‹ Aventures d'une colonie d'émigrants en AmériqueChapitre 4 sur 18 · UNE SEMAINE A NEW-YORK · texte numérisé non relu

UNE SEMAINE A NEW-YORK

Le soleil dardait ses rayons brûlants sur la baie de Stàten-Island, lorsque le bateau qui portait les passagers de Tentre-pont de l'Espérance aborda au débarcadère de Nev^r-York; avant que les matelots l'eussent amarré, de tous côtés arrivèrent une foule d'individus qui se répandirent sur le pont de ce bateau. H semblait que ce ne fût point seulement par curiosité, mais par le désir de se rendre utile aux nouveaux venus, que ces gens accouraient si précipitamment; car, sans y être invités, ils s'emparaient des coffres, et l'on eût dit qu'ils voulaient enlever tout ce qui se trouvait sur le bâtiment.

« Halte-là î Où vas-tu porter cette caisse? » criait le brasseur en arrêtant un nègre qui se disposait à se rendre dans la ville avec cette partie de son bagage. Le nègre lui dit quelle était son intention ; mais, comme te brasseur ne le comprenait pas> il secoua la tète et reprit son bien. Les autres émigrants eurent i soutenir

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les mêmes luttes. Enfin le capitaine da bateau chassa ces industriels, et les matelots, aidés par une partie der Allemands, transportèrent les bagages à un endroit ot d'autres passagers les gardaient, et c'était une précaution nécessaire ; car une quantité de charretiers noirs et blancs étaient là prêts à fondre sur les coffres et sur les valises comme des vautours sur leur proie.

Le pasteur Hehrmann, l'aîné des Siebert et Bêcher s'approchèrent des éiuigrants pour leur serrer la main et aviser avec eux au moyen de trouver des logements convenables, car ils ne pouvaient tous demeurer dans la même maison. Quelques-uns s'étaient fait donner par leurs parents ou leurs amis les adresses de diverses auberges allemandes; M. Siebert en indiqua une dans la Pearistreet, et d'autres, notamment les Oldenbourgeois, résolurent de rester dans des maisons allemandes situées près du débarcadère, ce qui leur donnait l'agrément d'être près des navires et d'épargner ce qu'ils eussent payé pour le transport de leurs bagages. Siebert leur dit qu'ils auraient tort de s'installer dans ces maisons, qui n'é!aient que de mauvaises tavernes ; ils écoutèrent patiemment ces représentations et ne changèrent rien à leur dessein.

H. Siebert recommanda à chaque passager de prendre soigneusement le numéro de la charrette sur laquelle il plaçait ses bagages, puis il servit de guide à ceux qui voulaient se rendre à l'auberge qu'il avait signalée. Dans l'espace d'une ou deux heures, toute cette légion d'émigrants était dispersée de côté et d'autre. Voyons ce que deviennent les Oldenbourgeois, qui, au milieu des rires et des sarcasmes des charretiers, portent eux-méme leurs lourdes caisses dans la taverne où apparaît une enseigne qui représente un paysage helvétique avec unes mscription : Schweizer's fleimot A(à la patrie du Suiase).

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L'hôte, un petit homme replet qui aurait eu assez bonne mine s'il n'avait louché, vint les recevoir à la porte et, dans un dialecte, dont il n'était pas possible de méconnaître Torigine, leur dit de porter leurs bagages dans la grande salle. Mais ce n'était pas une chose facile que de faire passer par un étroit escalier ces caisses colossales. Enfin ils accomplirent cette tâche et ils se trouvèrent dans une vaste chambre, oA d'un côté s'élevaient une vingtaine de Uts à deux personnes, tandis que de l'autre côté il y avait une double rangée de coffres^ de sacs et de portemanteaux. L'hôte entra et leur indiqua une place pour leur propre cargaison.

« Plusieurs hommes couchent donc ici? dit un des Oldenbourgeois à qui Taspect de cette chambre n'étai pas agréable.

— Oui, dit l'aubergiste, nous sommes un peu serrés en ce moment ; mais demain un grand nombre de gens s'en iront, et, si vous voulez seulement vous gêner un peu cette nuit, tout ira bien ensuite.

— Il faut donc, dit un autre, coucher deux dans le même lit?

— Peut-être trois, répondit l'aubergiste ; mais je vais aviser au moyen de faire une meilleure organisation. En tout cas, ce n'est que pour une nuit, et sur votre navire vous n'étiez pas à votre aise, je sais cela par expérience. »

A ces mots il descendit l'escalier en riant.

oc Oui, c'est vrai, répondit un autre émigrant, sur un navire on n'est pas bien ; mais je ne vois pas pourquoi nous ne serions pas mieux à Nevfr-York.

— • Allons, ce n'est qu'une mauvaise nuit de plus à passer, » dirent ses compagnons, et ils descendirent dans le bar-room où, derrière le comptoir chargé d*une quantité de verres non lavés, se tenait un honune demi-

matelot, demi-domestique, qui serrait i boire i tous ceux qui entraient.

Cette salle, inondée de fumée de tabac, retentit à leur arrivée d'éclats de rire, de jurements et de cris tumultueux. Ils choisirent une place dans un endroit inoccupé et se firent apporter une cruche de cidre ; mais ils éprouvaient là une émotion désagréable et ils résolurent d'aller faire une promenade dans la ville.

Pendant ce temps, H. Siebert avait conduit dans une meilleure maison ceux qui avaient eu confiance en ses avis. Dans la même chambre s'installèrent le brasseur, le tailleur, le cordonnier et le vieux Schmidt. Le cordonnier était au désespoir parce qu'il avait perdu un de ses coffres, qui renfermait tous ses ustensiles de travail. Il affirmait Tavoir vu pour la dernière fois sur les épau-^ les d'un nègre qui suivait la charrette des bagages. Distrait par l'aspect des magasins, il avait cessé d'observer ce nègre et ne pouvait plus retrouver sa précieuse caisse. Toutes les perquisitions qu'il fit de côté et d'autres furent inutiles ; il reconnut alors la justesse des conseils de M. Siebert.

Ses compagnons étûent au contraire dans la plus joyeuse disposition d'esprit ; le tailleur déclarait qu'on devrait venir en Amérique, ne fût-ce que pour y voir tant d'hommes et tant de rues. Bientôt on leur annonça que le dîner était servi ; ils se rendirent dans la salle à manger et s'assirent à une longue table avec les autres habitants du logis, ssmé aucune distinction de rang. La pièce de bœuf qui leur fut servie était terriblement dure, le reste du dîner ne valait guère mieux. On leur versa un verre de cidre, et ils sortirent pour faire aussi une promenade dans la ville.

Quel magnifique spectacle éblouit leurs regards dans les larges rues qu'ils traversaient I quelle richesse dans

les magasins ! quelle quantité d'ôr et d'étoffes précieuses I Os ne pouvaient se lasser de contempler ces mer* Teilles, eQâ chaque pas ils éprouvaient une nouvelle admiration. Ce qui les étonnait surtout, c'était la quantité de petites voitures à deux roues que Ton conduisait de côté et d'autre, et qui étaient pleines d'ananas superbes, de noix de coco et d'oranges. Lorsque le brasseur apprit que l'on pouvait avoir là pour deux groschen l'ananas qui coûtait en Allemagne plusieurs thalers, il en acheta une quantité. Ses compagnons achetèrent aussi des fruits pour se consoler de leur mauvais diner. De son côté, le tailleur était surpris du nombre immense des magasins d'habits. Dans beaucoup de rues le tiers des maisons semblait occupé par des tailleurs. Quelle fut son émotion, lorsqu'il vit une enseigne qui portait cette inscription, en anglais et en allemend : Ici on demande cinq cents ouvriers.

