CHAPITRE III
LE VOYAOB
Le bateau à vapeur remontait la magnifique rivière de l'Hudson, et les Allemands ne pouvaient se lasser de regarder le vaste et admirable paysage qui se déployait devant eux dans toute sa splendeur. Le soleil couchant colorait de ses rayons de pourpre les flots de FHudson et les masses de rocs pittoresques qui s'élèvent sur le rivage avec leur couronne de verdure. Ce spectacle avait un tel charme que les Oldenbourgeois eux-mêmes en furent émus, et qu'ils oublièrent de préparer leurs couches pour la nuit.
A l'écart se tenait le pasteur Hehrmann, absorbé dans une profonde réflexion. Ses regards ne se délectaient point dans la contemplation des majestueux points de vue qui l'entouraient ; ils suivaient mélancoliquement la marche des nuages dorés sur le ciel bleu. Il avait laissé sa femme et ses enfants dans la cajute et il se croyait seul, lorsqu'il sentit sur ^on bras une pression
70 AVBNTURjSS
légère : c'était sa fille aiaée qui appuyait sur loi sa blonde tête.
c N'est-ce pas, cher père, que c'est un beau tableau, et qu'on est heureux de voir cette superbe mière ? Quelle joie on aurait i s'établir ici, à posséder une de ces délicieuses petites maisons de campagne! Les hommes qui vivent là doivent être bons.
-^ Et pourquoi? Berthe répondit le pasteur. Crois-tu qu'une belle nature ait une telle influence sur le cœur de l'homme ? Oui, il devrait en être ainsi ; mais c'est précisément dans les plus riantes, dans les plus admirables régions, que nous trouvons les hommes les plus méchants et les plus violentes passions. On dirait que là où Dieu s'est plu à répandre sur la terre les dons les plus précieux, le cœur de Thomme est la seule place où régnent la discorde et la haine, l'inquiétude et la méchanceté. Je ne veux pourtant point accuser les habitants de cette contrée. Je parle des régions tropicales. La population des rives de THudsonest bonne, elle descend d'une ancienne colonie de braves Hollandais.
— Çiomme vous me semblés pensifs, mes amisl dit le docteur Normann, qui en ce moment s'approcha du pasteur ; vous regardez ces chaînes de rocs ; un beau pays, mais difficile à traverser. Il faut souvent faire de longs détours pour arriver au bord du fleuve ; nous sommes ici dans le voisinage d'un endroit dangereux. Voilà Ttle du Revenant ; oui, je le répète, Tile du Revenant, ne soyez pas û surpris. Si nous n'avqns pas ici les vieux châteaux et les ruines qui parent les bords du Rhin, nous avp9s pne quantité de légendes.
Oh ! je vous en prie, racontez-nous celle de Ttle du Revenant,
— C'est une très-simple histoire^ répondit le docteur
en souriant, mais elle a plus d'une fois occupé dans l'ancien temps le peuple de ce district. Aujourd'hui, les yankees ne sont ni poétiques ni romantiques ; ils ne croient qu'à ce qu'ils peuvent saisir de leur main vigoureuse, et l'apparition d'un esprit, fftt-ce l'esprit d^ leur propre aïeul, n'a pas pour eux le moindre i%^ térêt, s'ils n'espèrent ep tirer quelque avantage matériel. Tel n'est point le cas avec les visites du revenant.
— Du revenant? dit Berthe, avec une vive curiosité.
— Oui, et voici votre mère et votre sœur qui désireront peut-être aussi connaître cette tradition. »
Devant cet auditoire de quatre personnes, le docteur fit le récit suivant : a Lorsque les Hollandais étaient les paisibles possesseurs de cette terre, dans une petite ville, située sur la rive orientale du fleuve, vivait un bomme nommé Tromp, qui ne faisait que se livrer à sa paresse comme un Turc, se promener dans les rues et guetter au passage quelque malheureux individu de sa connaissance. Dès qu'il pouvait en rencontrer un, il l'arrêtait et, bon gré mal gré, il fallait que l'infortuné subit les contes que Tromp voulait absolument lui répéter.
€ Un jour qu'il ^'était rendu à bor4 d'un petit bâtiment marchand, il avait réussi à s'emparer du cuisinier et lui racontait pour la septième fois par que} artifice il avait échappé au ipariage, A l'instant où il poursuivait avec une nouvelle complaisance son récit, le navire partait, et, comme Tromp ne pouvait s'élancer à terre, il se résigna à rester à bord jusqu'à ce que c:§ bâtiment le ramenât près de sa demeure. Jilais pendant le voyage il lui arriva une autre catastrophe. {Jn §oir que, fatigué d'avoir pendant de longues heures raconté ses histoires, il s'était endormi sur le pont, la grande voile, détachée de son mât, l'enveloppa édm W d^ ses replis et le
lança à l'eau. Quelques personnes prétendent même que le navire chavira. Quoi qu'il en soit^ Tromp tomba dans Teau comme une pierre, et jugez de son étonnement lorsqu'il se trouva au fond de THudson parmi les esprits de ceux qui depuis des siècles ont péri dans ce fleuve.
€ Il aurait pu être satisfait de sa situation ; car, s'il faut s'en rapporter à des notions authentiques, on vit d*une vie fort agréable sous les vagues bleues de l'Hudson. MaiSy a^ec la rage qu'il avait de raconter des histoires, il éloigna bientôt tout le monde. Au commencement, on prenait quelque intérêt à ses récits ; puis, quand il en vint à répéter tout ce qu'il avait déjà tant de fois narré, les pauvres noyés, qui devaient rester jusqu'au jugement dernier avec cet ennuyeux conteur, délibérèrent sur ce qu'ils pourraient faire pour s'en délivrer, et résolurent de lui permettre de retourner parmi les vivants sous une forme humaine, afin de ne pas effrayer les paisibles habitants des bords de l'Hudson.
c Tromp revint avec joie dans les rues de sa ville natale, avec une autre figure que celle qu'il avait précédemment. Msûs qu'importait ce changement? Qu'importait qu'il eût une autre voix et d'autres habits ? ses histoires étaient les mêmes. Il les répétait mot pour mot, comme s'il lisait une vieille chronique et, quelques jours après son retour, chacun le fuyait. La nouvelle se répandit dans tous les quartiers de la petite ville, qu'après avoir été noyé il était revenu à terre, et, dès qu'il entreprenait de raconter une de ses vieilles anecdotes, ses auditeurs secouaient la tête d'un air de dédain et s'enfuyaient au risque de voir se déchirer leurs vêtements; car pour les retenir, il les prenait par leurs boutons.
c Tromp devint misanthrope ; il cherchait la solitude
et se parlait à lui-même. II finit par se retirer sur cette petite île, pour ne point prodiguer le trésor de ses contes à des gens qui n'en étaient pas dignes. Voilà ringénue et touchante histoire des apparitions du revenant, et chaque fermier des environs pourrait y ajouter plusieurs détails. »
Pendant que le docteur faisait ce récit, plusieurs passagers allemands s*étaient approchés de lui et, à leur tour, ils se mirent à raconter des légendes de leur pays.
Schmidt, le cordonnier, le tailleur et le brasseur avaient passé leur temps à faire un large repas ; mais, lorsque vint la nuit, ils furent fort inquiets de voir qu'ils n'avaient pas une place pour se reposer.
« Gomment ne nous donne-t-on pas au moins un peu de paille ? dit le cordonnier ; il n'est pas possible de se promener ainsi toute la nuit.
— Je me coucherais bien sur le pont, répliqua le brasseur, s'il était propre; mais ce sale peuple crache partout de telle sorte qu'il ne laisse pas un endroit net. Quelles gens! nos paysans les plus grossiers sont mieux élevés.
— Quand arriverons-nous à Âlbany ? demanda Schmidt à un des mécaniciens qui, en ce moment versait de l'huile sur la machine.
— Je ne comprends pas l'allemand, répondit l'Américain en secouant la tête.
— Ne pouvez-vous pas répondre plus poliment? s'écria le brasseur en colère.
— Ne t'emporte pas ainsi, lui dit le tailleur ; pensestu que tu dormiras mieux quand tu auras reçu des coups de poing?
— Où peut être le comité, demanda Schmidt, et » où sont les Oldenbourgeois ? je ne les ai pas encore aperçus.
yGoogk
74 AVKNTUBBS
— Qui sait? murmura le cordoouier en $'enyelop-r pant dans on Yieox manteau; je vais me mettre là et attendre que le jour irienne. »
Les antres suivirent son exemple, et bientôt sur le large bâtiment on ne vit que des groupes de passagers assoupis les uns sur leur bagage, d'autres sur un coffre, et se résignant à passer ainsi de longues heures à l'air frais, avec le regret de n'avoir pu se mettre dans un Ut.
Enfin Taurore parut et le cri : c A terre I à terrel » se fit entendre. Le bâtiment jeta l'ancre devant le débarcadère de Nouvelle-Albany, et tout le chargement du navire fut aussitôt porté sur le rivage ; car ce jour-là même le capitaine devait retourner à New-York.
