CHAPITRE IV
JJl GOLOMXBATIOII.
Celui qui, sous son toit paisible, repose mollement dans un bon lit, ne s'inquiète pas si l'orage gronde au dehors. Non, tout au contraire : si le vent gémit dans les profondeurs de sa cheminée, si la pluie fouette ses fenêtres, si le vieux coq planté au faîte de sa demeure crie en tournant sur son pivot rouillé, il s'enveloppe dans sa couverture avec une délicieuse sensualité et se plonge dans un nouveau sommeil.
Mais le malade sur son lit de douleur, mais le voyageur qui, au milieu d'une tempête, s'est réfugié sous les arbres de la forêt, avec quelle impatience ils attendent le retour de l'auroie ! Que de fois ils épient autour d'eux, sur les objets qui les environnent, la première apparence, le premier jet d'un rayon de lumière !
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Ainsi les paumres émigrants attendaient, avec une sorte d'agitation fébrile, la lumière du jour dans le misérable gîte où ils s'étaient entassés, près d*un feu qui ne suffisait pas pour les réchauffer, sous un toit qui ne les garantissait pas de la. pluie, à côté d'une couche sinistre où gisait un cadamre.
Enfin un crépuscule gris apparut à travers les fentes de la cabane : peu à peu l'enceinte où les voyageurs étaient rassemblés s'éclairait, et le vent du matin agitait les cimes des grands arbres. Des bruits si étranges résonnait dans la forêt, que les femmes se serraient avec effroi l'une contre l'autre, comme pour conjurer à la fois un danger qu'elles ne pouvaient définir. En même temps, les moustiques se précipitaient avec un nouvel acharnement sur leurs victimes; ni voiles ni manteaux ne pouvaient préserver le corps de leurs piqûres : ils s'insinuaient sous les plis de chaque étoffe et enfonçaient à plaisir leurs dards dans des chairs que le climat américain n'avaient pas encore bronzées.
Mais voilà que le jour a lui. Les émigrants peuvent voir, tel qu'il est, leur premier campement. Us sont dans une de ces habitations en bois qu'on appelle les loghouses. La maison est ouverte de tous côtés au vent et à la pluie et presque dégarnie de meubles, à l'exception de quelques chaises grossières et du lit de ia morte, près duquel est encore assis le bûcheron. Cette nuit avait dû surtout être longue et pénible pour la femme et les filles du pasteur, habituées au bien-être ; mais elles n'avaient pas proféré une plainte et elles se pressaient en silence autour du pasteur, qui cherchait à les garantir du froid avec son manteau. Les membres du comité s'étaient collés l'un contre l'autre dans un coin de la cheminée pour préserver au moins une partie de leurs membres de l'aiguillon des moustiques ; les
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Oldenbourgeois, le brasseur et le tailleur 8*étaient rangés dVin autre cAté en différents groupes.
<K Je commence à sentir la faim, dit le brasseur en bâillant. Pleut-il encore?
— Non, répondit le cordonnier ; la pluie a cessé. Mais, si la petite ville qui doit être près d'ici n'est pas mieux pavée que Tendroit où nous avons débarqué , j'aurai de la besogne, car plus d'une paire de souliers pourra bien rester dans la boue.
— La ville ! reprit le brasseur. SU y a une ville, elle doit être à une bonne distance. Je voudrais pourtant bien avoir quelque chose à manger.
— Et moi,, dit le tailleur, je prendrais volontiers une tasse de café.
— Je ne pense pas, répliqua Schmidt, que nous puissions nous procurer du café dans cette maison; et si nous en avions, je ne sais comment nous pourrions le boire, car je n'aperçois pas une seule tasse.
— Eb bien 1 allons ailleurs. Biais non, voilà notre hôte qui se meut. »
En effet, le charbonnier, jusque-là immobile, venait de se lever et écartait la muustiquûre qu'il avait étendue la veille sur le corps de sa femme.
La jeune femme apparut alors sur sa couche rustique, avec son humble robe de coton et ses longues boucles de cheveux châtains qui se déroulaient sur ses joues pâles. Ses yeux étaient fermés, et pour les mieux clore son mari y avait placé deux petites pièces de monnaie. Sa main droite reposât sur son cœur, sa main gauche avait été toute la nuit dans la main de son époux.
D se leva, la contempla eu silence, et, après avoir écarté le rideau qui la recouvrait, regarda d'un œil effaré les moustiques qui se précipitaient sur elle. Quand
il les vît se coller à ce visage chéri, il éprouva une indicible émotion* Il se disait que celle qu'il avait tant aimée n'était peut-être pas entièrement morte, que peut-être la morsure des insectes allait la raviver. Mais à peine les moustiques avaient-ils plongé leur sdguillon dans ses froides joues, qu'ils se retirèrent et s'enfuirent, comme effrayés eux-mêmes de leur attentat.
Le bûcheron détourna la tête en soupirant ; puis ses regards rencontrèrent ceux de H. Hehrmann, qui, pour lui adresser quelques consolations, cherchait à recueillir tout ce qu'il savait d'anglais.
€ Parlez-moi allemand, dit le pauvre veuf, je suis un de \os compatriotes.
— Vous êtes Allemand ! s'écria le pasteur, et seul, ici! Y a-t-il longtemps que voussonfflrez d'une si triste situation?
— Je vous dirai ce qui m'est arrivé quand ma femme sera ensevelie. Voulez-vous m'aider ?
— Sans doute, je le veux, et je m'en fais un devoir. Mais n'y a-t-il vraiment pas d'autre habitation que la vôtre en cet endroit, et sommes-nous à l'embouchure de Big-Halchée?
— Oui; âf&ois milles d'ici seulement, il existe encore une hutte pareille à celle-ci, occupée par un homme qui fournit du bois aux bateaux à vapeur.
— Et il n*y a pas une ville?
--Non.
— Mais plus haut peut-être? >
Le charbonnier parsûssait ne plus entendre ces ques* tiens. Il avait de nouveau les regards fixés sur sa femme, et de nouveau il sVsit près d'elle, indifférent à ce qui l'entourait.
Le pasteur n*osa le troul)ler dans ses réflexions. Les émigrants gardaient également le silence, subjugués par
cette scène de deuil, et désireux pourtant de se remettre bientôt en marche pour arriver à leur domaine.
