CHAPITRE VII
lA Fums
Wolfgang, Herbold et Siebert] étaient allés chercher le bétail qu'ils voulaient acheter chez un fermier que le bûcheron connaissait ; mais leur voyage leur procura d'abord peu d'agrément. Le premier jour, une pluie abondante ne cessa de tomber pendant dix-sept heures. Cette pluie rendait leur marche extrêmement difficile sur un sol naturellement marécageux ; ils étaient, en outre, à tout instant, étourdis par la lueur des éclairs et le fracas de la foudre. Os ne commencèrent à cheminer un peu plus dsément que lorsqu'ils furent dans le voisinage des collines, où le terrain était plus ferme. Vers le soir, ils arrivèrent près d'une palissade qui entourait un champ de mais dont Herbold admira la beauté, puis
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bientôt ils atteignirent la maison de Stevenson (ainsi s'appelait le fermier), et farent accueillis de la façon la pins cordiale. Les filles de Stevenson se hâtèrent de lenr préparer du café, tandis que sa femme apportait des vêtements pour remplacer ceux qu'ils avaient sur le corps et qui étaient trempés par la pluie. Après avoir fait un bon repas» ils s'assirent devant un large feu. Herbold affirmait que depuis bien des années, il n'avait pas joui d'un pareil bien-être.
La maison du fermier pouvait être considérée comme le modèle d'une heureuse et paisible maison américaine. L'inférieur en était extrêmement simple et d'une propreté admirable, et la femme de Stevenson, avec les modestes vêtements qu'elle façonnait elle-même, représentait entre ses deux filles l'image d'une vénérable matrone entre la jeunesse et la beauté. A peine les étrangers avaient-ils passé quelques instants dans cette demeure qu'ils s'y trouvaient aussi à leur aise que s'ils eussent été dans leur propre habitation. Us avaient maudit l'orage, et cet orage cependant devait abréger leur excursion. Les animaux dispersés de tous côtés dans le bois étaient venus chercher un asile près de la demeure de leur mattre. Les bœufs et les chevaux étaient là réunis, savourant le sel qu'un petit garçon leur distribuait. Un troupeau de moutons arriva aussi avec son berger.
« Votre bétail, demanda Herbold à Stevenson, revientil régulièrement à la ferme?
— Non ; il y a des troupeaux qui restent des mois entiers à dix ou douze milles de distance. Nous devons aller les chercher jusque-là et les attirer avec du sel.
— Avec du sel ?
-— Oui. Cela vous étonne ; mais vous ne savez pas de quelle manière on gouverne le bétail dans les forêts de
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rOuest; je vais vous en donner en peu de mots une idée. Les bestiaux, c'est-à-dire les bœufs, les chevaux, les porcs, forment notre principale richesse, si un pauvre diable tel que moi peut parler de richesse. Je ne pour* rais nourrir tant d'animaux, car je récolte à peine assez de maïs pour la subsistance de ma famille; c'est dans la forêt qu'ils trouvent leur nourriture. Au printemps et en été, ils jy trouvent un vert gazon ; en automne, la folle avoine; en hiver, les feuilles de roseaux. Avec de telles ressources, nous n'avons pas besoin de songer à amasser du fourrage; quant à nos porcs, il leur tombe des glands plus qu'ils n'en peuvent consommer. Nous tâchons donc d'avoir autant de bestiaux que possible, et nous abandonnons au bon Dieu le soin de les nourrir. Pour les empêcher de s'en aller trop loin de la ferme, nous avons un mojen efficace; c'est de mettre de temps à autre, à certains endroits, du sel, dont ils sont trèsfriands. Os reviendront certainement au lieu où ils l'auront une première fois trouvé.
— Hais n'y en a-t-il pas qui vous échappent?
— Sans doute. Parfois un troupeau tout entier passe à l'état sauvage ; msâs il en nait d'autres qui compensent cette perte.
— Les bêtes fauves doivent aussi vous en enlever?
— Oui, beaucoup. L'ours nous prend des porcs ; la panthère nous dérobe des veaux et des poulains. Après tout, ce sont de petits malheurs.
— Ce serait pour nous un déplorable malheur, dit Herbold en riant ; mais vous traitez ici les choses en grand. Vous avez sans doute beaucoup d'animaux?
— Environ deux cents, et je compte les vendre pour me retirer dans l'Ouest.
— Quoi I vous voulez abandonner votre ferme? Est-ce que ce sol n'est pas bon? Ou le pays est-il malsain?
'-^ Nullement. La terre est excellente, et^ à part quelques fièvres enfantées par le voisinage des marais, il ne r^e ici aucune maladie.
— Et pourquoi donc voulez-vous aller ailleurs?
— Je ne sais, on m'a dit que ce district devait être arpenté*
— Eh bien ! il me semble que cette opération ne peut que vous être agréable.
— Agréable en un sens, oui ; car, par suite de cet arpentage, on sait au juste ce que l'on possède et où il se trouve quelque bon coin de terre à acheter. Hais alors il me faudra payer ce que je ne paye pas à présent, et je préfère me retirer dans TOuest, où je cultiverai un nouveau terrain, où j'élèverai d'autres bestiaux, et je n'aurai point là-bas ja crainte de voir si tôt la contrée tellement peuplée qu'on n'a plus de place pour se mouvoir.