Le docteur Normann conduisit les dames dans un hôtel situé près du port, pendant que les émigrants étaient tous très-occupés à rassembler leur cargaison et à la faire transporter au chemin de fer C'était par ce chemin qu'ils devaient se rendre à Utique, et alors il leur fut bien démontré qu'ils avaient pris une trop grande quantité d'effets; car il leur en coûtait cher pour charrier d'un endroit à l'autre cet amas d'ustensiles, et de plus c'était pour eux une pénible préoccupation.
( Hais, disaient-ils puisque tout ce chargement est venu jusqu'ici nous ne pouvons pas Fabandonner, et bientôt nous serons au terme de notre voyage.
Ce voyage n'était pas si facile à faire qu'ils Pavaient imaginé, et ils devaient subir plus d'une souffrance avant d'arriver au lieu où ils espéraient jouir d'un doux repos.
Dans la nuit, il atteignirent Utique. Là, il leur fallut de nouveau reprendre leurs bagages, les transporter au bord du canal et les mettre sur deux bateaux qui partaient pour Buffalo. C'était une rude t&che que la nuit rendait encore plus difficile; les émigrants auraient fait éclater leur mécontentement, si le pasteur et le jeune
d'une colonie d'émigrants en AHÉRIQUB 75
Siebert ne leur étaient venus en aide dans leur labeur. A peine étaient^ils au bout que la trompette du piloto donnait le çign^ du départ.
Cette fois le brasseur et le tailleur ne s'étaient point associés à l'œuvre de leurs compagnons. Au moment où ils descendaient d'un des wagons du chemin de fer, un fiacre éléganl s'arrêta devant eux, et un jeune homme ouvrit la portière. Quoiqu'ils eussent vu plusieurs des membres du comité monter dans deux autres voitures pareilles» il$ n'éprouvaient nulle ^nvie de dépenser ainsi leur argent, et le tailleur dit amipablement à celui qui l'engagait à entrer dans le fiacre : « Je vous remercie, nous aimons mieux aller au pied.
— Il ne vous en coûtera rien, répondit en bon allemand le jeune homme, si vous voulez vous servir do cette voiture ; elle appartient au chemin de fer.
r-r Quoi ! rien? dit le brasseur avec défiance.
— Pas un cent, » reprit le jeune homme.
h ce mot, le tailleur, poussé comme par un ressort magique, se précipita dans le fiacre, tira après lui son camarade et s'écria : m En'ayant I voilà ce que j'aime, et je voudrais aller ainsi jusqu'à Bufifalo. ^
|1 u'alla pas jusqu'à Buffalo, mais à cent pas da distance, au pied d'un hôtel splendidement éclairé, où des domestiques l'entraînèrent avec le brasseur dans une grande salle à manger. Tous deux s'assirent à l'extrémité d'une longue table où les membres du comité avaient déjà pris place. Au même instant, on leur apporta à chacun une t^sse de thé, des viandes froides et des compotes. Valgré la quantité de mets qui leur furent présentés, malgré l'aimable intenention de trois jolies jeiines filles qui les engageaient à user de tout ce qui leur était servi, comme ils se sentaient gênés, ils man** gjirent fori peu et quittèrent bientôt la table. < Que de-
vons-nous? » demanda lé brasseur à une des jeunes filles.
L'aimable enfant sourît et secoua la tète ; elle ne comprenait pas l'allemand.
«: Que devons-nous? » s'écria le tailleur, qui croyait qu'elle n'avait pas entendu la question de son camarade.
Une autre jeune fille murmura quelques mots anglais à celle-ci, qui, se rapprochant des deux voyageurs, leur dit avec un nouveau sourire : <c Fifty cents.
— Cinquante cents par personne, répéta en allemand celle qui avait fixé ce prix.
— Cinquante cents chacun? s'écria le brasseur effrayé; mais c'est un florin.
— Seize groschen, » dit en soupirant le tailleur; puis il tira sa maigre bourse, le brasseur en fit autant, et tous deux se hâtèrent de sortir dans la crainte que, s'ils restaient plus longtemps, ils ne dussent encore payer l'éclairage.
A la porte, ils s'arrêtèrent et se regardèrent avec tristesse.
<c Seize groschen pour une tasse de i^thé, répéta le tailleur.
— Et je suis afEamé, répliqua son compagnon j; car je n'osais manger.
— Seize groschen, reprit encore le tailleur ; n'en disons rien à personne.
— Pourras-tu t' empêcher d'en parler?
— Oui, assurément. »
Au même instant retentit le signal du bateau, et des hommes vinrent avec des lanternes chercher les passagers qui devaient se rendre à bord. Us ne devaient avoir que le lendemain une juste idée de leurs compagnons de voyage et de leur embarcation.
Le canal, bordé de deux murs épais, a de vingt-cinq 4
d'une colonie D'ÉMIGRANTS en AMÉRIQUE 77
trente pieds de largeur. De chaque côté est un bon chemin. Trois chevaux sont attelés au bateau mais ils ne le traînent pas vite, et rarement le fouet accélère leur marche. Les bateaux sur lesquels étaient embarqués les Allemands avaient environ soixante-dix pieds de longueur et quatorze de largeur ; à leurs deux extrémités se trouvaient les cajutes des passagers ; le centre était réservé aux bagages. Sur le premier de ces bateaux étaient réunis les Oldenbourgeois, et nos quatre inséparables amis, le brasseur, le cordonnier, le tailleur et Schmidt; de plus, quelques paysans de la Saxe avec leurs familles et quelques artisans ; sur le second était le comité avec le reste des émigrants. Le comité n'avait réglé que le prix du transport des bagages pour toute la communauté, laissant à chacun le soin de payer sa place et de prendre les dispositions qui lui conviendraient pour sa nourriture. Le tailleur n'avait pu s'empêcher de raconter son aventure de l'hôtel, et ceux qui l'entouraient, instruits par ce récit, résolurent de ne rien demander au restaurateur de leur embarcation et de se procurer eux-mêmes leurs aliments, ce qu'il leur était aisé de faire dans les boutiques disséminées le long du canal. Si, par suite de cet arrangement, ils n'eurent pas le même agrément que le comité, qui se faisait servir par le maître d'hôtel du bateau, ils vivaient du moins économiquement, et pour eux c'était un point essentiel. Mais la nuit ils étaient fort mal à leur aise, car ils devaient coucher dans des espèces de hamacs étages l'un au-dessus de l'autre sur trois rangs. La seconde nuit, les cordes d'un de ces hamacs se cassèrent : c'était celui du cordonnier, qui se voyait en rêve poursuivi par des brigands et qui, tout à coup, se trouvant la tête en bas et les pieds en l'air, poussa un cri terrible. Tous ses compagnons se réveillèrent en sursaut; on resserra les cor-
yGoogk
78 AVENTUBBS
ûàns do hamac, mais on ne parant pas sans peine à apaiser tat frayeur du pauvre cordonnier.
\ Le voyage se continuait lentement. Chaque nuit il pleuvait; les chemins étaient détrempés; en certains endroits, les chevaux ne pouvaient suivre que pas à pas et difficilement leur route. Hais n'est-ce pas là Thistoire de tous les trajets par les canaux? Ce qu'on a de mieux à faire quand on est engagé dans un de ces voyages, c'est de descendre à terre et de suivre à pied le bateau. C'était ce que faisaient nos Allemands chaque fois que e temps était beau et le chemin un peu sec.
Cependant de graves discussions s'étaient élevées parmi les passagers de la seconde embarcation. Il s'agissait de savoir quel nom l'on donnerait à la ville qu'on voulait fonder. € Elle s'appellera Teutonia, disait le lieux Siebert. ,
— Non, mieux vaut Hermannstadty répliquait soïi frère.
— Moi, s'écriait Bêcher ; je désire qu'elle s'appelle Rome; » et H. de Schv^anthal demandait qu'on lui donnât le nom d'Espérance, en mémoire du navire avec lequel s'étsdt faite là traversée de Brème à New-Yort. Tel était aussi l'avis du pasteur. Mais Herbold déclara qu'il n'imaginait p^s pour cette future cité un nom plus doux et plus convenable que celui de Concordia. Comme le docteur Normann, avec la femme et les filles du pasteur, se rangeaient de son côté, il finit par attirer à lui tous lés suffrages, [et il fut décidé que la capitale de la colonie allemande serait baptisée du nom de Concordia. Mais lorsque dans une halte à terre, cette résolution fut communiquée aux autres émigrants, elle souleva parmi eux de nouveaux débats.
€ Concordia! s'écria le cordonnier. Qu'est-ce que . cela signifie? Nous sommes de braves allemands, et j«
D'UNE COLONIE if ÉMI6RANTS EN AMÉRIQUE 79
ne vois pas pourquoi nous allons empninter des mots
étrangers.
I — Goncordia, répliqua Bêcher, signifie EhUracht
(Union)y et l'union doit régner entre nous.
'• — Alors, pourquoi ne pas prendre ce mot de Ein^
trachty au lieu de cet autre que la moitié d'en^e nous
ne peut comprendre ?