<c Ah I s'écria-t-il, voilà ce que j'appelle un mattre ; mais il faut qu'il fasse de fameuses affaires pour occuper tant de gens. Je veux voir ce qu'il en est.

— Quoil tu veux entrer là? dit Schmidt. Ne t'es-tu pas engagé à rester avec nous, et n'as-tu pas déjà pajé ta part du domaine que nous devons acheter?

— Oui ; mais si je puis trouver de l'ouvrage dans une maison comme celle-ci cela me conviendrait mieux.

— Mais c'est manquer à ta psurole, répliqua le brasseur ; qui donc façonnera nos vêtements ?

— Si j'obtiens ici un bon emploi, le comité me permettra de le prendre.

— N'importe, repartit le brasseur, tu t'es associé à nous, tu dois rester avec nous ; nous sommes tous liés par un même contrat.

— Je veux pourtant, dit le tailleur, prendre ici un renseignement. En tout cas, cela ne peut nous nuire. »

 ces mots, il entra, suWi de ses compagnons, qui étaient curienx de voir Fintérieur d'une telle fabrique, et ne fut pas peu surpris de ne trouver là qu'un juif allemand, qui lui demanda de la façon la plus polie ce qu'il désirait achetef .

<ic Oh ! répondit le tailleur très-embarrassé, je suis tailleur; je voudrais me procurer de l'ouvrage, et comme vous annoncez que vous avez besoin de cinq cents ouvriers....

— J'en avais besoin il y a trois jours, répondit le marchand sur un tout autre ton; depuis j'en ai engagé quatre cent soixante ; mais, comme je leur ai déjà distribué la principale partie de mes commandes, je ne pourrais donner à ceux que j'engagerais encore qu'un trèsfaible salaire; du reste, nous faisons faire tous les vêtements d'été par des femmes. Vous pouvez, si vous voulez, travailler chez moi une semaine à l'essai. Il n'y a pas longtemps que vous êtes arrivé, n'est-ce pas ?

— Non, répondit le tailleur, ne comprenant pas comment cet homme était si bien instruit.

— Eh bien ! reprit le marchand, vous pouvez, comme je vous l'ai dit, travailler ici une semaine à l'essai. Je payerai votre nourriture, et, si nous sommes contents Tua de l'autre, nous pourrons faire une autre convention.

— Nous Y réfléchirons, dit le brasseur en tirant par le pan de sa redingote le petit tailleur et en l'entradnant dehors.

— Où peut-il bien mettre ses quatre cent soixante ouvriers? dit celui-ci en regardant la maison.

— Ah ! il n'est pas sot, répondit le brasseur. Il voudrait te faire travailler une semaine gratis ; voUà ce que je n'accepterais pas.

— C'est peut-être la coutume ici, dit le tailleur.

— Grand merci, répliqua Schmidt ; s'il en était ainsi,

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je ne resterais pas en Àmériqae. Hais je ne me trompe pas, j'aperçois nos Oldenbourgeois. »

En effet ils remontaient la rue et se réjouirent de rencontrer leurs compagnons. Sur le navire, tous les émigrants n'avaient pas vécu en bonne intelligence ; mais ici, dans cette ville étrangère, où personne ne s'intéressait à eux, où on ne les examinait que pour voir de quelle façon on pouvait leur extorquer quelque argent, leur ancienne animosité avait disparu, et ils se serrèrent cordialement la main Puis ils continuèrent ensemble leur marche à travers les rues. Mais qu'on s'imagine leur embarras lorsque le soir, quand ils voulurent retourner à leur logis, il se trouva que ni l'un ni l'autre ne se rappelait où était leur auberge. Ils retournèrent sur leurs pas et traversèrent rapidement plusieurs rues, sans s'arrêter cette fois à regarder les boutiques. Ils cherchaient en vain leur demeure, quand par hasard ils rencon*trèrent un homme qui, à en juger par son costume et sa physionomie, devait être un Allemand. Schmidt s'approcha de lui avec confiance, et lui ayant souhaité le bonjour, lui demanda s'il n'avait pas l'honneur de parler à un Allemand.

Cet homme réfléchit un instant, comme sHl hésitait à répondre, regarda tous les émigrants, tira une longue bouffée de sa petite pipe, puis enfin dit :

« Yes. »

Les voyageurs avaient déjà appris assez d'anglais poul savoir que yes signifie oui.

« Vous pourrez donc peut-être , dit un Oldenbourgeois nous indiquer le chemin de la Perlstrasse.

— A quel numéro allez-vous? » demanda le laconique Allemand.

Quel numéro? Tous l'avaient oublié.

« Mais, dit Schmidt^ la rue ne peut pas être si longue;

pourvu que nous arrinoas seulement à une de ses extrémités, je retrouverai bien la maison.

— Eh bien ! dit son compatriote en indiquant du doigt la direction d'une rue transversale, allez par là, puis à droite, puis à gauche ; et il reprit tranquillement sa pipe.

— Quelle étrange façon de donner un renseignement! dit le tailleur ; cette rue ne peut cependant pas être ronde. ^

Elle était ronde cependant, ou tout au moins formait un vaste demi-cercle, et les pauvres débarqués auraient pu errer longtemps inutilement, si un autre de leurs compatriotes, plus complaisant que le premier, ne leur était venu en aide.

Le comité s'était installé très-confortablement dans l'hôtel Français, de la rue de Hudson. Quelques passagers de l'entrepont Tavaient suivi dans ce même hôtel, et ce fut là que tous les autres furent convoqués, pour aviser à la détermination qu'on devait prendre. Ainsi qu'il l'avait promis, l'aîné des Siebert s'était appliqué à recueillir des notions sur l'intérieur du pays et sur le district le plus favorable à la colonisation. Il avait fait connaissance avec un certain docteur Normapn qui pouvait, disait-il, lui donner les meilleurs renseignements et qui déjà s'était rendu fort utile à un grand nombre de ses compatriotes en les dirigeant dans leurs entreprises par pure obligeance, car il n'était lui-même engagé dans aucune spéculation.

Siebert, après avoir fait avec ce docteur diverses recherches, déclara qu'il croyait avoir enfin trouvé le point par excellence : c'était un lot de terre dans le Tenessée, à trente milles, à l'ouest, de la florissante petite ville de Jackson. On aurait là un climat très-sain, de l'eau excellente, un sol fertile et le voisinage d'une ri-

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nète navigable, la Big-Halchée, sur laquelle s'élevaient déjà plusieurs moulins.

Le pasteur remarqua qu'il serait diflicile à la petite colonie d'entreprendre un si long voyage par terre, à cause de Ténorme cargaison qu'elle traînait à sa suite. L'habile docteur avait prévu cette objection : il affirma que le domaine dont il était question n'était éloigné que de quinze milles du Mississipi ; qu'on n'aurait donc à faire par terre que ce court trajet; qu'on pouvait se rendre avec un navire à la Nouvelle-Orléans, d'où on remonterait le Mississipi jusqu'à l'embouchure de la Big- Halchée, que chaque capitaine connaissait, dit-il, fort bien, ou qu'on pouvait prendre les bateaux à vapeur de l'Ohio, et de là descendre le Mississipi. Ce dernier moyen fut admis à l'unanimité par les membres du comité, qui craignaient les périls et les inconvénients d'un nouveau voyage sur mer. Il ne restait plus qu'à fixer le prix de la propriété qu'on voulait acheter, et ici encore il ne se présentait aucune difficulté.

Le domaine se composait de quinze acres de terre défrichée, qui, à la vérité, n'avait pas été labourée depuis cinq ans ; mais Herbold pensait que le sol n'en serait que meilleur. Dans ce terrain, entouré d'une haute palissade, il y avait une bonne maison d'habitation, une cuisine, et un petit hangar. Les édifices, ce terrain défriché et cent soixante acres de terre couverte des plus magnifiques cotonniers, devaient être cédés aux prix de quatre dollars l'acre, c'est-à-dire de six cent quarante dollars, payés comptant.

