse, écrite par une main qu'il ne connaissait poiat du tout, ce bon et digme père,;

DIGNE ET BON PAPA, RE5PII\EZ. l^J

quoique bien convaincu que c'était sans doute de Julien dont il allait apprendre des nouvelles, fut fort ému. Il fut nîénie obligé de s'asseoir avant de décacheter, et de reprendre un peu ses sens. Adélaïde, à qui la portière vint dire qu'un gros paquet d'une correspondance inconnue, étrangère, venait d'être apporté, monta vivement dans le cabinet, ^t trouva son père dans l'état que nous dépeignons, le paquet dans la main,

« C'est de lui, sans doute, papa, » s'c»cria-t-elle; c'est de Julien!,,..

» Grand Dieu ! ce n est pas de son » écritui'e. » M. de Latour, revenu^ à lui-niémo, alla fermer la porte au verrou; puis, seul avec sa fille,, il rompit le cachcL

Bu premier coup-d'oeil il reçoithut une grosse lettre de Julien , à lui adressée ; et une autre pour Adélaïde, qu'il lui donna de suite.

Venant alors à la troisième, qui était celle du commissaire Albert, et qqi offrait en tête deux lignes imprimées, contenant l'énoncé des foncr lions de la personne qui écrivait, il ne put s'empêcher de commence!:, en tremblant, sa lecture par cellelà, comme venant d'une autorité.

Quels ne furent pas son étonnement , sa joie , son délire, à mesure qu'il lisait ! Le brave et bon Albert s'était complu, en écrivant, à féliciter M. de Latour, è exalter son fils, à lui peindre ses succès avi Havre , à lui tracer avec l'éloquence

mCNE ET BON PAPA , RESPIREZ. 1 og

cju cœur, robligation inouïe que sa sœur et sa iiiôcc (Jc\ aient à son courage ; le service au-dossus de son âge qu'il avait rendu au capitaine du brick ; les honneurs •publics qu'il avait reçois avec une modestie angéliquc; enfin, son départ pour le Brésil, en qualité d'adjuint au contremaître d'un superbe navire, avec la table du cupilaine, qui était regardé comme le meilleur ofllcier de la marine du Havre, et les acclamations générales qui l'avaient accompagné jusqu'à sa sortie du port, où l'on comptait le revoir, de retour dans dix ou douze mois.

« Je n'en fais point de doute, ajou- » tait le commissaire, votre généreux «filsTcrahoQncuràlaFrauccllcccvcz

^ donc, Monsieur, mes félicifatioDS,' » celles de tous les marins de notre » ville , et veuillez bien accueillir le » désir que j'ai dVntretenir une cor- » respondance avec vous ; c'est sous » les auspices de cet aimable jeune » homme que j'en sollicite l'honneur.

» Il a été serré dans nos bras à son î) départ; nous vous prions de per- » mettre que ma sœur et moi lui ^> conservions le doux nom de fils. ^» Le père et sa fille ne revenaient pas de leur surprise, lis lurent ensuite ensemble la longue lettre de Julien, qui entrait dans tous les détails de ce qui lui était arrivé, mettant modestement sur le compte d'un heureux hasard ce que M. Alicrt attribuait à son caractère et à

DIGNE ET BON PAPA , HESPIREZ. 1 l I

ses qualités. Il Icrminail par de toucliantes prières à son père de lui pardonner,* de lui accorder ses vœux et ses bénédictions, el de lui conserver sa tendresse; l'assurant qu'à son retour, quelle qu'en fût l'époque, il ne reparaîtrait qu'avec un grade , un état , des connaissances enfin , qui feraient honneur à la famille, et qui lui mériteraient le pardon qu'il sollicitait.