Ce fut Berthe, la timide jeune fille, qui la première fit diversion à cette sorte de torpeur générale. Elle s'approcha de la cheminée, souffla sur les charbons à demi éteints, rapprocha quelques tisons, et ayant allumé le feu, s'en alla chercher une poêle afin de préparer un solide repas, non-seulement pour ses compagnons de voyage, mais pour le propriétaire de cette maison, qui probablement depuis longtemps n'avait pris aucune nourriture.
Sa charitable action mit en mouvement les autres. Les femmes vinrent l'assister dans son travail, tandis que d'autres allaient ramasser du bois pour alimenter le feu.
Herbold et Bêcher, qui étaient chargés des approvisionnements, se rendirent au bord du fleuve, où se trouvait encore la plus grande partie de leurs caisses, et en tirèrent des provisions, pendant que le vieux Siebert et quelques Oldenbourgeois cherchaient une bêche pour creuser la fosse de la jeune femme; ils la cherchèrent inutilement et furent obligés d'avoir recours à leurs propres ustensiles.
n y avait parmi les émigrants trois charpentiers et plusieurs menuisiers, qui se mirent à la fois à faire le cercueil avec les débris d'une vieille embarcation. Ea moins d'une heure, ils avaient achevé leur travail. Pendant ce temps, les femmes avaient aussi préparé leur déjeuner, et, comme la pluie avait cessé, elles venaient de le servir en dehors de la cabane, sur des caisses assez ingénieusement disposées. Mais elles eurent bien de la peine à déterminer le jeune Wolfgang (ainsi s'appelait le bûcheron) à prendre quelque nourriture, quoiqu'il fût à jeun depuis trois jours. Il finit cependant par accepter une tasse de café, puis retourna près de celle
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dont il déplorait siprofondémeiit la mort, et l'enveloppa dans son linceul.
Après le déjeuner, plusieurs des émigrants avaient bonne envie d'errer quelque peu dans les environs ; mais M. Bêcher, qui craignait un séjour trop prolongé en ce lieu si triste^ appela tous ses compagnons et les invita à mettre en ordre les charrettes, afin de pouvoir les charger le plus tôt possible. Schmidt, un carrossier du Brunsv^ick, se mit à l'œuvre avec d'autres, et bientôt les diverses pièces des deux voitures étaient parfaitement rejointes. Il n'y manquait plus que l'attelage. M. Bêcher ne doutait pas que Wolfgang ne pût lui en procurer un ; mais pour le moment il n'était pas possible de demander des chevaux ou des bœufs à cet homme qui allait conduire sa femme à son dernier gîte. Il fallait attendre la fin des funérailles.
Bêcher se mit à examiner le sol sur lequel était construite la cabane, tandis que les quatre amis dont nous avons déjà plusieurs fois suivi les excursions se dirigeaient avec les Oldenbourgeois vers le bord du Mississipi et obsenaient la contrée.
En tête de cette petite caravane s'avançait par un étroit sentier le tailleur. Â quelques centaines de pas de distance, ils arrivèrent près d'un ruisseau bourbeux, dont le lit assez large était en ce moment presque à sec et ne gardait plus qu'un filet d'eau trouble. A son embouchure, des cotonniers et des cyprès renversés l'un sur l'autre formaient une espèce de pont sauvage, tandis que des branches de ces mêmes arbres inclinées sur Teau présentaient une barrière presque insurmontable au passage de toute embarcation. Sur la plupart de ces rameaux se trouvaient des tortues d'eau douce, qui à l'approche des voyageurs se précipitèrent dans leur lit bourbeux^
€ Quelle belle contrée I dit le tailleur; et c'est pour la Toir que nous avons fait Dieu sait combien de centaines de milles. H. Normann a du goût, il faut l'avouer. >
Ses camarades promenaient autour d'eux en silence ]eurs regards, et sans aucun doute l'aspect de ce pays sombre et désert produisait sur eux une pénible impression, car ils restèrent quelques temps l'un en face de l'autre dans une visible inquiétude. Pour des bommes habitués à la nature des montagnes, c'était un assez triste spectacle que celui de cette plûne immense où roulaient les flots du Mississipi, de ces rives sablonneuses coupées cà et là par des terrains marécageux. La végétation de cette plaine avait cependant un caractère solennel, et il était impossible de voir sans une sorte d'admiration ces tiges gigantesques qui s'élançaient d'un seul jet dans les airs. Hais des vignes sauvages, des lianes courant d'un arbre à l'autre, entrelacées en désordre, serrant les arbres dans Jours anneaux jusqu'à les étouffer, toute cette confusion de plantes vivaces, de plantes mortes, présentait un aspect si étrange et si saisissant, qu'après l'avoir contemplé quelques minutes, le tailleur poussa un long soupir, comme pour se soulager le cœur* € En vérité, dit^il en se tournant vers ses compagnons, je m'étais fait une autre idée de ces régions, car.... »
Avant qu'il eût achevé sa phrase, il disparut. Ses camarades stupéfaits le cherchaient de tous côtés, et ils l'entendirent qui criait et gémissait dans la ^ase où il était tombé, et d'où il s'efforçait de sortir. « Au secours ! au secours ! disait-il ; je me noie I je ne puis nager, je suis perdu i >
A trois pas de lui était un rameau de cyprès ; Bêcher lui cria de se cramponner à ce rameau jusqu'à ce qu'on pût venir efficacement à son secours mais le
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tailleur n'osait pas faire un pas pour se délivrer, la frayeur lui troublait la tète, et il ne pouvait que répéter : « Au secours ! au secours ! >
Gomme la cabane du bûcheron n'était pas trè«<-éioignée, plusieurs des femmes, en entendant ce cri d'angoisse, accoururent près du bourbier, tandis que le cordonnier allait chercher des cordes; mais il fallut encore de longs discours et de longues explications pour faire comprendre au tailleur comment il devait s'enlacer avec une de ces cordes. Son jugement l'avait abandonné, il se croyait perdu sans ressource. Enfin il parvint à faire un nœud assez solide, fut tiré & terre au milieu des éclats de rire de ceux mêmes qui lui étaient venus en aide, et jura en posant le pied sur le sol qu'il avait été mordu par un serpent et qu'il devait bientôt mourir. On eut bien de la peine à lui démontrer son erreur. Ce ne fut qu'après avoir plusieurs fois t&té tous ses membres qu'il se rassura.