— Il a raison, dit le tailleur ; je vote pour Eintraeht. -"^ J'aimerais assez le nom d'Harmonia, ajotita le
menuisier.
— Mes bons amis^ dit le pasteur, avec de teHes dissidences nous n'arriverons à aucun résultat. Je ne vois pas d'ailleurs pourquoi lïous nous fatiguerions à chercher un nom pour une ville qui n'existe pas encore. Avant de baptiser l'enfant, il faut qu'il soit né.
— Mais pourquoi, répondit le jeune Siebert, ne nous occuperions-nous pas, puisque nous en avons le temps, d'une chose assez importante? Il y a un moyen de tout arranger: c'est que chacun écrive sur un carré de papier le nom qu'il désire donner à noire ville, et la pluralité des voix fixera ftotre décision.
—Très-bien, très-bien, s'écrièrent tous les émigrarits.
Aussitôt des billets furent faits, le crayon courut de main en main, puis M. de Schwanthal se chargea de recueillir les votes et d'inscrire les noms choisis par ses compagnons de voyage. Mais quelle variété et quelle quantité de noms ! Oldeiiburg, Merseburg, Helgoland, Saxe, Allemagne, Dresde, Brème, Terre-d'Or, Germania, Hildburghausen et plusieurs autres. Le nom dé Concordia n'obtint que quatre suffrages, mais celui d'Espérance en réunit onze et fut définitivement admis par la communauté.
«A bord! à bord I cria le conducteur; notas nous sommes arrêtés ici trop longtemps. »
Tout le monde se rendit à cet appel, et les denx bateaux se remirent en marche. Le temps, qui jusque-là avait été sombre et nébuleux, s'éclaircit, et un frais vent d'est rendit le voyage beaucoup plus agréable. Les passagers auraient été charmés de se tenir sur le bateau, si à chaque instant ils n'étaient arrivés près d'un pont sous lequel ils devaient en toute hâte courber la tête et le dos, sous peine d'être écrasés.
< Nous arriverons bientôt à d'autres ponts, dit le pilote aux passagers du premier bateau, qui, divisés en plusieurs groupes, passaient agréablement le temps à se conter des histoires ou à jouer aux cartes. Ces ponts, ajouta-t-il, sont encore plus bas que les autres, et nous les franchirons plus difficilement à cause de ce lourd bagage. Vous feriez mieux de descendre dans la cajute. »
Les Allemands restèrent un instant indécis; puis le tailleur dit : a Non, ma foi; je ne sais pas nager et je n'ai point envie de tomber à l'eau. Qui veut venir avec moi ? >
La plupart de ses compagnons le suivirent; le vitrier seul resta [à sa place en se disant «c Je n'ai pas besoin de me lever ; on est mieux ici que dans l'étroite caute. »
Le cordonnier et le brasseur étaient encore près du pilote, regardant le second bateau, qui les suivait à environ cent pas de distance.
Sais-tu, disait le brasseur à son camarade, que nous serons un peu fiers quand nous aurons bâti notre ville et que nous entendrons dire : ^ Il n'y a plus que deux lieues d'ici à Espérance; }!> ou : «c Je demeure à Espérance, dans la grande rue, au troisième. »
Au même instant le pilote s'inclinait sur son gouvernail, et les deux Allemands ayant oublié sa recommandation, furent jetés pardessus le bord. Heureusement le canal n'était pas profond; ils remontèrent aisément sur
yGoogk
d'une colonie D'fiMIGRANTS EN AMÉRIQUE 81
le bateau, mais non sans être un peu choqués des éclats de rire de leurs camarades.
Le vitrier, qui n'avait pas quitté le pont, s'amusait surtout de leur accident, et, quoique le pilote Tinvitàt à être prudent, il déclara qu'il n'abandonnerait pas une place qui lui était si agréable.
Tous les autres passagers étaient dans l'intérieur du bateau, quand soudain la voix du pilote se fit entendre. € Attention ! :» criait-il, mais d'un ton si vif, si inquiet si lamentable que tous ceux qui l'entendirent en furent saisis, puis un autre cri plus terrible les fit Mssonner. Après un moment de silence, le pilote ordonna au con« ducteur d'arrêter les chevaux. Les voyageurs se précipitèrent sur le pont pour voir ce qui était arrivé, et quel horrible spectacle s'offrit à leurs yeux! Le vitrier était là, les vêtements déchirés et la tête écrasée. Malgré toutes les admonestations du pilote, il avait voulu rester sur le bâtiment et il avait été en quelque sorte broyé par les poutres du pont sous lequel il fallait passer.
On essaya de lui porter tous les secours dont il pouvait avoir besoin; mais il était trop tard, et l'on ne pensa plus qu'à se rendre au plus tôt à la ville voisine pour faire constater cette événement par la justice et ensevelir ce cadavre. Cette fois, la marche des chevaux fut accélérée, et en moins d'une heure on arrivait à l'embarcadère. Hais comme le chef des embarcations ne voulait s'arrêter que juste le temps nécessaire pour remplir les formalités légales, les émigrants furent obligés de confier les funérailles de leur compagnon à quelques Allemands qui demeuraient là, et ils s'éloignèrent avec tristesse. Ûs eurent bien de la peine à reprendre leur première gaieté; la promptitude avec laquelle ils avaient dû quitter leur compatriote et le peu de cérémonie qu'on avait fait pour son enterrement leur montraient combien
peu vaut la vie de l'homme, dans la contrée dont ils allaient se faire une nouvelle patrie. Le pasteur surtout était très-frappé de ce malheur, et il engagea de la façon la plus vive ses compagnons à ne pas résister aui avis des Américains.
Les bateaux approchaient deLochport,où ils devaient prendre un nouveau chargement. Avant d'arriver à cette bourgade, le capitaine exigea que tous les voyageurs payassent le prix de leur passage, de peur qu'après avoir quitté le bateau ils n'oubliassent d'y revenir. H. Siebert rcD^arqua, dans cette occasion, que la petite colonie au- ^t bien pu se dispenser d'amener avec elle tant d'ustensiles, d'autant que ceux qu'on avait achetés en Allemagne ne ressemblaient point à ceux qu'on emploie en Amérique ; mais on lui répéta ce qu'on avait déjà dit plusieurs fois : « Puisque cette cargaison est ici, nous aurions tort de l'abandonner. » Comme les embarcations devaient rester une demi-journée à Lochport, le capitaine conseilla aux Allemands de se rendre à la chute du Niagara, dont ils n'étaient pas très-éloignés, et o^ils trouveraient un bateau pour s'en revenir.
Le pasteur résolut de faire cette excursion avec sa famille et MM. Bêcher, Schwanthal et Normann voulurent l'accompagner. Les autres pensèrent qu'une cascade ne méritait pas qu'on fit, pour la voir, plusieurs heures dQ chemin et se dispersèrent autour de Lochport.
Le soir, ils étaient tous revenus de leurs difTérentes promenades ; le pasteur et ses amis, émerveillés du prodigieux spectacle quHIs avaient contemplé; les autres notamment les paysans, très-surpris des dispositions agronomiques qu'ils avaient remarquées. Schmidt surtout était fort préoccupé de ce que lui avaient raconté quelques agriculteurs des environs.
€ Figurei-vous, disait-il, qu'à chaque demi«acre de
yGoogk
D'UNE COLONIE D*£MI6RâNTS EN AMÉRIQUE 83
terrain on érige une palissade. Il faut donc passer sa vie à couper et à fendre du bois.
-— Je ne vois pas trop, remarqua le serrurier, ce que j'aurai à faire dans un pays où l'on fait en bois tout ce que l'onfaiten fer dans notre bonne Allemagne. Je veux bien qu'on ait des palissades ; mais s'il faut aussi avoir des crochets, des verrous et des serrures en bois, c'est trop.
— Ils peuvent bien se passer de serrures en fer, dit le tailleur; ils n'ont pas même un tapis dans leur chambre. Le plus habile coquin ne trouverait rien à prendre dans leur habitation.
— Croiriez-vous bien, aussi, ajouta Schmidt, qu'ils n'ont point de roues à leurs charrues?