— Seigneur Dieul votre plus proche voisin est à neuf milles de distance, et vous craignez déjà!...
— Vous verrez : le temps n'est pas loin où des villes s'élèveront tout près l'une de l'autre dans ce district, et l'atmosphère des villes m'est insupportable. J'aime mieux m'éloigner.
— Il me semble que jusqu'à présent cette atmosphère n'a pas dû vous porter grand préjudice. La ville la plus rapprochée d'ici est à dix milles, et elle se compose de cinq maisons.
— Soit! Vous ne pensez pas qu'elle s'agrandira et qu'on en bâtira d'autres. Mais parlons de notre afifairé. Si, comme vous me l'avez dit, vous êtes dans l'intention d'acheter du bétail, vous ne pouviez choisir un moment plus favorable. Mes plus belles vaches sont ici, et mes meilleurs chevaux.
— C'est en effet pour faire cette acquisition que nous
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sommes venus, répondit M. Siebert ; mais notre intention est délaisser Woirgang traiter cette attire avec vous.
— Wolfgang s'y connaît, répliqua l'Américain, et j'ai déjà conclu plus d'un marché avec lui et avec sa femme. ' A propos , elle avait la fièvre votre femme, commenA va-t-elle?
— Bien, repartit le jeune bûcheron en détournant k ièief elle est morte.
— Morte I Est-il possible? Et nous n'en avons rien su ici?
— Il ; a loin de votre habitation â la mienne, et ces braves gens me sont venus si affectueusement en aide, que je n'ai pas eu besoin d'un autre secours. Allons, ajouta-t-il en passant sa main sur ses yeux, le mieux pour moi et pour les autres est de ne point revenir sur un triste passé. Nous avons une affaire à terminer, et l'activité est un remède à la douleur.
— Votre brave femme !
— Oui, c'était un ange.... et tant que ce cœur battra, jamais.... jamais je ne Foublierai. Mais, je vous en prie, ne réveillez pas ma douleur. Dieu sait que j'ai déjà assez souffert ! Quand voulez-vous quitter ce domaine, Stevenson?»
Le vieux fermier lui tendit la main en silence, serra affectueusement celle de Wolfgang, puis répondit : «L'année prochaine. Quand on change de place, on a toujours une quantité de choses à mettre en ordre, et, comme je dois traverser le Mississipi, je veux m'arranger de manière à tout régler avant mon départ, afin de n'être pas obligé de revenir ici. Combien voulez-vous de tètes de bétail ? Cent peut-être? Plus vous en aurez dès le commencement, plus tôt vous en retirerez un ample bé*^ néfice.
— Assurément, c'est un calcul très-judicieux quand
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on doit rester longtemps dans une propriété; mais moi je ne conseille pas à mes compatriotes de rester dans la leur. Le sol qu'ils ont acquis est d'une nature fertile, mais extrêmement insalubre. Ils doivent s'estimer heureux s'ils y passent l'été sans tomber malades. L'au* tourne prochain, il faut qu'ils cherchent un clima( meilleur, et alors un trop grand nombre de bestiaux les embarrasserait. Où. comptez-vous aller vous établir, Ste* venson?
— Dans les montagnes de l'Ozark. Hais, puisque vous êtes résolus à quitter ce pays, pourquoi ne le quittezvous pas dès à présent ? Pour moi, je partû*ais tout de suite. Le temps, c'est de l'argent. {Time is money.)
— Vous avez raison, répondit Schmidt; mais comment trouver si vite un lieu qui nous convienne? Nous ne connaissons pas les États-Unis, et nous voyageons en grand nombre.
— De plus, s'écria Herbold, nous avons déjà fait tant de travaux sur notre terrain, abattu tant d'arbres!
— C'est là, répliqua Stevenson, la moindre des choses. En trois semaines, vous avez pu accomplir une tâche sj formidable. D'ailleurs, c& travail a sans doute été salutaire à votre santé ; en outre, il a dû être pour vous un utile exercice. Hais je suis de l'avis deWolfgang; comme vous n'avez point pris encore de résolution déterminée, comme vous ne savez si vous resterez dans cette contrée ou si vous l'abandonnerez, prenez seulement cinq vaches laitières et trois ou quatre chevaux. >
Siebert et Herbold applaudirent à cette proposition. A l'ùde de Wolfgang et de Stevenson lui-même, ils choi-^ «îrent quelques-unes des meilleures vaches, puis des chevaux petits comme des poneys, mais très-vigoureux. En quelques instants, leur marché était terminé et ils pouvaient retourner dans leur demeure avec la satislac-
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tion d^avoir promptement et très-judicieusement rempli la mission dont ils étaient chargés. Avant de partir, ils voulurent encore visiter les champs du fermier, les champs de maïs cultivés de la façon la plus primitive et couverts des plus magnifiques épis. Wolfgang y prit quelques melons d'eau et engagea ses compagnons à en choisir aussi quelques-uns des meilleurs pour les emporter à leurs amis. En rentrant à la ferme, ils y trouvèrent une table servie par les soins de Mme Stevenson et un repas qui, après leurs longs jours d'abstinence, leur parut le festin le plus splendide. Il ne se composait cependant que d'un plat de chair de porc, de quelques plats de courges, de haricots, de légumes, d'un verre de lait et d'une tasse de miel.
