‹ Aventures d'une colonie d'émigrants en AmériqueChapitre 3 sur 18 · EN AMÉRIQUE CHAPITRE I · texte numérisé non relu

EN AMÉRIQUE CHAPITRE I

LE TOYAGB

Dans un hôtel de la vieille ville hanséatique de Brème, chez Taubergiste Meier, étaient réunis presque tous les passagers du beau navire neuf VEspérance^ commandé par le capitaine Wellbach. Ils s'étaient rassemblés là pour entendre lire et pour signer le contrat dont un comité choisi par eux-mêmes avait rédigé les différents articles. Ce contrat ne réglait point seulement leur voyage sur l'Océan, mais leurs rapports à leur arrivée dans une autre région ; il devait^ ainsi que l'annonçait le préambule, servir à lier amicalement les émigrants Tun à l'autre dans l'entreprise qu'ils allaient poursuivre.

Le comité se composait de six personnes : le pasteur Hehrmann, l'avocat Bêcher, H. de Schwanthal, deux frères nommés Siebert, qui exerçaient la profession de marchands, et M. de Herbold, qui avait autrefois possédé une propriété nobiliaire. Ces six personnes avaient pris à tâche d'organiser les choses de façon à ménager également les droits et les prétentions de ces émigrants. qui se rendaient aux États-Unis pour y acheter enseni* ble et y exploiter ensemble un domaine ; et ceux-là même qui n'avaient jamais tenu ni une charrue ni une

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bêche se réjouissaient eomme des enMts à l'idée de travailler dans ane terre nouvelle, dans une forêt vierge» et de récolter là le blé qu'ils auraient semé.

Le prix du passage, ainsi qu'une petite somme destinée aux premiers travaux de l'exploitation , avaient été remis par chaque émigrant à l'ainé des Siebert, qui avait lui-même réglé les conditions delà traversée. Lorsque tous les associés eurent signé l'acte, il leur semblait que rien ne devait plus troubler ni leur bonheur ni leur confraternité. Tout était fini, quand l'employé de la rade entra dans la salle et annonça que Pierre, qui commandait un bateau, partirait le lendemain matin à sept heures et prendrait les voyageurs, avec les légers bagages qu'ils désiraient conserver avec eux, pour les conduire au b&timent qui était dans le port de Brème, à ce fort et rapide bàtknent doublé en cuivre, qu'on appelât VEs^^ péranee*

Ainsi ils n'avaient plus qu^une nuit à passer sur la terre natale. Les plus fermes d'entre eux se sentirent émus, et plusieurs se serrèrent la main en sHence.

€ QueHe sera notre émotion, dit le pasteur Hehrmann qm r^narqua ce mouvement, quelle sera notre émotion, quand nous verrons disparaître la demi^ bande de terre dans le lointain, quand de tout cêté nous n'apereevrons plus que les flots de l'Océan, quand nous aurons quitté peut-être à tout jamais notre patrie ? Qest une grave résolution que nous avons prise, et puisse chacun de nous comprendre combien il nous importe d'affermir notre cœur et notre ftmel Ensemble nous allons au-devant des périls ; ensemble nous devons agir. Que ce ne soit pas seulement l'intérêt qui nous réunisse ; aimonsnous et vivons ensemble comme des frères. »

Le pasteur Hehrmann était un brave et digne homme, qui parlait vraiment selon sa pensée ; ceux qui k con-

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Massaient en étaient sArs et liu»onieat. H y eut on moment de silence, puis le ^ieiix Siebert rappela ani émigrants qu'ils devaient pens^ à leur prochain départ, qa'ils avaient sans doute encore plusieurs arrangements i prendre et différentes emplettes à fûre. Cet avis mit tout le inonde en mouvement ; rémotkm du cœur fol oubliée : la nature matérielle reprenait ses droits. Le len* demain matin , deux grands canots transportaient les passagers et le comité vers le navire auquel ils allaient confier leur fortune et leur vie.

C'était une société très-mélangée ^e celle qui se trouvât réunie sur les deux canots; des hommes, des femmes, des jeunes filles, des enfants étaient là pfilemêle. Vn vent léger agitait les vagues et balançait î'em* barcation. Plusieurs des passagers se sentirent ébranlés et se demandèrent s'ils allaient déjà avoir le mal de mer. Ils arrivèrent cependant sans accident au navire et se hâtèrent d'y monter : dès ce moment ils allaient commencer une nouvelle vie.

Hais il leur restait peu de temps pour se livrera leurs réflexions; déjà le soleil s'inclinait à l'horizon et chacun d*eux devait faire ses dispositions pour la nuit, ce qui n'était pas très-aisé dans l'étroit espace qui lemr était assigné. Un maçon, qui émigrait avec sa femme et trois enfants, demanda d'un ton piteux au pilote si tout le monde devait descendre dans le trou qu'on lui montrait. Oui, ils devaient tous s'entasser dans un espace de onze pieds de longueur et de quelque pieds de largeur. De plus, ils devaient y installer leurs caisses, leurs coffires, leurs valises ; les lits rangés des deux c6tés remplissaient presque toute cette cabine, et pour la plupart des voyageurs c'était un problème insoluble que de savoir o& le capitaine logerait toute sa cargaison vivante, s^il n'avait pas d'autres chambres à sa disposition.

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Us furent interrompus dans leurs réflexions par la voix du cuisinier, qui leur annonçait que l'heure était venue de préparer leur repas et les invitait à se rendre dans une petite cuisine peinte en vert et fixée sur le pont par des câbles et des crampons en fer. Tous ne demandaient pas mieux que de préparer leur thé, mais leurs ustensiles étaient encore empaquetés dans leurs cofBres.

Ce soir-là, les voyageurs durent pour la plupart se passer de thé; un tanneur, qui s'embarquait avec sa nombreuse famille, dit tranquillement : c Quand on veut aller en Amérique, il faut savoir s'aider soi-même, » et prenant un grand seau d'eau qui appartenait au navire, il y fit mettre par le cuisinier du thé pour lui et pour les siens.

€ Ce thé , dit sa femme, sera trop fort pour les enfants, verses-y encore un peu d'eau.

— Mais je n'ai plus d'eau chaude, répondit le mari, qui ne s'effrayait point de boire du thé trop fort.

— Eh bien ! prends-en de la froide, celle-ci est encore bouillante. >

Le tanneur obéit en soupirant ; il demanda de l'eau à un homme de l'équipage qui venait d'en tirer un seau et qui lui en donna de l'air du monde le plus amical.

La mère, après avoir porté ses lèvres à cette boisson pour s'assurer qu'elle n'était pas trop chaude, en donna une cuillerée à son plus jeune enfant; mais à peine celui-ci eut-il bu qu'il poussa un cri d'angoisse, frappa du pied et se tordit les mains. Saisie d'un effroi mortel, la mère prit une ample gorgée de cette même boisson et se hâta aussi de la rejeter, car le thé était fait avec de Feau salée. Par bonheur, le cuisinier avait encore du thé à sa disposition, et il lui en donna une nouvelle por*

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dépendant le temps était venu de préparer les lits, et les passagers se glissèrent dans leur cajute^ afin de s'y assurer au moins une place pour la durée du voyage. Cette cajute offrait le tableau du plus grand désordre : cartons à chapeau, coffres, parapluies, matelas, couvertures, ustensiles de cuisine, tout était là dans un entas* sèment confus. On eût dit l'image grossière du chaos.

Par bonheur la mer était calme, et on n'avait à craindre ni roulis ni tangage. Mais le lendemain, lorsque le premier rayon du soleil pénétra dans l'entrepont, ceux qui étaient entassés là découvrirent pour la première fois les horreurs d'un voyage sur mer.

