CHAPITRE IX
nUHISON SUR TRARI801I
c Haltre, disait le malàtre, après avoir tellement ramé que la sueur ruisselait sur son yisage, maître, c'est un terrible travail; ne pourrions-nous boire un coup? la bouteille est près de vous. »
En parlant ainsi, il tenait sa rame au-des6us deFeau^ et le docteur, épuisé de fatigue, suivit son exemple. ( Turner, dit-il, je suis anéanti, tandis que vous restez là tranquillement assis. Prenez donc l'aviron et confiez-moi le gouvernail. >
Normann était moins fatigué qu'il ne le dissdt d'un travail dont il avait l'habitude ; mais il désirait se rapprocher de Berthe, car il avait remarqué que l'Américain ne cessait de fixer sur elle un regard enflammé, et les soupçons que cet homme lui avait déjà inspirés prenaient plus de consistance dans son esprit.
a Quelle folie f répondit Turner en gardant paisiblement sa place. Vous voulez tenir la barre du gouvernail pour nous jeter à tout instant sur quelque racine d'arbre et arriver trop tard au Hississipi. Non; chaque seconde est trop précieuse, et nous perdrions un temps irréparable à changer de place. En avant ! en avant ! Lorsque nous serons dans le fleuve, je pourrai vous abandonner le gouvernail ; car alors peu importe que vous vous écartiez un peu trop à droite ou à gauche^ A présent, marchons sans une minute d*arrêt, ou nous sommes perdus. »
Normann et le mulâtre obéirent à cette injonctioiL ii»
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lune brillait sur un ciel sans nuages, et bientôt ils distinguèrent les flots du Hississipi. Alors ils firent une halte, ne sachant s'ils devaient entrer immédiatement dans le fleuve, ou prendre auparavant la précaution de reconnaître le passage.
Tumer déclara qu'il ne serait pas prudent de se hasarder plus loin avant d'avoir examiné les lieux, et le mulâtre fut chargé d'aller voir si les Allemands n'étaient pas déjà postés à l'embouchure de la Big-Halchée. Il revint quelques instants après avec une joyeuse physionomie. € Les bons Allemands, dit-il, ont un rude trajet à faire par la forêt. Ils ne sont pas près d'arriver au fleuve. Hais donnez-moi à boire, maître, sinon je ne puis plus ramer, d
Turner lui tendit en silence la bouteille, puis se tournant vers Normann : c Docteur, dit-il, à présent nous pouvons changer de place. Vous vous mettrez au gouvernail. Hais descendez d'abord à terre.... Il faut que nous vidions cette maudite barque, où l'eau entre de tout côté !... Les enragés ! Quel bruit Us font ! Ils ont donc le diable au corps.
— Je ne les crains pas, répliqua le mulâtre ; mais voilà un bateau, à vapeur qui arrive et qui va soulever d'énormes vagues de ce côté. Prenez garde.
— Il faut absolument, dit Tumer, que nous allégions notre bateau, sinon nous courons risque d'être submergés. >
Sans attendre la réponse de Normann, il prit Louise dans ses bras et la porta sur le rivage. Le docteur s'élança aussitôt à terre avec Berthe, qui fit un mouvement d'horreur en sentant la main du misérable se poser sur elle. Le mulâtre fut chargé de faire sentinelle, tandis que Tumer vidait l'embarcation. Quand cette tâche fut finie, il siffla légèrement, et le mulâtre accoumt près
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de loi : c Apporte ici, dit-il à voix basse, l'aînée des jeunes filles.... Bien, la voilà : couche-la près de ce banc. » Puis il reprit à haute voix : « Docteur, vous allez être assis entre les deux gentils agneaux; n'oubliez pas le gouvernail. »
En disant ces mots, il riait ; puis il murmura encore quelques mots à l'oreille du nègre, et les soupçons du docteur ne firent que s'accroître. Il tenait des deux mains un câble attaché à l'embarcation pour l'empêcher d'aller à la dérive. Il était sur le point de lâcher ce câble et de reprendre sa place dans le bateau, quand le nègre lui dit : « Prenez la jeune sœur et donnez-moi le câble, je le tiendrai. » Le cauteleux docteur fit semblant d'accepter cette proposition. Le nègre, trompé par cette apparence de crédulité, se précipita vers la rivière, imprima du pied une vigoureuse impulsion à la barque et fit un mouvement pour s'y élancer. Mais le docteur, qui l'observait avec défiance, se jeta sur lui et l'arrêta avec une main de fer : c Ah ! coquin, lui dit-il, tu n'iras pas plus loin; et vous, Turner, abominable fourbe, vous voulez donc me trahir?