Herbold aurait volontiers passé encore toute une journée dans cette hospitalière maison; mais Wolfgang le pressait de partir. Les trois amis dirent un cordial adieu au brave fermier, qui promit d'aller les visiter bientôt, puis ils montèrent à cheval et se mirent en route, chassant devant eux les vaches qu'ils avaient achetées ; ce n'était pas une petite besogne, car à tout instant elles fuyaient de côté et d'autre dans la forêt, et Siebert, qui avait de la peine à conduire son cheval, ne pouvait guère en cette circonstance seconder ses compagnons.
Mais retournons à la colonie, où les deux coquins qui s'y sont introduits se préparent à exécuter leur complot. En attendant le retour de Siebert, l'astucieux docteur s'était mis à travailler avec les émigrés, en partie pour trouver le temps moins long, en partie pour faire un progrès de plus dans leur estime. Le pasteur, qui ne pouvait oublier la scène dont il avait été, sur le bateau, l'invisible témoin, observait attentivement Normann et ne pouvait rien remarquer en lui qui fût de nature à éveiller le moindre soupçon. On eût dit que le docteur
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n'avait qu'une idée, celle de se faire pardonner le préjudice qu'il avait causé à ses chers compatriotes et d'obtenir pour eux une juste réparation. Il venait de passer toute une journée avec ses bons amis. Il les avât aidés à donner une forme régulière à leur palissade, à tailler, à planter des pieux. Cette œuvre était achevée et les émigrés se plaisaient à la contempler.:
a A présent, dit Bêcher, tout est près ; voilà une place superbe pour nos animaux^ et Wolfgang sera surpris de l'habileté avec laquelle nous avons travaillé.
— Wolfgang 1 s'écria le docteur qui entendait prononcer ce nom pour la première fois; Wolfgang ! ce nom est allemand. Est-ce celui d'un de vos camarades?
— Non, Wolfgang est le bûcheron dont vous avez probablement vu la cabane au bord du Mississipi.
— Il est arrivé récemratent de l'AlIemagae ? dit Normann avec une vivacité singulière.
— Non. Il a vécu autrefois dans l'Arkansas et il est établi dans le Ténessée depuis quelques années.
— Singulière chose, remarqua Trevor ou Turner, qu'un bûcheron vienne de FOuest dans TËstl C'est ce qu'un Américab ne ferait jamais. »
Normann se tut; mais en le regardant il eût été aisé de voir que son visage avait pâli. Les émigrés étaient trop occupés de leur palissade pour faire attention à lui. Hermann fut le seul à remarquer le changement subit qui s'était opéré dans la physionomie du docteur, et il lui dit avec bonté : « Vous n'êtes point habitué à un si pénible labeur, et vous vous êtes trop fatigué. »
Le docteur répondit qu'il avait mal à la tètOi mais qu'une promenade de quelques instants le soulagerait; et prenant le bras de Turner il, se retira à quelque distance de l'habitation.
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c II faut partir, s'écria-t-il dès qu'il fut sAr que les
Allemands ne pouvaient l'entendre. Il faut partir; nous n'avons pas unmoment a perdre, car ces hommes vont revenir.
— Quels hommes ?
— Ceux qui ont été acheter, des bestiaux.
— Au nom du diable, je ne vous comprends plus. D'abord vous me conjurez d'attendre ce Liebert, ou ce Siebert, par la raison qu'il nous sera plus aisé de fuir avec les chevaux qu'il doit amener, et maintenant vous tremblez de le voir apparaître.
— Vous saurez tout; car à un homme tel que vous je n'ai rien à cacher : la dixième partie de ce que je sais de vos exploits suffirait pour vous faire condamner dix fois à la potence. A présent, je n'ai pas letemps devons raconter cette histoire... ce soir... demain peut-être... mais pas à présent. Hâtons-nous d'entraîuer à l'écart les jeunes filles. Qu'il vous suffise d'apprendre pour le moment que j'ai de graves motifs pour éviter la rencontre de ce Wolfgang, et, quand vous les connaîtrez, vous avouerez qu'ils sont assez fondés. Partons-nous?
— • Sans doute. Vous êtes le personnage principal de notre entreprise. Moi je ne me suis associé â vous que par complaisance, et je ne vous laisserai pas dans l'embarras. En avant donc, j'y consens, quoiqu'il eût peutêtre été plus prudent d'attendre l'obscurité du soir. Peut-être pourrions-nous, pendant qu'il fait jour , conduire tout doucement les deux colombes jusqu'à l'endroit où le nègre est caché avec le canot Une fois là, il faudra les bâillonner, car le moindre cri pourrait attirer quelqu'un, et, comme personne ne chemine dans un bois sans une carabine, nous serions exposés à recevoir une balle dans la poitrine.