Les matelots, qui tout à coup entraient par les écoutiUes comme s'ils descendaient des nuages , troublèrent bientôt le repos et l'union qui régnaient encore dans ce ^te, car quelques-uns des voyageurs avaient passé la nuit dans une position très-périlleuse ; la lumière du jour leur montrait le daager auquel ils étaient exposés et ils craignaient de se mouvoir. Cependant il fallait faire de la place et la plupart d'entre eux montèrent sur le pont, abandonnant leur bagage aux matelots, qui le fixaient avec des cordes et des câbles pour qu'il ne fût pas jeté de côté et d'autre dans un gros temps.

Les membres du comité s'étaient installés assez commodément dans la cabine, à l'exception du pasteur Hehrmann. c Nous sommes tous égaux, dit l'honnête pasteur, nous ne devons avoir aucun privilège de plus que les pauvres gens; t> et il s'établit avec sa famille dans l'enliroit le plus aéré de l'entre-pont.

Ce jour-là tout fut organisé ; on assigna à chacun le lit qu'il devait occuper; on fit une distribution de beurre pour la semaine et de viande salée pour la journée. Ensuite Hehrmann fit une courte prière, et après le souper la plus grande partie des passagers, fatigués des occu-

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pstioBs qu'ils a?aie&t eues dans le jour , allèrent se reposer.

Le matin il s'éleva un vent léger, assez fort cependant ponr déterminer le capitaine à partir. La grosse ancre fat levée et le navire togua lentement vers l'embouchure du fleuve. Ici la brise s'apaisa tout à coup et les voiles retombèrent immobiles sur les mâts; mais vers dix heures, lorsque les passagers étaient presque tous réu^ nis stir le pont, de petits nuages noirs se levèrent au sud-ouest, puis bientôt s'étendirent à la surface du ciel avec une effiroyable rapidité; le vent commença alors à souffler , enfla les voiles et inclina le bâtiment sur le cèté.

Un grand nombre de passagers et de femmes surtout se précipitèrent avec terreur vers l'entre-pont , en appelant le capitaine et en s'écriant que le navire allait chavirer. En vain le pilote et plusieurs matelots cherchaient à les rassurer : c Non! répondaient les pauvres gens, il est aisé de voir de quelle façon penche le bâtiment^ et il est certain qu'il doit chavirer. > A cette idée leur efiroi s'accroissait encore, et tout en gémissant et en se lamentant, comme ils ne pouvaient plus se tenir debout, ils se cramponnaient aux tonneaux placés sur le pont. Mais un plus grand pouvoir que celui du pilote et du capitaine les détourna bientôt de l'aspect des vagues et de Forage : c'était le pouvoir du mal de mer. Soulevés par le vent, les flots grossissaient de plus en plus et le navire montait et s'affaissait avec eux. Plus les vagues s'élevaient, plus s'affaiblissait le courage des émigrants ; la figure blanche comme de la craie, ils gisaient sur le pont, ne faisant même plus attention aux flots d'écume qui les inondaient.

Le pasteur Hehrmann et un jeune médecin nommé Wemer étaient léâ seuls qui ne soufiHssent pas de cet

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alBren mal. La cabine oecapée par les membres du eo*nûté offrait aussi un triste spectacle : M. Herbold» nu des plus fermes 9 était pâle et indisposé; les autres étaient beaucoup plus souffrants. L'alné des Sebert n*o« sait sortir la tète de sa couchette , M. Bêcher se regardait déjà à peu près comme mort, et M. de Schwanthal pré* tendait qu'il n'existait plus que par son estomac.

Heureusement ce temps orageux ne fut pas de longue durée :1e lendemain le ymi tomba peuà peu, les vagues s'apaisèrent ; mais le navire avait encore des mouvements si durs que peu de malades se rétablirent compté* tement. Chacun alors aurait voulu avoir des harengs ou quelque chose de semblable ; car, en recouvrant quelque peu l'appétit, les malades ne pouvaient se résoudre à manger leurs durs biscuits et leur viande salée. Le pasteur avait par bonheur apporté avec lui, pour son propre usage, un petit baril |de harengs, et il partagea généreusement cette provision entre ceux qui en avaient besoin.

Le vent avait pris un cours régulier et tout promettait une heureuse traversée. Quatre jours après leur départ, les veyageurs passaient en vue de la ville de Calais, de la ville de Douvres , puis doublaient Tlle de Wight, et deux jours après ils étaient dans Focéan Atlantique.

Hais à peine remis du mal de mer, les habitants de l'entre-pont^ mécontents de leur nouvelle situation, avaient déjà l'un avec l'autre de fréquentes querelles et s'irritaient de plus en plus. Hehrmann employait tous ses efforts à rétablir la paix ; quelquefois il y parvenait, puis de nouvelles collisions éclataient encore. Le con mité crut devoir intervenir. Un menuisier, qui avait voyagé en Russie, en Pologne, en Danemark, en Suéde. éi en Allemagne, et qui avait cent fois parlé de ses voyages à ses auditeurs patients, injuria un grossier

brasseur qui, pour se venger de cette offense, le jeta d'un coup de poing à la renverse. Les femmes prirent parti pour le menusier, qui gisait immobile sur le sol, et il s'éleva un tel tumulte, un tel bruit que jamais à bord de Y Espérance on n'avait rien entendu de pareil. Le comité, résolu de mettre fin, par des mesures de vigueur, à cette scène déplorable, se dirigea vers l'entrepont

H. de Scbwanthal, qui était un bon et aimable homme, mais peu habile, annonça qu'il terminerait l'affaire par une harangue, et, malgré l'opposition de M. Bêcher, il obtint l'assentiment du comité. Il s'approcha de l'étroit escalier qui conduisait à la cajute, descendit quelques marches, et, croyant être assez avancé pour voir l'intérieur de ce réduit, dit d'une voix doucereuse : a Messieurs.... » Il aurait mieux fait de dire mesdames. A peine avait^l prononcé ces mots que le pied lui glissa, et il roula précipitamment jusqu'auprès de la société en révolte.

« Bonjour, monsieur de Scbwanthal, dit tranquillement le brasseur, qui , malgré le vacarme qui éclatait autour de lui, préparait paisiblement sa pipe.

— Mais, mes bons amis, reprit M. de Scbwanthal en

se relevant » Il voulait continuer son discours; un

éclat de rire l'interrompit, et il remonta sur le pont, humilié de son accident.

Il avait, du reste, à peu près atteint son but. Le calme fut rétabli au moins pour un instant ; les passagers riaient de la chute de leur représentant. Mais chaque jour il s'élevait de nouvelles discussions, dans lesquelles on en venait à attaquer les membres du comité, qui auraient bien pu, disait-on, s'installer comme les autres dans Tentre-pont, puisque l'Amérique vers laquelle on se dirigeait était le pays de l'égalité. Cette

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opinion était surtout énergiquement soutenue par des paysans de F Alsace, qui s'exprimaient à cet égard sans réserve, déclarant qu'ils ne se laisseraient point, comme auparavant, gouverner par ces beaux messieurs, mais leur diraient nettement à la prochaine occasion ce qu'ils pensaient. Prés de ces paysans acerbes, une douzaine de robustes paysans d'Oldenbourg se faisaient remarquer par leur placidité et leurs habitudes régulières. Ils 'ne s'inquiétaient de rien, montaient trois fois par jour sur le pont pour prendre leur nourriture, puis redescendaient dans la cajute et s'asseyaient sur leurs lits.

Au grand chagrin de leurs compagnons de voyage, ils avaient d'énormes sabots qu'ils laissaient à l'entrée de la cajute, avant de se mettre sur leurs lits, et plusieurs fois ces lourdes chaussures placées dans un étroit passage avaient fait trébucher les voyageurs ; mais à toutes les réclamations et à toutes les menaces qu'on leur adressait, les Oldenbourgeois répondaient qu'en Amérique tous les hommes étaient égaux et que personne ne pouvait les empêcher de mettre leurs sabots là où bon leur semblait.