Ce chiffre semblait extrêmement minime; car, si l'administration des domaines avait vendu dans les États- Unis des propriétés à raison d'un dollar et demi par acre, il n'y avait dans ces propriétés point de terre défrichée et point de constructions, a: Yous remarquerez^

en outre, ajouta le docteur Normann, qu'on peut croire à la fertilité d'un district quand il a été occupé ; car il est évident que ceux qui ont eu la liberté de choisir un terrain dans .une vaste contrée n'ont pas été prendre le plus mauvais. > Le comité reconnut la justesse de tous ces raisonnements et résolut de réunir tous ceux auxquels il était associé pour leur proposer son plan de colonisation.

Werner s'était établi dans le même hôtel que le pasteur ;. mais il ne savait encore quelle route il devait suivre. Son cœur le portrait à rester avec le émigrants, et le docteur Normann lui donnait aussi ce conseil ; mais sa première pensée avait été de se mettre en rapport avec des négociants de Philadelphie et de Boston, pour lesquels il avait des lettres de recommandation, et d'agir d'après leurs conseils. Le surlendemain de son arrivée, comme il était devant la porte de l'hôtel, fumant un cigare avec Hehrmann, il fit connaissance avec un jeune homme qui venait du Kentucky et qui avait traversé tous les États du nord. Il était depuis son enfance en Amérique, connaissait parfaitement le pays, et il secoua la tête d'un air inquiet quand il entendit parler de la résolution que les Allemands avaient prise de former ensemble une colonie.

« Excusez-moi, monsieur Hehrmann, dit d^n ton cordial le jeune Kentuckien, si je me permets de vous donner des conseils; j'ai pour moi l'expérience. Les établissements par association ne réussissent guère, et vous en verrez vous-même le résultat. Nous autres Allemands, nous ne vivons ensemble que lorsque nous y sommes obligés, et en Amérique, il ne faut pas y songer : la contrée est trop vaste, les moyens de spéculation trop multipliés; les associations se dissolvent d'elles-mêmes très-rapidement, et le plus souvent d'une façon désa-

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gréable. Au reste, ajouta-t-il en se rapprochant de ses deux nouveaux amis, je ne me fie guère à ce docteur Normann ; il me semble que je l'ai rencontré quelque part, dans des circonstances peu honorables pour lui ; cependant mes souvenirs à cet égard ne sont pas trèsnets, et je n'en dirai rien de plus. Quoi qu'il en soit, prenez-y-garde, et surtout ayez soin de vous faire remettre votre titre d'acquéreur. Mais allons, monsieur Wemer, faire une promenade sur le port : il y a là plus d'une scène qui vous intéressera, et vous connaissez encore trop peu New- York. »

A ces mots, il prit le jeune homme par le bras, le conduisit à la batterie, et de là à l'endroit même où, quelques jours auparavant, les passagers de V Espérance avaient débarqué.

Quand ils furent sur l'étroit espace qui s'étend entre la mer et les maisons, ils remarquèrent qu'une foule d'individus se pressaient devant Tune des auberges allemandes, précisément devant celle où les Oldenbourgeois s'étaient installés, et ils s'approchèrent pour savoir la cause de ce rassemblement.

Au moment où ils arrivaient près de l'entrée de la maison, la porte s'ouvrit et se referma aussitôt derrière un homme qui s'en échappait et qui fut reçu par la foule avec des cris de toutes sortes, des sarcasmes et des plaisanteries ; mais il ne semblait ni voir ni entendre ce qui l'entourait, et cherchait seulement à s'élancer plus loin. A l'instant où il passait près des deux jeunes gens, le Kentuckien lui mit la main sur l'épaule en lui disant : « Eh quoil MuUer, c'est vous! D'où venez-vous donc? par quel hasard vous trouviez-vous dans cette mauvaise taverne ? je vous croyais paisiblement établi à Indiana.

— Ah ! monsieur Helldorf, répondit l'étranger, c'est bien pour mon malheur que je suis ici. Maudite soit

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eette caverne de brigands, où l'on nfa ravi tout ce que je possédais.

— Est-ce possible ? demanda Werner.

— Ah ! répliqua MuUer, qu'y a-t-il d'impossible dans les tavernes allemandes d'Amérique ? Mais éloignonsnous ; je ne puis supporter plus longtemps l'air qu'on respire dans le voisinage de ces affreux repaires ; venez avec moi sur la batterie, je vous raconterai mon histoire et celle des milliers de voyageurs qui ont perdu là ou qui y perdront ce qu'ils possèdent. »

Bientôt le pauvre Allemand commença son récit en ces termes :

a II y a deux ans, au mois de septembre, j'arrivais ici, du Havre, sur un bâtiment français. Je ne connaissais personne en Amérique , mais je me fiais à mes propres forces, à ma fermeté : j'avais environ quinze dollars en argent et un grand coffre plein de linge et de vêtements*, j'entrai, en débarquant, dans cette misérable maison. Si j'avais été plus clairvoyant, j'aurais vu aussitôt de quelle manière elle était administrée; mais je croyais n'avoir rien à craindre ; je payai d'abord deux dollars et demi et je cherchai de Touvrage. En vain je courus de tous côtés plusieurs jours de suite, les affaires n'allaient pas bien ; je ne parlais pas anglais, et d'ailleurs je ne voulais point accepter d'autre tâche que celle que je me sentais en état de remplir. Plusieurs mois s'écoulèrent, pendant lesquels chaque soir, lorsque je rentrais triste et fatigué, l'aubergiste venait à moi, me consolait, m'engageait à boire et me tenait compagnie. Je ne savais pas alors que, selon l'usage américain, je payais, en cette occasion, pour lui et pour moi.

« Enfin il tenait entre ses mains mon dernier dollar; il ne me restait plus que cinquante cents ^ environ; je

* Le dollar, ^lù vaut en Amérique 5 fr.30c.,se divise en 100 ««^s.

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voulais quitter cette auberge et m'établir dans quelque endroit oà je travaillerais seulement pour gagner ma nourriture. Il m'engagea à rester chez lui, me disant que je ne devais pas me décourager si vite, que je trou^ verais un jour ou l'autre quelque bon emploi, que d'ailleurs il me ferait crédit, et que je n'avais point à m'înquiéter de ce que je lui devrais. Je cédai follement à ses instances.

€ Deux semaines environ se passèrent; ma dette s'éle^ vait chez lui à six dollars. Un samedi soir, il me prit à part et me déclara qu'il ne pouvait plus me garder ainsi sans être payé, et que je devais chercher une autre demeure. Je lui dis que ma bourse était épuisée, ce quMl savait fort bien, et je lui offris de lui remettre une partie de mon linge. Il me répondit qu'avec mon linge il n'acquitterait point les mémobres de ses fournisseurs; qu'il fallait donc que je sortisse de chez lui, et que, en attendant qu'il fût payé, il garderait mon coffre. J'acceptai cette proposition ; car mon bagage m'aurait embarrassé dans le voyage que je projetais. Je pris seulement deux chemises, quelques paires de chaussettes, et je laissai le reste à cet homme avec la clef de ma caisse, en le priant de Fexposer de temps en temps à l'air, pour préserver les effets qu'elle renfermait.