~ Et notre retraite t
— Nous y arriverons dans la nuit. C'est un charmant petit refuge. Vous vous réjouirez d*y entrer.
— Hais vous ne m'avez pas encore dit où il est, répliqua Normann avec défiance. Pourquoi donc ce mystère.
— Vous avez le temps de le savoir. Avant tout, ditesmoi, que ferons-nous de nos jeunes filles?
— Nous verrons cela plus tard. L'essentiel maintenant est de nous hâter, et je me plais à croire que nous avons inspiré assez de confiance aux deux sœurs pour qu'elles n'hésitent pas à nous accompagner dans uive promenade.
-— Soyez tranquille. J'ai trouvé un moyen infaillible d'exciter leur curiosité.
— Quel moyen?
— Ah ! le voilà qui agit déjà sur vous. Permettez-moi de ne point vous le révéler encore, et parions qu'il produit son effet.
— Je suis trop intéressé à sa réussite pour engager ce pari. Hais à l'œuvre ! à l'œuvre ! Le sol me brûle sous les pieds. En quelques heures, nous pourrons posséder deux ravissantes créatures qu'un sultan nous envierait. >
Berthe et Louise venaient d'aider leur mère à ranger la vaisselle et s'occupaient à préparer, sous la direction du tailleur, des vêtements d'été pour quelques-uns des membres de la colonie. Les deux traîtres s'avancèrent et s'assirent près d'elles sur les troncs d'arbres. Le temps était superbe. Normann dit aux jeunes filles qu'elles avaient tort de rester constamment appliquées i leur ouvrage, au lieu de prendre un exercice salutaire. Berthe répondit qu'avant tout elles devaient accomplir leur tâche, et qu'il ne leur était guère possible de faire une promenade. Sa mère ajouta que c'était aussi sa pensée, et Normann se trouva déjà fort déconcerté de cette
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résistance. Alors Turner se mit à parler des vaches, des veaux, et dit à Berthe que sans doute ce serait pour elle une distraction de voir bientôt bondir devant elle le bétail qu'on étsdt allé chercher.
« Assurément, répondit Berthe, ce sera pour nous un événement. Jusqu'à ce jour nous n'avons vu courir autour de nous que les poules que Wolfgang a eu la bonté de nous apporter.
— Encore ce nom ! murmura Normann en regardant avec anxiété son compagnon.
— Moi aussi, reprit Turner, j'ai une très-grande prédilection pour les animaux apprivoisés. J'ai élevé une fois un petit ours, et vous ne pouvez vous figurer combien qu'il m'en a coûté de l'éloigner de moi, lorsqu'il était devenu si grand et si fort que prudemment je ne pouvais plus le garder.
— Les ours, dit Louise, sont des bêtes trés-dange-reuses.
— Pas précisément pour les hommes, mais pour les faibles animaux, tels que les daims, par exemple.
— Il est triste de songer que les animaux cherchent ainsi à s'entre-détruire. Il semble que l'homme ait pris parmi eux un funeste enseignement. Le pauvre petit daim ! Gomme il doit trembler à l'approche d'un tel ennemi!
— Cetennemi n'est pas encore pour lui le plus redoutable. Il en est d'autres, tels que le loup et la panthère, auxquels un jeune daim a bien plus de peine à échapper. Il est même exposé aux poursuites du chat sauvage et du vautour.
— C'est .horrible. Mais comment sa mère ne le dé*robe-t-elle pas à ces attaques ? »
Normann, qui ne devinait pas où Turner voulait en venir avec ces fables, se leva d'un air impatienté. Turner le regarda en souriant et continu».
€ La mère le cache ayec soin. Cependant il arrive assez souvent que Toiseau de proie le découvre. Aujourd'hui même, j'en ai vu un exemple.
— Tumer, il est tard, s'écria Normann, qui ne pouvait plus contenir son inquiétude. Pensez que nous avons des lettres à expédier, et que notre messager doit partir.
— Nous avons le temps, répondit tranquillement Turner. D'ailleurs, j'aime mieux n'expédier mes lettres que demain. >
Normann détourna la tète pour cacher son irritation.
a Et vous dites, monsieur Tumer, s'écria Berthe, que vous avez vu aujourd'hui des oiseaux de proie tuer et dévorer un jeune faon ?
— Non, ils ne l'ont pas encore tué ; mais ce soir probablement ce sera fait, car c'est le soir qu'ils enlèvent ordinairement leur proie.
— Je ne vous comprends pas. Pourquoi présumezvous qu'ils doivent égorger ce soir cette pauvre petite bête? Est-ce qu'on peut reconnaître cette intention à leur vol? Cela ne me parait pas possible.
— Non. Mais en me promenant aujourd'hui après diner, j'ai vu, à quelques centaines de pas d'ici, des vautours planer en cercle autour du même point. J'ai cru d'abord qu'ils étaient attirés là par les restes de quelque animal qu'une panthère aurait égorgé, et en regardant à terre, j'ai aperçu un charmant petit faon qui était là abandonné ! Probablement sa mère aura été dévorée par quelque bête fauve, et le pauvre petit animal doit périr de faim, s'il ne tombe pas entre les serres des oiseaux de proie.