Les femmes souffraient beaucoup de ces altercations perpétuelles, surtout la femme et les filles du pasteur Hehrmann, qui, se retirant sur le pont pendant le jour pour échapper à ce pénible vacarme , s'affligeaient de redescendre le soir dans leur mauvais gîte. Le capitaine leur avait offert amicalement, à diverses reprises, une place dans la cabine ; mais le pasteur ne voulait point accepter cette proposition, car il craignait, à juste titre, d'accroître le mécontentement de ses compatriotes, qui déjà parlaient fort mal du comité.

Ses deux filles, l'une de dix-sept, l'autre de dix-neuf ans, étaient deux des plus aimables personnes qui jamais eussent traversé la mer pour s'en aller avec leurs

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parentschercher iwe nouireUe patrie sur uae terre étran-

Elles étaient élancées, bien faites, et, à voir leurs cheveux noirs, leurs yeux noirs et brillants, on na les eût point prises pour des filles du Nord ; mais elles s'occupaient doucement, tendrement de leur mère fiiible et souffrante, et Êdsaient tout ce qui était dans leur pouvoir pour lui procurer quelque soulagement.

LEspérance avait parcouru quelques centaines do milles sur l'Océan, lorsqu'un matin le vent s'apaisa tout à coup, et la mer devint comme un miroir ; le navire était presque immobile, le soleil .flamboyait sur un ciel sans nuages. C'était un de ces beaux jours où ceux qui ont souffert de la navigation reprennent leurs forces, où ceux qui ont fait de pénibles réflexions oublient qu'ils sont loin de tout secours humain, flottant sur un abîme sans fond. Les voyageurs passèrent cette journée i chanter et à danser; il était près de minuit lorsque les derniers d'entre eux redescendirent dans leur cajute. Alors, des profondeurs de cette retraite sortit en silence et avec précaution un être dont on ne pouvait discerner la figure : il portait entre les mains un objet méconnaissable ; il s'approcha du bord et jeta son faîrdeau dans les flots, puis il redescendit dans la cajute.

Deux matelots postés près du beaupré, et qui avaient été témoins de cette scène, essayèrent de distinguer ce qui venait d'être livré aux vagues ; mais la nuit était obscure, et, reprenant tranquillement leurs places, ils poursuivaient leur entretien, lorsque la même figure apparut une seconde fois, et l'eau s'entr'ouvrit sous un nouveau fardeau.

« Mais Jean, dit un des matelots à son camarade, qu'est-ce que cela signifie? n'ironsHious pas voir ce qu'on jette ainsi â la mer?

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•i— Que nous importe? répondit l*aatre; cela ^nt de Tentre-pont et ne nous appartient pas. Il me smnble cependant que je vois briller quelque chose sur les vagues.

En effet, reprit son camarade, cela éveille ma curiosité. 3^

Tous deux s'approchèrent du bastingage. Au même instant, le même individu mystérieux reparut encore. H hésita un instant à la vue des matelots ; puis, surmontant son irrésolution, il fit quelques pas et laissa voir aux matelots attentifs plusieurs paires de sabots qu'il jeta à Teau, comme les précédents.

€ C'est fini, dit-il, nous en voilà délivrés ; mais, au nom du ciel, ajouta-t-il en s'adressant aux deux témoins de son expédition, soyez discrets, je vous en conjure : si les Oldenbourgeois savaient que c'est moi qui leur ai enlevé leurs chaussures, ils m'assommeraient; je ne pouvais cependant me résigner à laisser plus longtemps dans notre cajute ces horribles sabots, contre lesquels je me suis déjà plus d^une fois heurté ; mais silence, je vous en prie. >

Les matelots promirent de ne point trahir ce secret, et le larron regagna tranquillement son lit. C'était un petit ouvrier tailleur de l'Allemagne du sud, qui avait une haine instinctive contre les races du plat*allemand.

Qui pourrait décrire la scène qui éclata le lendemain, lorsque les Oldenbourgeois se mirent à chercher inutilement leurs sabots? qui pourrait énumérer les cris, les injures qui se vociféraient d'un côté, tandis que de l'autre rayonnait la joie? Les malheureux Oldenbourgeois, après avoir poursuivi de côté et d'autre leurs perquisitions, eurent recours au capitaine et le prièrent de mettre une embarcation à la mer pour repêcher ce qu'on leur avait enlevé. Le capitaine, qui pouvait à peine s'em-

pécher de rire, leur répondit que le temps était trop in* certain, que le vent pouvait s'élever tout à coup, et qu'il n'osait exposer une chaloupe à l'orage qui pouvait l'at- ^indre.

« Mais, capitaine, répliqua Tun des paysans, d'où pourrait donc venir le vent? Le ciel est si bleu !

— Ne voyez-vous pas là-bas, à l'ouest, un nuage noir!

— Non.

— Ah ! vraiment? eh bien ! moi je le vois. Au reste, vous ne pouvez distinguer le ciel de Tocéan ; mais ce nuage m'inquiète, et je ne voudrais pas pour tous les sabots de la terre hasarder un bateau. >

A ces mots, il s'éloigna. Les Oldenbourgeois s'adressèrent alors au comité pour rentrer en possession de leurs chaussures. H. Bêcher répondit, en haussant les épaules, que le pouvoir du comité ne s'étendait pas sur les flots, et engagea les Oldenbourgeois à se résigner, ou à aller eux-mêmes à la recherche de ce qu'ils avaient perdu.

Comme la mer était si calme, l'un d'eux proposa de se jeter à la nage, tandis que les autres maudissaient le voleur et se disaient de quelle façon ils le puniraient s'ils parvenaient à le découvrir. Tout à coup un cri partit du haut de la hune : a: Un requin, un requin l > Le cri venait du côté du jeune Werner, qui aimait à aller s'asseoir à cette place élevée. Tous les regards se tournèrent vers lui pour savoir dans quelle direction apparaissait le monstre marin. H l'indiqua du doigt, et les voyageurs ne tardèrent pas à l'apercevoir. Ils le virent s'approcher du bâtiment et se diriger vers les sabots qui flottaient çà et là.

« Je serais curieux, dit un des paysans, de savoir s'il peut prendre plaisir à avaler des morceaux de bois. »

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Au même instant, son vœu fat près d'être accompli; le requin tourna en cercle autour d'une paire de sabots et Ton crut qu'il allait l'engloutir, quand tout à coup retentit un cri terrible, un cri comme une mère seule peut en proférer dans son angoisse, et un corps lourd tomba à la mer.

€ Mon enfant, mon enfant I > s'écriait la mère bouleversée ; et elle voulait se précipiter au secours du pauvre petit être qui se débattait encore à la surface de l'eau; mais elle fut retenue par ceux qui l'entouraient et qui s'efforçaient d'eSrayer .et d'éloigner le requin en lui jetant divers objets.

a Sauvez-le, sauvez-le, au nom du ciel! s'écria la fille aînée du pasteur.

— Descendez la chaloupe, dit le capitaine; » mais les matelots hésitaient. Encore quelques secondes et c'en était fait du pauvre enfant, car le requin n'était plus qu'à dix pas de lui et semblait déjà flairer sa proie. Soudain le jeune Werner descendit de la hune avec l'agilité d'un homme du métier ; avant que personne eût pu deviner son projet, il s'élança dans la mer et enleva Tenfant à la gueule du monstre. Une acclamation enthousiaste s'éleva sur le navire après cet acte d'audace. Le requin, efGrayé par ses cris, par ce tumulte, se mit à tournoyer autour du courageux nageur.

4 Frappez dans l'eau avec vos bras, dirent les matelots, faites le plus de bruit possible. »

Le capitaine jeta un câble au jeune homme, qui s'y cramponna d'une main en tenant Fenfant de l'autre, et parvint à s'élever quelque peu au-dessus de l'eau.

a Tâchez de nouer cette corde autour de vous, dit le capitaine, et nous vous hisserons à bord. i>

Le jeune homme essaya de suivre ce conseil ; mais on crut qu'il allait être victime de sa générosité, car le re-

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qnm é^^Iançait de noQYeau v&rs lui. Les mateloffli maployaient tous leurs efforts à tirer le eâble, et ce secours paraissait déjà trop tardif ; le monstre était déjà tout près, déjà il se renversait sur le dos pour saisir sa proie, lors* que soudain un lourd morceau de chair tomba devant lui. n l'engloutit en un clin d'œil ; mais cette pâture, loin d'apaiser son appétit, n'avait fait que Taccrottre ; il se retourna de nouveau sur le dos et fit un second mouvement pour s'emparer de Wemer, qui déjà devait se croire perdu, quand on vit le monstre agitar convulsivement sa queue, se retirer en arrière, puis plonger dans l'eau.