Il était près de midi lorsque les autres émigrants re* vinrent de l'enterrement de la jeune Américaine. En même temps s'avançait le chariot de Wolfgang, attelé de deux bœufs vigoureux, qu'un jeune nègre d'une douzaine d'années aiguillonnait avec un grand fouet»
Après avoir enseveli sa femme, le jeune bûcheron sembla recouvrer sa fermeté et son énergie, et se montra très-disposé à venir en aide aux émigrants, qui, après ce que M. Hehrmann lui avait dit, devaient s'établir dans une propriété peu éloignée de la sienne, et désiraient y arriver le plus tôt possible, H ordonna d'à* bord au petit nègre Scipion de prendre une corne et de sonner pour appeler les travailleurs dispersés dans U forêt ; puis il lui dit d'atteler les bœufs à l'une des char^ rettes que les voyageurs avaient déjà chargées ; mais ici se présentait une nouvelle difficulté : ils n'^tvaient quç
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cette seule paire de bœufs, et les chemins étaient tellement détrempés par la pluie qu'il n'était pas possible d'y conduire avec ce simple attelage un lourd chargement, « Mais, dit le pasteur, ne serait-il pas plus aisé d'embarquer nos bagages sur la Big-Halchée et de les transporter ainsi à leur destination? Un couple de bons rameurs. •••
. — Oui, repartit Wolfgand, si ces rameurs trouvaient assez d'eau pour manœuvrer. Â présent la Big-Halchée ii*est pas navigable.
— Est-elle loin d'ici? demanda Bêcher.
— Yotre compagnon peut vous dire où elle est , répondit le bûcheron en indiquant le tailleur, dont il veoait d'apprendre l'accident.
— Quoi! ce marécage, c'est la Big-Halchée?
— Oui-, vous rétiez-vous figurée autrement?
— Sans doute, murmura Herbold ; on nous avait aanoncé qu'elle était navigable, et qu'à son embouchure il se trouvait une petite ville.
— Selon les idées américaines, on pourrait soutenir ces deux assertions. Au printemps on peut descendre cette rivière, mais en aucune saison ou ne peut la remonter.
— Et la ville? dit le pasteur; vous ne pouvez pas donner à votre habitation le nom de ville.
— Si vous parcouriez les États-Unis, vous pourriez y voir beaucoup de cités qui portent un nom pompeux et ne sont pas plus importantes que ma cabane. Au reste, il devait y avoir ici une ville, et déjà on en a dessiné les rues. Vous pouvez reconnaître dans la forêt les vestiges de ce plan de construction. Hais un jour le Mississipi déborda et edeva les petites cabanes que l'on avait déjà élevées ici. Un des spéculateurs fut noyé, et la spéculation s'arrêta Uu
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— Et ne çraîgnez-vous pas, demanda M. Hehrraann, de devenir aussi la victime d'un de ces débordements?
— Cela n*est pas impossible, mais c'est surtout à craindre l'année prochaine ; car tous les quatre ans régulièrement le Hississipi abandonne son lit. Aussi avaisjê l'intention de me retirer cet hiver dans un autre district ; â présent, ajouta-t-9 en pleurant, que m'importe l'inondation 9 je n'ai plus rien à perdre.
— Mais, dites-moi, cher Wolfgang, demanda le pasteur, toutes les habitations rangées le long du fleuve sont-elles exposées à de tels dangers? Quand ce Heuve terrible s'épand hors de ses rives, rien ne doit résister à une telle masse d'eau.
Voyez ces raies marquées sur l'écorce des arbres i huit pieds au-dessus dû sol. Au printemps dernier le fleuve s'est élevé jusque-là , et, s'il n'a pas atteint ma hutte, il m'a du moins enlevé une bonne provision de bois.
— Et vous vous résigniez à demeurer ici?
— Il le fallait pour gagner de l'argent ; les bateaux consomment beaucoup de bois et le payent assez bien. J'espérais épargner une somme suffisante pour acheter une petite ferme dans un meilleur district. Mais voilà que ma femme est morte, je ne me soucie plus de rien.... Allons, partons.
— Voulez-vous, demanda Siebert quitter, votre maison à présent pour nous accompagner?
— • Mon vieux nègre Samuel restera ici; il est brave et fidèle, je puis me fier à lui. Au reste, vous ne pourriez sans un guide atteindre votre but.
— Mais nous suivrions le chemin.
— D'après la description que vous m'avez faite du domaine vers lequel vous vous dirigez, nul chemin ne va jusque-là, et, s'il y a là réellement des maisons , elles
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doivent être ensevelies sons les plantes qui les eavironnent, car dans une de mes excursions de chasseur je les aurais découvertes.
*^ T a-^t-il beaucoup de gibier dans le pays^ demanda M. de Schwanthal, qui s'intéressait particulièrement à cette question.
— Oui, il y en a, mais il est sauvage et la forêt est très-épaisse ; il faut être très-habile chasseur pûUf pouvoir suivre et abattre un cerf.
— Connaissez-vous par hasard un certain docteur Normann? demanda tout à coup Bêcher.
— Normann? répéta le bûcheron ; non, Je ne le connais pas.
— C'est, reprit le pasteur, le nom de l'homme qui nous a vendu ce terrain. D'après ce que j'ai vu, je doute qu'il ait jamais mis le pied ici, et je crains que les prophéties de M. Helldorf ne se réalisent.
— Helldorf! s'écria Wolfgang ; Helldorf, où l'avezvous rencontré?
— A New-York; vous le connaissez î
— Si je le connais? j'ai passé avec lui dans TArkansas le meilleur temps de ma vie, et. sans cette folle idée qui m'est venue de vouloir amasser un petit capital, je serais encore là avec ma chère Marie. Ahl pourquoi suis-je venu sur les bords du Hississipi ?
— Vous considérez donc ce climat comme très-malsain 1
— Malsain ! répéta à voix basse le bûche^ron. Dans les premières années que j'ai passées ici, jVi perdu ma belle-sœur. L'automne suivant, j'ai perdu mon enfant; aujourd'hui, nous venons d*enterrer ma femme; au printemps prochain, j'irai probablement les rejoindre.