— Et je dirai de- plus, s'écria le tailleur, qu'il n'est pas prudent de circuler sur les chemins de ce pays. A tout instant on rencontre un troupeau de bœufs, et cinq ou six fois j'ai dû m'élancer par-dessus une barrière pour échapper à ces terribles animaux. Hais voilà que la trompette sonne ; c'est le signal du départ. Nous allons maintenant à Buffalo. a
Il était tard lorsqu'ils se remirent en route. Dans la nuit, ils arrivèrent à Buffalo, au bord du lac Ërié. H. Normann leur conseilla de profiter d'un bateau qui partait le lendeAiain à dix heures et se rendait par le lac à Glaveland •
Ils devraient, pour la quatrième fois, s'occuper encore de l'énorme chargement qu'ils traînaient après eux, s'embarquer de nouveau à Glaveland pour Portsmouth, sur le canal, et à Portsmouth encore une fois sur un bateau à vapeur« Le caissier calcula qu'il lui restait à peine de quoi payer le transport de cette ea^aison jusqu'à Glaveland et proposa d'en vendre ou tout au moins d'en laisser en arrière une partie, qu'il ferait venir plus tard quand on en aundt besoin. Quoique ces deux pro-^
yGoogk
positions fussent de prime abord rejetées par un asses grand nombre d^émigrants, elles étaient tellement rationnelles que les plus récalcitrants finirent par les admettre. Après de longs débats, il fut résolu que le comité vendrait une partie ce ce lourd bagage, mais ils auraient pu se dispenser de discuter cette question si longtemps; car si le comité avait eu à sa disposition plusieurs jours pour opérer la vente qui venait d'être décidée, il s'en serait vainement occupé. En premier lieu, les émigrants ne pouvaient s'accorder sur ce qu'il fallait vendre ; en second lieu, il ne se présentait pas un acheteur. Il ne vint qu'un forgeron, qui offrit de prendre divers ustensiles en fer pour la valeur intrinsèque de ce métal. A un tel prix, les membres du comité ne pouvaient cependant se résoudre à abandonner les œuvres de l'industrie allemande, et ils acceptèrent avec joie la proposition que leur hôte leur fit de déposer dans un hangar tous les objets qu'ils ne voulaient point emporter^ s'engageant à les leur rendre dès qu'il en serait requis.
D'après les conseils de quelques-uns de leurs compatriotes établis dans cette ville, ils gardèrent deux charrettes, une voiture, quelques scies, des chaînes et des haches; mais ils n'eurent pas le temps d'embarquer tous leurs effets à bord de VOntario qui n'accordait aucun délai. Ils furent obligés d'eu laisser encore une partie sur la plage. Leur bon hôte promit d'en prendre soin, et, tant qu'il put les voir, les salua en agitant en l'air sa casquette.
Ils arrivèrent sans autre incident à Portsmouth, d'où un bateau à vapeur devait enfin les conduire à Fembouchure de la Big-Halchée, c'est-à-dire à quinze milles environ de l'endroit privilégié où devaient un jour s'élever les murs de leur ville. Comme le bateau de Portsmouth était prêt à partir au moment de leur arrivée, ils
yGoogk
n'eurent pas le temps de régler le prix de leurs places et du transport de leurs coffres. Ils se hâtèrent de s'embarquer, et, un instant après, ils naviguaient entre deux rives pittoresques sur les larges flots de TOhio»
< Voilà un voyage ! murmura le brasseur en s*asseyant, épuisé de fatigue, sur l'énorme caisse qui renfermait ses bardes. Que de fois il m'a fallu charrier cette énorme caisse d'un endroit à Tautre! Dieu soit loué ! nous en aurons bientôt fini...
— Moi je me suis donné moins de peine que toi, dit le tsilleur : une petite valise, un carton vide (le chapeau est resté à l'église), un mouchoir dans lequel j'emporte du pain et du saucisson, voilà toute ma fortune. Mais, dis-moi, qui va payer le prix de notre passage?
— Nous n'avons plus qu'un court trajet à faire.
— Oui reprit le tailleur avec un visible embarras; mais le prix de ce trajet, qui le réglera? Moi je suis àsec.
— Plus d'argent?
— Pas le moindre.
— Eh bien l le comité va faire^une belle figure !
— Écoutez, dit le cordonnier en s'approchant d'eux d'un air centriste, j'ai un souci qu'il faut que je vous confie.
— Parle!
— Il ne me reste plus un sou.
— Viens sur mon cœur, fidèle compagnon, s'écria le tailleur avec une emphase comique. A présent, je n'ai plus peur. Si tu es, ainsi que moi, dans cette situation, il doit y en avoir bien d'autres.
— Je ne vois pas en quoi cela peut te consoler, dit le brasseur. Le mieux serait que tu allasses trouver les membres du comité, pour qu'ils avisent à ce qu'ils doivent faire. >
En ce moment les trois amis furent invités par un des
86 ÀVfiNttJR&S
Oldenbourgois à se rendre sur le devant du bateau, oA étaient réunis tous les autres émigrabts, pour délibérer sur une question importante. Cinq de ces éuiigrants avaient annoncé au comité que, n'ayant plus un denier, ils ne pouvaient continuer le voyage qu'aux frais de la conununauté.
Le tailleur et le cordonnier profitèrent de l'occasion pour faire la môme déclaration; ils s'oMrent, ainsi que leurs cinq compagnons d'infortune, à s'acquitter, par leur travail, de l'argent qui leur serait avancé ; et il s'agissait de savoir si on prendrait cet argent sur la caisse de la société, ou si on aurait recours à des cotisations individuelles.
M. Siebert déclara qu'on ne pouvait puiser dans la caisse, attendu qu'après avoir payé le prix de divers transports il n'y restait pas plus de soixante dollars, et qu'on était encore à une longue distance du Ténessée.
Il n'y avait rien à répondre à ce calcul ; mais une nouvelle difficulté surgit quand il fallut demander une contribution aux voyageurs. Les Oldenbourgoiss'y refusèrent formellement et déclarèrent qu*ils ne possédaient plus rien eux-mêmes.
Jusque-là, H. Siebert avait conservé une attitude assez passive. Après avoir entendu la protestation des Oldenbourgeois, il demanda la parole, et d'une voix calme, d'un ton réfléchi, il s'adressa à ses compagnons en ces termes :
m Nous touchons au moment décisif pour notre des^ tinée future, pour les rapports que nous devons avoir l'un avec l'autre. Quelle était notre intention lorsque nous avons quitté l'Allemagne? Nous voulions nousf^re une autre patrie, acheter une terre et devenir fermiers. La première question est résolue: reste la seconde. Dès que nous serons arrivés au lieu de notre destination, il
faadm nous procurer non^seulement des denrées alimentaires) mais des insiruments de trairail et des usten» siles pour nous construire des habitations. Il faudra aussi acheter du bétail et des chevaux pour faire mar-» cher nos charrues. Pour toutes ces acquisitions, il nous faut de l'argent, beaucoup d'argent; si nous ne pouvons nous en procurer, nous serons obligés de renoncer à notre colonisation avant de l'avoh* commencée.
€ Vous saviez cela avant de quitter Brème, et vous éties tous disposés à contribuer, selon vos moyens^ aui dépenses nécessaires pour la fondation et l'entretien dé notre établissement. Maintenant qu'on vous adresse cette requête, voulez-vous vous retirer? Pour le bien de la communauté, ne devez-vous pas venir en aide à ceux de ses membres qui se trouvent dans le besoin? En vous rappelant le but que nous avions en vue, je vous dirai que l'heure est venue où nous devons enfin Fatteindre. Que chacun de nous se cotise donc selon ses ressources pour faire un fonds commun : la somme qu'il nous coU'fiera lui est garantie par la propriété que nous avons acquise, et il lui en sera tenu un compte scrupuleux avec les intérêts. C'est une question que nous avons déjà plus d'une fois traitée, et j'ai ici votre liste avec le chiffre de la somme que chacun de vous s'engagerait à verser. Il teste à savoir si vous voulez remplir votre promesse^ Il importe que nous ayons une certitude à cet égard, et J'attends votre réponse cette après-midi. »
Cette harangue souleva de violents débats. Il s'agissait pour les émigrants d'épuiser leurs bourses et de remettre leurs derniers écus entre les mains du comité qu'ils avaient investi d'une autorité suprême. Les Oldenbourgeols se montraient très-rétifs: ils voulaient, diisûent-ils, qu'on partageât le domaine entre les émigrants selon ce que chacun d'eux aurait payé et que
yGoogk
chacun régit pour son propre compte sa portion de terrain comme il Tentendrait. Les autres repoussaient cette proposition, disant qu'un travail en commun serait beaucoup plus avantageux à la colonie.
La plupart des Allemands étaient émus en outre par les scènes riantes qui s'offraient à leurs regards sur les deux rives du fleuve. Les champs qui se déroulaient de côté et d'autre semblaient si féconds, ces arbres fruitiers étaient si beaux, ces maisons si attrayantes! Us se disaient qu'ils auraient les mêmes champs, les mêmes fruits, les mêmes maisons dans la contrée où ils allaient s'établir, et cette idée les pressait de prendre au plus tôt un parti décisif. En même temps le pasteur Herhmann, HH. Herboldet Bêcher les encourageaient par d'affectueuses paroles^ et leur dernière irrésolution cessa quand ils virent ces trois membres du comité déposer entFe les mains de M. Siebert la somme de cinq cents dollars. Les Oldenbourgeois eux-mêmes n'osèrent plus résister à l'entraînement général. A deux heures après midi; les voyageurs avaient versé dans la caisse de la communauté la somme de dix-neuf cent trente-deux . dollars, sur lesquels on prit aussitôt ce qu'il fallait pour payer le passage de ceux d'entre eux qui n'avaient plus aucune ressource. En recevant cette avance, ils s'engageaient à la rembourser dès que les circonstances le leur permettaient.