Dans le premier moment, personne ne chercha la cause de cet incident inexplicable ; tout le monde était occupé du pauvre Wemer qui, lorsqu'on l'eut enfin hissé à bord du navire, n'eût que la force de remettre à sa mère l'enfant qu'il venait de sauver, et tomba inanimé.

Toutes les femmes s'empressèrent de le secomv, et celle à laquelle il venait de rendre le cher être qu'elle croyait perdu tomba à genoux et pria le ciel à haute voix pour son bienfaiteur.

Bientôt l'attention des émigrants se reporta vers le requin vorace qui se débattait dans les flots. Dans son avidité il avait avalé, avec le morceau de viande que le cuisinier lui avait jeté, le crochet d'un harpon, et il essayait en vain de s'en délivrer. Les matelots le tirèrent avec peine sur le navire, où il fit encore quelques mouvements efGrayants. H avait environ quatorze pieds de longueur. Pendant qu'il expirait sous les coups qu'on lui portait de tous côtés, les femmes, penchées sur le courageux Wemer, épiaient en lui quelque signe de retour à la vie. Sur ce bâtiment, comme sur la plupart de ceux qui sont chargés d'émigrants, il n'y avait point de médecins, mais le capitaine possédait une petite phar-

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micie dont il tira divers ingréëieiis poiir faidmer le ^vafllant jeune homme. Enfin vn sovpir s'échappa de sa poitrine ; les femmes poussèrent on cri de joie, Fainée des filles du pasteur serra la mân de sa sœur, et use larme coula sur son visage.

Wemer reprit connaissance, et c'était im toudiant spectacle que de voir la mère de l'enfant se jtt&t à genoux devant lui et lui baiser les mains, quen qu'il fit pour Pen empêcher. Les matelots em-mèmes ét^ent émus de cette effusion de reconnaissance. Cet incident apaisa, au^ moins pour le moment , les collisions qui s'étaient élevées parmi les passagers; les Oldenbourgeois euxmêmes s'efforcèrent d'oublier leurs sabots, que du reste les vagues emportaient loin d'eux.

A minuit il s'éleva un vent frais de sud-est qui poussait rapidement l Espérance vers sa destination. Les vagues étaient fortement enflées et une écume blanche jaillissait sur les flancs du navire. Hais comme les vagues n'étaient pas très-hautes et que les voyageurs commençsdent à s'habituer aux mouvements du navire, on n'entendait plus que très-peu parler du mal de mer; M "^ Hehrmann ene-même se sentait affermie et se tenait souvent sur le pont.

Wemer, qui par sa généreuse audace avait conquis la sympathie universelle, se lia étroitement avec la famille du pasteur. Il rendait de fréquents services à M"* Hehrmann et à ses filles, et se montrait sans cesse occupé de trouver quelque moyen d^adoucir et d'améliorer leur situation. Il était récompensé de ses efforts partes regards affectueux de Berthe, l'atnée des filles. Ces regards étaient pour lui comme le rayon de soleil d\me nouvelle vie ; il lui semblait même que près d'elle, sur l'océan, il avait trouvé l'asile qu'il allait chercher dans une contrée lointaine.

Un soir, il était assis sur le pont près de ses nouveaux amis; la lune, qui naguère répandait encore ses lueurs à la surface des vagues, venait de disparaître derrière des nuages qui grossissaient de plus en plus. Enveloppé dans son manteau, Wemer racontait au pasteur les événe* ments de sa vie précédente, comment il avait perdu tous ceux qu'il aimait, et comment il avait recueilli toutes les parcelles de sa modeste fortune pour s'en aller sur une terre étrangère dans l'espoir d'y trouver une nouvelle patrie^ dans le désir de ne plus voir la maison de son père habitée par des étrangers. Les deux jeunes filles, appuyées sur leur père, écoutaient en silence ce récit, quand soudain retentit la parole du capitaine qui, à travers son porte-voix, donnait à la hâte des ordres énergiques.

La mer grondait, mugissait ; les vagues obscures, sillonnées par la lumière des étoiles, roulaient impétueusement. La voix du capitaine devenait plus brève, plus impérieuse, et les matelots, courant avec agilité sur les enfléchures, s'empressaient de saisir et de carguer les voiles. A peine avaient-ils accompli leur tâche périlleuse que la tempête éclata, et que le bâtiment, qui n'avait plus que son foc, bondit et vola comme une flèche sur les vagues orageuses.

Les passagers se retirèrent dans l'entre-pont, à l'exception de Hehrmann et Werner, qui voulaient jouir de l'imposant et terrible tableau de la mer à l'heure de l'ouragan. Bientôt cependant une pluie torrentielle les obligea aussi à regagner leur gîte nocturne, dont ils redoutaient la lourde et nauséabonde atmosphère. Les vagues frappaient violemment les ais du navire; cependant le vent ne durait pas depuis assez longtemps pour qu'elles fussent profondément creusées, et VEspérance suivait en droite ligne sa direction, penchée seulement sur un

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côté, ce qui est une situation bien meilleure, bien plus sûre que celle à laquelle il faut se résigner quand on nayigQe contre le vent. Werner écouta encore longtemps dans son Ut le bruit de Forage, puis finit par s'endormir. Des cris confus, une rumeur bruyante, un craquement général le réveillèrent quelques instants après. Û ouvrit les yeux, mais autour de lui tout était plongé dans une obscurité profonde. Il s'aperçut seulement, au mal de tête qu'il ressentait, que la position du navire étant changée, il devait aussi changer la sienne dans son lit. Le vacarme continuait, et en se levant il en reconnut avec douleur la cause. Entre les deux rangées de couchettes de l'entrepont s' élevant à quelques pieds de distance l'une de l'autre des poutres auxquelles on avait amarré les coffres, les caisses des voyageurs, les différents ustensiles dont ils avaient besoin dans la traversée, et que pour cette raison on ne descendait point dans la cale. Un des voyageurs, qui ne comprenait point la nécessité de maintenir les précautions prises par les matelots, avait dénoué, malgré les représentions de ses camarades, un des câbles fixés au bagage, pour pouvoir ouvrir plus aisément son cofire.

Le petit tailleur, qui couchait près de là, devina le danger de cette imprudence et essaya de la réparer, mais il ne put parvenir à faire un nœud solide comme celui des matelots. Dans le roulis du navire, le coffre se détacha de la colonne à laquelle il était fixé^ et dans sa chute entraîna des valises, des étuis, puis enfin d'autres caisses plus lourdes. Plusieurs émigrants essayèrent de remédier à cet acoident ; mais, avec ces oscillations perpétuelles du navire, à peine pouvaient-ils se tenir sur leurs pieds, et, comme leur bagage continuait 4 crouler de tous côtés, ils se hâtèrent de regagner leui couche pour ne point être écrasés par quelque caisse.

L'un d'eux, en voulant échapper à ce bouleversement, s'était assez gravement blessé, et de toutes parts on entendait les lamentations des femmes, les cris des enfants j les soupirs des malades . C'était un désordre effroyable; en vain on invoquait le secours des matelots. Nul d'entre eux ne pouvait en ce moment s*occuper des pauvres passagers» et, si l'un d'eux eût été libre de le faire, l'obscurité de la nuit l'en eût empêché.