— Eh bien I dit Herbold, venez vous établir avec nous dans les collines. Là vous jouirez d*un air saiubre, et
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nous pourrons vous remettre une partie des terrains que nous avons achetés.
— Vous allez dans les collmes? répliqua WoKgang d'un air étonné. Jusqu'où comptez-vous donc remonter laBig-Halchée?
— Notre domaine ne doit pas être à plus de quinze milles du Hississipi.
— Eh bien ! vous serez là à trente lieues encore des collines, et dans un district qui n'est pas plus sain que celui-ci. Tout au contraire, il vous manquera la brise fraîche du fleuve; de plus, il y a des lacs qui se dessè^ chent Tété et pendant quatre mois corrompent l'air par leurs exhalaisons pestilentielles. Nous sommes préci*> sèment à présent dans la mauvaise saison.
— Malédiction I s'écria H. de Schwanthal. Le docteur ne nous avait pas dit un mot de toutes ces misères.
— S'il a jamais été dans la vallée du Hississipi, il doit pourtant les connaître. Mais allons, il faut partir; voilà un quart d'heure que Scipion fait claquer son fouet. >
Les émigrants s'éloignèrent à regret de la masse de bagages qu'ils devaient laisser sur les rives du fleuve et abandonner à la garde d'un nègre. Cependant ils se di« rent qu'il était difficile que des voleurs s'avisassent da venir chercher leur butin près de la pauvre cabane du charbonnier. Ils placèrent donc sur le chariot les choses dont ils avaient le plus pressant besoin pour commencer leur vie de colons, puis ils se mirent en marche précé» dés deWolfgang, qui avec sa hache abattait les brous** sailles dont le chemin était encombré çà et là, et quelquefois appelait à lui plusieurs des voyageurs pour enlever des troncs d'arbres à demi pourris et ouvrir un passage à la charrette.
Les malheureux Allemands furent bien déconcertés lorsque, après avoir péniblement cheminé pendant une
heure sur cette voie difficile, ils s'aperçurent qae c'était encore la meilleure part du trajet qu'ils avaient à fdre. n fallait alors qu'ils entrassent en pleine forêt, et quelle forêt I
Le pasteur, qui jusqu'à ce moment avait considéré le docteur Normann comme un honnête homme, commença àconcevoir à son sujet de singuliers doutes et envisagea avec inquiétude son installation sur la terre du Ténessée. Cependant il ne voulait point laisser voir ses pénibles préoccupations; il marchait à côté de Wolfgang, et celui-ci lui racontait sa naïve histoire. Il rappelait en quelques mots rapides un temps funeste où un Allemand avait semé autour de lui la haine, la discorde dans l'Arkansas, et versé le sang dans une paisible retraite. Puis il disait comment il avait rencontré et aimé sa jeune femme, comment il avait vécu heureux avec elle, jusqu'au jour où le fatal désir d'amasser de l'argent l'avait amené sur ces rives marécageuses : a Monsieur Hehrmann, ajouta-t-il eu terminant son récit, vous avez quitté avec votre femme et vos enfants un pays sec et salubre pour venir en plein été vous établir sur un sol pernicieux; [urenez garde à vous. Si la vie de ces trois personnes vous est chère, allez commencer ailleurs votre existence de colon. Vous avez le choix, l'espace vous est ouvert : vous avez la région du Nord, le Missouri, le Wisconsin, la partie montagneuse de l'Arkanf as. Quittez ces marécages empoisonnés, où nos compatriotes qui ne sont point habitués à un tel climat ne peuvent séjourner sans courir le risque de périr, ou tout au moins d'altérer leur santé. Je vous en parle par expérience.
— C'était aussi l'avis de M. Helldorf, répondit le pas^ teur.
» M. Helldorf connaît le [pays; il l'a parcouru pen-
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dant plusieurs années. Ce qu'il vous a dit est vrai, croyezle. Quant à votre docteur Normann, je ne le connais pas et ne veux point le juger défavorablement. Mais il y a en Amérique, surtout dans les ports de mer, une quantité de trafiquants de domaines dont les émigrants ne peuvent assez se défier. Je crains que vous ne soyez tombé entre les mains d*un de ces spéculateurs, et tout ce qui vous reste à faire, c'est de tâcher de tirer le meilleur parti possible d'un mauvais marché. »
Pendant que les deux honnêtes Allemands continuaient ainsi leur entretien, le cordonnier, qui venait de tomber pour la quatrième fois sur une branche d*arbre, disait à son ami le tailleur : <c Écoute, si j'avais engagé des capitaux dans cette expédition, je m'arracherais les cheveux. Mais au point où nous en sommes, il faut que nous nous résignions à la patience, et j*avoue qu'il me tarde de voir comment finira cette affaire.
— Regarde donc devant toi, tu ne fais que trébucher» répondit le tailleur, qui en même temps trébuchait aussi. Oui, je crois comme toi que nos actions baissent. Cependant je ne suis pas encore découragé, et, si M. de ScWanthal tue autant de gibier qu'il nous l'a promis, si nous faisons, ainsi qu'on nous Ta assuré, trois bons repas par jour , je me consolerai aisément de cheminer dans la vase. C'est pourtant singulier, que depuis que nous marchons à travers ces bois je n'aie pas encore aperçu un seul cerf! Et dis-moi, t'étais-tu figuré telle que tu l'as vue la rivière près de laquelle doit s'élever notre ville?
— Je ne sais, repartit en riant le cordonnier. C'est à toi qu'il appartient de nous en donner une juste idée, car tu en connais la profondeur.
— Quelle mauvaise plaisanterie ! Je pouvais cependant me noyer.
— Si nous continuons à marcher ainsi^ dit Schmidt en s'approchant des deux compagnons , nous n'arriverons pas aujourd'hui à notre gke. On ne peut fàre cent pas sans avoir un arbre à couper. Il n*y a donc point d'administration des forêts dans ce pays?