—Mais, mon Dieu, pourquoi donc, demanda M°^^ Hehrmann, ne l'avez-vous pas emporté ?
— Oh ! s'écria Berthe, c'est cruel, de le laisser ainsi à l'abandon.
— Est-ce loin d'ici? demanda Louise. Peut-être vit-il encore.
— Voulez-vous venir le chercher? dit Berthe.
— Mademoiselle, répliqua rÂméricain, il serait difficile de le transporter ici sans lui donner d'abord aman-' ger. Je l'ai pris entre mes mains : il était si faible qu'il pouvait à peine se mouvoir. Il est vrai que des mains d'homme sont un peu rudes pour une créature si délicate.
— Et vous dites, répéta Bertbe, que c'est tout près d'ici?
— A une portée de fusil.
— Oh, mère t dit Louise d'un ton suppliant*
— Allez, mes enfants, allez, dit M°« Hehrmann ; voyez si vous pouvez rapporter cette jolie bête vivante à la maison. Votre père se réjouira de la voir.
— Oh! c'est charmant, s'écria Louise en prenant à la h&te son chapeau et son chàle ; mais il faut emporter du lait pour fortifier le pauvre petit animal.
— Pourvu que les vautours ne l'aient pas encore enlevé, murmura Berthe d'un air inquiet.
— Je ne le pense pas. Il n'y a qu'un instant que j'étais là, et ils n'osent attaquer si vite un être vivant.
— Avons-nous assez de lait? demanda Louise.
— Je le crois. »
n y en avait assez pour désaltérer trois cerfs.
Normann qui, en voyant la direction que prenait Tentretien, se serait volontiers précipité dans les bras de son complice, demanda aux deux jeunes filles la permission de s'associer à leur œuvre généreuse, et tous quatre se dirigèrent ensemble vers la forêt.
A peine étaient-ils à quelque distance des habitations, qu'on entendit résonner des coups de fouet, et les enfants s'écrièrent : <r Voici qu'on amène nos vaches ^t
nos veaux. > Aussitôt tout fut en mouvement : Tarrivée de ce bétail était, comme Favait dit Berthe, un événement dans la monotone existence delà colonie. Tous les émigrés se précipitèrent à la fois du côté de ce bétail tant désiré. Wolfgang les priait en vain de se retirer, leur disant qu'ils effaroucheraient les animaux ; ils ne voulurent point écouter ses avis, et l'une des plus belles vaches s'enfuit dans la forêt. Sans Tbabileté de Wolfgang, on aurait pu la chercher longtemps inutilement.
Quand le calme fut enfin rétabli, H. Hehrmann annonça à ses amis le retour du docteur.
« Quoi! s'écria Herbold, le coquin a osé de nouveau vous montrer sa figure de potence! b
Siebert ne disait rien. Il étût comme stupéfait de cette nouvelle.
Le pasteur raconta alors pour quelle honorable raison Normann était revenu et l'espoir qu'il avait non-seulement de rendre à la colonie l'argent qu'elle avait payé, mais d'y joindre une bonne indemnité.
« Cher monsieur Hehrmann, dit Wolfgang qui avait écouté son récit en secouant plus d'une fois la tête, il faut que cet homme dt eu, pour revenir ici, d'autres raisons. Si ce n'est pas lui-même qui vous a vendu ce domaine, il ne lui est pas possible de recouvrer un centime de la somme que vous avez payée. D'après ce que j'ai entendu dire de lui, il me paraît bien trop avisé pour avoir une telle illusion.
— Mais il nous a affirmé que la loi....
— Eh bien l précisément, celui qui fait un de ces honteux marchés est protégé par la loi. Il est extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, de faire annuler ici un de ces contrats, même quand le caractère frauduleux en a été nettement démontré.
— Vous êtes injuste envers le docteur, reprit douce-
ment M. Hebrmann ; car il prévoyait sans doute ces difficultés, et pour les surmonter il a amené ici avec lui un de ses amis qui a tout examiné et qui doit lui donner le secours de son témoignage à New-York.
— Vaines paroles I vaines paroles ! Ces deux camarades vous ont fait cette histoire pour obtenir de vous un bon accueU. M. Normann sait parfaitement qu'un tel témoignage ne peut lui être d'aucune utilité. Quel est celui qui l'accompagne? un Allemand?
— Mon. Un Américain qui parle allemand avec un accent singulier.
— Où sont-ils donc? demanda Siebert, et où sont* madame Hehrmann, vos deux aimables enfants?
— L'Américain, répondit M»® Hebrmann, a vu un jeune faon dans la forêt, et, comme nous avions peur que cette pauvre petite bête ne pérît de faim ou ne fût tuée par les vautours, mes filles ont été, avec le docteur et son ami, la prendre pour la rapporter ici. »
A ces mots, la physionomie de Wolfgang parut bouleversée.
a: Quoi! s'écria-t-il, après un moment de silence, l'Américain a peur que ce faon ne périsse defaim dans la forêt?
— Oui, ou qu'il ne soit emporté par un ours, ou par les oiseaux de proie.