« Je partis à pied^ et avec quelques cents pour toute ressource; je m'^en allai jusqu'à Indiana, où je trouvai enfin de l'ouvrage, et vous savez, monsieur Helldorf, que j'ai honorablement travaillé. Lorsque j'eus amassé une petite somme, je revins ici pour me libérer de ma dette et reprendre mon coffre. Arrivé ce matin, je me rendis aussitôt chez ce filou ; mais il n'a pas même voulu me reconnaître : il a juré qu'il ne savait ce que je voulais dire, et en ce moment même le misérable portait une demes chemises. Alors je n'ai pu me contenir :

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d'un coup de poing, je l'ai fait rouler sur le sol ; ses valets m'ont pris parle corps et m'ont jeté à la porte. Me voUà maintenant, sauf quelques dollars et un peu plus d'expérience; aussi pauvre qu'auparavant.

— Vous devriez vous adresser à un avocat, s'écria Wemer, révolté d'une telle friponnerie.

— Vous croyez! dit Huiler; il n'y a pas longtemps que vous êtes en Amérique, si vous avez de telles idées. Je perdrais beaucoup d'argent en employant ce moyen et ne reverrais jamais la moindre parcelle de mon butin; mais malheur à ce scélérat si jamais je le rencontre sur mon chemin I

— Consolez-vous, Mûller, dit Helldorf, vous aurez comme beaucoup d'autres, appris à devenir prudent par les friponneries dont vous aurez souffert; rappelez- vous ce proverbe américain : c Pas un Allemand ne peut < gagner quelque argent en Amérique avant d'avoir perdu sa dernière monnaie européenne. » Vous avez perdu tout ce que vous aviez apporté d'Europe; travaillez, et vous aurez bientôt réparé ce malheur. »

Mûller secoua la tête, tout en reconnaissant la justesse de ces observations; puis serrant la main de Helldorf en saluant Wemer, il remonta le Broadway.

Helldorf raconta à son ami plusieurs autres histoires non moins déplorables sur les auberges allemandes que l'on trouve à New- York, et sur celles qui existent dans les autres villes des États-Unis. Les auberges sont tenues par des gens pour la plupart paresseux et tarés, qui se soucient fort peu de]venir en aide au voyageur, et ne pensent quli lui faire payer à son passage un indigne tribut.

Le comité avait, sans contredit, choisi pour s'y établir une des meilleures maisons de New-York ; mais les émigrants dont il se composait devaient aussi se sou-

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mettre à la nécessité de n'avoir chacun que la motié d'un lit, ce qui peut être encore supportable quand l'autre moitié est occupée par une personne de connaissance, mais devient souverainement pénible quand il faut la livrer à un étranger. En vain les pauvres voyageurs firent, à cet égard, toutes sortes de représentations à leur hôte ; tout fut inutile. La maison était remplie, et ils durent se résigner à un de ces tristes usages américains. La famille du pasteur avait seule le privilège de posséder pour elle-même une petite chambre.

Mais cette position était charmante , comparée à celle des Oldenbourgeois dans leur taverne helvétique. Là ils furent obligés de se mettre trois à la fois dans le même lit , et dans chacun de ces lits ils étaient attendus par une légion de féroces insectes. Ils passèrent la nuit à gémir, à jurer, ne pouvant dormir et n'ayant pas une allumette pour se procurer de la lumière. Vers le point du jour ils venaient de s'assoupir, épuisés de fatigue, quand la voix criarde d'une servante les appela à déjeuner.

Ils firent de vifs reproches à leur hôte , et lui déclarèrent qu'ils ne pouvaient se résoudre à passer une autre nuit semblable. Celui-ci leur fit les plus belles promesses, et le soir même ils apprirent à leur grand regret de quelle façon il tenait sa parole : rien n'était changé à la funeste organisation de leur chambre. Le lendemain , ils résolurent de s'en aller ailleurs à tout prix. Mais ils avaient payé une semaine d'avance, et le cabaretier ne voulut rien leur rendre. De plus il les injuria, et s'écria que sa maison était trop convenablement tenue pour de tels manants. Il ne parvint cependant pas à les faire changer de résolution; ils prirent une charrette pour conduire leurs bagages , et se rendirent à l'auberge où logeaient leurs autres compagnons de

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yoyage. Là il y avait encore de la place, et quoique cette maison fût, comme celle qu'Us venaient de quitter, pleine d'insectesi elle était cependant plus propre.

Le jour de la réunion générale étant arrivé , à deux heures de l'après-midi tous les émigrants devaient se rassembler dans la demeure du comité. Aussitôt après leur diner, le tailleur, le brasseur, le cordonnier et Schmidt se mirent en marche pour ne pas arriver trop tard. Malgré cette crainte, ils s'arrêtaient cependant devant toutes les boutiques, admirant tour à tour les étalages de livres et de gravures , les comptoirs des changeurs avec leurs piles de dollars et de bank-uotes, quelquefois encore s'arrètant pour regarder les négresses et les mulâtresses, et ils avaient déjà fait un grand nombre de haltes, lorsque le tailleur attira l'attention de ses camarades sur une enseigne qui représentait un petit cochon rayé, avec cette inscription : Prix d'entrée ^ six cent un quart.

c Que peut-on bien voir là? demanda Schmidt.

— Entrerons-nous? dit le brasseur; cela ne coûte que six cents.

— Quant à moi, répondit le cordonnier , je ne me soucie nullement de dépenser ainsi mon argent.

— Bah ! répliqua le brasseur, six cents, c'est une bagatelle ; allons voir cette merveille. »

 ces mots il entra, suivi de ses compagnons , dans une espèce de cabane, qui à Tintérieur ne présentait nullement l'aspect d'une ménagerie : car à droite se trouvait une table couverte de verres et de bouteilles, autour d^ laquelle étaient assis plusieurs individus ; à gauche, une sorte de cage massive dans laquelle figurait linnocent animal , dont le corps du reste n'était que très-faiblement zébré.

Les quatre Allemands payèrent leurs six cents et quart

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et se mirent à regarder le phénomène ; le cordonnier réfléchissait qu'il en coûtait bien cher pour s'approcher d'une telle béte.

€ Mais, dit le tailleur, je ne vois pas là des raies comme il y en a sur l'enseigne.

— Attendez un instant, répondit un des hommes assis derrière la table; cela viendra.

— Quoi? les raies? dit le brasseur étonné.

-— Oui, repartit l'étranger; en attendant voulez-vous boire quelque chose ? Que prendrez-vous ? Du v^hiskejy du cidre, du vin, de la bière ?

— De la bièrO) répondit le brasseur*

— Non, s'écria le cordonnier, je ne prendrai rien du tout; j'ai déjà dépensé très- sottement six cents, je n'ai pas envie d'en dépenser davantage.

— II ne t'en coûtera rien pour boire avec tes camarades, répliqua l'inconnu.

— Pourquoi donc me tutoies-tu ? » demanda le cordonnier.

L'étranger se mit à rire»

Le cordonnier allait lui adresser quelque dure réplique. Le petit tailleur l'arrêta :

€ De quoi t'inquiètes-tu, dit-il, puisqu'il t'a déclaré que tu boiras sans rien payer?

— U pourrait être au moins plus poli^ > murmura le cordonnier.

Les quatre Allemands s'approchèrent de la table ^ et ils venaient de se faire remplir leurs verres, lorsqu'à leur grande surprise ils virent apparaître un homme vêtu d'un habit d'étoffe grossière, avec des boutons brillants, un pantalon roux, un chapeau renversé sur le derrière de la tête ; il tenait à la main gauche un pot de couleur, dans la droite, un long pinceau ; sans fdre attention à ceux qui robservaicnt, il s'approcha de la cage

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du petit quadrupède et lui refit sur le corps les raies qui depuis la veille étaient un peu efifacées.

c Très-bien, dit le brasseur, voilà comme on produit des animaux merveilleux. >

— Et voilà pourquoi, répondit le tailleur, nous avons payé six cents. >

Les inconnus qui se trouvaient là se mirent à rire de la surprise des Allemands, et l'un d'eux leur dit :

< Pour vos six cents, vous avez au moins appris quelque chose de nouveau. :»

Mais le cordonnier était en colère; il enfonça son chapeau sur sa tête et sorti de cette misérable cabane, en* trdûant avec luises compagnons.