Dans cette agitation, dans cette angoisse générale, tout i coup s'éleva un cri de douleur si lamentable, que les malades et les enfants suspendirent leurs gémisse*ments. Voici ce qui s'était passé : parmi les émigrants se trouvait une vieille femme, une veuve; elle allait avec sa fille unique rejoindre son fils, qui exerçait à New- York la profession de menuisier, et qui, ayant réussi dans son métier, avait prié sa vieille mère de venir vivre avec lui, lui envoyant l'argent nécessaire pour faire le voyage. Cette femme, déjà souffrante en s'embarquant et très-affaiblie ensuite par le mal de mer, s'imagina en voyant cette scène de désordre que le bâtiment allait sombrer, et l'anxiété qu'elle ressentit précipita sa fin. Elle mourut subitement dans les bras de sa fille, et c'était cette fille qui venait de faire entendre le cri déchirant dont tout l'entre-pont avait retenti.

Vainement la malheureuse invoquait la pitié de ses voisins ; elle dut garder seule le cadavre de sa mère, et le garda ainsi des heures entières. La lumière du jour si désirée apparut enfin, et huit matelots descendirent dans l'entre-pont pour relever au péril de leur vie et remettre en ordre les coffres pesants qui dans les mouvements du navire roulaient de côté et d'autre. Puis il voulurent enlever le cadavre de la veuve ; mais la jeune fille l'étreignait avec une force désespérée et déclarait que la mort seule pouvait l'en séparer. En vain le pas-

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leur Hehrmann engagea doucement la pauvre fille à céder à la nécessité ; elle ne lui répondit que par des paroles fougueuses, incohérentes, qui faisaient craindre un nouveau malhenr. Épuisée delatiguei enfin elle s'endormit. On se hâta de prendre le corps de sa mère» on l'enveloppa dans une voile, et on le transporta sur le pont pour le jeter à la mer.

Le capitaine ofirit de nouveau une place dans la cabine à la famille Hehrmann. M""* Hehrmann était à moitié morte, elle n'aurait pas pu passer une seconde nuit comme celle qui venait de s'écouler si tristement. Cette fois le pasteur ne s'opposa point à cette nouvelle instalT lation ; il comprenait que sa femme et ses filles, quoique habituées à une très-modeste existence, n'étaient pas en état de supporter certaines soufirances. Quant à lui, il voulait rester dans l'entre-pont. Malgré le roulis du navire, malgré la violence des vagues qui parfois l'inondaient^ le digne pasteur, abandonné de tous les passagers, dont nul n'osait rester près de lui, prononça seul au milieu de la tempête les prières des morts ; puis le cadavre fut porté sur le bord du navire^ et un instant après la mer l'avait englouti.

Que faisait, à cette heure de deuil, le comité qui s'était engagé à veiller au bien-être des émigrants? Où était ce comité, tandis que de tous côtés on réclamait de lui un secours ou tout au moins une consolation? Hélas I le pauvre comité languissait dans la cabine^ en proie au mal de mer. Quand le capitaine annonça la mort de la veuve, H. de Schwanthal répondit en gémissant : c Ah 1 je voudrais être à la place de cette vieille femme ! » Puis il retomba sur sa couche, tandis que ses compagnons secouaient la tête en silence.

A midi| le cuisinier appela comme de coutume let paseagersy mais bien peu d'entre eux eurent le courage

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d'aller chercher leur dîner. Le brasseur essaya de monter Tescalier et fut renversé par un ouvrier tailleur qui portait une assiette de riz. Il tomba sans colère et resta tranquillement étendu sur le sol près de celui qui l'avait fait tomber. La soufOrance subjuguait les caractères les plus violents et paralysait les passions. La mer était d'une effrayante beauté ; des vagues gigantesques s'élevaient avec une couronne d'écume, puis s'écroulaient devant d'autres vagues plus hautes encore et plus écrasantes. Des troupes de poissons monstrueux se jouaient dans les flots, montaient à la cime des lames, puis redescendaient et se perdaient dans les profondeurs de l'océan.

L'ouragan dura trois jours ; le navire ne portait qu^une de ses petites voiles ; le pilote était attaché au gouvernail, et les matelots devaient eux-mêmes s'amarrer sur le pont pour ne pas être enlevés par les vagues qui de temps à autre s'élançaient sur le bâtiment. Le quatrième jour enfin la tempête s'apaisa. La mer était encore trèsgrosse, car elle ne pouvait se calmer en quelques instants ; mais déjà on souriait à l'espoir d'un temps meilleur. Le sixième jour les flots s^aplanirent, les voiles furent carguées, les malades se levèrent, et l'on vit même apparaître sur le pont quelques membres du comité avec leur figure pâle et leurs yeux fatigués. M"® Hehrmann se rétablit promptement ; on eût dit que sa forte nature avait vaincu la rage du mal qui l'avait atteinte. Elle vint s'asseoir sur le pont et elle semblait puiser dans Pair de l'océan une nouvelle vie. Mais la pauvre fille qui avait perdu sa mère était encore très-malade. Dans le délire de la fièvre, elle s'imaginait que sa malheureuse mère était encore à côté d'elle; elle lui parlait comme si elle la voyait; elle lui disait que bientôt elle rejoindrait son fils. Toutes les femmes s'occupaient charitablement de

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cette infortunée créatore et s'efforçaient de lui venir en aide.

Le ressentiment que les habitants de Tentre-pont éprouvaient à l'égard des membres du comité commençait à se manifester d'une façon plus vive. Que de belles promesses ils ont faites, se disait-on, et combien peu ils en ont tenul Pouvait-on supporter sans murmure ces déceptions ? fallait-il se voir délaissé, dédaigné? fallait-il se résigner à toutes sortes de souffrances imprévues, tandis que ces beaux messieurs en étaient exempts ? Non ; on pouvait au moins se plaindre, si Ton n'était pas en mesure d'agir plus efficacement, car les émigrants s'étaient eux-mêmes dépossédés de leurs moyens d'action. D'après le contrat signé à Brème, chacun d'eux avait, comme nous l'avons dit, remis son petit capital entre les mains de M. Siebert. Ces différentes sommes devaient être employées à l'acquisition et à Texploitation d'une terre choisie par le comité. La cohorte des émigrants ne se composait pas seulement de laboureurs ; il y avait parmi eux un forgeron, un charron, un brasseur, un tailleur, un cordonnier, un vitrier, un menuisier, un tisserand, enfin toute espèce d'artisans, de façon que, comme le comité le faisait remarquer, la petite colonie pourrait elle-même suffire à tous ses besoins.

Malgré les représentations du capitaine et malgré le proverbe américain qui engage les Allemands à introduire aussi peu que possible leurs mœurs, leur fer et même leur argent allemand dans les États-Unis, le comité avait cependant fait apporter sur le navire soixantedix quintaux de haches, de scies, de faux, de charrues et d'autres ustensiles d'agriculture. Le capitaine leur avait fait remarquer que le transport de cette énorme cargaison deviendrait fort cher dans l'intérieur de l'Amérique ; mais tous les membres du comité, à l'excep-

tion du pasteur Hehrmanny croyaient être parfoitement éclsdrés par les livres qu*fls avaient lus, et il faut ajouter que les émigrants encouragaieut le comité à cette dépense, car ridée ne leur venait pas qu'il leur fût possible d'employer d'autres instruments que ceux auxquels ils étaient habitués dès leur enfance.

Une fois qu'on aurait dépensé le premier capital destiné à payer le prix de la traversée et à acheter une terre, le comité était autorisé à faire un second appel de fonds ; mais aussi son devoir était de choisir un bon terrain ^ dans une région salubre, et de protéger les droits de chacun; car tous ces voyageurs avaient entendu raconter les supercheries, les fraudes, les rapines auxquelles Tétranger est si souvent exposé sur le libre sol des États- Unis, et tous pensaient pouvoir se confier à l'intelligence et à la protection des membres du comité.

