‹ Aventures d'une colonie d'émigrants en AmériqueChapitre 12 sur 18 · LA MIGRATION · texte numérisé non relu

LA MIGRATION

Un an s'est écoulé. Nous raconterons brièvement ce qui est arrivé à la colonie dans cet espace de temps.

Le shérif est venu avec deux constables prendre Normann pour le conduire au chef-lieu du district. Mais l'accusation portée contre lui a été une cause de désagréments pour les colons; car ils ont tous été sommés de comparaître en qualité de témoins, devant le tribunal, d'abandonner leur maison, leurs travaux, et de faire un long trajet. Berthe et Louise furent également assujetties à cette pénible obligation, et Wolfgang exprima plus d'une fois le regret qu'on eût arrêté son bras au moment où il allait en finir avec ce misérable.

Normann, déclaré coupable par le jury, fut condamné à dix ans de détention. Il en appela à la cour suprême des États-Unis, fut condamné de nouveau par elle, et enfin enfermé dans un pénitencier.

Cependant la situation de la petite colonie allemande n'était pas florissat le. Helldorf et Schwarz essayèrent par tous les raison lements possibles de déterminer

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leurs compatriotes à se retirer sur une terre meilleure. Hais voyant qu'ils ne pouvaient vaincre l'obstination germanique^ ils finirent par renoncer à leur tentative* Werner, au contraire, encouragé par sa chevaleresque expédition, demanda la main de Berthe et l'obtint aisément de ses parents. Le pasteur désirait seuleinent que son gendre restât près de lui et cultivât la terre comme lui. Werner, éclairé par les conseils de ses amis, et peu soucieux de se fixer sur un domaine où ses compatriotes ne s'étaient établis que par suite d'une fourberie , sollicita de M. Hehrmann un délai d'un an. Dans cet espace de tempsy il espérait se créer à lui-même une retraite^ puis il voulait venir chercher sa fiancée avec sa famille, l'amener sous son toit et travailler avec plus de courage que jamais.

Le pasteur secoua la tête en écoutant Werner lui raconter tous ses projets. D s'était engagé, disait-il, à demeurer fidèlement avec la colonie, et, tant qu'elle aurait besoin de lui, il ne la quitterait pas.

€ Si c'est là, dit Helldorf, l'unique raison qui vous empêche de vous associer aux espérances de votre futur gendre, elle ne sera pas de longue durée. Je suis sûr qu'avant un an vous aurez, par le fait des circonstances» pleinement recouvré votre liberté. Permettez-moi d'ajouter que je suis sûr aussi que dans un an Werner aura une jolie propriété, sous un climat agréable, dans un bon pays, où vous serez très- content de venir vous fixer» et moi je me réjouis d'avance d'être votre voisin. »

Quelques semaines après son arrivée à la colonie» Werner partit avec Schwarz et Helldorf. Tous trois se rendirent dans la partie méridionale du Blissouri, et s'installèrent sur les rives boisées du Rig-Black.

Ds étaien là depuis environ six mois, et, grâce à l'expérience de ses deux amis, Werner était en voie de

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prospérité, quand an matiiiy par hasard, il retrouva la lettre de recommaadation que son oncle lui avait remise. Le docteur Wislock, à qui cette lettre était adressée, demeurait à quelques môles de distance, sur la route qui va de Saint-Louis à l'Arkansas. Ses voisins se plaisaient à vanter sa fortune et à faire l'éloge de ses qualités. Wemer résolut d'aller le voir.

Un dimanche, avant l'heure du dtner, il atteignait les champs de mais entre lesquels s'ouvrait un large chemin qui conduisait à l'habitation du docteur. Arrivé auprès de la maison^ il attacha la hride de son cheval à un poteau placé là à cet effet; puis il frappa deux fois, et, ne recevant point de réponse, 11 entra et se trouva en face de H. Wislock.

€ Hum ! dit le vieillard en parcourant la lettre que Wemer lui avait remise, qui vous a donc décidé à vous jeter ainsi tout à coup en pleine torét ? Vous avez étudié, je suppose ?