— Dégage-toi de ses mains, Nick, cria Turner à son mulâtre, hâte-toi.... Par le nom du diable! j'entends des cavaliers. S'ils nous rejoignent, nous sommes perdus, a N'as-tu pas un couteau sur toi ? » reprit Turner avec
Le danger augmentait de minute en minute, et dans un instant il devenait inévitable.
€ Viens donc en toute hâte, continua-t-il ; venez tous deux, au nom de l'enfer. »
Normann n*entendit point cet appel, dernière expression de la rage et de l'anxiété de son complice, et, s'il l'eftt entendu^ il ne se serait point déterminé à se remettre entre les mains de celui qui venait de lui dévoi-
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1er si clairement ses intentions. Cependant le nègre pa^ vint à tirer de sa poche un pistolet et le leva à quelques pouces du front de Normann. Le coup partit ; mais le docteur avait fait un mouvement : la balle effleura seulement son oreille, et la poudre lui brûla les cheveux. Dans la fureur où le jeta cette tentative de meurtre, il n'entendit plus le galop des chevaux. Il enlaça de toutes ses forces le mulâtre et le terrassa. Au même mo« ment les cavaliers apparaissaient sur le rivage.
a Malédiction ! s'écria Turner, forcé de prendre une rame de chaque main. Malédiction sur ce misérable nègre qui se laisse ainsi dompter par un Allemand! Quelle consolation pour moi, quand j'apprendrai que ce docteur est pendu ! » Puis se tournant du cAté deBerthe: ( Maintenant, dit-il, ma petite colombe, nous continue* rons seuls notre voyage. Ne t'ai-je pas déjà annoncé que...?
— Au secours ! au secours ! s'écria la malheureuse, qui était parvenue à se délivrer de son bâillon.
— Oh ! oh ! ma jolie poupée, murmura-t-il en lui appliquant un gros mouchoir en laine sur la bouche, il n'est pas encore convenable que tu prennes ainsi la parole. Ce mouchoir te gênera bien un peu ; msds, quand nous serons dans l'Arkansas, nous te ferons une situation plus commode. »
Il reprit de nouveau les avirons et rama de telle sorte que les veines de son front, enflées par ses efforts, semblaient prêtes â éclater. Tout à coup il entendit des cris sur le rivage, puis un coup de fusil, et en regardant de quel côté ce coup était dirigé, il distingua avec épouvante, à la lueur de la lune, une pirogue qui semblait se lancer à sa poursuite. Au mUieu de tant de périls , il ne lui restait plus qu'une chance de sal^t^ c*était de gagner l'autre bord de la rivière, de prendre la jeune fille
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dans ses bras, et de l'emporter dans an taillis si serré et si épais qu^on ne pût la découvrir. Il avait d'abord espéré que la pirogue ne regagnerait pas l'avance qu'il avait sur elle; mais il était seul dans son canot; forcé demanœuvrer àla fois ses deux avirons, et la pirogue était légère, et les Allemands ramaient avec habileté. Il les vit qui se rapprochaient de plus en plus, qui suivaient avec prestesse tous ses mouvements et déjouaient toutes ses feintes. Dans Tespoir de leur échapper, il avait descendu le courant, et s'était éloigné de la partie du rivage hérissée de bois touffus où il avait eu Tintention de se réfugier. Il se trouvait serré de près par l'impitoyable pirogue, en face d'un banc de sable, et il n'avait plus une minute à perdre. Gomme il ne sortait jamais sans être solidement armé, il n'imaginait pas que ceux qui lepoursuivaient n'eussent pas avec eux quelquesuns de ces bons fusils allemands à deux coups qui lui causaient une extrême frayeur. Dans ce moment de crise, qui sait quelle effroyable idée lui passa par la tête, et quel crime il pouvait commettre? Hais le désh* de se sauver l'emportait sur tout autre sentiment. Il n'aspirait plus qu'à aborder sur le petit banc de sable, puisqu'il ne pouvait plus débarquer sous les rameaux de la forêt. Il fit un nouvel effort, tourna vigoureusement ses avirons, et sa barque s'arrêta. Elle était prise dans un amas de sable qui s'avançait sous Feau à une assez longue distance du rivage. Sachant bien qu'il ne réussirait pas à la remettre à flot, il ne perdit pas son temps en une vaine combinaison; il prit sa carabine, ses balles, sauta hors de son canot, gagna au plus vile la terre ferme, et se mit à courir en zigzag, afin d'esquiver les coups de fusil auxquels il se croyait exposé. Schwarz riait de le voir courir ainsi. Mais Werner, qui ne songeait qu'à sa chère Berthe, s'élança vers l'embarcation où elle était
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garrottée, et quelques minutes après il la tenait évanouie dans ses bras.
