CHAPITRE VIII
l'emëocchitae de Lk big-haicbSb
Wemer était assis avec Schwarz sur la galerie de la Diane. Depuis qu'il avait quitté la chaude région de la Louisiane, le Mississipi lui présentait un tout autre aspect. Il avait vu peu â peu disparaître dans un vaporeux lointain les riches plantations de sucre et de coton, les rameaux d'orangers, de grenadiers, de figuiers et de tulipiers, les élégantes habitations des créoles. A la place de ces riantes images, il ne voyait plus de côté et d'autre que les profondes et interminables forêts coupées çâ et lâpar quelques clairières, par quelques cabanes de bûcherons, par une plage humide sur laquelle un ouvrier laborieux avsdt entassé des monceaux de bois pour le service des bateaux à vapeur.
Q contemplait d'un regard morne ce spectacle étrange
0*UNE COLONIE d'ÉMIGRâNTS EN AMÉRIQUR 187
mais triste, et après un long moment de silence il dit à sesanois :
a Comment Thomme peut-il se résigner à se créer une demeure dans cette contrée sauvage, sur cette terre marécageuse et pestilentielle?
— Ceux qui s'établissent là, répondit Helldorf, se condamnent en effet à une douloureuse existence ; mais pour eux ce n'est pas un sort définitif, c'est un moyen d'atteindre leur but.
— Et quel but?
— Ils veulent gagner assez d'argent pour pouvoir s'en aller ensuite acheter une terre sous un climat meilleur.
. — Pourquoi n'y vont-ils pas tout de suite, puisque, selon vous, la terre est à si bas prix? Pourquoi s'exposent-ils à périr sur ce sol insalubre, quand les contrées de l'Ouest leur sont ouvertes?
— Permettez, répliqua Schwarz, il ne faut, comme je l'ai dit, qu'une petite somme pour parvenir à s'établir dans l'Ouest ; mais encore faut-il avoir cette somme : sinon on s'expose à échouer complètement dans son entreprise. Par exemple, si je puis m'installer dans une forêt avec une hache et mon fusil, j'abats des arbres pour construire mon loghouse ; j'enlève i'écorce des plus gros pour les faire mourir et tomber ; je tue du gibier pour ma nourriture, je dégage un certain espace de terrain pour le cultiver. Mais il me faut de l'argent pour acheter une charrue, un cheval. Si mes voisins, selon la charitable coutume de ces contrées, me viennent en aide dans mes premiers travaux, il me faut cependant encore de l'argent pour acheter de la semence et des ustensiles de ménage. Si je réussis d'abord â en emprunter, je ne puis renouveler ces emprunts sans fa;figuer Iblentôl mes voisins ias plus obligeanls, et, si
j'insiste, je les éloigne de moi. II est done indispensable que je possède un petit capital et que je sache en faire un bon usage. Un grand nombre d'Allemands viennent en Amérique avec une cassette assez bien garnie, mais alors ils s'imaginent qu'ils peuvent acheter des royaumes. Ils ne connaissent ni la langue, ni le caractère des Américains, et se laissent entraîner par de rusés compères dans des spéculations où ils sont honteusement dupés ; celui qui les ruine est le premier à rire de leur naïveté. Ceux qui, au contraire, débarquent ici avec des ressources modiques, ont plus de chance de réussir, car ils ont moins de prétention, ils éveillent moins de convoitise, et, lorsqu'ils ont cependant, comme les autres, perdu ce qu'ils possédaient, ils en viennent plus aisément à se créer un autre moyen d'existence.
— Vous croyez donc, dit Werner, que les émigrants doivent d'abord faire le sacrifice de leur premier capital?
— Sans aucun doute. C'est ^;e qui arrive au moins quatre-vingt-treize fois sur cent, et c'est ce que vous reconnaîtrez vous-même quand vous aurez vécu plus longtemps dans ce pays. Mais, pour en revenir à l'opinion que je vous ai exprimée, prenez deux Allemands, dont l'un apporte en Amérique mille dollards, dont l'autre ne possède rien, je parie que c'est ce dernier qui parvient le plus vite à se faire une position indépendante.