— Le lieu serait bien choisi pour une administratioa des forfits, s*écria le brasseur; mais, si nous n'arrivons pas en un endroit où je trouve quelque chose à boire, je meurs de soif. Gomment donc s'appelaient les villes qui devaient nous apparaître ici? Mille diables I Dans un canton où il y a tant de villes , nous devrions bien au moins trouver un village. »
Le brave brasseur ignorait qu'en Amérique un groupe de deux ou trois maisons prend le titre de ville et porte un nom sonore emprunté à l'histoire grecque ou romaine. C'est ainsi qu'on éblouit les étrangers et que les marchands de domaines vendent aux crédules, émigrants des lots de terrain dans des régions où Ton s'attend à voir une nombreuse population, et où l'on est trop heureux de trouver un fermier solitaire.
Cependant les femmes poursuivaient courageusement leur pénible trajet. Une d'entre elles seulement, qui était malade, et une jeune fille avaient été hissées au milieu des coffres sur la charrette, où elles devaient faire tous leurs efforts pour se maintenir en équilibre dans les rudes cahots qu'elles subissaient à tout instant. La femme et les filles du pasteur marchaient en avant, sans se plaindre de la fange où souvent elles enfonçaient leurs pieds, ni des épines qui les déchiraient. Par bonheur l'orage avait cessé et le ciel s'était éclairci ; mais le soleil dardait sur les voyageurs une chaleur brûlante. Fatigués de leur marche, oppressés par une lourde atmosphère, tourmentés par la soif, les pauvres émigrants aspiraient au repos du soir, bien que le soir dût leur
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ramener une nuée de moustiques. Quand le soleil s'inclina à l'horizon, leur guide leur dit qu'ils devaient camper à l'endroit où ils se trouvaient , car il n'osait dans l'obscurité s'aventurer plus loin. Les femmes alors s'enveloppèrent dans des couvertures pour se garantir de la froide rosée de la nuit; les hommes se groupèrent autour d'un bûcher que Wolfgang alluma , et l'on fit les préparatifs du souper. En ce moment retentirent des cris lugubres» des cris lamentables qu'on ne pouvait entendre sans une impression de terreur.
C'étaient les cris nocturnes d'une troupe de hiboux invisibles. M. de Schwanthal essaya de découvrir et de tuer un de ces oiseaux farouches ; mais l'épais feuillage des arbres l'empêchait de les viser.
Par bonheur l'air de la nuit était assez tempéré. Les voyageurs, étendus sur le sol, s'endormirent bientôt d'un profond sommeil. Le matin , dès le point du jour, on se hâta de déjeuner, on attela les bœufs et on se remit en marche, tantôt à travers des ruisseaux fangeux, tantôt à travers des marécages, tantôt dans des fourrés épais surchargés de lianes , jusqu'à ce qu'enfin le pasteur appelant Wolfgang lui demanda si par hasard la caravane ne se serait point égarée ; car il lui semblait que, depuis la veille, elle avait traversé un espace de plus de quinze milles.
ce Nous avons dû faire plusieursdétours,répondit Wolfgang; mais, si je ne me trompe, nous sommes arrivés au point que vous désirez.
— Vous voulez dire sur le vrai chemin, répliqua le vieux Siebert, qui regardait de tous côtés et ne voyait que des plantes grimpantes et des broussailles.
— Non, reprit Wolfgang, je veux dire que nous sommes sur la propriété même que vous m'avez désignée. Voyez ces branches d'arbres abattus; elles ont servi à
faire la palissade, et je crois qu'on peut encore en distinguer là quelques vestiges.
— Mais la terre défrichée? s'écria Bêcher avec anxiété.
— C'est ce champ de broussailles et de plantes parasites; le sol, du reste, paraît être très-bon.
— Mais nous devions trouver un terrain défriché, reprit Herbold, et vous ne pouvez prétendre que ce chaos d'arbustes de toutes sortes représente nos quinze acres de champ labouré.
— C'est la première fois que je viens ici, répondit tranquillement le charbonnier, il faut que j'examine un peu la place ; mais soyez convaincu que^ si votre propriété n'a pas été cultivée depuis cinq ans, elle doit ressembler à ce que vous voyez là devant vous. Cependant espérons encore; le mieux serait, je crois, de laisser les femmes avec la charrette et de faire le tour de ce domaine ; il a été arpenté, nous devons trouver sa ligne de démarcation, et nous saurons enfin oà nous sommes réellement.
— J'en doute, dit le cordonnier à Schmidt; aucun arbre ici ne me présente une indication particulière, et je ne vois pas trop oà peut êtrela ligne de démarcation.
— Quant à moi, répliqua Schmidt, tant que les chemins de ce district ne seront pas en meilleur état, je ne m'écarterai pas de mes compagnons. Malheur à celui qui s'égare en un tel lieu 1 1^
Sur l'ordre qu'il reçut de son maître, Scipion s'arrêta; mais il lui eût été difficile de conduire plus loin sa charrette sans le secours d'une hache, tant le chemin était obstrué déplantes. Wolfgang, accompagné des émigrants, suivit un petit ruisseau qui devait tomber dans la Big- Halchée. Après avoir fait quelques centaines de pas le long d'un taillis, il arriva à la Big Hakhée et sur le bord
de cette rivière découvrit les raines d'une hutte en bois où il ne permit pas aux voyageurs d'entrer et où il n'entra pas lui-même ; car les poutres qui avaient servi à la construction de cette cabane étaent disjointes, pourries^ et d'un moment à l'autre elles devaient s'écrouler.
€ Hais, dit Bêcher avec une certaine inquiétude, ce n'est peut-être point là une des maisons que nous avons achetées. Il est possible que par une fausse direction....
— Le chêne, répondit Wolfgang, sur lequel vous pouvez voir encore les traces de quelques chiffres grossièrement faits, marque la limite septentrionale de votre propriété. Combien de bâtiments, ajouta-t-il, vous a-ton promis?
— Une maison d'habitation, une cuisine, une étable et une grange.
— Eh bien! reprit Wolfgang, voici les restes d'une cheminée très-ébranlée et qui probablement s'écroulera bientôt. La cuisine a déjà disparu sans doute; l'étable est probablement sous cet amas d'arbustes, où elle forme une sorte de monticule.
— Et la grange? demanda le pasteur .
— Elle est vraisemblablement dans le taillis que recouvre le champ défriché ; mais elle ne vaut guère la peine qu'on la cherche, car le plus souvent ces granges sont construites avec les mêmes rameaux d'arbres qui servent aux palissades, et elles ne durent que six ou sept ans.