< Non, je n'ai jamais entendu parler d'une telle invention, s'écria le tailleur. Est-ce que ces gens-là n'ont pas honte de se jouer ainsi de la crédulité du public ?

— Si nous devons considérer, dit Schmidt en souriant, cette aventure comme un présage, nous pouvons nous attendre à prospérer en Amérique. Est-il possible que la police tolère de telles fourberies ? Ne pourrionsnous lui porter nos plaintes ?

— Le mieux est, répliqua le tailleur, de ne pas en parler, car on se moquerait de nous. Mais qu'as-tu donc? où vas-tu ? s'écria-t-il, en s'adressant au brasseur, qui, après un instant de profonde préoccupation retournait tout à coup sur ses pas. As-tu donc oublié quelque chose? »

Le brasseur, sans lui répondre, continua à courir vers la cabane. Il y entra précipitamment et en sortit presque aussitôt avec une triste expression de physionomie.

« Qu'as-tu donc oublié? lui dirent ses camarades. '

— Imaginez-vous, répondit-il, que, dans la préoccupation que me causait le phénomène qu'on nous a fait

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voir, j'avais oublié de vider mon verre de bière. J'ai voulu aller le reprendre, mais les coquins Favaient bu. »

Ses compagnons se remirent en marche en riant de sa déception. Quand ils arrivèrent à l'hôtel habité par le comité, la séance était déjà commencée. Tous les passagers de VÉspérance étaient réunis dans une grande salle. Il n'y avait avec eux que deux étrangers : le docteur Normann et le jeune Helldorf.

Le tailleur ne put s'empêcher de raconter l'étrange spectacle qu'il venait de voir, et il en parlait comme d'une insigne fourberie.

— Vous êtes dans l'erreur, mon cher ami, dit le docteur Normann. Je connais cet établissement, je le fréquente aussi moi-même assez souvent, car on y trouve d'excellentes liqueurs.

— Cependant, répliqua le pasteur, c'est, à ce qu'il me semble, une idée un peu aventureuse que de barioler avec de la couleur un quadrupède, et de le montrer pour de l'argent comme un animal extraordinaire...

— Oui, répondit le docteur, on paye six cents pour entrer là; mais on peut boire de la bière ou du ^hiskey pour ces six cents. Le propriétaire de ce cabaret a imaginé cette exhibition de son petit cochon pour pouvoir par ce moyen débiter plus sûsément ses spiritueux.

— Eh ! dit le tailleur, c'est une drôle d'invention.

— Il y en a dans ce pays, reprit le docteur, bien d^autres qui peuvent choquer l'étranger, mais qui en réalité ne sont point une infraction aux lois de la probité. Les Américains disent : « Aide-toi toi-même. i> De quelle façon? c'est une question secondaire.

— Singuliers principes pour les gens honnêtes I remarqua Werner.

— Voilà pourtant l'idée américaine, et vous ne tarderez pas à en faire l'expérience. Par exemple, vous

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aurez peut-être remarqué ces magasins d*habits, où Ton demande cinq ou six cents oumers'f

— Certainement, dit le tailleur, nous avons été dans un de ces magasins ce matin.

— Eh bien ! le propriétaire tous a sans doute dit qu'il en avait déjà engagé plus de quatre cents.

— Quatre cent soixante.

— G*est cela. Et il vous a proposé de vous prendre à l'essai? Je connais cette ruse. Le brave homme qui fait cette pompeuse annonce pour donner aux passants une haute idée de son commerce n'emploie pas plus de sept ou huit ouvriers.

— Est-il possible? s'écria Meier.

— Mais, messieurs, dit H. Bêcher en interrompant ces révélations, U est temps de nous mettre à l'œuvre. J*al le plaisir de vous présenter M. le docteur Normann, qui a bien voulu chercher pour nous un bon domaine, et nous vous avons convoqués pour délibérer sur ce projet d'acquisition. >

A ces mots, il se fit dans rassemblée un grand silence, et M. Bêcher fit connaître à ses compatriotes ce que nous avons déjà dit de la situation du terrain qu'on offrait de vendre dans le Ténessée et des avantages qu'il présentait.

€ En acceptant, dit M. Bêcher, l'oflBre qui nous est faite, nous épargnons l'argent que nous dépenserions nécessairement dans un plus long séjour à New-York, et nous nous créons un très-bel établissement pour l'avenir ; car^ d'après le témoignage du docteur, il doit y avoir dans le Ténessée une quantité d'Allemands qui n'attendent qu'une occasion favorable pour s'adjoindre à une colonie germanique. J'espère que ni la volonté ni la force ne nous manqueront pour créer cette colonie, d

H Bêcher se tut après cette péroraison, et M. Her-

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bold, qui, le coude appuyé sur la table, avait écouté attentivement cet exposé, s'écria : « Voilà, selon moi, une bonne affaire I d

De tous côtés alors s'élevèrent des questions auxquelles ni M. Bêcher ni les autres membres du comité n'étaient en état de répondre. H. Normann prit la parole.

e: Messieurs, dit-il, c'est pour moi un grand plaisir de pouvoir 'vous donner les renseignements que vous désirez. Le climat du Ténessée est doux. Les hivers dans cette contrée sont courts, on y voit rarement de la neige et de la glace. Le sol produit des cotonniers, du maïs, du blé, diverses autres céréales, des fruits de toute sorte, des pêches excellentes. Les arbres fruitiers croissent même dans les forêts, sans culture. Là, vous pourrez avoir autant de bétail qu'il vous plaira, sans qu'il vous en coûte un centime ni pour le mettre à l'abri ni pour le nourrir. Toute Tannée vous le laissez paître en plein air. La terre est excellente. Pensez un peu qu'il y a dans le bassin du Mississipi des domaines que l'on cultive de-puis cent ans sans qu'on ait eu besoin d'y mettre de l'engrais. Quant aux conditions sanitaires, je n'ai qu'une chose à dire : c'est que les gens qui évitent les excès se portent fort bien dans le Ténessée, et les laboureurs ne sont pas portés aux excès.

— Mais où pourrons-nous vendre nos produits ? de** manda le brasseur.

— Près de cette propriété est une rivière navigable pendant au moins sept mois de Tannée. En outre, vous n'êtes là qu'à une courte distance du Mississipi, et, par ce roi des fleuves, vous pourrez vous mettre en rapport avec le monde entier.

— Cette description est vraiment très-séduisante, dit le pasteur. Il me semble que M. Normann nous crée un petit paradis. Mais ne serons-nous point trompés dans

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notre attente ? Nous avons à prendre une grave résolu- J tion, et il importe d'y réfléchir.

— Quelle raison, répliqua le docteur, aurais-je de TOUS tromper? Nul intérêt personnel ne m'enage à me mêler de cette affaire.

— Excusez-moi^ messieurs, dit Helldorf, si j'appelle votre attention sur deux points auxquels vous n'avez pas encore songé. D'abord, avez-vous mesuré la longueur du voyage? Je sais que, quand on n'est point surchargé de bagages, on peut aisément faire un long chemin ; mais réfléchissez que cette terre n'a pas été cultivée depuis cinq ans, et que nous ne sommes pas ici en Allemagne.

— Vous ne prétendez pas, je suppose, que cela puisse nuire au sol ? s'écria le docteur, à qui la présence du jeune Kentuckien paraissait être particulièrement désagréable.