— L'argent serait donc ici plus nuisible qu'utile?
— La question ne peut être posée dans des termes si absolus. Ce que je prétends soutenir, c'est que si un étranger, en arrivant ici avec quelques centaines de dollars, veut les employer immédiatement, il les perdra, tandis que, s'il a la patience de les garder pendant quelques années, il saura probablement les faire fructifier.
yGoogk
— Hais pourquoi garder dans sou logis cet argent? Ne vaudrait-il pas mieux le placer à la banque?
— Oui» si Ton veut n'en jamais revoir une parcelle. Les banques ici ne sont bonnes que pour ceux qui en connaissent parfaitement tous les mystères et qui, grâce à cela, ne font leurs placements qu'à coup sûr.
— Eh bien ! vos remarques me ramènent à mes pre<mières intentions. Puisque, en Amérique, l'étranger est dans son isolement exposé à tant de pièges et à tant de périls, mieux vaut s'adjoindre à une société de colonisation, dont les intérêts sont au moins protégés par des hommes qui connaissent les affaires.
— Dans ces associations, vous serez également dupé et rançonné. Nous en avons ici qui prospèrent, grâce à l'exaltation religieuse qui leur donne des adhérents. Mais que le ciel me préserve de m'enchaîner au service de ces riches et fanatiques sociétés ! Ce n'est point pour assouplir mon corps et mon esprit à [la servitude que je suis venu en Amérique; c'est pour jouir de la liberté, le privilège le plus précieux de ce pays.
— Que me conseillez- vous donc de faire?
— Venez avec moi au sud du Missouri ; là j'achèterai un terrain défriché déjà par quelque nomade américain. Kous en chercherons un autre tout à côté pour vous. Nous achèterons ensemble du bétail, et, si vous voulez travailler quelques mois sous ma direction, j'espère que vous en viendrez à exploiter vous-même très-bien votre propriété, et plus tôt vous vous marierez, mieux cela vaudra.
-^ Hélas ! vous m'ouvrez là une trop riante prospective. Je ne suis pas si près de voir se réaliser mes vœux.
— Qui sait? répondit Schwarz en riant. Mais oft est donc Helldprf? je ne Tai pas encore aperfu ce matiuf
— Il est assis près du pilote. Voulez-vous que nous allions le rejoindre? i>
En ce moment la cloche annonça qu*on touchait à une station. Le bateau s'approchait de plus en plus du rivage, et, dans un massif épais de cyprès et de cotonniers, on distinguait un loghouse. Le bateau s'arrêta. Les matelots descendirent à terre pour aller prendre leur chargement de bois, avec les pauvres voyageurs de l'entre-pont qui prenaient part à ce travail pour gagner le prix de leur passage.
« Sommes-nous encore loin de l'embouchure de l'Halchée? demanda Wemer.
— Â environ cinq milles, répondit Helldorf , qui venait de demander des renseignements à un marchand de bois. Nous pourrons y être dans une heure, mais je ne crois pas qu'il soit possible d'arriver ce soir près de nos compatriotes.
— Eh bien I nous passerons la nuit, dit Schwarz, à l'endroit où nous débarquerons, et demain, de bonne heure, nous nous mettrons en marche.
— Je regretterais bien, repartit Werner, de perdre ainsi près d'une demi journée. J'aimerais mieux passer la nuit en plein air, à moitié chemin.
— Soit, dit Schwarz. Je comprends votre impatience. Mais, Helldorf, vous devriez recommander au pilote qu'il n'oublie pas de faire arrêter le bateau à l'endroit où nous devons descendre.