— Hais, au nom du ciel I s'écria le pasteur, qu'allonsnous faire avec nos pauvres femmes ? Elles sont là dans la forêt, et nous n'avons pas un abri à leur offrir,
— Quelques jours à passer en plein air, répliqua Wolfgang, ce n'est pas une calamité si redoutable. Au reste, il est heureux que je sois venu avec vous. Comme
VOUS ne connaissez ni Je pays ni le climat, vous auriez pu sans moi en souffrir beaucoup plus.
— A quelle distance sommes-nous de la ville la plus proche? demanda le vieux Siebert ; le mieux serait peutêtre d'y conduire les femmes jusqu'à ce que nous ayons bâti une maison.
— Non, c'est impossible. D'abord le village le plus proche est à trente milles de distance ; pour y arriver il faudrait traverser plusieurs lacs; je n'en connais pas le chemin,et, quand bien même vous pourriez atteindre ce village en une heure par un beau chemin, je ne vous conseillerais point d'y laisser seules vos campagnes, car ces petitsvillages sont généralement habités par une population grossière et méchante. De plus, tout y coûte extrêmement cher. Non, nous aurons bientôt érigé ici quelques poutres et quelques planches pour vous protéger d*abord contre le vent et la pluie. Quand cela sera fait, je retournerai dans ma maison, et je vous enverrai avec le reste de vos bagages mon vieux nègre, qui pourra passer plusieurs semaines avec vous et vous être fort utile.
— Mais, cher monsieur, comment vous témoigner notre reconnaissance de tout ce que....
— Soyez tranquille : vous avez déjà fait beaucoup pour moi ; vous m'avez amicalement aidé à rendre les derniers devoirs à ma pauvre femme ; je ne vous oublierai jamais. D'ailleurs, en m'occupant de vous, je ne fais qu'accomplir une obligation de voisinage. Plus tard vous apprendrez jusqu'où s'étendent ces obligations eii Amérique. Je dois ajouter qu'il y a de l'égoïsme dans ma détermination : après le malheur qui m'a frappé, j'ai besoin d'une occupation pour me distraire. Je deviendrais fou si je restais seul inactif dans ma demeure. Courage donc! tout ira mieux. Ce lieu est à vrai dire un des
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derniers où je vous aurais conseillé de venir ; mais, puisque vous y êtes, il faut vous y résigner.
— Quel malheur, pourtant^ s'écria Herbold, que nous ne puissions au moins trouver là un asile pour nos pauvres compagnes ! Maudit soit le coquin qui nous a fait tant de belles promesses et nous a indignement trompés I
— Ha peut-être été trompé lui-même, répliqua Wolfgang. Mais n'étes-vous pas vous-mêmes coupables de la déception dont vous souffrez ! Vous n'auriez point dû conclure votre marché sans examiner ce qu'on vous offrait, surtout dans une contrée qui vous est entièrement étrangère. Achèteriez-vous en Allemagne une terre sans la voir ?
— Ce domaine nous semblait à si bas prix 1
— Et quand on vous l'eût donné pour rien, il vous coûtait encore trop cher du moment où il ne vous convenait pas et où il fallait amener vos familles et traîner vos bagages jusqu'ici. Que ceci vous serve de leçon pour l'avenir î Je dois vous dire encore que vous ferez bien de ne point chercher votre demeure dans ces constructions en ruine. Elles sont, sans aucun doute, à Theure qu'il est, peuplées d'insectes malfaisants et de reptiles. Nous nous mettrons à l'œuvre, et je vous donnerai des leçons d'architecture pratique.
— Êles-vous donc charpentier?
— Non, mais j'ai appris à faire ce que la nécessité nous impose dans la solitude des bois, Vous-mêmes vous en viendrez là. Une année passée en Amérique, surtout dans les forêts, produit des merveilles. Maintenant, vous êtes inquiets des femmes qui vous accompagnent ; vous désirez avant tout pouvoir les mettre à l'abri de l'orage. Tenez : il y a dans le toit de cette maison, parmi des planches pourries, d'autres planches qui doivent être encore bonnes; nous les prendrons pour en former
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une baraque qtû nous protégera au moins jusqu'à demain. J'ai par bonheur apporté avec moi les ustensiles nécessaires pour faire ce travail. D'abord cherchons une place convenable pour votre campement.
— Cher Wolfgang, dit le pasteur en serrant cordialement la main du bûcheron, vous êtes notre sauveur. Sans vous, que serions-nous devenus dans ce désert ? Je frémis d'y penser. Hais vous avez raison, nous ne devons point perdre notre temps en d'inutiles regrets. Nous devons nontrer qu'en nous décidant à partir pour l'Amérique nous avions le courage et la patience nécessaires pour devenir de bons fermiers américains. >
Wolfgang, qui avait le cœur touché de la détresse de ses compatriotes et qui trouvait en s'occupant d'eux un soulagement dans son malheur, choisit près du ruisseau un terrain un peu élevé qui lui parut un endroit plus salubre que les autres et aussitôt il mit tout le monde à l'œuvre. On y transporta les bagages. On arracha, non sans péril, les planches des vieilles toitures. Il était temps de les prendre : deux jours après, tous les édifices dont le docteur Normann avait donné une si belle nomenclature s'écroulaient. Les émigrants s'installèrent le soir même dans leur rustique asile, et le lendemain se préparèrent à construire des loghouses pour Thiver. Mais c'était pour eux un rude apprentissage. Ds ne savaient pas manier la hache, et les charpentiers euxmêmes ne savaient comment faire pourfendre avec cet instrument des planches de quatre pieds. Wolfgang ne se laissa déconcerter par aucune difficulté. Il travailla du matin au soir, et en deux jours il parvint à construire une cabane assez vaste et assez solide pour pouvoir, au moins temporairement, garantir tous les émigrants de la pluie et de l'orage.
Cette première œuvre achevée, il quitta ses compa«
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triotes pour retourner dans sa demeure, promettant de leur enyoyer leurs bagages avec son vieux nègre, de leur acheter sur les bateaux à vapeur diverses provisions dont ils avaient besoin, et enfin de revenir bientôt près d'eux.