— L'ours.... les oiseaux de proie! murmurait Yolfgang d'un air étrange ; puis tout à coup s'approchant du pasteur : Monsieur Hebrmann, lui dit-il, ou cet Américain que je ne connais pas s'est joué de la crédulité de vos enfants, ou il a quelque affireux projet....
— Comment ! s'écria Bêcher, tout ce qu'il nous a dit B'est-il pas très-vraisemblable?
— Vraisemblable ! C'est une impudente fausseté. Comment se trouveraitil àDrésent un petit faon qui cou-
rûl risque de périr de faim? A cette époque de l'année, ces animaux ont déjà plusieurs mois ; ils broutent Therbe, et n'ont rien à redouter ni de Tours ni du vautour. C'est donc une fable qui a été ima^^ée pour attirer les jeunes filles hors de la msùson, et mon avis est que nous allions sur-le-champ à leur recherche.
— Mais où aller? s'écria H. Hehrmann en prenant son fusil. Gomment suivre leurs traces?
— Je sais le chemin qu'elles ont pris, dit Schmidt. — - Eh bien I conduisez-nous, dit Wolfgang en examinant les bassinets de sa carabine^
— Dieu de miséricorde 1 s'écria H»* Hehrmann, mes enfants 1 mes chers enfants I Laissez-moi aller avec vous à leur recherche.
— Calme-toi, lui répondit affectueusement le pasteur. Nous avons imaginé le plus terrible des périls ; mais il n'est pas sûr que nos craintes soient fondées. Il est très-possible, au contraire, que nos filles cueillent des fraises dans le bois et que nous les rencontrions près d'ici.
— n me semble aussi, ajouta Siebert, qu'on a trop mauvaise opinion de Normann. Il ne me paraît pas capable de commettre un crime.
— Vous avez raison, répondit Hehrmann, qui serappelait en ce moment la scène du bateau, mais qui voulait tranquilliser sa femme. Vous avez raison ; cependant nous ferons bien de commencer nos recherches. »
En disant ces mots, il prit un des trois chevaux, Wolfgang et Schwanthal prirent les deux autres ; tous les colons se mirent en marche à pied pour explorer la forêt de différents côtés, et Schmidt conduisit la cohorte dans la direction où il avait aperçu pour la dernière fois les filles du pasteur.
c Pourvu que nous trouvions encore cette pauvre
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petite bête ! disait Louise en cbeminaat derrière sa sœur par un petit sentier.
— Est-ce encore loin? demanda Berthe, commençant à se sentir inquiète de la présence de ces deux hommes qui, depuis leur départ de la maison, n'ataient pas prononce un mot.
— Non, mademoiselle, répondit l'Américain en riant; c'est près de ce petit monticule que tous voyez d'icL
— Écoutez ! s'écria Louise, j'entends des clameurs et des coups de fouet. Ce sont nos amis qui reviennent avec le bétail. Ah! si nous avions attendu quelques minutes L
— Nous pourrons être de retour près d'eux dans un quart d'heure, -» répondit l'Américain.
En ce moment, Berthe jeta un regard sur ses deux compagnons et M épouvantée de l'expression de leur figure. Une idée horrible, l'idée même du complot tramé par ces scélérats, lui traversait l'esprit.
€ Retournons au logis, s'écria-t-elle avec angoisse ; retournons tout de suite. M. Tumer s'est sans doute trompé de chemin. Nous voici sur un terrain humide et fangeux où il ne peut y avoir aucun faon.
— Où est le canot? demanda à voix basse Normann à fion'complice.
— Là, à cent pas de distance.
— Que faire avec ces filles?
— Il faut les garrotter. A mon signal, Scipion accourra avec des cordes. )>
Berthe saisit convulsivement la main de sa sœur, qui la regarda avec effroi, sans cependant pressentir le danger qui la menaçait. « Gomme tu es pâle ! s'écria-t-elle en la regardant plus attentivement. Oh I docteur ! docfear!
— Silencel s'écria l'Américain en lui mettant devant
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le visage un pistolet armé ! si l'une de vous ose encore proférer un cri, je lui brûle la cervelle à Tinstant.
— Monsieur le docteur, murmura Louise, ne pouvezvous me protéger contre cet homme épouvantable?
— Donnez votre signal, dit Normann à Turner sans faire attention aux prières de la malheureuse Louise; nous n'avons pas une minute à perdre. Si ce Wolfgang apprend à quelle invention nous avons eu recours pour attirer ces jeunes filles dans le bois, ses soupçons seront éveillés, et il peut nous poursuivre avec l'agilité d'un Indien. »
Turner siffla. Aussitôt un craquement se fit entendre dans les broussailles, et devant Berthe terrifiée apparut un hideux mulâtre portant un rouleau de cordes à sa main.
€ Que voulez -vous donc £aâre? s'écria Berthe en recueillant ses forces. Uonsieur le docteur, est-ce ainsi que vous remerciez mon père de la confiance qu'il vous a témoignée? Laissez*nous nous retirer, et je vous promets que je ne dirai pas un mot de ce qui s'est passé. >
Pendant qu'elle parlait ainsi , l'Américain s'était emparé de Louise pour lui lier les mains. Berthe se précipita vers sa sœur pour la défendre. Turner la lança vers le mulâtre, qui, avec une promptitude incroyable, lui enchaîna les bras et lui dit : < Si vous prononcez encore un mot , j'enfonce cette lame dans la poitrine de votre sœur.