— Oui.

— Et vous voulez être laboureur?

— Mes amis m'ont dit que c'était la profession qui convenait le mieux ici aux Allemands.

— Oui, je le crois.. ..je le crois bien.... un paysage pittoresque. ... des rocs imposants, des forêts profondes.,., des lianes et des vignes sauvages.... une chasse abondante.... C'est là le rêve habituel.... Vous verrez que vous vous êtes trompé.

— J'ai peine à le croire, car tout ce que j'ai vu jusqu'à présent m'a beaucoup plu.

— Il n'en sera plus de même, quand il faudra vous résoudre à prendre la hache et le hoyau. Sans le travail on ne réussit pas ici, et sans un rude travail. On ne peut du premier jour acheter des nègres. Youlez-vous donc vous établir dans ce district?

yGoogk

— C'est fait, répondit assez sèchement Wemer, car les façons du vieillard commençaient à lui déplaire. i

— Quoi 1 c'est déjà fait? s'écria celui-ci avec surprise. Et depuis combien de temps êtes- vous en Amérique?

*— Depuis on an , et il y a six mois que je demeure à quelque distance de vous.

— Ah! vraiment? dit le docteur avec une tout autre expression de physionomie ; vous êtes peut-être un de ces trois braves Allemands qui ont si bien commencé leur affaire au bord de la rivière ?

— Précisément.

— Je me réjouis beaucoup de faire connaissance avec vous. On ne m'a dit que du bien de vous, et je me proposais d'aller vous voir prochainement. Hais asseyezvous donc» je vous en prie.... Ainsi, voilà six mois que vous aureiz pu m'apporter cette lettre t Pourquoi donc ne me l'avei-vous pas remise plutôt ?

— J'avais des lettres de recommandation pour Nevr- York et Philadelphie; quand j'ai vu qu'elles avaient pour moi si peu de résultat, j'ai jeté les autres au fond de ma valise, et j'aurais également laissé à l'écart celleci, si elle n'avait été cachetée et si je n'avais désiré vous voir.

-^ Bien I bien ! dit le vieillard, qui apprédait cette fermeté de conduite.... C'est là un acte de raison. Hais nous allons dîner, après quoi je vous reconduirai à votre demeure.... Je pourrai peut-être y coucher?... Trois jeunes gens.... je suis curieux de voir leur organisation. »

Le docteur continua ainsi à parler d'une façon assez originale, mais bienveillante, et le soir, en effet, il se rendit avec Werner au nouvel établissement, qu'on appehiit la ferme des Trois-Hommes. Il est probable que fi dès son arrivée dans la contrée, notre jeune ami avait été porter sa lettre au docteur [et demander son appuis

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le prudent docteur lui aurait répondu par cette maùme américaine : < Aide-toi toi-même. » Hais la situation était tout autre. Le jeune Allemand lui avait fait toîf qu'il ne réclamait aucun secours. Wemer ignorait aussi que son oncle, en lui remettant sa lettre de recommandation, ne lui en avait Das lu tous les paragraphes.

M. Wislock témoigna d'abord un intérêt particulier aux trois jeunes fermiers, puis il les revit fréquemment, et plus il les voyait, plus il semblait s'attacher à eux. s'informait affectueusement de tout ce qui les intéressait, et leur rendait souvent service. Quand il sut l'histoire des colons du Ténessée, et celle de la famille Hehrmann, et l'amour de Wemer, il pressa très-vivement le fiancé de Berthe de se rendre au plus tôt près de cette digne famille et de l'arracher au sol pestilentiel où elle courait risque de périr. Mais Wemer savait que le pas leur ne quitterait point la colonie tant qu'elle subsisterait ; de plus, il s'était proposé de ne point retourner à la Big-Halchée avant de s'être fait à lui-même une position indépendante, et il employa encore six mois à préparer sa propre habitation, à cultiver ses terrains, à se procurer les divers ustensiles dont il avait besoin. Alors H. Wislock renouvela ses instances, et Wemer partit avec Heldorf.