M. Bêcher leur avait adressé à ce sujet dans l'auberge de Brème un long discours qui leur avait beaucoup plu, car il n'avait pas cessé dans cette harangue de leur donner le titre de citoyens, et l'un d'eux, avant de s'embarqner, déclarait qu'on n'avait jamais si bien parlé. Les voyageurs se fiaient donc entièrement à leur comité. Cette confiance avait été d'abord fortement ébranlée par les souffrances et les privations que les pauvres passagers subirent dans Tentre-pont. La tempête calma quelques jours leur irritation ; mais avec le beau temps leur mécontentement se réveilla; ils ne comprenaient pas, disaient-ils, pourquoi on servait à leur comité des poudings, tandis qu'eux-mêmes n'avaient que des légumes secs et du lard. « Oui, s'écriait le brasseur, et de plus, il faut que nous voyions passer ces mets délicats sous nos yeux, comme si on voulait se moquer de nous. » Le domestique passait en effet devant la porte de l'entrepont pour se rendre de le cuisine à la cabine, et l'odeur

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des pâtisseries n'avait pas peu contribué à augmenter les récriminations des émigrants. Le pasteur Hehrmann s'efforçait sans cesse d'apaiser par ses sages remontrances ces mécontentements ; mais, un matin qu'il était assis avec sa fille près du gouvernail, l'agitation des passagers s'accrut et ils résolurent de se révolter.

Pour donner plus de force à leur grief, il se décidèrent à envoyer au comité quelques-uns d'entre eux, qui devaient lui montrer les fautes qu'il avait commises, le sommer d'accomplir ses promesses; et s'il s'y refusait, réclamer l'aident qui lui avait été confié. Cette dernière exigence trouvait surtout beaucoup de partisans. Il restait seulement à décider qui porterait la parole. Le tailleur était assez raisonneur; mais on pouvait en trouver un plus habile : quelqu'un proposa le brasseur, un autre le jeune Wemer, et tous les suffrages se fixèrent sur celui-ci. Comme il n'assistait point à cette séance, on l'envoya chercher pour lui faire part de la décision qui venait d'être prise. Il était assis dans la hune et comtemplait, rêveur, non point la vaste mer ni les navires qui flottaient au loin avec leurs voiles blanches, ni les mouettes qui voltigeaient autour de VEspérancCy plongeaient dans les vagues et revenaient avec leur butin à la surface de l'eau; non, il contemplait le pilote, debout près du gouvernail, les yeux fixés tantôt sur la boussole, tantôt sur la voile enflée par le vent.

Qui était ce pilote? peut-être un rude marin avec une grosse jaquette bleue, un bonnet écossais, une barbe épaisse, des sourcils noirs et un visage bronzé par le soleil? Non; i) portait un vêtement d'une couleur riante serré à la taille, un mouchoir en soie bleue légèrement noué sur un collet blanc, et de longues boucles de cheveux que la brise faisait flotter sur sa figure nue ; bref, c'était Berthe, la fille aînée du pasteur, qui prenait des

leçons du vrai pilote et en. profitait si bien que le brave marin lui abandonnait le gouvernail, et, debout près d'elle, regardait en souriant comme elle usait de toutes ses forces quand le navire n'obéissait pas assez vite à sa pression, et comme elle se réjouissait quand elle le voyait suivre juste sa direction, puis comme elle jetait un coup d'œil furtif au haut des mâts pour observer la position des voiles.

Trois fois déjà un matelot, expédié par le brasseur, avait été dans la hune prier Werner de vouloir bien se rendre près de ses compagnons de voyage ; et le jeune homme ne pouvait se résoudre à quitter sa place. Il descendit enfin, mais à regret. A peine était-il dans Tentre-pont, que les émigrants se précipitèrent vers lui et qu'une vingtaine d'entre eux se mirent à parler à la fois. Ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à comprendre ce que Ton voulait de lui. Il se refusa à cette mission par la bonne raison, dit-il, que, n'ayant point pris part au contrat de Brème, il n'avait point le droit de s*en occuper et ne pouvait s'immiscer en aucune façon dans la conduite du comité II finit en remerciant d'un ton affectueux ses compagnons de la confiance qu'ils voulaient bien lui témoigner et remonta en toute hâte dans la hune.

Cet incident n'avait fait qu'augmenter l'embarras des passagers. Ils ne savaient plus quel orateur choisir.

a Ml bien ! dit l'un des paysans, je parlerai moimême. Qu'est-il besoin de faire de beaux discours? je dirai nettement à ces messieurs ce que j'ai sur le cœur et vos griefs à tous.

— Très-bien, Schmidt, dirent les autres ; tu es un gaillard, et tu leur, feras connaître ce qu'ils doivent savoir. >

Aussitôt dit, aussitôt fait : Schmidt, accompagné du

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brasseur et da cordonnier, se mit en marche d'un pas ferme et demanda à voir le capitaine. Celui-ci, en apprenant ce dont il s'agissait, l'envoya dans la cabine, où tous les membres du comité, à l'exception du pasteur, jouaient tranquillement au whist.

Cette cabine était très-élégamment meublée : tout était en acajou ou en bois plus clair travaillé avec art; des rideaux rouges étaient suspendus aux fenêtres, et cinq glaces brillaient, avec leurs cadres dorés, au-dessus d'un large divan. Le pauvre Schmidt se trouva tout déconcerté en voyant cette magnificence. D balbutia quelques paroles, et le vieux Siebert, qui remarqua son embarras et qui pressentit probablement la mission dont ce paysan s'était chargé , voulut Tencourager en lui adressant d'un air imposant une parole bienveillante.

Schmidt reprit alors sa fermeté ; il dit brusquement tout ce qu'il s'était proposé de dire et invita les membres du comité à accomplir leurs promesses ou à rendre l'argent dont ils étaient dépositaires. Le pasteur, qui l'avait suivi, essaya de Tadoucir ; mais Schmidt se tourna vers lui d'un air morose : < Je sais que vous avez de bonnes intentions; mais les autres ne font que ce qui leur plaît.

— Mon cher monsieur Schmidt, dit alors M. Bêcher, permettez-moi de vous faire remarquer quelques erreurs dans le discours que vous venez de prononcer. Vous nous reprochez de ne point songer à votre bienêtre; de vivre ici dans l'abondance, tandis que vous souffrez toutes sortes de privations ; de n'avoir, en un mot, qu'un profond dédain pour vous et vos honorables amis; mais, dites-moi, mon cher monsieur Schmidt, comment avons-nous mérité ces reproches? qu'avons nous fait pour exciter votre colère ? Dites-le-moi, je irons en prie. Nous nous sommes installés dans la cabine,

c'est vrai ; mais n'est-ee pas pour votre avantage ? N*j a4-il pas déjà assez de monde sans nous dans l'entrepont, et ne payons-nous pas de notre propre argent le privilège dont nous jouissons f

c Yous nous accusez de vous négliger; c*est le capitaine qiû en est la cause. Les règlements du navire sont rigoureux; les passagers de Tentre-pont ne peuvent pas venir dans la cabine, et les habitants de la cabine ne doivent pas fréquenter l'entre-pont. Vous demandez plus d^égalité ; vous dites que nous vivons dans Tabondance et vous dans la misère ; mais n'avez-vous pas une bonne et saine nourriture? Tous les jours de la viande et des légumes ; le matin du café; le soir du thé, du beurre et des biscuits de mer; le dimanche de la farine, de la mélasse et des pruneaux pour faire des poudings ; estce là ce que vous appelez vivre dans la misère? »

Les trois délégués secouèrent la tète.

Après une pause d'un instant, l'orateur continua : « Quel privilège avons-nous de plus que vous, si cen'est celui de payer plus cher? Vous dites que nous vous opprimons ; mais, mon bon monsieur Schmidt, comment avons-nous mérité ce reproche? Nous honorons vos droits ; nous savons que nous sommes tous des hommes adorant le même Dieu et que nous allons dans une nouvelle contrée chercher le même but. Messieurs, je me réjouis d'avoir pour compagnons de braves gens tels que vous, et je puis affirmer que tel est aussi le sentiment de mes collègues, d

Un murmure d'approbation répondit à ces paroles. Le pasteur s*était mis à la fenêtre et regardait les vagues.