— Je n'ai nulle intention de déprécier ce domaine ; mais, depuis qu'on a cessé de le cultiver, pensez-vous qu'il n'y ait rien poussé, et qu'il soit facile d'en extirper les arbustes qui s'y sont enracinés ?

— Des arbustes ! répondit Herbold; cela peut être désagréable, mais nous sommes en assez grand nombre pour les enlever très-vite.

— Cher monsieur, répondit Helldorf, croyez-moi, avec tous vos compagnons, vous ne parviendriez pas dans le cours de plusieurs années à dégager quinze acres de terre des plantes dont ils doivent se couvrir en cinq ans dans la région du Hississipi. Quant aux palissades et aux bâtiments qu'on vous promet, s'ils ont été abandonnés ainsi pendant cinq ans, vous ne devez plus j compter.

— Je ne comprends pas, monsieur, dit le docteur, pourquoi vous ne voulez envisager cette affaire que du mauvais côté. D'où vous viennent ces craintes?

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— De ma propre expérience. Ce que je redoute pour mes compatriotes, j*en ai souffert dans ma propriété. Là où les grands arbres sont abattus, il pousse des rejetons avec une telle promptitude et en une telle quantité que l'Européen ne peut s'en faire une idée. Et ces plantes, qui projettent au loin de fortes racines, sont plus difficiles à enlever que les tiges gigantesques qui depuis des siècles ombragent le sol. Mais une autre question encore. Quel titre de possession, monsieur le docteur, donnerez-vous à vos compatriotes? >

Le docteur semblait très-mécontent d'avoir à répondre à cette interpellation; mais, comme tous les regards étaient fixés sur lui, il tira un parchemin de sa poche et le déploya. C'était un acte signé au mois d'octobre 1819 par le président Honroe, qui accordait ces cent soixante acres de terre à un certain Guillaume Howitt en récompense de ses services militaires.

Helldorf n'avait rien à objecter à une telle preuve. Les concessions faites aux militaires étaient en général reconnues, mais se vendaient à très-bas prix.

Le docteur se retourna vers les émigrants, qui, ravis de la description de leur futur établissement, pressèrent le comité de conclure au plus vite le marché et de fixer le jour du départ.

< Mais ne nous avez-vous pas aussi parlé d'une grande forêt? demanda M. de Schwanthal, qui était un ardent chasseur.

— Oui, répondit le docteur en riant, et je n'osais y revenir de peur que vous ne m'accusiez de tout exagérer. Peut-être auriez-vous de la peine à me croire si je vous disais tout ce qu'il y a là de daims, de faisans, d'ours.

— Y a-t-il aussi des dmdes et des lièvres?

— Personne ne se soucie d'un tel gibier. Qui voudrait

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employer une charge de poudre et de plomb à tuer un dindon chétif, quand il peut avoir un cerf? Vous verrez ce qu'il en est quand vous serez là. t^

La décision des émigrants était prise, et ils se hâtèrent de conclure le marché, comme si en quittant leur patrie ils n'avaient pensé qu'à se rendre sur ce petit coin de terre, situé entre le Mississipi et la ville de Jackson. Ils ne voulaient plus entendre parler que du Ténessée. Le soir même, le comité remit à M. Normann les six cent quarante dollars et reçut l'acte de propriété, qui fut confié à M. Siebert. Pendant toute cette négociation, celui-ci s'était tenu à l'écart et n'avait fait que répondre vaguement aux questions qui lui étaient adressées sur l'intérieur du pays, qu'il avait cependant parcouru, disait-il, dans un de ses voyages. Cependant il rédigea le contrat de vente selon toutes les formes légales, paya le domaine sur le capital qu'il avait entre les maihs et annonça aux émigrants qu'ils auraient bientôt à lui remettre un supplément de fonds, pour donner au comité la faculté d'agir selon leurs intérêts. Il semblait s'être lié promptement avec le docteur Normann, et il sortit avec lui de l'hôtel.

Cette afiaire finie, il s'agissait de savoir quel chemin les Allemands devaient prendre pour arriver à leur nouvelle demeure. Comme chacun d'eux redoutait un nouveau voyage par mer, tous s'accordèrent pour prendre une route qui les conduirait, par Albany etBuffalo, jusqu'à rOhio, d'où Us descendraient, par le Mississipi, vers l'embouchure de la Big-Halchée. Helldorf, qui avait des idées très-justes sur leur situation, les engagea à vendre la plus grande partie de leur cargaison de charrues et d'autres ustensiles d'agriculture ; mais nul d'entre eux ne voulut y consentir, et il fut arrêté qu'on partirait dans trois jours.

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Ils voulurent s'embarquer sur un bateau à vapeur pour Âlbany ; de là ils devaient prendre le chemin de fer jusqu'à Utique. Leur société se composait de soixantecinq personnes, y compris les femmes et les eniants ; le temps était superbe, l'espérance animait tous les esprits, et l'on se promettait de faire le plus agréable voyage. Werner, qui désirait visiter Philadelphie et Baltimore, ne devait rejoindre que plus tard ses compatriotes. Avant de partir, chacun d'eux acheta encore à New-York plusieurs objets qu'ils ne croyaient pas pouvoir se procurer dans l'intérieur du pays. M. de Schwanthal fit une provision de poudre et de plomb, et déclara à ses compagnons qu'il ne les laisserait pas manquer de gibier.

La veille de leur départ était un dimanche : les 01denbourgeois s'étaient rendus de bonne heure à l'église allemande ; le cordonnier voulait entendre un sermon anglais, il entraîna avec lui le tailleur et Schmidt ; le brasseur resta au lit

Les trois compagnons cheminèrent à travers de longues rues silencieuses et désertes^ jusqu'à ce qu'ils arrivassent devant une église où résonnait la voix bruyante d'un prédicateur. Ils entrèrent dans un petit temple où, selon la coutume de l'Église évangélique, il n'y avait qu'une large chaire et un étroit autel. Le prêtre semblait fort animé et parlait avec une extrême volubilité. Nos trois aventuriers, pressés peu à peu par la foule, parvinrent jusqu'au milieu de l'église et se trouvèrent en face du prêtre. Sa physionomie prenait un caractère de plus en plus farouche, ses gestes devenaient plus violents, et deux fois déjà le tailleur avait exprimé à voix basse à ses camarades le désir de s'en aller, quand tout à coup une femme qui était assise près d'eux poussa un cri déchirant : ses yeux semblaient égarés, et elle pa-

raissait hors d'haleine. Bientôt le même cri lamentable, les mêmes sanglots se firent entendre de plusieurs côté^, et la femme qui avait d'abord attiré l'attention des trois Allemands parut en proie à une affreuse émotion, car ses gémissements se succédaient sans interruption et tout son corps tremblait. Le tailleur essaya de s'éloigner d'elle; mais la foule était si serrée qu'il ne put y parvenir.

Le prédicateur criait d'une façon terrible, et chacune de ses paroles semblait provoquer de nouveaux gémissements. Soudain la grosse femme qui occupait d'une façon si étrange les trois compagnons subit une nouvelle révolution : ses yeux hagards se fixèrent sur le tailleur, que l'observait avec efiroi ; ses narines se dilatèrent, ses lèvres s'ouvrirent, et elle fit un bond impétueux, en poussant une clameur éclatante.

(L Seigneur de Dieu ! » s'écria le tailleur en tombant à genoux, pendant que dans son exaltation l'Américaine se levait, s'esseyait, frappait du pied, joignait les mains et poussait des hurlements et des cris de joie.