Cette affaire finie, les émigrants examinèrent avec plus d'attention le spectacle qu'ils avaient autour d'eux. Le bateau à vapeur construit tout autrement que ceux sur lesquels [ils avaient navigué, excitait surtout leur curiosité. C'était un de ces immenses bateaux à trois étages, avec une vaste salle à manger, des cabines élégantes, un salon superbe pour les femmes; à le voir dans sa masse imposante, on eût dit un palais flottant.
yGoogk
d'une colonie D'ÉMIGRANTS en AMÉRIQUE 89
Le lendemain de lenr départ ils arrivaient à Cincinnati, la capitale de TOhio, la pins grande ville derAmérique de l'ouest. Le capitaine leur annonça qu'ils resteraient là jusqu'au jour suivant, mais qu'ils devaient se tenir prêts à partir à sept heures du matin. Ils descendirent joyeusement à terre, se divisèrent en plusieurs groupes, et s'en allèrent à travers les larges et belles rues de cette grande cité. Partout ils rencontraient des Allemands, et lorsque, après avoir passé le pont du canal, ils arrivèrent dans l'autre partie de la ville, sur chaque porte, à chaque fenêtre, ils entendaient résonner la langue maternelle.
Nos quatre inséparables amis avaient résolu d'employer ensemble la journée à voir tout ce qui méritait d'être vu, sans qu'il leur en coûtât rien. Comme ils passaient sur le quai, un garçon à la chevelure frisée s'élança des profondeurs d'un magasin d'habits, et après avoir jeté un coup d'œil scrutateur sur les quatre compagnons, prit Schmidt par la taille pour le faire entrer dans sa boutique. En même temps il lui débitait en anglais une quantité de phrases dont le pauvre Allemand n'entendait pas un mot.
« Mais laissez-moi donc aller, s'écria Schmidt en colère, ou tout au moins parlez une langue que l'on comprenne. »
Le jeune marchand, dont l'accent et la figure trahis* sait l'origine hébraïque, se mit à parler allemand et invita les voyageurs à visiter son magasin.
< Nous n'avons besoin de rien, répondit Schmidt, nos habits sont encore très-bons.
— Très-bons! Est-il possible? s'écria le jeune israélîte. Quoi! vous osez vous promener avec cette redingote dans les rues de Cincinnati? Vous ne craignez pas de vous montrer avec ce pantalon? Vous n'avez pas honte
yGoogk
de porter un tel chapeau sur votre tète ? Si J'avais un jardin, j'achèterais votre défroque pour la mettre au haut d'une perche^ comme un épouvantail. Sur ma foi, Yoilà ce que je ferais.
— Écoutez, dit Schmidt très-irrité, vous êtes un.. .. Non, je ne veux pas vous dire des injures ; mais je sais bien de quel nom on vous nommerait dans mon pays.
— Ne vous fâchez pas, mon brave monsieur ; vos vê* tements pourraient paraître assez beaux , s'ils étaient portés par d'autres ; mais n'est-ce pas une pitié que de voir un bel homme comme vous traîner de telles loques? Venez, je veux vous vendre un costume.
— Je n'ai besoin de rien^ 2> répondit Schmidt en es^ sayant de recouvrer sa liberté.
Mais le juif le tenait d'une main ferme , et Taccablait de tant de compliments sur sa taille imposante, sur sa jolie tournure, que déjà le candide Germain, se sentant ébranlé^ demandait le prix d'un pantalon, quand le brasseur mit fin à cette scène en saisissant d'une main vigoureuse le petit juif.
« Assez ! lui cria-t-il, assez ! on né noué obligera point àfah'e un marché malgré nous. Si nous avons besoin d'habits, voici notre tailleur. >
A ces mots, prenant Schmidt par le bras, il l'entraîna hors du magasin.
< Les tailleurs, dit Schmidt, ont donc en Amërïque le diable au corps? Ils sont pires que les voleurs de profession qui attendent en armes la nuit pour dévaliser les voyageurs.
— Et tu voulais vraiment acheter quelque chose? demanda le cordonnier.
— Que faire? il ne voulait pas me lâcher.
— Tiens, voilà encore un magasin d'habits, et éhcôre
d'une colonie D'ÉMIGRANTS en AMÉRIQUE 91
un juif; c'est le quinzième que je compte sur cette rangée de trente-trois maisons. »
Après plusieurs courses de côté et d'autre, les quatre amis entrèrent dans une auberge allemande, où ils rencontrèrent des hommes de leur pays établis depuis plusieurs années en Amérique. Ces gens se lamentaient tellement sur la rareté de l'argent et la difficulté de vivre aux États-Unis, que les quatre émigrants en étaient tout émus. D'abord ils refusaient de croire à ces tristes détails, qui s'accordaient si peu avec les riantes images que leur avait présentées M. Normann ; mais comme un de leurs compatriotes renouvelait les mêmes plaintes en présence de plusieurs témoins, ils commencèrent à craindre que tout ne fût pas aussi beau en Amérique qu'on le leur avait annoncé.
« Cependant, dit d'une voix craintive le cordonnier, lorsqu'on gagne un dollar par jour, il me semble qu'il n'est pas malaisé de vivre.
— Oui, si on gagnait ce salaire, répondit un vieux paysan hanovrien ; mais on vous donne au temps de la récolte vingt-cinq dollars pour un mois, et ensuite faites ce que vous pouvez. On m'a ofTert, à mai et mes à deux fils, six dollars par mois. Mes enfants ont accepté. Moi j'étais malade, et ce sont eux qui me donnent de quoi vivre.
— Cependant on construit des canaux, des chemins de fer; il doit y avoir là de l'argent à gagner.
— Un demi-dollar par jour, répondit un autre Allemand, et, lorsqu'il pleut, on ne travaille pas. De plus, on vous paye en papier-monnaie ; si, lorsque vous voulez en feire usage, vous ne perdez que vingt-cinq pour cent, vous devez vous estimer heureux.
— Mais les artisans, demanda le tailleur, sont au moins bien payés?
— Payés ! répondit un troisième Allemand avec un rire ironique. Je suis tailleur, et depuis deux mois je ne travaille que pour ma nourriture.
— C'est affreux, ce que vous nous dites là. Que restet»il donc à faire en Amérique ?
— Les choses ne sont pas en réalité si terribles que ces gens-là les représentent, dit un fermier très-proprement et convenablement vêtu. Non, la vie n*est point si difficile en Amérique. Seulement il ne faut pas vous figurer que les perdrix vous tomberont toutes rôties dans la bouche. Apprenez la langue de ce pays et façonnez-vous à ses habitudes. Ne restez pas dans les villes; élevez des bestiaux, cultivez la terre ; si d'abord vous n'avez qu'un faible bénéfice^ ne vous désespérez pas. Chacun doit payer son apprentissage. Si vous avez une ou deux mauvaises années à passer, ne maudissez pas le sol et ses habitants. On ne devient pas tout d'un coup maître en son métier. A une bonne œuvre il faut du temps.
— Voilà qui est raisonnable, dit le brasseur. J'aime cette façon modérée de présenter les choses. Ainsi il nous est permis d'espérer que nous en viendrons à tirer parti de notre propriété ?
— Elle est déjà achetée? demanda le fermier.
— Oui.
— Bonne terre?
— On l'assure. Nous ne l'avons pas vue.
— Et vous l'avez achetée? voilà ce que font les étrangers. L'Américain agiltoutautrement.il commence par examiner soigneusement la propriété qull désire acquérir; puis il s'adresse à la direction des domaines, afin d'obtenir un délai de quelques années pour payer. L'argent qu'il a entre les mains, il l'emploie à acheter du bétail par la reproduction duquel il réalise en deux ans
d'une colonie D'ÉMIGRANTS en AMÉRIQUE 93
un bénéfice de trente à quarante pour cent. Et où est \otre terre?
— Dans le Ténessée, près d'une rivière qu'on appelle la Big-Halchée, ou à peu près. Je ne puis retenir de tels noms.
— La Big-Halchée n'est qu'un ruisseau. Le sol est bon, mais le pays malsain.
— Est-il possible? s'écria le cordonnier avec effroi; le docteur Normann nous a positivement affirmé que notre domaine était dans la meilleure partie du Té-
— Soit! répondit le fermier; alors c'est loin de la crique.
— Je ne sais ce que vous appéiez une crique, murmura le brasseur, mais c'est à quinze milles du Ifississipi.
— C'est possible; je n'ai pas visité l'intérieur de cette contrée. Et quand comptez-vous y aller?
— Maintenant.
— Maintenant, au mois d'août 1 vous seriez pris par la fièvre. >
A ces mots, le fermier vida son verre de bière et s'éloigna.
Le brasseur sortit ensuite en répétant : La fièvre I la fièvre I quel enfantillage! :» Puisse tournant vers ses compagnons : € Où irons-nous passer la soirée?
— Irons-nous contempler encore un petit cochon rayé? demanda Schmidt.
— Quelle mauvaise plaisanterie! Non; voyez-vous, cette lanterne rouge dans la grande rue ? C'est le Muséum qui renferme, dit-on, de très-jolies choses, et il n'en coûte qu'un quart de dollar.
