‹ Aventures d'une colonie d'émigrants en AmériqueChapitre 7 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

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Nous avons laissé un des principaux personnages de notre histoire, le jeune Werner, arrêté pensif au bord de FHudson. Il nous faut revenir à lui.

« Eb bien! lui dit Helldorf en riant, avez-vous assez regardé? Il me semble que votre tête est pleine des idées les plus sérieuses, c'est-à-dire d'idées de mariage. Réfléchissez pourtant que vous êtes venu en Amérique pour vous créer avant toul une position.... Bien, bien, reprit-il en riant lorsqu'il remarqua que Werner lui tournait le dos ; c'est toujours la même vieille histoire, et je n*y changerai rien. Mais venez, ou nous manquerons le bateau, ce qui serait assez désagréable.

— Vous voulez donc m'accompagner, cher Helldorf? dit le jeune homme.

— Oui, je le dois ; et d'ailleurs, Je ne vous fais pas un grand sacrifice. En premier lieu, je suis fatigué de mon séjour à New-York, et j'ai réellement quelques affsdres qui m'appellent à Philadelphie. Ainsi ne perdons pas de temps, allons prendre nos valises ; si je le puis, j^irai avec vous jusqu'à Cincinnati : car je me trompe fort si vous pouvez rester plus d'un mois à Philadelphie.

— Cher Helldorf, quelque désir que j'aie de me rendre dans le Ténessée, il me paraît impossible de terminer en si peu de temps tout ce que je dois nécessairement faire. Cependant nous verrons. Peut-être vous

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conviendra4-il à vous-même de rester plus longtemps à Philadelphie.

— Gomme vous le dites, nous verrons ; mais, à vous parler franchement, si j'étais à votre place, je serais déjà dans le Ténessée.

— Pour y devenir laboureur?

— Pourquoi pas? Je le vois, il faut que, comme tous les autres, vous acquériez la prudence par le malheur. Mais voilà le hateau de Philadelphie ; hâtons-nous. Quand nous aurons pris nos dernières dispositions, nous aurons à peine le temps de le rejoindre. >

Les deux amis rentrèrent en ville, et, une heure après, ils montaient à bord du magnifique bâtiment qui devait les conduire dans la ville des quakers. Leur voyage fut court; en moins de six heures, ils arrivaient dans l'une des plus belles et sans contredit l'une des plus ennuyeuses cités de l'Amérique du nord.

« Et que pensez-vous faire maintenant? demanda Helldorf en se promenant avec son ami dans l'une des principales rues de Philadelphie.

— Je voudrais d'abord me présenter dans les maisons de commerce auxquelles je suis recommandé d'une façon si pressante, que j'espère trouver dans l'une ou dans l'autre un appui pour m' aider à réaliser mes projets. Oui, continua-t-il en serrant la main de son ami, vous m'avez dès notre première rencontre témoigné tant de sympathie, que je dois vous montrer sans réserve tout ce que j'ai dans le cœur.

— Je crois pouvoir en deviner une partie, répondit Helldorf en souriant.

— Une partie sans doute, mon amour pour Bertbe ; mais ce n'est pas tout. Ce n'est là que le point brillant de mon existence , le but vers lequel se dirigent toute

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mon âme et tontes mes facultés; il me resta à vous faire connaître par quels moyens j'espère arriver i ce but, et je désire savoir si vous les approuvez. »

Helldorf s'inclina en silence, et Wemer poursuivit : € En vous dépeignant ma situation, je ne ferai peutêtre que vous rappeler celle d'une quantité d'émigrants qui sont venus dans cette contrée pour y faire fortune. Lorsque je m'embarquai à Brème, j'avais la ferme volonté de parcourir les États-Unis dans toutes les directions. Depuis, j'ai fait d'autres projets. D'après ce que j'ai remarqué, je ne crois pas que le pasteur Hehrmann puisse vivre longtemps en bon accord avec le comité. 11 est pauvre, et un temps peut venir où il aurait besoin d'un ami. Je veux donc appliquer mes efiforts à me trouver un emploi, je veux travailler, spéculer, diriger toute mon activité sur un même point, et enfin en venir à pouvoir me présenter devant les parents de Berthe et leur demander le bonheur de Tépouser.