— Au secours ! au secours! s'écria Bertiie.
•— Ah! dit le mulâlre , nous avons donc besoin d'un petit bâillon ; et U lui appliqua sa large main sur la bouche.
~ A présent, dit Turner, partons, docteur : prenez la petite sœur; moi je me charge de celle-ci. Quant â toi^ Scipi^n^ ramasse nos fusils et montre ton habileté
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de rameur. Tu sais quelle récompense t'attend >
En parlant mnsi il enlaçait dans ses bras la malheureuse Bertbe, qui ne pouvait plus faire aucune résistance, et se dirigeait vers la rivière. Le docteur hésita un instant, comme si la crainte ou le remords Feussent arrêté dans son crime; puis, emporté par sa passion, il prit la petite Louise , et d'un pas précipité suivit ses compagnons.
Quelques minutes après, le canot flottait sur la rivière, et Turner, assis au gouvernail, poussait un cri de triomphe. Près de lui était couchée Berthe , les pieds et les mains liés, et un mouchoir dans la bouche. Plus loin se trouvait Louise, également garrottée et bâillonnée. Le mulâtre, assis sur un banc, ramait à tribord, et Normann à bâbord. La légère embarcation volait comme une flèche sur la rivière enflée par les pluies , et Turner disait :
« Nous avons joliment mené notre affaire; encore une couple d*heures, et je défie qui que ce soit de nous atteindre.
— Ne nous réjouissons pas si vite, repartit le mulâtre ; la rivière fait une quantité de circuits. Si l'on apprend quelle voie nous avons prise, en coupant le termn en droite ligne avec un bon cheval, on peut aisément nous rejoindre, et nous envoyer à chacun une balle bien ajustée.
— C'est vrai, Scipion, mais j'espère que les Allemands ne seront pas si fins. Normann , ne faites donc pas tant debruit avec votre rame. Si on nous découvrait, ce ne serait pas une plaisanterie.
— En ce cas, reprit Scipion, il &udrait abandonner notre joli butin.
— Ahl vraiment! exposer notre vie pour perdre notre proie, ce serait une jolie campagne! Mais, mille tonnerres! où donc allons-nous? Nous nous éloignons de
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la direction du Mississipi. Nous retournons vers l'est. •^ Nous sommes à Tun des grands détours de la rivière. Il nous faut une grande heure pour le parcourir.
— Ramezl ramezl il me tarde de sortir d*ici. Je ne serai tranquille que lorsque je me trouverai de l'autre côté du fleuve. »
Les deux rameurs redoublèrent leurs efforts. Tumer maniait la barre du gouvernail en silence. Bertbe essayait de se dégager de ses entraves, et regardait d'un air suppliant son terrible voisin.
a Non, non, ma petite colombe, dit le farouche Américain, nous ne pouvons te permettre d'ouvrir tes jolies lèvres , ce serait trop dangereux. Au reste , tes prières et tes conjurations seraient inutiles. Car , ajouta-t-il à voix basse, tu es à moi. Tu es à moi, et le diable luimême ne te sauversût pas de mon étreinte. »
Le canot arrivait à l'extrémité du long détour, sur le côté gauche de THalchée couvert de sycomores gigantesques. Turner se préparait à le ramener au milieu de la rivière, de peur qu'en se heurtant contre une des grosses racines qui plongeaient dans l'eau il ne chavirât.
Le mulâtre lui saisit tout à coup le bras et cessa de ramer; Normann suspendit également son travail.
€ Às-tu entendu quelque bruit? demanda Turner. »
Le mulâtre fit un signe affirmatif.
La barque, emportée par le courant, continuait à descendre.
a Que se passe-t-il donc? demanda Normann avec inquiétude.
— Ils viennent, > murmura le mulâtre en indiquant du doigt le rivage.
Un rayon de joie anima la figure des deux captives. Une pensée d'espoir s'éveillait dans leur cœur, et Berthe
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d'une colonie D'ÉMIGRANTS en AMÉRIQUE 183
éleva ses yeux vers le ciel avec tin vif sentiment de reconnaissance.
Turner distingua le retentissement des sabots de plusieurs chevaux sur le sol; mais, sans trahir son anxiété, il dirigea son embarcation sous un épais massif d'arbres, l'arrêta là, et du geste ordonna à ses compagnons de ne plus faire aucun mouvement.
Un cavalier arrivait en ce moment près du refuge des malfaiteurs, c'était le pasteur; il tourna ses regards; de côté et d'autre, et dit avec douleur à Wolfgaug :
€ Ne voyez-vous rien, ne pouvez-vous découvrir la trace de mes enfants? i>
En reconnaissant la voix de son père, Berthe fit un effort désespéré pour rompre ses liens; mais Turner lui serrait la bouche d'une main de fer , tandis que Normann employait avec Louise les mêmes précautions.