< Je vois, continua H. Bêcher en remarquant l'heureux effet de sa harangue, je vois que. vous reconnaissez la vérité de ce que je viens de dire. Si pourtant vous avez encore mauvaise opinion de nous, si vous ne pou-*

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vez nous consener votre confiance» si vous croyez que nous pouvons vous tromper, vpilà M. Siebert qui est prêt à vous rendre l'argent que vqus avez remis entre ses mains, et qui s'affligera seulement de la défiance que vous lui avez manifestée. :»

 ces mots, M. Bêcher baissa tristement la tète. L'honnête Schmidt, qui s'attendait à une réception hautaine, n'était point préparé à un langage si poli et si aSectueux. Avec son honnêteté de caractère, il lui était difficile d'avoir mauvaise opinion des autres. H tendit cordialement à M. Bêcher une main que celui-ci s'empressa de serrer; il priâtes membres du comité de l'excuser s'il était un peu rude dans sa façon d'agir, a Je reconnais, ajouta-t-il, que vous n'avez point voulu oublier vos promesses, que nous n'avons> par conséquent, aucun motif de réclamer notre argent, et je vais annoncer à mes camarades que tout est parfaitement réglé. »

Les trois envoyés se retirèrent, après avoit échangé avec les membres du comité de nombreux témoignages d'affection. M. Bêcher les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils eussent disparu, puis, embrassant son ami Siebert avec une expression de physionomie hypocrite et en imitant le ton de voix de Schmidt, il lui dit qu'ils étaient tous égaux et devaient tous s'entr'aider jusqu'à la mort.

M. Schwanthal, qui d'un air pensif mêlait les cartes, dit à ses deux collègues, qui riaient aux éclats, que cette affaire la'était point une plaisanterie; que ces gens n'avaient poi^t si grand tort : que quant à lui, il ne voyait pas comment ils pourraient organiser leurs affaires en Âmériquei car i) n'avait aucun penchant pour une telle égalité.

c Et poiirquoî pas, dit le pasteur, si nous sommes tous animés d'un même sentiment ; si nous avons tous

la ferme volonté de travailler à la même œuvre : si nous pouvons mettre de côté nos petites considérations personnelles; si....

— Cher pasteur, s'écria le jeune Siebert en riant, nous voulons jouer au whist; quand nous serons sur le sol de la liberté , les choses s'arrangeront d'ellesmêmes.

— Eh bien! dit M. Schwanthal en soupirant, si les choses s'arrangent ainsi, c'est tout ce que je demande, b

Le pasteur retourna sur le pont près de sa famille, tandis que Bêcher, Schwanthal et les deux Siebert continuaient leur jeu. Hais Herbold, les mains croisées derrière le dos, se promenait d'un air pensif dans la chambre et sifflait si haut que Bêcher le pria de vouloir bien se taire.

Tout semblait calmé dans Tentre-pont; Toffre que H. Bêcher avait faite de rendre l'argent ne laissait aucun doute sur sa délicatesse. Les émigrants étaient en outre satisfaits qu'on eût reconnu leurs principes d'égalité.

Un bon vent de sud-est enflait alors les voiles et le navire voguait rapidement sur une mer peu agitée. Il était près des bancs de Terre-Neuve et s'approchait de plus en plus de la terre américaine. Déjà le capitaine avait fait jeter la sonde, sans cependant trouver le fond; mais le soleil dardait sur les voyageurs des rayons brûlants.

Quoiqu'il éclatât chaque jour encore quelques disputes dans l'entre-pont, la paix était cependant rétablie et les esprits étaient calmes , trop calmes ; car une partie des passagers, notamment les Oldenbourgeois, passaient presque tout le temps sur leurs couchettes, et l'air n'était point renouvelé dans cet étroit espace. En revanche, Wemer était presque constamment sur le pont, ne pouvant disait-il, supporter la lourde atmos-

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phère de la cajute; les femmes aussi se plaignaient de n'y respirer qu'un air malsain. Le pasteur essaya d'engager les voyageurs trop sédentaires à prendre un autre genre de vie ; H. Bêcher, M. Siebert leur firent aussi à ce sujet de longs raisonnements : mais ces passagers prétendaient qu'ils se trouvaient fort bien de leur immobilité dans la cajute et qu'ils n'obligeaient personne à y rester. Les membres du comité s'adressèrent au capitaine, qui promit de leur venir en aide.

Un matin, il fit inviter les passagers à sortir de la cajute, et comme aucun d'eux ne se rendait à cet appel, des matelots crièrent à haute voix : c Tous les passagers sur le pont ! ) Hais en vain ils répétèrent ce cri ; aucun des indolents passagers ne s'émut. Lorsqu'on fut assuré qu'il n'y avait plus ni femmes ni enfants dans l'entre-pont, plusieurs hommes de Téquipagey descendirent avec du goudron, des plaques de fer chaudes et du soufre. Après qu'ils eurent allumé ce soufre, ils . trempèrent les plaques de fer dans le goudron et il en résulta un tel tourbillon de fumée que les matelots eurent de la peine à retrouver l'escalier de la cajute. Les passagers qui s'étaient obstinés à rester sur leurs couchettes ne purent découvrir une issue et n'échappèrent au péril d'être étouffés qu'en se jetant par terre et en s'enveloppant la tête dans leur habit; mais le lendemain, quand les matelots les appelèrent sur le pont, pas un d'eux ne s'avisa de rester en bas.

Tous les malades avaient fini par se rétablir; la pauvre fille privée si cruellement de sa mère s'était aussi relevée de son affaissement, grâce aux remèdes que Werner lui avait donnés et aux soins charitables de ses compagnes de voyage.

On approchait de la côte désirée, et chaque jour on s'attendait à voir apparaître le rivage à l'horizon. Un

matin retentit ce cri joyeux : c Terre, terre ! » Avant que l'œil des passagers pût distinguer la ligne de te^e qui se confondait avec les eaux, on vit venir un rapide bateau portant l'étendard des États-Unis, et, quelques minutes après, le pilote, un grand homme maigre, en frac noir, portant une grosse chaîne de montre en pr, mon«tait abord de V Espérance.

Les émigrants contemplèrent avec une sorte de vénération cet homme qui, dès qu'il eut mis le pied sur le navire, donna ses ordres aux matelots, comme s'il avait fait avec eux toute la traversée. C^était le premier Américain qu'ils voyaient, et il parlait anglais.

Le vent continuait à être favorable, et le soir même le capitaine espérait jeter Tancre. Chacun avait une foule de petits préparatifs à faire, et la plupart ne pouvaient pas s'occuper plus longtemps du pilote ni de l'aspect de la contrée. A chaque instant cependant, la côte se dessinait plus nettement : d'abord apparurent les contours des collines; puis on distingua des champs, des bois, une maison ; peut-être était-ce une ferme occupée par des Allemands ! Bientôt on vit quelque chose se mouvoir c'était un troupeau ; puis, en continuant de regarderde ce côté, on aperçut des hommes. On les voyait aller et venir ; on pouvait même reconnaître la couleur de leur vêtements. A mesure qu'on avançait vers le rivage, ces petits détails excitèrent plus d'intérêt, et enfin tous les regards se fixèrent sur un magnifique panorama.