La pauvre fille ne se doutait pas du résultat que devaient avoir ses cris d'alarme. Couchée au fond de la barque, elle ne pouvait voir qu'une autre barque la suivait, et quand, au choc qu'elle ressentit sur le banc de sable, elle crut être arrivée à terre, la dernière lueur d'espoir était éteinte dans son âme; elle se regardait comme perdue sans ressources, abandonnée sans aucun moyen de salut à son infâme ravisseur. Qu'on se figure sa surprise et sa joie, quand un autre canot glissa à côté de celui où elle était enchaînée, quand un homme se précipita près d'elle...! Et cet homme, c'est celui qu'elle aime, celui à qui elle n'a pas cessé de penser! A son aspect, elle poussa une exclamation saisissante, leva les yeux au ciel, et s affaissa inanimée.
Au même instant, Turner disparaissait sous les branches de quelques arbustes.
< Écoute, Helldorf, dit Schwarz, nous allons prendre l'embarcation à laquelle nous avons si lestement donné la chasse. Elle est meilleure que la nôtre.
— Oui, répondit Helldorf; mais nous ne laisseront pas la nôtre là, nous la ramènerons avec nous. Si le misérable que nous avons poursuivi ne trouve plus de canot pour sortir du terrain où il s'est réfugié, il sera dévoré par les moustiques.
— Quels bonds il faisait! s'écria Schvirarz; il cropit que nous avions avec nous un arsenal.. . . Hais c'est lui qui était bien armé. Yoici deux carabines et un coffre plein de munitions.
— Nous ferons plus tard une perquisition, dit Helldorf. Voulez-vous, Wemer, vous mettre au gouvernai?)
lie jeune homme fit un signe de tête affirmatif, sans
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détourner ses regards de Berthe, dont il humectait les tempes avec de Fean froide.
€ Hais nous sommes engravés, s'écria Schwarz.
— Bah ! répondit Helldorf en se jetant à Teau, ce ne sera pas un grand malheur de nous mouiller les pieds. »
Schwarz suivit son exemple, et tous deux, en soulevant l'embarcation, la remirent à flot, ils rentrèrent dans la barque et prirent les avirons^ tandis que Werner dirigeait d'une main le gouvernail, et de l'autre soutenait la tête de Berthe. La barque vola vers l'autre rivage.