Dans un post-scriptum, il donnait le détail agréable des cadeaux qu'il avait reçus de l'épouse de son capitaine , !M."' Bertaud , de la sœur et de la nièce du commissaire, et surtout de la propre montre à répétition de ce dernier; enfin, jusqu'aux cinq ccDls francs qu'une députatioa

despatron5 du port lui avait apportés chez M. Albert. 11 expliquait à son pore l'emploi qu'il eu avait fait en caries, en instrumens, en livres de marine ; il certifiait qu'il se sentait né pour cet état, et qu'il se félicitait d'y être entré sous de si favorables auspices. Il finissait par le supplier de remettre à sa sœur les douze louis qu'il lui avait empruntés , et dont il se flattait de pouvoir lui payer un jour un bon intérêt. A cet égard , la restitution était déjà faite. Dès le premier jour, le bon papa avait remis les douze louis dans la bourse d'Adélaïde.

Achaque mot, pour ainsi dire, leur étonnement croissait, ainsi que leur admiration; mais l'attendrissement;

Dir.NE ET DON PAPA, RtSPiREZ. 1 IJ

fut au comble à la lecture de la doriULTo lettre. Plus à l'aise avec sa sœur, Julien y montrait sou ame toute entière. 11 s'y livrait à toute l'amitic qu'il avait pour elle. Il lui disait combien il avait parlé d'elle dans l'aimable maison du commissaire; comment il s'était fait honneur du talent sur le piano qu'il devait à ses leçons; comment il s'était trouvé avec trois jeunes personnes charmantes, dont une passait pour la plus jolie demoiselle du Havre; mais qui, à son gré, n'approchait pas, pour la douceur et les grâces touchantes, de la nièce du commissaire; laquelle nièce, ajoutait-il, était la beauté la plus ressemblante à elle (Adélaïde) , qu'il eût

11^5 CHAPITRE Xiy.

encore vue, et que «ans cloute il' parcourrait bien du pays avant d'en trouver aucune qu'il pût mettre en comparaison avec Julie Albert et Adélaïde de Latour.

Passant ensuite à chaque individu de la famille, il la priait d'embrasser "mille fois pour lui sa bonne tante la religieuse. M."' Sainte -Agathe, et de ne pas l'oublier auprès de son autre tante, M.°" de Sainvanne. Il faisait ses amitiés à son frère Charles;: mais il s'étendait principalement sur les deux petits > Alfred et Caroline, qui le trouveraient sans doute à dire dans leurs jeux; il ia priait de le leur rappeler constamment à là mémoire, et qu'un jour illeurapporterait de bien belles choses

IMGNE ET BON P.iPA , KESPIREZ. 1 IJ

pour eux. Il n'oubliait pas non pi us le chanoine et sa ljil>liothèf|ue. linfin, il disait un mol du voisin, M. Auguste Dalbois, pour qui il avouait beaucoup d'estime etd'atlachcment.

11 terminait le tout par ces .mots :

« Sois mon interprète, chère sœur, » auprès du meilleur des pères. Tu » sais mou respect et ma tendresse » filiale pour lui; toi seule peux lui » peindre de* senlimens que tu » partages : je ne passerai pas un » jour sans demander au Ciel qu'il yi m'accorde de le revoir, d'cm- >^ brasser ses genoux, de lui rame- » ner un fils respectueux, et de le » serrer encore une fois, ma chère » Adélaïde, dans les bras du plus » reconnaiissairt et du plus tendre » dci i*rcrcs. »

J 16 CHAPITRE XIT.

On se cloute bien de toutes les larmes de tendresse et de joie qui furent répandues pendant et après la lecture de ces lettres. Adélaïde sauta quatre ou cinq fois au cou de son père, qui lui rendit caresses pour caresses. L'aimable, le boa frère 1 s'écriait-elle. Oui, Dieu permettra que je le revoie ! Cher Julien ! disait M. de Lataur de san côté , ah 1 sans doute je te pardonne et je t'aime; je suis glorieux, d'être ton pèrel Mais cette mer!....

Allons , espérons que le Ciel le conservera !

Le moment d'après on sut dans toute la maison qu'il y avait des nouvelles de M. Julien. M.'"' Adélaïdeallaitcmbrassanttout le inonde.

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