Les deux amis montaient deux agiles et vigoureux poneys. Ils traversèrent sans s'arrêter de magnifiques forêts, d'immenses plaines , où çà et là éclataient les fmits du travail et de l'industrie. Un bateau de Kentucky les conduisit au delà du Mississipi, et, quatre jours après leur départ, ils se trouvaient sur le sentier par lequel ils étaient arrivés, sous la conduite de Wolfgang, aux habitations de leurs compatriotes. Hais on voyait que ce sentier n'était pas fréquenté. Il suffisait de quel-

ques feuilles enlevées aux arbres par le vent d'automne pour en voiler la trace.

a n paraît, dit Helldorf, que la colonie subsiste pal. elle-même et n'a pas besoin de ses voisins.

— Hélas, répondit Werner, plus nous approchons de cette chère colonie, plus je m'inquiète de tout ce que je remarque.... Point de vestiges de bestiaux.... pas une apparence de pâturage.,*, pas un indicede travail.. ..Mais, non, je me trompe, je crois reconnaître le son d'une hache. »

Les deux cavaliers s'arrêtèrent pour mieux écouter, et reconnurent en effet qu'il y avait encore, à quelque distance, des bras occupés» Puis ils se remirent en marche avec un nouvel espoir, et, après avoir cheminé avec peine à travers les ronces et les taillis touffus, ils arrivèrent enfin au lieu où s'était fixée la colonie. Mais quel triste et désolant aspect ! Qu'était devenue cette cohorte d'actifs travailleurs qui se réjouissaient de récolter pour l'hiver les produits de leurs champs? Qu'étaient devenues ces espérances qui avaient animé à la fois le cœur des vieillards et celui des enfants ? Illusions ! illusions 1 La discorde avait répandu sa funeste semence au sein de cette société, et tout ce qui inspirait tant de confiance à ces pauvres émigrés, tout ce qui les avait déterminés à quitter leur patrie, tout avait disparu comme un rêve. De leurs diverses tentatives, il ne restait que les ruines de leurs cabanes, comme des témoins muets des fatales passions de l'homme.

« Grand Dieu 1 s'écria Wemer, qu'est-il donc arrivé? Où peuvent être allés tous nos malheureux compatriotes?

— Us sont, répondit Helldorf, dispersés dans l'espace, comme je le leur avais prédit. Seulement, ce que je ne puis comprendre, c'est que le pasteur ait quitté ce lieu sans nous en prévenir.

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«- n y a U quelqu'un qui fend du boia. llnQiittounie le dos.. . . Ah I bien, le voilà qui fait un auU*a inouYement* Au nom du ciel t c'est lui I c'est le cher pasteur ! Hais coaime il est pile I

^ Hehrmann I Ici tout seul I répliqua Helldorfpeusifl Mais, voyons : laissons ici nos chevaux, il serait trop difficile de les faire passer par cet épais fourré. J'espèie que vous ne vous êtes pas trompé. Mais avançons, avançons. Cette incertitude est trop pénible. »

L'homme qu'ils avaient aperçu, et qui venait de fendre un tronc d'arbre, se releva avec une peine visible, chargea une lourde branche sur son épaule, et se dirigea vers sa hutte. Un jeune garçon accourut à sa ren-* contre et l'aida à porter son fardeau. C'était Cari, l'ap* prenti vitrier.

fielldorf et Werner s'approchèrent d'un pas précipité et entrèrent dans la hutte. Le pasteur était assis devani le foyer, où il venait de jeter la lourde branche de bois. Au cri de sa femme et de ses filles, il se retourna ; et qui pourrait dire la joie dont il fut saisi, quand il vit les deux braves jeunes gens qu'il avait tant regrettés? Qui pourrait dire avec quel sentiment de bonheur il saisit la main de Werner, de Helldorf, et leur souhaita à tous deux la bienvenue, avec quelle émotion Werner t'assit à côté de sa fiancée ?