Là se passait une scène tumultueuse. Wolfgang et Herbold s'étaient emparés des deux lutteurs. Le mulâtre avait réussi à se dégager de la puissante étreinte du docteur, et tirant un couteau de sa ceinture, il le lui avait enfoncé dans l'épaule. A la vue de cet acte de frénésie, le pasteur, malgré sa douceur de caractère, n'avait pu réprimer son indignation, et prenant son fusif par le canon, il asséna sur la tète du mulâtre un tel coup de crosse, qu'il le renversa par terre. Au même moment^ le mulâtre fut saisi ainsi que Normann par des mains robustes, et garrotté si étroitement qu'il ne pouvait bouger. Pendant que les deux braves Allemands terminaient cette opération, Hermann vit sa pauvre jeune fille étendue sur le sol. Il détacha ses liens, la prit dans ses bras, la serra sur son cœur. En ce moment retentit le coup de feu de Schv^anthal. Les cavaliers tournèrent leurs regards de ce côté et distinguèrent les deux canots glissant l'un après l'autre sur la rivière. Ce second canot était pour eux une énigme incompréhensible, et le récit de Louise augmentait encore leur perplexité. Sa sœur, disait-elle, était dans un de ces bateaux avec TAméricaîn. L'autre était-il envoyé par la Providence au secours de l'innocente victime, ou conduit par des auxiliaires du malfaiteur? Le mulâtre, qu'on interrogea avec anxiété,
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avoua qu'il ne savait d*où venait cette seconde embarcation , et qu'en tout cas elle n'appartenait pas à Turner. Cette révélation donna une nouvelle espérance au pauvre père, qui, les mains jointes et les yeux élevés au ciel, adressa à Dieu une fervente prière.
Schwanthal se posta avec son fusil chaîné près des prisonniers, tandis que Herbold examinait la blessure que le mulâtre avait faite au docteur, et qui parut peu dangereuse. Schmidt arriva avec deux de ses compa-^ gnons armés d'énormes massues. Ils furent chargés da garder les deux criminels.
Tout à coup Hehrmann, tournant ses regards vers le fleuve, s'écria : « Entendez-vous le bruit d'une rame? »
Tous prêtèrent l'oreille en silence , et reconnurent la son distinct de deux avirons frappant Teau à des inter-i valles réguliers. Un quart d'heure se passa dans une vive émotion d'attente, puis on distingua un point obscur à la surface de la rivière, et ce point se rapprochait,. et il prenait une forme moins vague. Bientôt on vit se dessiner un canot. Sur ce canot, on apercevait deux rameurs et un homme au gouvernail. Soudain l'un d'eux se leva, agita dans l'air un mouchoir blanc, et d'une voix reten-i tissante cria € : Hourra ! Hourra!
— Mon Dieu! mon Dieu 1 murmura Hehrmann, n'estce pas la voix de Werner ? Ha fille peut-être est aveclui, sauvée! »
Et, dans l'excès de sa joie, le bon vieillard sentait ses jambes vaciller.
€ Sauvée 1 sauvée I s'écria celui qui venait de faire entendre les bourras ; nous vous ramenons votre fille. >
Avec quelle impétuosité le pasteur se précipita au bord de la rivière ! avec quelle ardeur convulsive la pauvre Berthe enlaça dans ses bras ce père chéri qu'elle avait désespéré de jamais revoir I avec quelle reconnus-
sance l'heiireax Hehrmann tendit la main à ceux qui venaient de délivrer son enfant ! Ce sont de ces scènes qu'il suffit d'indiquer au cœur du lecteur et qu'il est impossible de décrire.
Quand ces transports mutuels furent quelque peu apaisés, Schwanthal se tournant vers ses compagnons leur dit : « Qu'allons-nous faire de ces deux scélérats ?
— Gardons-les là, dit Wolfgang. A quoi servirait de les enfermer dans mon habitation ou dans la vôtre? Nous pouvons les juger nous mêmes ici, c'est ce qu'il y aurait de plus positif, ou les lier demain dans un bateau et les livrer au tribunal de Memphis.
— J'adopte cette dernière proposition, répondit Hehrmann ; car ce que j'ai entendu dire de la loi de Lynch, de cette coutume des Américains de s'ériger eux-mêmes en juges d'une offense, me fait horreur. Que le ciel nous garde de verser le sang humain !
— Quel son de voix ! murmurait Helldorf après avoir entendu le bûcheron. Puis se rapprochant de lui, et le regardant au clair de la lune : Wolfgang ! s'écria-t-il.
— Helldorf! répondit celui-ci. Oh! Dieu! c'est toi.... mon bon, mon cher Helldorf! »
En prononçant ces mots, le souvenir de toutes les douleurs qu'il avait éprouvées depuis l'absence de son ami lui saisit le cœur, et il se jeta en soupirant dans les bras de celui auquel il était profondément attaché.
a Écoutez, dit à voix basse Normann à ses deux gardiens. J'ai cent dollars en or dans ma poche. Je vous les donne si vous voulez couper mes liens et détourner un instant la tête.