— C'est juste la moitié de tout ce que je possède; dit le tailleur»
yGoogk
94 AYENTURBS
— - Eh bienl je payerai pour toi, si Schmidt veut payer pour le cordonnier.
— Je le veux bien, répondit Schmidt ; mais auparavant je voudrais me foire raser, car ma barbe estaffreuse. J'aperçois des Allemands qui m'indiqueront peut-être la demeure d'un barbier.
— Descendez par là, dit un de ceux à qui il s'adr-essait; près de ce pieu rouge et blanc est une échoppe de barbier.
-^ C'est une singulière enseigne. Toute la journée Je me suis demandé ce que cela signifiait. »
Arrivés à l'endroit qu'on leur avait indiqué, ils entendirent le son joyeux d'un violon. Schmidt entra ; ses compagnons restèrent à la porte, regardant les boutiques. Tout à coup Schmidt se précipita vers eux, le visage savonné jusqu'aux yeux, le chapeau sur la tête et la phy* sionomie effarouchée.
Ses camarades éclatèrent de rire et plusieurs passants s'arrêtèrent pour savoir ce qui était arrivé. Schmidt s^essuya à la hâte le visage avec un mouchoir et se jeta dans une rue de côté où ses camarades le suivirent.
« Au nom du ciel, s'écria le brasseur, que s'est-il donc passé?
-^ Bien. Je suis un sot, mais je n'ai pu vaincre la frayeur que me causait le grand homme noir avec son rasoir.
•«**- Un homme noir?
— Oui ; dès que je fus entré, un petit garçon vint me savonner la figure. Derrière moi était un individu que je ne pouvais voir et qui jouait admirablement du violon. Quand la première opération fat achevée, la musique cessa tout à coup, et devant moi apparut un de ces Maures que l'on rencontre ici dans les rues, un grand gaillard terrible avec un rasobr étincelant à la main.
yGoogk
D'UNE COLONIE D'ÉMieRANTS EN AMÉRIQUE 95
Probablement c'était lui qui devait me faire la barbe; maig je fus si épouvanté à son aspect qu'en une minute j'étaia levé» j'avais pris mon chapeau, j'étais parti. Ils ont dû se moquer de moi.
««- J'ai vu ce nègre sur la porte, dit le cordonnier; il avait la bouche béante et montrait deux rangées de denta sana pareilles. Hais que tu es simple, Schmidtl il ne t'aurait pas coupé le cou.
— Je le sais, mais dans le premier moment je n'étais pas maitre de moi-même, À présent que faire ?
< — Ya ehez un autre barbier ; tu ne peut pas rester dans cet état, et demain matin nous partons. »
Schmidt suivit ce conseil et tomba encore entre les mains d'un nègre. Cette grande affaire étant enfin ter« minée, les quatre amis se dirigèrent vers le musée et prirent des billets d'entrée, Hous les laisserons là pour suivre d'autres groupes de voyageurs , les deux Siebert, le pasteur Hehrmann, Bêcher et Herbold, qui, avec une recommandation du docteur Normann, avaient fait une visite à un pharmacien nommé Strauss et avaient été très^bien reçus. M« Strauss n'était pas depuis longtemps en Amérique ; mais, depuis son arrivée dans cette contrée, il avait toujours séjourné à Cincinnati, et il con-p naissait asseï bien cette ville qu'on appelle pompeusement la reine de l'Ouest. Siebert , le voyant enclin â chercher une autre résidence, essaya de rattacher i la colonie du Ténessée , mais il ne put obtenir de lui aucune promesse positive. Cependant il s'informa avec un vif intérêt des projets de ses compatriotes , mais secoua plus d'une fois la tête d'un air inquiet en écoutant les récits qui lui furent faits. Il voulut avoir aussi quelques détails sur le docteur Normann , puis il finit par dire 2 c A vous parler franchement, je n'ai pas grande con« fiance en cet homme.
yGoogk
— Comment donc / s'écria Siebert, un peu troublé.
— Oui, il énumère trop d'inventions qu'il dit avoir faites, et dont plusieurs sont vraiment insensées; il fait un tel étalage de ses principes républicains et se dit si habile et si riche que je suis devenu très-défiant à son égard, d'autant que j'ai souvent reconau qu'il en imposait. Hais je puis me tromper ; il est possible après tout que ce soit un honnête homme, et ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il est assez fin. »
En discourant ainsi, les Allemands, après avoir parcouru divers quartiers de la ville , étaient arrivés dans la Hainstreet. Strauss s'arrêta devant une maison basse : c A propos, dit-il, nous avons parlé cette après-midi de la politique allemande; voulez- vous assister ce soir à une assemblée politique de nos compatriotes?
— De grand cœur ; où est-elle?
— Ici même, dans la demeure d'un Allemand qui a d'ailleurs de l'excellente bière. Sous ce rapport, Cincinnati est le Munich de l'Amérique du Nord. Entrons, la discussion a déjà commencé. »
Un assez grand nombre d'Allemands s'entretenaient avec vivacité autour d'une table; ils se turent quand l'un d'eux, frappant sur la table avec un vase d'étain, manifesta le désir de faire un discours. On devait prochainement élire le président des États-Unis, et les démocrates employaient tous leurs efforts pour porter Polk à cette dignité, tandis que les whigs combattaient sa candidature avec la même ardeur. Mais, au lieu de se borner à faire l'éloge de leur candidat, les deux partis attaquèrent tour à tour leur adversaire d'une façon effroyable.
Après avoir écouté avec attention plusieurs orateurs dont les harangues avaient été plus d'une fois interrompues par de vifs applaudissements, les voyageurs se retirèrent sur le seuil de la porte pour respirer l'air frais.
€ C'est vrai, dit Bêcher, ces gens-là ont une étrange façon de parler. Je n^aime point qu'on accable ainsi d*injures un homme qui n'a d'autres torts que d'aspirer à la présidence. Mais il est probable que les whigs ne sont pas plus réservés.
— Au contraire, dit Strauss , ils sont encore plus ardents. Âvez-vous compris tout ce qui s*est dit dans cette salle?
— En grande partie , répondit le pasteur. Bien de& passages m'ont paru très-boursouflés.
— Oui, ajouta Bêcher , je suis convaincu que la plupart des discours qu'on a tant applaudis ne renfermaient que des banalités.
— Je parie^ dit Strauss, que je vais là débiter pendant cinq minutes des non-sens, d'énonnes non-sens, et qu'à la fin on me couvre d'applaudissements.
— Je ne trouve pas ces gens si blâmables , répliqua le pasteur. Ils désirent que la république à laquelle ils appartiennent soit régie le mieux possible, et, s'ils ne sont pas très-instruits, ils ont cependant assez d'intelligence pour distinguer un non-sens dans unraisonnement .
— Eh bien 1 reprit Strauss , voulez-vous être témoin de mon essai? Rentrez avec moi, et gardez votre sérieux. C'est tout ce que je vous demande. »
L'assemblée était en ce moment très-agitée par un discours qu'elle venait d'entendre. Tous les assistants criaient à la fois , et plusieurs frappaient du poing sur la table, comme pour montrer qu'ils étaient en état de soutenir leur agression par la force. Dans cette effervescence générale, Strauss ne parvint pas sans peine à se faire écouter; enfin le silence se rétablit autour de lui, il monta sur une chaise et prit la parole, en faisant d'abord de longues poses comme s'il avait été dominé par l'ardeur de sa pensée.
« Messieurs, dit-il, je m'adresse à vous avec une satisfaction que j'essayerais en vain de vous décrire. Je vois que vous êtes résolus à rester fidèles à vos anciens principes d'honneur. Je vois éclater dans vos regards l'amour de la patrie et le courage... Je vois que vous ne consenUrez point à courber de nouveau la tète sous le joug que vous avez dernièrement brisé. (Non! Non ! s'écrièrent plusieurs voix.) Hais il ne sufQt pas que nous persistions dans notre résistance, que nous opposions notre inflexible fermeté au parti qui cherche à nous effrayer par ses forfanteries ; avec le sentiment de notre dignité, avec la force que nous donnent nos pures convictions, nous devons nous efibrcer d'atteindre un but vers lequel nous entraîne le sentiment inné dans le cœur des Allemands : l'amour du droit et de la liberté. (Bravo ! bravo 1) Messieurs, continua Strauss avec plus de chaleur, les paroles de la vérité pénètrent dans votre âme. Que l'Angleterre avec son or et son égoïsme subjugue une partie de la sainte république ; que la tyrannie et la violence nous menacent de leurs chaînes et de leurs épées, avez-vous jamais eu peur ? N'ètes-vous pas sortis victorieux de vos combats ? (Hourra pour Strauss I hourra !) Oui, mes chers compatriotes, vous comprenez mes sentiments, vous comprenez avec moi que ceux-là ne peuvent vaincre qui portent dans leur cœur les racines de l'erreur, qui se laissent conduire par de faux mobiles ; que ceux-là ne peuvent avec leurs illusions, leurs chimères, leurs tromperies, toucher au but réservé aux natures loyales. (Hourra ! hourra pour Strauss 1 répéta l'assemblée en frappant avec les verres sur la table.) Non, non, qu'importe que l'hypocrite tresse d'une main habile ses réseaux perfides? quel succès peut-on espérer là où le cœur ne s'abandonne pas franchement à la liberté) là où les mains ne s'unissent pas dans une
D*UNB COLONIE D*É116RÀKtS EN AMÉRIQUE 99
noble étreinte, là où la pmdence et la raison n'agissent pas dans une ferme unité, là où l'on n'a pas appris i mépriser le mal et à vénérer le bien? Laisset-les pré« parer leurs embûches, ces êtres ^tucieux ; laisse»*les cacher leur nudité dans leurs filets, laissez-les se réjouir dans leur bassesse et souiller le trône de la ^rité. Mais moi, je vois briller devant nous l'oriflamme de l'immortalité ; loin de moi la ruse et le mensonge, loin de nous les fausses apparences ! FVères, nous sommes des démocrates allemands, et notre devise doit être : Persévérance allemande, fidélité allemande. >
« Hourra ! » crièrent de nouveau les auditeurs d^une voix formidable, et un grand nombre d'individus s'ap«> prêchèrent de Strauss pour lui serrer la main.