Après les premières effusions d'une vive etréciproque affection, le pasteur raconta à ses deux amis le désastre de la colonie. Ce désastre avait commencé par le mécontentement et les hostilités qui éclatèrent entre les émigrés dès qu'ils se virent déçus de leur espoir de fortune.

Bêcher, le premier, abandonna l'établissement et partit pour la Louisiane. Le jeune Siebert partit ensuite, puis son frère atué, à qui était confié l'argent des colons, et qui en emporta une bonne partie. Le pasteur sacrifia ce

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qui lui restait pour apaiser les mécontents, pour les décider à poursuivre leur œuvre de défrichement. Mais il ne les retint par ce sacrifice personnel que quelques semaines, et n'obtint pas même d'eux un témoignage de gratitude. Ceux qui depuis longtemps ne possédaient plus rien et qui étaient à la charge de la communauté, se montrèrent les plus rebelles à toutes les représentations. ns ne voulaient plus travailler, quoique M. Hehrmann et quelques-uns de ses fidèles associés leur donnassent l'exemple de la patience et de Tactivité. <c A quoi sert, disaient-ils, de nous fatiguer à une œuvre qui ne peut réussir? Mieux vaut aller chercher un gîte ailleurs.» Et ils s'en allaient au hasard l'un après l'autre. M. de Schwanthal s'en alla aussi, séduit par la description qu'un Américain lui avait faite des forêts de l'Arkansas, et résolu à vivre entièrement de la vie de chasseur.

Le pasteur resta seul avec le jeune vitrier, qui s'était attaché à lui et ne voulait pas le quitter. Wolfgang, enfin, avait aussi émigré pour le Missouri. Le pasteur aurait voulu le suivre dans cette émigration. Par mal* heur, il avait livré tout ce qu'il possédait à ses compagnons, dans l'espoir de les ramener à la raison ; et il avait appris que l'aubergiste de Bi^fialo, ayant trafiqué des objets qui lui avaient été confiés, niait impudemment ce dépôt.

Sans ressources pécuniaires , sans un seul dollar pour pouvoir payer son passage à bord de quelque bateaUj le pauvre pasteur s'était vu forcé de rester sur cette terre de malédiction avec sa famille. Que de fois alors il avait pensé à Werner ! Avec quelle ardeur il aspirait à le voir apparaître dans sa malheureuse solitude! Et il l'attendait, quoique sa femme dit quelquefois avec un accent de désespoir :

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c II fera comme les autres ; il est loin, et il ne se sott« irient plus de ses anciens amis.

— Peut-être, répondait alors le pasteur, peut-être est-il lui-même malade, abandonné sur un sol désert. »

A ces paroles, Berthe pleurait.

c Oui, disait-^elle, il soufiBre peut-être, il nous appelle peut-être de son côté, vainement, à son secours. »

Elle ne doutait pas de sa constance.

Louise, qui avait grandi et qui était devenue très-belle, se montrait souvent triste, et, lorsqu'on parlait de Wemer et de ses amis, s'éloignait pour pleurer à l'écart.

Telle était la situation des derniers habitants de ce domaine, ou soixante Allemands s'étaient réunis avec tant de projets superbes, où ils devaient bâtir une ville qui s'appellerait Espérance.

€ Vous ne pouvez rester ici plus longtemps, s'écria Helldorf. Nous voulons vous emmener. Nous avons dans le Missouri une très-bonne terre. Quoique nous n'ayons pas encore fait fortune, nous pouvons vous offrir une retraite convenable, et des champs à cultiver, et des pâturages.

— Hélas ! répondit M. Hehrmann, il ne me reste rien pour entreprendre ce nouveau labeur, pas un cheval, pas une vache, rien enfin. Nos compagnons en s'en allant ont, l'un après l'autre, tout enlevé.