Personne pourtant ne semblait s'occuper d'elle. Schmidt,* croyant qu'elle était possédée du diable, s'approcha d'elle et la prit par le bras. Au même instant, des cris de fureur retentirent de toutes parts, des mains vigoureuses le saisirent au collet, à l'épaule, et, avant qu'il pût se rendre compte de ce qui lui arrivait, il se trouva couché dans la rue, à côté du cordonnier. Ils n'étaient pas encore relevés quand la porte s'ouvrit une seconde fois ; le tailleur, sans chapeau, les vêtements en désordre, sauta impétueusement dans le rue, et, sans écouter la voix de ses camarades, s*enfuit avec prédpitation.

Le cordonnier, s*apercevant que les passants commençaient à le regarder, prit son camarade par la main et l'engagea à quitter la place. Lorsqu'ils arrivèrent près

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de leur auberge, Schmidt^ reprenant enfin un peu d'assurance, dit à son camarade : « As-tu jamais rien vu de semblable ?

— Non, répondit le cordonnier ; mais où peut bien être notre petit compagnon?

— Nous serons obligés de le faire réclamer dans les journaux, répondit Schmidt *, à la manière dont il courait, il n'a dû s'arrêter que lorsqu'il est tombé.

— Et toi, demanda le cordonnier, pourquoi t*a-t-on jeté debors? Est-ce parce que tu voulais porter secours à la grosse femme?

— Que sais-je? grommela Schmidt ; quel peuple brutal! Si jamais je rentre dans une de ces églises !... >

Ds arrivèrent à leur demeure et trouvèrent dans la salle à manger Helldorf et Werner qui causaient avec le brasseur. Quand ils eurent raconté leur aventure, Helldorf éclata de rire et leur dit qu'ils étaient tombés dans une réunion de méthodistes, et que les gens de cette secte étaient gravement offensés quand on portait la main sur une personne qu'ils croyaient inspirée par le souffle de Dieu. Cependant le tailleur les inquiétait, et ils se préparaient à se mettre à sa recbeche quand soudain on le vit apparaître les joues pâles, les yeux effarés. L'hôtesse se hâta de lui donner un verre de liqueur. Peu à peu il revint de son efiroi ; mais plus d'une demi-heure s'écoula encore avant qu'il pût raconter que la grosse femme était tombée sur lui et Pavait mordu. Après quoi, dit-il, il avait recueilli toutes ses forces pour fendre la foule et s'enfuir.

« Mais qu'as-tu fait de ton chapeau? demanda le bras*

mr.

— Je pense, répondit le tailleur, qu'il est à l'église.

— Ne veux-tu pas aller le chercher?

— Moi, rentrer dans cette église ! Quand elle sérail

pleine de chapeaux superbes, à cinq thalers la pièce, et quand je pourrais les avoir tous, je ne remettrais pas le pied dans cet horrible édifice. »

Depuis leur arrivée à New-York, M™» Hehrmann et ses filles étaient complètement remises des fatigues de la traversée. Berthe avait la fraîcheur d'une rose ; mais elle pencha tristement sa jolie tête lorsque, le dimanche soir, Werner, en lui faisant une visite avec Helldorf, lui annonça qu'il ne partirait point avec elle, qu'il devait d'abord visiter quelques villes voisines.

<3C Je croyais, murmura-t-eïle, que vous vouliez vous adjoindre à notre établissement?

— Mon enfant, dit sa mère, M. Werner ne doit pas négliger ses affaires. Lorsqu'il les aura terminées, j'espère qu'il viendra nous voir dans le Ténessée, et il sera toujours le bienvenu.

— Je n'ai pas besoin de vous dire, madame, répondit Werner, combien j'apprécie votre bonté et combien je vous suis reconnaissant de l'afiTectueux intérêt que vous m'avez toujours témoigné ; plus tard, peut-être, pourrai-je vous donner une preuve de ma gratitude. A présent, je suis forcé de me rendre à Philadelphie et à Baltimore, pour y remettre des lettres de recommandation qui peuvent décider de mon sort; mais il est possible que je vous rejoigne bientôt, car M. Helldorf me dit que, pour aller au lieu de votre destination, il y a un chemin plus court par les montagnes.

— Certainement, reprit Helldorf; et, si vous n'êtes retenu dans les villes que vous allez visiter que par vos lettres de recommandation, vous n*y resterez pas longtemps. Chaque personne à laquelle vous êtes adressé vous invitera un jour à dîner et croira avoir rempli son devoir. Il peut se faire que le lendemain elle ne vous connaisse plus.

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— Quelle plaisanterie !

— Non, c'est vrai ; j'ai fait moi-même l'épreuve de ces lettres de recommandation. »

Au même instant on frappa à la porte, et M. Normann entra de l'air le plus gracieux. Avec toutes les appa* rences de la plus vive affection, il s'informa de la santé de la famille du pasteur, donna à M'"' Hehrmann d'excellents conseils sur la manière dont elle devait s'installer dans sa nouvelle résidence, raconta plusieurs épisodes intéressants de sa propre vie, enfin se montra si aimable que M. Helldorf sentit s'affaiblir les préventions qu'il avait éprouvées contre cet homme, et qu'il lui parla \ avec plus d'abandon.

Le docteur parut surtout très-désireux de se rendre agréable à Werner. H lui offrit pour l'intérieur du pays plusieurs lettres qui lui assureraient, disait-il, un excellent accueil, a Mais à quoi ces lettres pourraient-elles servir? demanda Helldorf; vous savez bien que dans ce pays

— Oui, oui, répondit le docteur; mais fiez-vous à moi. Demain, je remettrai à M. Werner des recommandations avec lesquelles il sera reçu, là où il se présentera, comme l'enfant de la maison, et je vous assure que jusqu'à présent je ne connais pas plus que vous l'homme qui me les donnera.

— Le docteur parle par énigmes, dit en souriant H"*" Hehrmann. Si vous pouviez faire ce que vous dites, vous seriez un vrai magicien.

— Non ; pour cela, il suffit de connaître quelque peu la nature humaine. Demain je vous donnerai la preuve de ma science.

— Monsieur le docteur, reprit Helldorf, vous avez mentionné dernièrement une invention qui vous retenait icii Morais-je vous demander quelques détails à ce sujet?

— C'est une découverte, répondit Normann, qui je Tespère, fera du bruit : j'ai retrouvé l'art de composer une lumière inextinguible. Les anciens le connaissaient; car on a vu des lampes qui brûlaient encore dans des caveaux fermés depuis longtemps. J'ai fait part de ma découverte au président, et je dois partir la semaine prochaine pour Washington.

— Mais, docteur, s'écria Wemer^ cela me semble la source d'une fortune incalculable.

— On m'a offert cent mille thalers en Allemagne, autant en France ; mais je suis républicain, républicain de cœur et d'âme, et je ne vendrais ma découverte à aucun roi. J'ai déjà fait des essais dans l'Arkansas.

— Avez-vous été dans l'Arkansas î > s'écria Helldorf en s'élançant vers le docteur et en le regardant fixe-* ment.

Celui-ci sembla pâlir ; puis il reprit aussitôt son assurance et répondit avec un sourire un peu forcé :

€ Non, je voulais dire que j'avais eu la pensée de faire: des essais dans l'Arkansas ; mais je suis tombé malade à Cincinnata; et je n'ai pu continuer mon voyage.

— Pardonnez-moi, repartit Helldorf ; c'était un ancien souvenir. Il me semblait que je connaissais votre figure. »

Le docteur pâlit de nouveau; cependant ses traits conservèrent leur fermeté. € En Amérique, dit-il, on peut voir beaucoup de figures, car la moitié de la population est perpétuellement en route, et il est naturel qu'on rencontre plus d'une fois des gens qui se ressemblent ; mais excusez-moi, mes affaires m'obligent à vous quitter. Demain matin, monsieur Werner, si vous voulez bien venir chez moi, je remplirai la promesse que je vous ai faite. >

A ces mots, il salua respectueusement H"^* Hehr-> manu et ses filles, et s'éloigna.