Le pasteur se retira sur le seuil de la porte avec ses compagnons. Strauss vint les rejoindre et leur demanda s'il avait rempli ses promesses.
a Sur ma foi ! répondit Bêcher, c'étût un fameux dis* cours, et quel plaisir vous leur avez fait!
— Ce n'est rien, reprit Strauss en enfralnânl ses compatriotes à quelque distance. Il ; a quelques jours, je leur ai adressé un discours bien plus mémorable. A la fin, je comparais le président à une comète et je disds : « De même que ce météore se développe et s'étend dans a l'espace, de même, par le constant accroissement de « nos forces, nous brillerons comme une comète dans la c nuit de nos adversaires, et nos feux atteindront le zé- € nith du firmament. « Vous ne pouvez vous figurer quel tonnerre d'applaudissements s'éleva à cette péroraison.
— n ne me semble pas juste, dit alors le pasteur, d'abuser ainsi de la candeur d'un auditoire. Pourquoi ne lui parlez-vous pas en termes clairs et intelli^bles ? Pensez- vous donner plus de force à la vérité par un tangage artificiel^
100 AVEirroRÉs
— Cher Hehrmann, répondit gravement Strauss, si vous parliez à ces gens le simple langage de la raison^ ils ne vous écouteraient pas. Ils se diraient : € Pourquo cet homme vient-il nous raconter < ce que nous savons depuis longtemps? > Si l'on se moque d'eux c'est qu'en vérité, ils le veulent bien. Hais il est tard, vous devez avoir besoin de vous reposer. J'irai vous voir demain avant le départ du bateau. »
Les émigrés, fatigués de leur longue promenade, ne tardèrent pas à s'endormir ; mais le pasteur resta longtemps encore sur le pont, la tète enveloppée dans son manteau et l'esprit absorbé dans de profondes réflexions.
Le lendemain, dès les premiers rayons de l'aube, les bateliers travaillaient déjà à nettoyer le bâtiment. A peine leur tâche était-elle finie que la porte d'une des cabines réservées aux dames s'ouvrit et que la fille aînée du pasteur s'avança sur le pont pour respirer l'air frais du matin. Devant elle était la contrée paisible et riante. Les flots murmuraient doucement sur les flancs du bâtiment, quelques barques glissaient rapidement de côté et d'autre avec une voile blanche, et de toutes parts la nature avait un si magnifique aspect que la jeune fille, joignant les mains, éleva pieusement ses yeux bleus vers le ciel et pria du fond de l'âme.
« Bonjour, Berthe, d dit une voix légère.
La jeune fille recula effrayée, puis pâlit lorsqu'elle aperçut les regards du docteur fixés sur elle avec une expression de vive afieciion. Le docteur franchit l'obstacle qui le séparait de la galerie des dames et s'approcha de la craintive Berthe.
c Comment! vous ici, monsieur le docteur? dit la jeune fille.
— Oui, répondit-il : le bateau ne part que dans quel-
D'UNE COLONIE D'ÉMIGRANTS EN AMÉRIQUE lOl
ques heures ; je dois passer plusieurs semaines à Cincinnati, et il ne m'était pas possible de vous laisser partir sans avoir eu avec vous une explication. »
En disant ces mots^ il avait pris la main de Berthe ; elle essaya de la retirer, mais il la retint et continua avec un accent plus résolu : « Berthe, il ne s'agit point de chercher un moment, un lieu convenable, je suis sur le point de vous perdre, et, depuis que vous me connaissez, vous devez avoir remarqué combien je vous aime.
— Monsieur! s'écria Berthe effrayée.
— Ne me retirez pas cette main, poursuivit le docteur avec des yeux étincelants ; ne repoussez pas un cœur dont Tunique désir est de vous rendre heureuse; ne détournez pas de moi votre douce figure. Oh 1 dites-moi au moins une parole rassurante.
— Laissez-moi; je ne puis vous donner aucun espoir; je ne puis vous autoriser à entretenir des sentiments auxquels il ne m'est pas possible de répondre.
— Je vous ai effrayée, n'est-ce pas, et vous êtes irritée contre moi?
— Non ; vous vous trompez. Vous avez été si obligeant pour mes parents, pour toute notre société, que je ne puis m'empécher de vous accorder mon estime.
— Votre estime ! Quel mot glacial I
— N'en exigez pas davantage. Jamais, jamais je n'éprouverai rien de plus pour vous.
— Vous en aimez un autre ; vous aimez ce jeune homme qui...
— Monsieur le docteur, dit la jeune fille en se redressant avec fierté, je ne crois pas que je vous doive aucun compte de mes sentiments ; > et elle se dirigea vers la cabine, où le docteur ne pouvait la suivre. Il lui barra le passage et lui dit à voix basse, mais d'un ton ferme : € Berthe, je vous aime ; je vous aime avec une passion
yGoogk
lOS AVBMTURBS
qui m*époiivante. Berthe» vous devez être i moi \ ne m'enlevez pas tout espoir ; dites seulement qu'un jour...
— Monsieur le docteur, vous m'obligerez à appeler à moA secours, si vous ne vous éloignez pas. Vous ne songes pas, j'espère, i obtenir mon amour par la violence? Adieu; quand nous nous reverrons, qu'il ne soit plus question de cet entretien. Je ne garderai aucun res« sentiment à votre égard. >
Le docteur n'osa la retenir plus longtemps, mais il la suivit d'un regard sombre en murmurant quelques mots entre ses dents ; puis, descendant à la b&te i l'étage inférieur du bateau, il regagna le quai, et quelques mi« nutes après il rentrait dans l'intérieur de la ville.
Cependant le capitaine faisait sonner ponctuellement, comme il l'avait annoncé, l'beure du départ. Strauss n'eut que le temps de serrer la main de ses amis. Le lourd bateau descendit le courant qui l'emportait vers le Mississipi, le père des eaux.
A déjeuner, quelques Allemands etprimèreut leur surprise de la conduite du docteur Normann, qui avait disparu tout à coup, sans même leur dire adieu. Le pasteur aurait pu expliquer cette brusque disparition ; car il avait assisté, sans le vouloir, à la scène qui s'était passée entre sa fille et le docteur, et comme Bertbe n'en parlait pas, il résolut aussi de garder le silence à cet égard.
€ Ce matin j'ai aperçu, dit Bêcher, le docteur courant en toute h&te dans la ville ; je l'ai appelé, il ne m'a pas entendu ou n'a pas voulu m'entendre.
-— Probablement, reprit Siebert, il aura été retenu par quelque afiaire et n'aura pas pensé que le bâtiment partait sit6t. »
M« de Schwantbal donna un autre cours à l'entretien en dépeignant i ses compagnons de voyage le musée qu'il avait visité la veille au soir, c Us appellent cela,
yGoogk
d'une colonie D'ÉMIGRANTS en AMÉRIQUE 103
dit-îl en riant un cabinet d'histoire naturelle ; à part quelques oiseaux empaillés et quelques bétes affreuses, je n'y ai pas vu un seul objet d'histoire naturelle. En revanche, on y trouve une quantité d'objets tort extraordinaires : des armes et des vêtements indiens; une cuirasse ramassée sur le champ de bataille de Waterloo et tachée encore du sang d'un brave ; une botte d'un postillon français, que l'on nous a montrée comme un,e chose des plus curieuses ; un morceau d'une chaudière à vapeur qui, en éclatant, fut lancée à je ne sais quelle distance ; des serpents dans de l'esprit-de-vin et des reliques de brigands : des cordes de pendus ; des crânes de scélérats ; des pieds et des mams coupés \ des couteaux et des haches avec lesquels des crimes ont été commis. Quelle horreur! Je frissonne en y songeant.