— C'est une fatale situation, reprit Helldorf. N*en soyez pourtant pas tourmenté. Vous avez payé cher votre expérience. Mais voyez quelle consolation vous reste. Vous voilà tous en bonne santé. Pensez que vous auriez pj être frappé dans vos plus chères affections, comme Wolfgang, et regardez quelle nouvelle perspective s'ouvre devant vous ! C'est décidé, vous viendrez avec nous.

— Avec joie, répondit le pasteur. J'ai fait ici tout ce que Dieu et les hommes pouvaient exiger de moi. J'ai

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un devoir sérieux à remplir envers ma famille. Il faut que je Temmëne loin de ces marécages dangereux. Je ne puis sans votre généreux concours réaliser ce désir; mais soyez sûr que je ne serai pas ingrat.

— Très-bien! très-bien! répliqua Helldorf en riant. Qui sait si bientôt on n*aura pas une demande à vous adresser?

— Et que ferons-nous de Cari î demanda M"'^ Hehrmann. Nous ne pouvons abandonner ce brave garçon.

— Non certaimement, répondit Werner. Il viendra avec nous, et, s'il a du goût pour l'agriculture, il se constituera aussi un petit domaine. Il s'est montré dévoué envers vous; il en sera récompensé. »

Les préparatifs du voyage furent faits promptement. La famille du pasteur ne possédait p)us rien que son linge, ses vêtements et quelques ustensiles. Cependant ce n'était pas chose facile que de transporter ces objets Jusqu'au bord du Hississipi, par un étroit sentier hérissé de ronces et d'arbustei^. HeDdorf proposa à ses amis de construire avec des lambris un radeau sur lequel on lierait le bagage, et qu'on ferait flotter sur la Big-Halcbée. de projet ayant été adopté, la petite embarcation fut bientôt achevée, et le brave Helldorf et Cari se chargèrent de la diriger, pendant que Werner conduirait par terre la famille Hehrmann à l'embouchure de la rivière.

Le trajet s'accomplit de part et d'autre sans accident. Les deux petites caravanes se rejoignirent sous le toit abandonné de Wolfgang. Un bateau à vapeur les prit au bord du fleuve et les conduisit à Boston, dans le Missouri. Là ils trouvèrent une voiture, achetèrent quelques chevaux, et se mirent en route pour la ferme des Trois- Hommes.

A un demi-mille environ de cette ferme, ils aperçurent le docteur Wislock qui venait à leur rencontre ; il

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accueillit très-affectueusement la famille Helirmann et engagea, i l'écart, un grave entretien avec Helldorf . Depuis Boston, le jeune Allemand était resté constamment â côté de Louise, et Tavait tellement occupée par la vivacité de sa conversation, que plus d'une fois la jeune fille s'était trouvée aune assez longue distance de ses parents sans s'en apercevoir.

Pendant le mystérieux entretien de Helldorf tvec le docteur, la petite caravane avait fait halte sous un chêne. Tout & coup, Helldorf s'approcha de H. et de H"*' Hehrmann, et leur demanda la main de Louise, c Pour que vous ne soyez pas seuls, leur dit-il, privés de vos enfants, venez demeurer avec moi ; nous exploiterons ensemble une petite ferme, et vous aurez une vie paisible.

— Je proteste contre cette o£Bre, s'écria Wemer en s'adressant également aux parents de sa fiancée; c'est â moi qu'appartient le droit de vous posséder. Vous viendrez demeurer avec votre fille aînée, ou tout au moins vous nous accorderez une bonne partie de l'année.

— Halte-là 1 jeune homme , dit le docteur en saisissant Werner par le bras, M"^ Berthe doit être consultée sur un point essentiel ; puis j'ai une petite question à traiter avec vous.

— Avec moi?

— Oui, répondit-il, tandis que Louise, rouge et confuse, cachait sa tète dans les bras de sa mère.

— Hais, cher docteur, je ne devine pas....

— Je vais m'expliquer. Croyez-vous que vous m'aurez inutilement apporté une lettre dans laquelle mon plus ancien, mon meilleur ami, me conjure, au nom de nos souvenirs de jeunesse, de faire pour vous tout ce que je pourrais faire pour mon propre fils?