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Un instant après, Helldorf^ qui était devenu très-pensif, sortit avec Werner.

€ A présent, s'écria*t-il, quand ils furent dans la rue, j*en suis sûr, c'est mon coquin. Arkansas! Arkansas! C'est là que je l'ai vu.

«— n n'a jamais été là, répliqua Werner.

— Mensonge ! mensonge ! j'ai vu comme il pâlissait au moment où il m'a reconnu. Mais dans l'Arkansas il avait une longue barbe et portait le nom de Wahler. Je suis certain que c'est lui. Il fut appelé en duel pour avoir triché au jeu, et, en se rendant au lieu où il devait se battre, ^1 égorgea son adversaire.

— Ce serait affreux ! s'écria Werner.

— C'est lui ! c'est lui ! reprit Helldorf. Maintenant, que Dieu ait pitié des pauvres émigrants, car il n'y a pas de doute que le scélérat les a trompés.

— C'est impossible, répliqua Werner. Vous avez vu vous-même l'acte de vente, et vous l'avez trouvé en bonne forme, Je ne puis supposer....

— Nous verrons. Mais je jurerais que c'est là mon coquin, et je suis curieux de voir comment demain il vous procurera vos lettres de recommandation.

— Mais s'il a commis un tel crime, n'est-il pas possible de lui en demander compte?

— Comment? où sont les preuves? où sont ceux qui se trouvaient alors sur les lieux? Cher Werner, une année^ un seule année amène ici de grands changements. Mais je n'oublierai point cette affaire, car celui que cet homme a lâchement tué était mon meilleur ami. Que le docteur prenne garde à lui, si je le trouve sur mon chemin ! Bonsoir, Werner ; ne parlez à personne de ce que je vous ai confié, et allez prendre demain vos lettres de recommandation ; peut-être nous donneront-elles quelque indice sur la position du docteur. »

Toute la nuit Werner fut agité par des rêves étranges, et le lendemain, à l'heure dite, il entrait chez Normann. Celui-ci s^avança amicalement à la rencontre du jeune homme, puis, le prenant par le bras, il le conduisit dans un hôtel de la rue Chatam, où il s'informa si H. Smith logeait encore là.

Sur la réponse affirmative du domestique, il fit demander à M. Smith s'il voulait bien recevoir deux étrangers.

€ Est-ce que réellement, dit Werner, vous ne connaissez pas cet homme?

-— Tout à l'heure, répondit le docteur, vous en serez vous-même convaincu. »

En effet, un instant après, il entrait avec le jeune Allemand dans la chambre de M. Smith, et lui adressait la parole en ces termes :

€ Monsieur, je vous suis complètement inconnu, mais j'ai beaucoup entendu parler de vos vastes propriétés et du site excellent que vous avez choisi pour fonder une ville. Il vient d'arriver une société nombreuse d'Almands, qui bientôt sera suivie d'une autre. Toutes deux ont l'intention de se fixer dans Tintérieur du pays ; M. "Werner,que je vous présente (l'Américain s'inclina), est chargé de trouver un emplacement convenable, et je Tai engagé à visiter vos possessions. Oserais-je vous prier de donner à mon ami des lettres qui l'aiderdënt à remplir sa mission ? Vous me rendriez un véritable service, et vous attireriez peut-être dans votre voisinage une laborieuse colonie. »

A mesure que Normann parlait, la figure de TAméricain prenait de plus en plus une expression de contentement, n s'approcha d'un air affectueux des deux étrangers, leur serra vivement la main, et adressa - Werner quelques protestations auxquelles le jeune Alà

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lemand, qui ne comprenait pas très-bien Fanglais, répondit par un muet salut. Sans ajouter un mot, H. Smith s'assit à son bureau et écrivit une lettre dans laquelle il priait ses deux frères de faire le meilleur accueil à celtâ qui la leur remettrait, et de lui faciliter de tout ïeur pouvoir le moyen d'apprendre â connaître leur èonfrée. Vainement Werner s'efforça de faire entendre à l'Américain qu'il ne prenait aucune part â cet abus de confiance; H. Smith croyant, qu'au contraire le jeune homme le remerciait, lui adressa de nouveaux compliments. En ^ même temps le docteur l'entraînait par le bras, et, avant qu'il fût revenu de sa surprise, Werner étsdt dans la rue avec sa lettre dans sa poche.

€ Eh bien, s'écria Normann en riant, n'aî-je pas bien tenu ma parole, sans être un magicien ? Ouï, mon cher Werner, prenez les Américains par leur côté faible et vous les mèneres^ comme vous voudrez ; sinon, vous lés trouverez intraitables.

— Docteur, je ne ferai jamais usage de cette lettre, car je regarde cette démarche comme une. ..

— Bah I bah 1 cher ami, quand vous aurez passé deux années en Amérique, vous ne serez pas si difficile, vous deviendrez ce qu'on appelle ici : smart i. Notez ce mot, n a dans ses cinq lettres la valeur d'un dictionnaire. »

Werner était sur le point de lui répondre assez rudement ; mais il se ravisa, prit congé de lui, et alla rejoindre Helldorf. Quand il lui eut raconté ce qui venait de se passer, Helldorf se mit à rire et lui répondit :

€ Gela ne me surprend pas. Le docteur est un rusé coquin, et je suis inquiet du contrat qu'il a fait avec vos compatriolesr >

Puis il ajouta, comme s'il se parlait à Iui*mème :

€ Il faut qu'il ait encore d'autres projets; sinon, aussitôt ce domaine vendu, il serait parti ; mais nous aurons l'œil sur lui, et, s'il nous tombe entre les mains, il ne lui restera qu'à se recommander à Dieu. »

Le lendemain était le jour fixé pour le départ des émigrants et de Werner. Celui-ci, ayant promptement mis ses affaires en ordre, résolut de se rendre près de la famille Hehrmann pour passer encore avec elle quelques instants. Il fut passablement surpris de retrouver là le docteur, et d'apprendre que ce très-équivoque personnage allait accompagner les émigrants jusqu'à Cincinnati, où il avait, disait-il, une négociation à poursuivre pour son invention. Bientôt cette fâcbeuse impression se perdit dans le regret profond qu'il éprouvait de se séparer de sa bien-aimée, car il ne pouvait se dissimuler combien il était attaché à la fille du pasteur, et il serra en silence la main à Helldorf, qui lui demandait si l'air du Ténessée ne lui serait pas salutaire.

Les voyageurs avaient encore beaucoup d'arrangements à prendre. Ils acceptèrent avec reconnaissance la proposition que M. Normann leur fit de seconder MM.S iebert dans l'expédition des bagages, tandis que MM. Hehrmann et Werner tâcheraient de se rendre utiles aux femmes.

Selon les usages des Américains, le docteur n'emportait qu'une légère valise ; en revanche, les émigrants, surchargés de bagages, commençaient à comprendre qu'ils auraient mieux fait de suivre les conseils du capitaine de VEspérance. Mais, après avoir amené leur gourde cargaison si loin, il leur semblait qu'ils ne devaient plus l'abandonner, et tout fut embarqué sur le bateau à vapeur. L'horloge sonnait cinq heures^ la cloche du bâtiment tintait pour la troisième fois, une noire fumée s'échappait par jets impétueux de sa cheminée; les

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roues tournaient, le colosse se mettait en mouvement ; il s'éloignait de la terre, il fendait les flots.

Le vieux Helldorf s*efforça d'arracher son ami de Vembarcadëre, où se pressait une quantité de spectateurs. Ses yeux restaient fixés sur ce bateau, où naguère i) voyait encore s'agiter un mouchoir blanc. Lorsque enfin tout disparut dans le lointain, il prit le bras de Helldorf et regagna silencieusement la ville.

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