— Applique-lui ton gourdin sur le crâne, dit Schmidt à son camarade, si le coquin essaye encore de te séduire. >
En toute autre circonstance. Normann n'eût pas osé
après une telle réponse renouveler ses tentatives ; mais la voix de Helldorf et celle de Wolfgang le désespéraient.
€ J'ai cinq cents doUars, reprit-il ; je vous enrichis, si vous consentez à nie laisser fuir. Cinq cents dollars I Pensez un peu quelle somme I
— Faut-il Tassommer? s'écria une des sentinelles, qui était un Alsacien.
— Ce ne serait pas dommaiie. murmura Schmidt. n Ta bien mérité. » >
A ces mots l'Alsacien asséna sur l'épaule du docteur un coup de bâton qui lui fit pousser un cri lamentable.
(Que se passe-t-il donc? demanda Schwanthal en accourant avec son fusil. Le misérable veut-ii s'enfuir?
— Il nous faisait une nouvelle proposition, répliqua Schmidt, et le camarade l'a rappelé à l'ordre.
— Très-bien. Il a envie de nous échapper. Je le comprends. Je ne voudrais pas être à sa place. Hais je crois que nous ferions bien de le conduire dans la maison de Wolfgang. Nous trouverons plus tôt là un morceau de pain et quelques autres provisions.
— Ah 1 vous avez faim ? dit le bûcheron ; eh bien, on vous donnera à manger. Hais, voyons un peu la figure des prisonniers. Scipion ! s'écria- t-il, apporte ici la torche que tu viens d'allumer. »
Il prit la branche résineuse et s'approcha du docteur. € Yoilà donc, dit-il, votre fameux docteur Nor... » Puis tout à coup, s'interrompant et se jetant en arrière, comme à l'aspect d'un serpent : € Hille millions de démons, s'écria-t-il, c'est Wûhler, c'est le docteur Wûhler ! D y a donc une justice en ce monde! Scélérat, ta dernière heure est arrivée. Marie, Harie, voici ta vengeance I >
A ces ^ots, brandissant avec fureur sa torche enflam-
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mée, il en porta un tel coup à Normann qu'il le fit rouler par terre. Il s'apprêtait à frapper de nouveau. Le pasteur l'arrêta.
« Au nom du ciel, dit-il, en saisissant Wolfgang par le bras, ne vous rendez donc pas coupable d'un meurtre.
— D'un meurtre ! répéta Wolfgang.... oui, vous avez raison, ce serait un meurtre. Hais le misérable a mérité cent fois de mourir de ma main. N'est-ce pas lui qui est cause que j'ai quitté la contrée où j'étais si heureux, pour venir dans ce maudit pays, pour y voir languir et mourir ma femme ? Mais vous avez raison, ajouta-t-il après un moment de silence, en laissant tomber sa torche. Je neveux pas me souiller du sang de cet infâme, n appartient au bourreau, o
Tout à coup retentirent les cris d'alarme des sentinelles : <c Ârréte-le, arrête^le, disait Schmidt en faisant un bond impétueux et en tombant par terre.
— Halte-là, » disait Schwanthal en se jetant au-devant du mulâtre qui s'élançait vers le taillis.
Mais celui-ci, arrachant par un mouvement subit la carabine des mains de Siebert, courut sur le rivage et se précipita dans l'eau.
< Prends garde à toi, fils de l'enfer, dit Schwanthal ; si j'aperçois seulement ta crinière noire, ma balle ne te manquera pas.
— Laissez-le, je vous en prie, dit Werner. Nous sommes si heureux ce soir I Laissez-le. Il n'échappera pas à son sort.