— Quoi?

— Laissez-moi parler Croyez-vous que j'ai oublié

tout ce que je dois à votre oncle? et je lui dois tout ce que je possède. Non, en vérité. Pour acquitter une partie de ma dette d'une façon qui me sera extrêmement agréable, voici la combitiaison que j'ai imaginée : vous viendrez avec la fille ainée de H. Hehrmann vous établir sur mon domaine....

— Gomment, docteur !

— Laissez-moi parler. Sur mon domaine, dis-je, que j'ai, je crois, très-bien cultivé. Maintenant, je n'ai plus la force d'abattre les arbres ni de bêcher la terre. Je suis vieux : il faut que je me repose. Il faudra aussi que vous preniez soin de moi, et que vous abandonniez M. et M^"" Hehrmann à leur second gendre. Quand je mourrai, mou bien vous appartiendra. Gela vous convient-il?

— Je ne sais, cher docteur, comment vous remercier. Vraiment une telle bonté.... Qu'en dites-vous, Berthe?

— Oui, reprit le docteur, nous devons consulter votre fiancée ; nous devons lui demander si elle peut se ré* soudre à devenir quelque jour la garde-malade d'un vieillard tel que moi. Répondez, mademoiselle Berthe^ acceptez-vous ma proposition?»

Berthe prit la main du docteur et lui promit de se conduire sans cesse envers lui comme une fille soumise et dévouée. Pour sceller cette promesse, le vieillard, après avoir contemplé un instant en silence la jolie tête de Berthe, la prit entre ses mains et déposa sur son front un baiser paternel.

Heureux furent ces braves gens après leur année d'épreuve. L'amitié et l'amour leur faisaient un paradis de leur retraite dans les bois, et le docteur, qui était resté si longtemps seul et morne, semblait revivre d'une nou* velle vie.

Malgré l'intérêt de cœur que M. Hehrmann conservait pour ceux avec qui il avait quitté rÀllemagae et les ef-

forts qu'il fit pour savoir ce qu'ils étaient devenus, il n^apprit le sort que de quelques-uns d'entre eux. M. de Schwantbal s'était, comme nous l'avons dit, fixé dans l'Arkansas. L'aîné des Siebert fut puni de sa friponnerie. Atteint de la fièvre jaune, à la Nouvelle-Orléans, il fut dépouillé de tout ce qu'il possédait par la mulâtresse qui le servait, et on l'ensevelit dans la fosse des pauvres. Le brasseur se rendit à Cincinnati et s'y créa une assez bonne position. Herbold organisa dans l'Étal de rObio une distillerie d'eau-de-vie. Le tailleur commença par réussir dans ses affaires. Dans la petite ville où il s'était retiré, il trouva un travail lucratif, amassa de l'argent, mais ne sut pas le ménager. Il voulut vivre largement, et il s'endetta. Pour échapper à la misère qui le menaçait, il s'ejagagea à épouser une femme d'un certain âge, qui promettait de le délivrer des poursuites de ses créanciers. Les dettes payées, le tailleur ne voulait plus se marier. L'ingrat s'embarqua à la dérobée pour fuir celle qui lui avait ouvert si généreusement sa cassette. Il fut poursuivi, arrêté, et forcé de s'unir à sa tendre fiancée.

Le docteur Normann réfléchissait à ses crimes derrière les verrous du pénitencier. Quant â Tumer, on ne sut ce qu'il était devenu. Le pasteur prétendit l'avoir aperçu dans une excursion qu*il fit â Saint-Louis.

Hais qu'importait la destinée de ces misérables à nos Allemands? Ils continuaient paisiblement le cours de leur honnête et laborieuse existence. Bientôt Schwarz se maria aussi, et, dans Tespace de quelques années, la ferme des Trois-Hommes devint l'un des établissements agricoles les plus florissants et les plus estimés des États-Unis.

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