— Soyez tranquille, répondit Helldorf, je lui ai déjà fait cette recommandation. Pour débarquez plus vite, voulez-vous mettre nos valises dans la yole? Moi je remonte pour plus de sûreté près du pilote. »
Quelques instants après, Helldorf redescendit en s'écriant : € Voilà notre Big-Halchée^ et le maudit capitaine ne veut p£s nous débarquer.
— Gomment ! s'écrièrent à la fois Wemer et Scbwarz; nous n'avons payé notre passage que jusqu'ici, et nous n'irons pas plus loin.
— Oui, tâchez de faire vos volontés avec un capitdne qui est maître absolu sur un b&timent, et qui peut se permettre les actes les plus arbitraires. On peut, il est vrai, porter plainte contre lui dans la première ville où l'on s'arrête ; mais il y a en ce cas tant de formalités à remplir qu'on ne s'y décide qu'à la dernière extrémité.
— C'est une honte, dit Wemer ; il prend notre argent et ne nous arrête pas à l'endroit où nous voulons des* cendre. Mais, cher monsieur Helldorf, ne vousëtes-vous point trompé? il n'est pas possible que se soit là l'embouchure de la Big-Halchée, car nous devrions y voir une ville^ d'après ce que nous a dit le docteur Normann.
— Le docteur Normann a commis de nombreux mensonges, répondit Helldorf d'un ton sévère, et je crains qu'il n*ait fait encore ici une de ses scélératesses. J'aurais dû ne pas le laisser partir, mais je n'avais point à Nev7-York de témoignages contre lui.
•— Que faire V au nom du ciel, s'écria Wemer, jusqu'où cet affreux capitaine va-t-il nous conduire?
— Probablement jusqu'à la ville voisine, ou jusqu'au premier dépôt de bois.
— Nous venons de renouveler notre provision de bois, dit Schwarz,nous en avons au moins pour jusqu'au soir. Non, sans doute il nous débarquera bientôt. C'est le banc de sable devant lequel nous venons de passer qui l'en aura empêché. Mais je veux lui parler, je veux qu'il nous arrête n'importe où, dans un village, dans une ferme ; nous trouverons bien un canot pour faire un trajet de quelques lieues. 2^
Malgré les instances de Schwarz, le capitaine continua
sa route et ne s'arrêta qu'à une station où il devait prendre un assez grand nombre de passagers. Les trois vm se bâtèrent de descendre à terre, et les matelots leur jetèrent sans façon leurs valises. Ds trouvèrent par bonbeur sur le rivage une ferme et un brave homme qui promit de leur procurer un bon canot pour les conduire à l'endroit où ils voulaient aller. D était midi ; le diner du fermier était prêt et le digne homme ne voulut pas laisser les voyageurs s'éloigner avant qu'ils se fussent assis à table avec lui. Werner aurait voulu partir immédiatement. Plus il se rapprochait de sa bien-aimée, plus il était impatient de la revoir. Cependant il céda ainsi que ses amis aux prières de l'Américain, et entra avec lui dans une maison modeste, mais très-agréable, où une jeune femme reçut de la façon la plus hospitalière ces convives inattendus. Us restèrent là une heure entière et, quand ils voulurent dire adieu à leur hôte, celui-ci les obligea à prendre du pain de maïs et du dindon froid, de peur, disait-il, qu'ils ne trouvassent rien à manger au lieu où ils allaient. Malgré le regret qu'ils ressentaient de quitter si vite une habitation où ils avaient été si généreusement reçus, ils avaient hâte de s'éloigner, car ils désiraient arriver avant le soir à l'embouchure de THalchée, pour obtenir du bûcheron qui se trouvait là, et dont leur hôte leur avait parlé, des renseignements sur la colonie allemande.