— Soit 1 murmura Schwanthal. Qu'il s'en aille au diable 1 Nous avons le plus coupable, et celui-là ne nous échappera pas. Non, mon petit docteur, nous vous ferons avaler une pilule plus amère que celles dont vous nou^ 'avez gratifiés. >
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Le docteur, étendu inanimé par terre, n'entendait pas, on tout au moins feignait do ne pas entendre cette apostrophe
Le mulâtre vmi habilement profité du moment oâ tout le monde était occupé de son complice, et mainte* nant U fendait les flots d'un hras vigoureux, et déjà il se croyait sauvé. Mais Finflexihle Némésis ne lui avait pas fait grâce. Très^peu d'hommes sont en état de traverser le Mississipi. Ds courant de ce fleuve est trop fort, et il s'y trouve une quantité de petits tourbillons qui fatiguent le nageur. Le mulâtre, cependant, comptait bien accomplir ce pénible trajet. Déjà il en avait fait à peu près la moitié, n se mit sur le dos pour se reposer, tout en continuant de nager. Hais, dans la crainte d'être atteint par la carabine de Schwanthal, il avait fait un trop violent effort en se jetant à l'eau. Sa respiration était embarrassée, ses mouvements étaient moins rapides, et l'aspect du rivage qu'il voulait atteindre soutenait seul son ardeur. Encore un espace de deux cents pieds environ, et il était à terre. < Courage 1 se disait-il en grinçant des dents, courage I Là est la vie, la liberté I » Et il luttait de toutes ses forces contre la violence des flots, et peu à peu pourtant ce sentait vaincu par le courant. < Au secours ! s'écria-t-il. Au secours I » Mais personne ne pouvait entendre ses cris. Déjà deux fois il avait essayé de se cramponner à des branches flottant sur l'eau, mais le courant l'en éloignait. Il parvint enfin à en saisir une ; il la serra d'une main convulsive. Ce qu'il avait pris pour un appui salutaire n'était qu'une mobile tige de roseau. Épuisé et fatigué, il s'affaisa dans une vague, fit un effort désespéré, s'affaissa encore, et enfin succomba en exhalant avec son dernier souffle une dernière malédiction.
Par suite de cette évasion, les Allemands gardèrent
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plus attentivement le docteur. Ils le conduisirent dans la maison de Wolfgang. Là, quand le jeune et généreux bûcheron eut allumé du feu et mis à leur disposition toutes les ressources de sa modeste demeure, il retourna prendre son cheval, et déclara qu'il voulait aller cette nuit même annoncer à M"* Hehrmann que ses filles étaient sauvées. Le pasteur voulut l'accompagner, quoique Wolfgang l'engageât à se reposer, a: Je laisse, dit-il, mes filles à la garde de ceux qui se sont si vaillamment élancés à leur secours ; » puis prenant la main de Werner : < Venez, dit-il, nous rejoindre demain, le plus tôt possible. Nous vous attendrons avec impatience. »
Les deux cavaliers parfirent , et leurs amis se divisèrent en deux bandes pour veiller tour à tour pendant la nuit sur leur prisonnier. Wemer seul fut affranchi de cette obligation. La blessure qu'il avait reçue ne présentait aucun caractère de gravité, mais elle l'avait considérablement affaibli. Schwantbal se désolait d'avoir tiré ce malheureux coup de fusil ; il maudissait Normann, première cause de cet accident. Tout à coup il s'avisa que cet homme, qui portait le titre de docteur, pourrait peut-être assister efficacement le blessé. Hais Werner avait près de lui le meilleur des médecins. C'était Barthe, qui, en apprenant ce qui lui était arrivé^ avait aussitôt déchiré un mouchoir et avait demandé instamment à panser sa plaie. Louise s'associa à elle dans cette œuvre affectueuse, et toutes deux obligèrent Werner à se coucher, quoiqu'il s'y refusât, déclarant qu'il devait veiller comme ses compagnons.
Le lendemain, dès le matin, toute la petite cohorte réunie dans la demeure de Wolfgang se mit en route pour retourner â l'habitation de la colonie, tandis que Scipion allumait au bord de l'Halchée un grand feu pour servir de signe de ralliement à ceux qui en poyr^
suivant les malfaiteurs s'étaient égarés, et avaient sans doute passé la nuit dans les bois.
Il restait près de la maison de Wolfgang un cheval sur lequel on fit asseoir Berthe et Louise. A leur côté marchait Werner. Derrière lui venait Normann, gardé de près par les Allemands. Le petit nègre était allé à la ville voisine chercher le shérif, pour qu'on lui livr&t le scélérat.