Toute la colonie se composait alors de cinquante-trois personnes, y compris les enfants. D s*y trouvait trois charpentiers, deux menuisiers, un forgeron, un serrurier, un tailleur, un cordonnier, un brasseur, un tourneur et un apprenti vitrier. Ce dernier était un enfant de quatorze ans qui était parti pour l'Amérique afin d'y rejoindre son père, et qui en arrivant à New-York avait appris que celui qu'il venait chercher si loin était mort. Dans son abandon, il ne lui restait d'autre ressource que de s'associer aux destinées de ses compagnons de voyage. Son métier de vitrier ne pouvait encore leur être d'aucune utilité. Il y renonça pour s'adjoindre au travail des charpentiers. Wolfgang remarqua du premier coup d'œil avec quelle ardeur le jeune Cari (comme on l'appelait) poursuivait son labeur, et avec quelle dextérité il maniait ses ustensiles. Il lui confia une hache américaine, qui ne ressemble point à la hache allemande, et l'enfant se mit à l'œuvre avec un zèle infatigable.
Le cordonnier, le tailleur et le brasseur n'éprouvaient, au contraire, qu'une profonde répugnance pour ce rude métier de bûcherons. Cependant, comme les membres du comité leur donnaient eux-mêmes l'exemple de l'activité, comme le pasteur était toujours le premier à la besogne, ils firent un effort pour vaincre leur indolence; mais chaque soir ils se plaignaient amèrement de leurs fatigues.
Un seul des émigrants n'avait encore pris ni la hache ni le boyau : c'était M. de Schwanthal. Il s'était engagé à nourrir de gibier la petite colonie, et il allait à la chasse ;
cependant iln*osait se hasarder au delà de quelques centaines de pas dans le taillis. Dès qu'il se trouvait au milieu des tiges gigantesques et des broussailles de la forêt, il s'arrêtait pour reconnaître le son des haches de ses compatriotes, et nul gibier n'eût pu le déterminera s'écarter davantage du campement de la colonie. Avec cette crainte, il ne découvrait rien. Il revenait chaque soir les mains vides, et repartait le lendemain matin pour la même infructueuse expédition.
Le nègre arriva avec les bagages, avec des provisions de lard, des légumes secs, des haches et une longue carabine américaine. M. de Schviranthal regarda avec un profond mépris cette arme grossièrement fabriquée. Cependant, le lendemain, il l'entendit résonner dans le bois, et un instant après le nègre Samuel apparaissait le corps ployé sous le poids d'un cerf superbe qu'il venait de tuer.
Honteux de ses inutiles tentatives en face d'un tel succès, le brave chasseur allemand se remit en campagne, résolu cette fois à rapporter, à tout prix, une proie honorable. Dès qu'il se fut aventuré quelque peu au delà de ses précédentes limites, il se sentit fort ébranlé dans ses résolutions, à l'idée qu'il pouvait s'égarer dans ce sauvage désert. Hais il y allait de sa gloire de chasseur ; il continua sa marche, et il reconnut qu'il n'avait point de gibier à attendre dans le voisinage de l'emplacement, où retentissaient sans cesse les coups de hache et de marteau et les grincements de la scie. Animé d'un généreux désir de conquête, il franchit un nouvel espace, et tout à coup se trouva plongé jusqu'aux genoux dans un marais. Au même instant, il entendit un clapotement dans l'eau et aperçut, à trente pas de distance, un cerf magnifique qui semblait «e livrer lui-même à son coup de fusil. Tout troublé de cette subite apparition^ M. de
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Schwanthal se hâta de prendre son arme suspendue à son épaule et ^sa ; mais nulle détente n'obéit à la pression de son doigt. H s'aperçut alors qu'avant de pénétrer à travers les plantes et les lianes il avait eu la précaution de couvrir d'un bandage le chien de son fusil, et, lorsqu'il eut enlevé ce lien funeste, il était trop tiffd. Le cerf, lassé de Tattendre, avait déjà disparu dans les profondeurs de la forêt, et les deux coups qui résonnèrent précipitamment ne firent sans doute qu'accélérer sa fuite. H. de Schwanthal rechargea sa carabine et ^se détermina à poursuivre sa chasse. La journée n'était pas très-avancée ; il avait le temps de découvrir un autre gibier. En s'appuyant sur quelques racines et quelques tiges d'arbres qui s'élevaient dans le marais, il parvint à gagner une bande de terre; là il se mit à l'affût, et il attendit des heures entières avec une patience digne d'un meilleur sort. Au moindre bruit qu'il entendait, au frôlement de quelques feuilles, à un léger clapotement dans l'eau, il croyait voir apparaître sa proie ; mais nul animal ne daigna lui montrer le bout de son museau, et le soleil se penchait à l'horizon. Quoique M. de Schwanthal se dit que c'était bien le moment le plus favorable pour la chasse, la crainte de ne pas retrouver son chemin dans l'obscurité le décida à renoncer encore pour cette fois à ses espérances.
Il se remit en marche avec tristesse et avec anxiété, traversant le marais dams lequel il était tombé, puis courant d'un pas précipité vers l'endroit où il croyait trouver ses compatriotes. Hais il s'était trompé de direction; il retourna d'un autre côté, franchit quelques ruisseaux fangeux, retomba dans un autre étang, en sortit avec peine, et, ne reconnaissant plus le lieu où il se trouvait et se croyant perdu, poussa de toutes ses force» un cri de désespoir.
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« Comment! vous voilà? lui dit le tailleur qui était là, et qu'il n'avait pas aperça.
*— Ah ! c'est vous ! répondit d'une voix plaintive l'infortuné chasseur ; et près de vous je vois aussi le cordonnier. J'espère que vous n'êtes pas égarés ?
— Égarés ! non, ma foi ; nous ne nous exposons pas i un tel malheur; nous ne nous écartons pas de l'habitation. Hais pourquoi avez-vous tant crié ?
— Moi... Qu'ai-je donc dit?... Ah 1 oui, je me rappelle; je demandais si l'on n'avdt pas vu passer un cerf.... un cerf sur lequel j'ai tiré... Mais il y avait tant d'eau à l'endroit où je lui ai lâché mon coup de fusil que je n'ai pu suivre sa trace, et comme je n'ai point de chien....