— Et les grandes poupées ? dit le tailleur,
— Ah I ces hideuses figures de cire qui ne représentent que des scènes de vol et de carnage? Je ne dois pas oublier non plus qu'on nous a fait voir l'enfer, puis une grande chambre pleine de diables, de pauvres âmes, de serpents, et que sais-je encore *î Je me suis appuyé sur une balustrade et j'ai regardé ce tableau, qui n'était pas très-effrayant. »
Cependant le vieux Siebert avait cherché de toutes paris le docteur Normann, et, n'ayant pu le découvrir, il se consola par la pensée qu'il avait promis de visiter prochainement la jeune colonie allemande. Berthe pensait aussi au docteur; mais, après la scène qu'il lui avait fait subir, elle s'était retirée dans sa cabine pour pleurer, et elle avait résolu de ne point raconter cette aventure à ses parents, afin de ne pas )es inquiéter.
Le bateai;^ poursuivait rapidement sa marche : le lendemain de son départ, il arrivait près de la petite ville du Cairej à l'embouchure de l'Ohio. Ici les passagers
yGoogk
furent très-désagréablement surpris d'apprendre qu'ils devaient encore opérer un déménagement et se rendre sur un des grands bateaux du Hississipi. Hais là ils avaient plus d'espace, ils étaient installés plus commodément. Le pasteur Hehrmann regardait pourtant avec tristesse le fleuve jaune qui se déroule au large, sur une immense étendue, entre deux rives plates, (n Je m'étais fait, dit-il, une plus belle idée de ce puissant Hississipi ; il m'apparaît si sombre et si sauvage, si perfide et si cruel I >
Les autres émigrants paraissaient, au contraire, trèssatisfaits de voir cette énorme masse d'eau, a voilà ce que j'appelle un fleuve, dit le tailleur ; on se croirait presque sur mer. S'il me fallait diriger le bâtiment sur un tel espace, je serais bien embarrassé.
— Heureusement; répondit le cordonnier, que le pilote est plus habile que toi. >
Pendant que les Allemands dissertaient à leur façon sur le spectacle tout nouveau qui s'oflBrait à leurs regards, des nuages épais s'amassaient à l'horizon et peu à peu montaient à la surface du ciel. Bientôt ces nuages s'entr'ouvrirent, et la pluie tomba à torrents. Tous les passagers se serraient l'un contre l'autre dans l'entrepont, attendant que l'orage fût passé, quand tout è coup retentit le cri : a A l'œuvre 1 à l'œuvre, les porteurs de bois! > Les pauvres émigrants durent sortir de leur gîte ; car, pour épargner une partie du prix de leur passage, ils s'étaient engagés à porter le bois que leur bateau devait prendre de distance en distance pour alimenter son foyer. C'était le soir ; la pluie continuait à tomber. Par ce temps affreux, il fallait qu'ils gravissent une plage de vingt à trente pieds de hauteur et qu'ils en redescendissent avec une lourde charge de bois sur le dos. A tout instant, ils glissaient sur le sol humide.
yGoogk
d'une colonie D'ÉMIGRANTS en AMÉRIQUE 105
quelquefois tombaient par terre, et pour toute consolation pensaient qu'après trois ou quatre heures d'un rude travail ils rentreraient sur le bateau avec des vêtements souillés, déchirés, et deviendraient peut-être encore un objet de risée pour plusieurs de leurs compagnons de voyage. Et c'était pour épargner un dollar qu'ils acceptaient une telle tâche I Le lendemain ne fut pas meilleur : le ciel restait sombre, chargé de nuages ; la pluie tombait toujours en abondance, et il fallait encore renouveler la provision de bois. Mais enfin les Allemands approchaient du terme de leur voyage.
<[ A une heure de la nuit, dit le capitaine au vieux Siebert, qui parlait anglais, nous arriverons à l'embouchure de la Big-Halchée.
— Connaissez-vous cet endroit? demanda Siebert.
— Non; mais le pilote croit que c'est une petite crique entre Randolphe et la limite septentrionale du Ténessée.
— Comment s'appelle la ville qui est près de cette embouchure?
— Une ville? Il n'y a là aucune ville.
— Mais peut-être une bourgade, un village î
— Il doit y avoir un bûcheron avec sa famille, s'il n'est point parti ; car ces gens-là aiment à changer de place.
— C'est singulier, » se dit Siebert.
Il s'inquiétait d'apprendre qu'il ne trouverait qu'un bûcheron là ou il avait espéré trouver au moins un village ; il réfléchissait avec raison qu'il y aurait déjà en cet endroit d'autres établissements, si la rivière avait réellement quelque importance, il dissimula pourtant son anxiété et s'adjoignit à ses compagnons pour mettre en ordre les bagages, qui devaient être bientôt débarqués. Tous se résignaient au mauvais temps, heureux d'arriver enfin à leur but et regardant sans crainte l'a-
venir. La nuit viat, la pluie tombait à grands flots ; à travers l'ouragan, sifflait et mugissait le colossal bateau, et les vagues du fleuve» se précipitant contre le rivage, en détachaient des amas de terre.
« Il n'est pas possible de débarquer par un tel orage^ dit de Schwantbal au vieux Siebert. Le capitaine nous gardera bien jusqu'à, demain,
~ Non, répondit Siebert*, ne l'espérez pas. Ces capitaines sont des hommes durs» sans pitié ; ils nous jetteraient & terre, quand il pleuvrait des monceaux de pierres.
* Si seulement nous pouvions découvrir une bonne auberge près du rivage, pour y attendre la fin de l'on*ragan !
— Peut-être la trouverons-nous, » répondit Siebert en soupirant ; et il se mit i serrer les courroies de sa malle.
Tous les passagers étaient ea mouvement; mm la tempête avait fini par les assombrir, et une grande partie d'entre eux faisaient une piteuse figure. Vers une heure du malin, la cloche du bateau sonna, accompagnée par le roulement de la foudre, qui retentit au loin. Quelques torches enflammées apparurent sur la rive gau*che du fleuve ; le bateau décrivit un cercle. Le capitaine s'avança dans Tentrepont et s'écria : « Big-Halchée. »
Alors les matelots s'emparèrent de tout ce qui leur tombait sous la main pour le descendre à terre, au bord même du fleuve, d'où il fallait monter les bagages sur la crête d'une rive escarpée. En même temps, d'autres matelots étaient occupés à transporter à bord le bois de chaufiage préparé en cet endroit pour le bateau. Les deux travaux ne pouvaient s'accomplir simnltanément, par une nuit pluvieuse et ténébreuse, sans w grand désordre. Les femmes gémissaient, les enfants criaient»
yGoogk
tfUNE COLONIE D'ÉMIGRANTS EN AMÉRIQUE 107
les hommes juraient, et la pauvre colonie allemande ne parvint qtfavec une peine extrême à gravir le rivage du fleuve. Là, à la lueur d'une torche, on aperçut une petite maison dont la porte était ouverte, et où l'on voyait briller dans la cheminée un petit feu. Le propriétaire de cette habitation engagea les voyageurs à entrer ; mais Siebert, qui avait déjà échangé quelques paroles avec lui, murmura à l'oreille de ses compagnons : « Ne vous approchez pas trop du lit \ la femme de notre hôte y est couchée; il y a une heure qu'elle est morte. » ; Il y avait dans ce simple avertissement une sorte de présage si terrible que le pasteur lui-même en fut frappé et tourna ses regards vers l'habitant de cette cabane, qui, préoccupé en ce moment d'une tout autre pensée, se dirigeait vers le bateau pour y recevoir le prix du bois qu'il venait de livrer. Siebert le suivit et acheta au capitaine une toile goudronnée pour couvrir les bagages : puis il revint avec ses compagnons vers la hutte du bûcheron. Â côté de la chambre où gisait la morte, et où la plupart des émigrants n'osaient entrer, il se trouva heureusement une espèce de cuisine où la petite colonie finit par se réfugier. Avec quelle impatience elle attendait le matin !
La nuit fut terrible : l'orage semblait devoir renverser la maison ; les lambris du toit tremblaient, clapotaient, et çà et là la pluie tombait par leurs fissures. En même temps, des nuées de moustiques harcelaient, tourmentaient les pauvres voyageurs. Les enfants poussaient des cris lamentables ; et tandis que de tous côtés s'élevaient des plaintes et des gémissements, le jeune fermier se tenait immobile et silencieux près du lit de sa femme; il avait pris dans sa main l'une des mains glacées du cadavre, et il resta là toute la nuit insensible à tout ce qui l'entourait. Le vieux Siebert essaya plusieurs fois de le
consoler; mais le malheureux lui fit signe de le laisser 1 en repos. U était près de sa femme et semblait ne pas j s'apercevoir qu'il y eût des étrangers autour de lui. ; Le pasteur avait groupé sa femme et ses filles à ses , côtés, et il avait étendu sur elles son manteau pour les préserver de la morsure des insectes et de la pluie. D \ s'approcha du lit de la pauvre Américaine, pria et ter- \ mina sa prière par ces mots 1 € Puisse le Dieu miséricordieux nous rendre notre existence en Amérique aussi heureuse que notre arrivée sur ce sol est triste.. > Tous les assistants répondirent par un cordial amen, et un silence profond régna dans cette maison de deuil.