C'était la vaste baie avec ses rives fleuries, ses nombreuses constructions, ses forts, ses centaines de navi* res et tout le prestige d'une contrée nouvelle, d'une contrée inconnue à laquelle on a longtemps aspiré. Pas un des émigrants ne pensait aux sollicitudes, aux privations qui peut-être l'attendaient là ; pas un n'entrevoyait dans ce briUant paysage les chagrins et les misères que

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l'homme doit souffrir dans ce pays comme dans toutau* tre. Us n'avaient devant les yeux qu'une éblouissante écorce : cette écorce ne pouvait renfermer qu'un suc savoureux

Le soir, en effet, la grosse ancre tomba dans les flots; des employés de la Santé vinrent, dans un petit bateau, s'informer de Tétat sanitaire des passagers et le trouvèrent satisfaisant. Il fallut cependant rester à bord toute la nuit, sans entrer en communication avec la terre. Le lendemain matin, un autre bateau s'approcha du navire pour prendre les voyageurs de Tentre-pont et les conduire au lazaret, où leurs bagages devaient ttre visités et où ils devaient eux-mêmes passer vingt-quatre heures. Ils faillirent s'emporter de nouveau quand ils apprirent que leur comité restait sur le navire. Werner les apaisa en leur disant que slls ne se rendaient pas tous sur le rivage, ils se retrouveraient bientôt tous à terre, et que là il n'y aurait plus aucune différence entre eux.

Rassurés par cet espoir, ils partirent avec leurs valises et, dans l'édifice de la Quarantaine, furent très-occupés à émumérer les voyageurs qui avaient séjourné là avant eux et qui avaient inscrit leurs noms sur les murailles. Plusieurs de ces noms leur étaient connus, et ils voulaient y joindre les leurs. Que de naïves pensées étaient là aussi inscrites au crayon! €[ue dé vers exprimant, ou le regret de la patrie lointaine, ou la joie d'arriver au port ! Werner transcrivit quelques-unes de ces inscriptions, dont on peut se faire une idée par les deux suivantes :

Jetzt ringeh wir allé Hallejujah Denn nun sind wir in Amerika i.

A. présent doqs ohantoDB Halleli4ab# Car aoos loinmea en Amérique I

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Die Iddeo der seefkbrt sind aOe vergeaseD,

Denn hier krïegea vnr aile tage dreimal fleisch zn essea ^I

Qaoiqne le lazaret, construit sur une petite île, ne fût éloigné de la terre ferme que de quelques centaines de pas, les émigrants avaient en vain demandé la permission de se rendre sur la plage. Enfin quelques barques arrivèrent, et le cri joyeux : « A terre ! à terre! » retentit parmi eux. Tous ne profitèrent point cependant de l'autorisation de partir : les uns ne voulaient point se séparer de leurs bagages; d'autres trouvaient le prix du passage trop élevé. Une quinzaine seulement se jetèrent dans ces barques et posèrent le pied avec ravissement sur le sol de leur nouvelle patrie. Ds étaient enfin sur cette terre désirée. On s'imagine peut-être qu'ils s'en allaient là embrassant les arbres, serrant la main, comme à de nouveaux frères aux Américains qui les accueillaient avec un profond sentiment de confraternité ? Non ; ils demandaient où était l'auberge la plus rapprochée, une auberge où ils pourraient trouver du pain frais, du fromage, delà bière, et le citoyen des États- Unis se moquait de leur dialecte et de leurs vêtements. Ils découvrirent ce qu'ils cherchaient, et, sans accorder un regard de plus à la ville où ils venaient de débarquer ils se précipitèrent dans le cabaret. Le brasseur s'appro. cha du comptoir, et, d'une voix sonore, s'écria : c De la bière! t^ avec une expression qui indiquait assez ce qu'il avait souffert d'être privé de cette boisson. Le petit tailleur, qui, pendant la traversée, avait étudié l'anglais et croyait avoir fait de grands progrès, essaya de demander dans cette langue une portion de jambon et fut fort déconcerté dans ses prétentions par l'hôtesse, qui le pria, en bon dialecte souabe, de vouloir bienj^arler allemand.

^Les Booffranoes de la traversée à présent sont oubliées Car ici nous aurons de la viande trois fois par jour I

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Hais les autres passagers se réjouirent de trouver là une compatriote et firent un heureux souper.

Werner, après avoir passé quelques instants avec eux, était retourné seul sur le rivage, regardant fixement le navire qui, avec ses voiles reployées, ressemblait à une hirondelle fatiguée qui se repose sur l'eau. Ce navire renfermait tout ce qui lui était cher et il éprouvait un ardent désir de se jeter à la nage pour le rejoidre. Il resta là jusqu'à la nuit, jusqu'à ce que dans l'obscurité il ne lui fût plus possible de distinguer le bâtiment. Il crut en* tendre un léger bruit derrière lui , il se retourna et ne vit rien. Quelques lumières brillaient setdement aux fenêtres des maisons voisines et quelques voix d'hommes résonnaient confusément à son oreille. L'air était humide et froid, il jeta encore un regard du côté de son navire aimé, et il se disposait à retourner à l'auberge, quand deux sombres figures s'avancèrent précipitamment vers lui, et au même moment il faillit recevoir un coup de bâton : « Au secours ! t> s'écria-t-il en saisissant à la gorge un des agresseurs, qui était un nègre ; mais un second coup mieux dirigé que le premier lui fut asséné sur la tête, et il tomba sur le sol sans connaissance. Combien de temps resta-t-il ainsi, c'est ce qu'il ne pouvait dire. Quand il revint à lui, il se trouva au milieu de ses compagnons dans le lazaret; la pauvre fille qu'il avait guérie et la mère dont il avait sauvé l'enfant lui soutenaient la tête et pansaient ses blessures.

Il porta autour de lui un regard étonné, car au premier abord il ne savait où il était ; il croyait rêver en voyant cette chambre à demi éclairée par une lanterne, n distingua enfin le son de quelques voix; les femmes qui prenaient soin de lui venaient de s'apercevoir qu'il était éveillé, et leur cri de joie attira les voyageurs. On lui adressait à la fois une quantité de questions et lui-

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ntiéme demandait vainement ce qui s'était passé. Il ap* prit enfin que ses eris d'alarme avaient été entendus, et que les malfaiteurs, effrayés à la vue des gens qui venaient à son secours, s'étaient enfuis après lui avoir enlevé sa bourse. Par bonheur, cette bourse ne renfermait que cinq ou six dollars; les voleurs n'avaient pas eu le temps de lui prendre le portefeuille qui contenait son petit capital. An reste, toutes les perquisitions faites pour découvrir les malfaiteurs furent inutiles. A la faveur de la nuit, ils avaient sans doute gagné la forêt voisine et pouvaient aisément s'y cacher.

Wemer se releva bientôt de sa faiblesse et dormit d'un sommeil paisible avec une compresse sur la blessure qu'il avait reçue. Le lendemain matin, une barque le conduisit au bateau à vapeur qui se préparait à se rendre de Staten-Island à New-York. A peine était-il sur le pont de ce bateau qu'il aperçut Berthe assise à côté de sa sœur. En le voyant avec le bandage qui lui entourait la tète, elle pâlit et lui demanda d'une voix tremblante ce qui lui était arrivé. En même temps le pasteuf lui mettait la main sur l'épaule et le saluait avec une affectueuse sollicitude. Werner raconta son accident, et Berthe écoutait en tressaillant chacune de ses paroles. Les autres membres du comité s'approch^ent aussi de lui et lui témoignèrent leur sympathie. Bêcher dit qu'on pouvait bien juger par là de la cruelle nafmredes nègres.

Cependant le bateau s'était mis en mouvement, et, dans l'espace d'une demi-heure, il atteignit l'immense cité de New-York. L'aîné des-Siebert, qui avait déjà quatre années auparavant visité les États-Unis, prit soin des bagages, les remit à des charretiers dont il eut soin de noter le numéro, puis conduisit ses compagnons de foyage dans la me de Hudson, où se trouvait une bonne

pension française; car il ne fallait pas, dil-il, s'imaginer qa*on pût vi^e convenablement à New-York dans une auberge allemande, quoiqu'il y en eût des centaines.

Enfin la traversée était heureusement finie et l'on devait décider au plus tût dans quel district des États-Unis on irait s'établir, afin de ne point rester trop longtemps à New-Yori£, où la vie était fort chère. M. Siebert promit de recueillir le plus promptement possible tous les renseignements nécessaires et de les communiquer à ses collègues.

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