Par bonheur le canot, qu'ils avaient acheté pour quelques dollars, était excellent. Helldorf se plaça au gouvernail et Schvirarz et Werner se murent à ramer. Ils descendaient rapidement le courant; mais, chaque fois qu'un des bateaux du Mississipi venait à leur rencontre, ils étaient obligés de se retirer à l'écart, pour ne pas être engloutis dans les vagues que soulèvent ces bâtiments gigantesques. Ces diverses tnaoœuvres Ff%^
d'une colonie D*ÉMI6RANTS en AMÉRIQUE 193
daient leur marche ; le soleil était coaché et la lune se levait à Thorizon, lorsqu'enfin ils abordèrent en face de la maison de Wolfgang. Ils commencèrent par mettre leurs valises en sûreté, puis ils se dirigèrent vers la maison ; mais les portes en étaient fermées et, si l'on n'eût vu la lumière du foyer scintiller à travers les fissures de ses lambris, on eût pu la croire complétementinhabitée. ' € Écoutez, dit tout à coup Schv^rarz, je distingue le son d'une voix humaine du côté du Hississipi.
— Je n'ai rien entendu, dit Hellford.
— Et moi, répliqua Schwarz, je suis sûr que je ne me trompe pas. Probablement ce sont les habitants de cette demeure ou des nègres qui allument un feu pour engager les bateaux à venir ici prendre du bois. »
Les trois amis prêtèrent l'oreille, et bientôt ils distinguèrent un bruit confus, pareil à celui que font plusieurs personnes en se querellant ; puis il leur sembla qu'une lutte s'engageait; puis ils entendirent un gémissement, une malédiction, et presque au même instant un coup de feu; ensuite le son de plusieurs chevaux courant au galop retentit à leurs oreilles ; ces chevaux se rapprochaient de plus en plus, et ils virent une légère embarcation conduite par un seul homma qui descendait la rivière.
« Maitre, maître, au nom du ciel, prenez^moi avec vous, » criait un homme sur le rivage d'une voix suppliante. Mais celui qui était assis dans la barque paraissait insensible à cette prière, ramait avec force et se dirigeait vers le fleuve.
Les trois amis avaient observé cette scène avec un extrême intérêt, et dans leur première surprise ils ne savaient de quel c6\i ^e ranger, a Un crime vient d'être commis^ s'écria Helldorf ; courons au secours des victimes. »
Id4 AVENTUREE
Eu disant ces mots il se précipitait vers le bord de la rivière, lorsque du bateau qui déjà disparaissait dans l'obscurité s'éleva une voix si douloureuse, si pénétrante que Helldorf s'arrêta avec effroi. < Dieu toutpuissant, s'écria Wemer, c'est la voix de Berthe. Helldorf, ScWarz, si vous avez quelque affection pour moi, donnez-m'en une preuve. »
Sans attendre leur réponse, sans s'inquiéter du tumulte et des cris confus qui résonnaient sur le rivage, il sauta avec ses amis dans le canot qu'ils venaient de quitter, et tous trois ramèrent de toutes leurs forces.
€ Arrêtez ou je tire, dit un individu qu'on ne pouvait apercevoir ; et Wemer reconnut la voix de Schwaathal.
— C'est moi, dit-il, c'est Wemer,
— Arrêtez ou je tire, répéta l'inflexible Schwanihal.
— Eh bien, tirez 1 d dit Helldorf, qui pensait être assez loin pour n'avoir pas à craindre un coup de fusil dans l'obscurité ; mais Schwanthal qui s'imaginait que cette pirogue était celle des malfaiteurs, lâcha la détente^ et Wemer ne put réprimer une légère plainte. < Ëtes-vous blessé? demanda Schwarz avec anxiété.
— Oui, répondit Wemer, mais ce n'est rien : le plomb n'a fait, je crois, que m'effleurer. Au nom de Dieu, ne nous arrêtons pas ; voyez comme ce bateau fuit ; je tremble de ne pas le rejoindre assez tAt. b
Schwarz et Helldorf, animés d'une égale. ardeur, redoublèrent leurs efforts, et leur léger canot vola avec la rapidité d'une flèche vers celui du fugitif»;
yGoogk
d'une colonie D'ÉMIGRAMTS en AMÉRIQUE 195