— Oui, répliqua d'un ton sardonique le tailleur, je crois que je ne pourrais pas non plus poursuivre sans chiens un tel gibier, car il court si vite ! »
M. de Schviranthal, sans répondre un mot, se rendit en boitant au campement, qui n'était pas éloigné. Il dit à M"* Hehrmann qu'il s'était foulé le pied, et qu'il ne pourrait, avant quelques jours, recommencer ses excursions. Mais il était guéri de sa passion de chasseur. Il déposa son fusil et se mit à travailler comme ses compagnons. Par là il échappait à toute raillerie et ne courait plus risque de s'égarer.
Les émigrants continuaient avec persévérance leur tâche laborieuse. Les femmes, les voyant supporter bravement les fatigues et les privations de chaque jour, ne proféraient pas une plainte, et Berthe et Sophie, les deux excellentes filles du pasteur, leur donnaient sans cesse l'exemple de la douceur, de la patience et de l'activité.
Les hommes avaient vraiment besoin d'être encouragés dans! leurs efforts ; car ils n'avançaient que très-lente-
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ment dans les travaux qu'ils avaient entrepris^ et ils se demandaient comment ils pourraient îeice pour cens* truire les habitations dont ils avaient besoin et défricher tout le terram qui leur était nécessaire. Quand Wolfgang revint visiter la colonie, le tailleur lui montra ses mains gercées et lui dit qu'il ne pensait pas pouvoir résister une année encore à un tel labeur*
Hais qu'est donc devenu le docteur qui, pour une misérable somme, a si indignement abusé de la crédulité de ses compatriotes? Il était à présumer qu'après avoir palpé son argent il abandonnerait tranquillement ses victimes à leur sort et s'en irait loin d'eux cacher le fruit de sa fourberie. Telle était aussi sa première intention; mais, l'amour que lui inspira la fille du pasteur bouleversa tous ses projets. Aveuglé par sa passion, il résolut d'accompagner la colonie jusqu'au lieu où elle devait s'établir, prévoyant bien pourtant l'orage qui éclaterait quand elle verrait comme elle avait été trompée, mais se résignant à le subir pour rester près de Berlhe, pour obtenir le bonheur de l'épouser. Avant tout cependant, il devait chercher à connaître les sentiments qu'elle pouvait avoir pour lui, et c'était dans ce but qu'il avait été lui faire sa déclaration sur le bateau.
La froideur avec laquelle elle le traita ne lui prouva que trop qu'elle n'avait pour lui aucune affection. En même temps, il remarqua qu'elle avait rougi et s'était troublée quand il avait prononcé le nom de Werner.
Avec son expérience, il comprit instantanément qu'il n'arriverait point à son but par des moyens honnêtes, et il n'était pas homme à renoncer à un projet qui lui tenait à cœur. Dans les voyages qu'il avait faits depuis onze années en diverses régions, et notamment en Amérique, il avait appris à surmonter les difficultés qu'il rencoptrait sur son chemin, et peu lui importaient les
procédés i employer, pourvu que par ees procédés 3 arrivât à la satisfaction de ses désirs.
Cependant, après la pénible entrevue qu'il avait eue avec Berthe, il réfléchit Qu'il commettrait une impra-» dence en suivantles pauvres émigrants dans le Ténessée, où ils devaient subir une si amère déception. Il se détermina à passer d'abord quelque temps à Cincinnati. Berthe devait être à lui. Il l'avait juré, et il s'était dit que, si elle ne le suivait pas de bon gré, il l'enlëTerait de force. Par les connaissances topographiques qu'il avait acquises dans ses excursions, il savait que, s'il parvenait à mettre le Mississipi entre lui et ceux auxquels il irait ravir l'innocente jeune fille, il n'aurait plus à craindre aucune poursuite^ et pour accomplir son projet il lui fallait un ami. Cet ami, il l'avait trouvé à Cincinnati. Tandis que le bateau à vapeur emportait vers le Mississipi la petite colonie allemande, Normann, debout sur le quai, le suivait de l'œil dans sa marche rapide et faisait part de ses combinaisons à un joueur de profes* sion nommé Tumer, qui Thiver habitait la Nouvelle- Orléans et l'été se rapprochait des États du nord.
c Très*-bienl très-bien! cher docteur, murmurait Tumer ; et vous dites qu'elle a une jolie sœur ?
— Non-seulement jolie : charmante I
— Voici ma main ; je suis votre homme. Je ne trou-' verai pas une meilleure manière d'employer mon temps jusqu'à l'époque de mon retour à la Nouvelle- Orléans. Peut-être pourrons-nous les prendre toutes les deux.
— Cela me paraît difficile. Comment les emmener?
— Eh bien 1 nous en aurons au moms une. Fiei-vous à moi. Je connais la contrée comme si j'y avais passé toute ma vie. Une nuit, avec quelques-uns de mes camarades, j'ai dû courir à pied depuis Randolphe jusqu'à la Halchée; nous étions poursuivis par une vingtaine
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de bateliers féroces. Jamais je n'oublierai cette aventure.
— Et comment avez- vous réussi à vous échapper?
— Sur la Halchée était une barque dans laquelle nous nous précipitâmes. Le propriétaire de cette barque faisait quelques difficultés. Par bonheur j'avais sur moi un pistolet chargé.... et.... Mais cela n'a aucun rapport avec notre affaire... Donc» notre plan est bien arrêté.
— Irons-nous seuls là-bas ?
— Non. n nous faut un rameur, et je connais l'homme que nous devons prendre. C'est un nègre qui, pour vingt dollars par mois et une provision de v?hiskey, irait en enfer.
— Bien. De telles gens sont utiles. Et quand partons* nous? Aujourd'hui.
— Pas si vite. J'ai par là un jeune Italien qui me paraît fort riche et que je dois d'abord plumer. Hais nous allons faire nos préparatifs de départ.
— ' Soit. J'ai aussi quelques arrangements à prendre. Si vous voulez, nous nous retrouverons ce soir dans la rue du Sycomore. »
Normann se dirigea vers l'intérieur de la ville. Turner, les bras croisés, le suivit du regard avec un rire sardonique ; puis, lorsqu'il le vit disparaître au détour d'une rue : <c Oui, oui, dit-il, mon petit docteur, tu m'aideras à enlever la jeune fille, et, si elle est aussi belle que tu le proclames, tu iras à tous les diables avant qu'elle t'appartienne, >
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