€ le ne vois et n'entends rien, répondit en soupirant le brave bûcheron. Il y a quelques instants , je croyais avoir distingué le bruit d'une rame, mais sans doute je me suis trompé. »
A ces mots, un sourire ironique entr'ouvrit les lèvres de Turner.
c Êtes-vous sûr, reprit le pasteur , qu'ils avaient làhaut une embarcation ?
— Je le jurerais sur ma tète. J'en ai parfaitement reconnu les traces.
— Peut-être, dit Bêcher qui venait de rejoindre ses deux amis, peut-être ne sont-ils pas encore si loin. La rivière fût de longs détours, et nous avons marché en droite ligne.
•— n est possible qu'ils ne soient pas encore parvenus jusqu'ici; mais, quoi qu'il en soit, nous n'avons pol^t de temps à perdre : car , s'ils réussissent à descendre
jnsqu^âu Mississipiy il nous reste alors peu de chances de les arrêter.
— Si nous galopions immédiatement jusqu'au bord du fleuve?
— Si nous le pouvions, ce serait la meilleure précaution à prendre. Hais à un demi-mille d*ici est un petit ruisseau encaissé dans des rives si escarpées, que nous ne pourrions le franchir à cheval. A pied seulement on peut le traverser , car des cyprès qui sont tombés là y forment une es][>ëce de pont. »
Tumer interrogea du regard le mulâtre, qui par ses signes confirma la justesse de cette observation.
< Et nous, reprit le pasteur , comment continueronsnous notre marche?
— Il faut que nous allions reprendre le chemin que nous avons suivi avec la charrette. Cest un détour de plusieurs milles, et nous devons nous y résigner.
— Si nous établissions des sentinelles sur le rivage, dit Bêcher, ils ne pourraient nous échapper.
— Ce serait un bon moyen si nous avions plus de chevaux à notre disposition et si nous étions bien secondés par la lumière du jour. Au reste, que pourraiton découvrir dans un endroit comme celui-ci ? Puis , si nous venions à les apercevoir, les scélérats, pour nous empêcher de tirer sur eux, se placeraient derrière leurs malheureuses victimes. Ce que nous avons de mieux â faire, c'est de nous rendre au plus tôt, de toute la vitesse de nos chevaux, â Fembouchure de la Big-Halchée. Elle n'est pas large, et, en tendant des câbles d'une rive à l'autre, nous pourrons arrêter leur embarcation.
— Mais, demanda Herbold , pourrez-vous retrouver votre chemin dans Tobscurité ?
— Avec l'aide de Dieu, je l'espère; je connais ces bois, j'y ai passé plus d'une nuit. Que les piétons suivent
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le cours de la rivière , ils ne peuvent s'égarer. S*ils viennent à découvrir le bateau, qu'ils se gardent bien de tirer! fls pourraient atteindre une des jeunes filles. Qu'ils se contentent de suivre cette maudite embarcation jusqu'à un endroit plat, où ils lui barreront le passage. Et nous^ mes amis, en avant ! »
A ces mots, Wolfgang enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval, et s'éloigna rapidement avec set deux compagnons. Les autres Allemands s'approchèrent d'abord de la rivière et essayèrent d'en suivre de trèsprès le cours; mais bientôt il leur devint impossible de surmonter dans l'obscurité toutes les entraves qui s'opposaient à leur marche, dans des réseaux de lianes, dans des tsdllis d'épines. Ils dévièrent de leur première direction , résolus à gagner au plus vite l'embouchure de la Big-Halchée, et à chaque racine sur laquelle ils trébuchaient, à chaque plante grimpante qui leur enlaçait les pieds, ils juraient de tirer une vengeance exemplaire des misérables qui leur faisaient faire un tel trajet.
Un quart d^heure environ après qu'ils s'étaient éloignés , Turner se tenait encore tapi sous les rameaux d'arbres qui Pavaient si bien protégé. Il avait peur que les Allemands n'eussent laissé derrière eux un espion. Cependant il ne pouvait rester là plus longtemps sans s'exposer à un grand péril , car les cavaliers gagnaient sans aucun doute du terrain, et, s'ils arrivaient avant lui au bord du fleuve, tout était perdu.
n avait une autre raison pour désirer ardemment d'atteindre le Hississipi au moins une demi-heure avant ses enneqiis, mais il ne la révéla point à ses complices. Il fit signe seulement au mulâtre d'envelopper les rames dans un linge pour en amortir le bruit , et bientôt la barque glissa sur le courant rapide avec une telle vélocité qu'elle semblait défier toute poursuite.
Les pauvres jeunes filles 1 quelles émotions elles avaient ressenties en reconnaissant la voix de leur père, en voyant qu*on accourait à leur secours , en pensant que, si elles avaient pu seulement proférer un cri, elles étaient sauvées ! Et maintenant , c'en était fait de leur espoir, elles étaient de nouveau à la merci de leurs infâmes ravisseurs. Non, il leur restait encore une espérance; elles avaient entendu tout ce que disait Wolfgang, et, en remarquant la visible anxiété du mulâtre, elles pouvaient croire que son projet leur offrait une chance de salut. Telle fut ce jour-lâ leur dernière consolation, et du fond du cœur elles invoquaient en silence la grâce de Dieu.