— Très-bien, mon brave ami, s'écria Helldorf , mais je ne vois point pourquoi vous venez ici chercher cet emploi. Les villes d'Amérique ne vous offrent qu'une perspectivo fort incertaine.

— Et mes lettres de recommandation î

— Je vous en prie, au nom du ciel, ne me parlez pas de vos lettres de recommandation. Je ne voudrais pas vous affliger. Et pourtant si vous m'en croyiez, vous iriez dans les régions de l'Ouest, et vous deviendriez fermier. Chaque mois que vous passez ici est un mois perdu, car vous en viendrez à être laboureur. Vous n'êtes pas marchand, vous ne l'avez jamais été, et vous n'avez pas ce qu'il faut pour faire un marchand américain.

— Pourquoi donc?

— Je ne prétends pas nier vos connaissances. Non, et en tout cas, vous apprendriez bien vite ce qu'il oBt

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nécessaire , de savoir.... Hais, puisqae je dois vous le dire, vous êtes trop honnête.

— Est-ce que vous prétendriez que les négociants américains sont de malhonnêtes gens?

— Non, s'écria Helldorf, telle n'est point ma pensée. Mais, pour être négociant en Amérique, il ne s'agit pas seulement de connaître la tenue des livres et de spéculer sur le cours des fonds. Pour ce dernier genre d'affaires, nous avons une classe spéciale d'individus, d'agioteurs, qui^ soit dit en passant, ne jouissent pas d'une grande considération. L'Allemand ne peut rivaliser avec l'Américain dans les entreprises commerciales, parce qu'il est trop peu hasardeux. Les juifs s'en tirent mieux. Ils 6'initienl promptement aux mœurs et aux usages du pays, commencent par un petit trafic, ne reculent devant aucune fatigue, aucune humiliation, et deviennent riches. En Amérique, on a aussi sur la probité d'autres idées qu'en Allemagne. Pour nous, dans notre bonne patrie, un homme qui s'enrichit par une banqueroute est flétri par l'opinion. Ici, c'est tout le contraire. Je con^ nais des gens qui, par trois banqueroutes successives, sont devenus millionnaires, et ils sont fort respectés dans la ville qu'ils habitent. A Littlerock, un riche négociant déclai^a un beau jour qu'il ne pouvait payer ses créanciers ; et en même temps^il faisait construire deux vastes maisons.

— Est-il possible?

^ En affaires de ce genre, ici tout est possible. Les gens qui prennent de telles résolutions sont ceux que les Américains décorent de l'épithète de smaH (subtil).

— Le docteur Normann a déjà employé avec moi le même mot. Hais ce marchand dont vous parles....

— Le docteur sans doute le connaît. Ce marchand avait fait mettre tous ses biens sous le nom de sa femme.

Les créanciers ne pouvaient pas en prendre la moindre parcelle.

— Et les maisons ?

— C'était sa femme, disait-il, qui les faisait construire. Quant à lui, il n'avait plus rien, il était complètement ruiné. Cependant on lui prêta de l'argent, et, lorsqu'il eut profité de la loi sur la banqueroute, il recommença ses affaires sur une plus large échelle que jamais. Je pourrais vour raconter des histoires pareilles d'une quantité d'individus que j'ai personnellement connus.

— Cela n'annonce pas en effet une grande probité. Quoi qu'il en soit» le commerce me semble le moyen le plus sûr d'acquérir promptement un petit capital, et, si l'on y fait preuve d'honnêteté, il me semble qu'on doit par là se faire remarquer et obtenir plus de confiance.

— Cher Werner, dit en soupirant Helldorf, de cette façon vous aurez de la peine à réussir. L'homme timide n'arrive ici que le dernier à son but. Sans charlatanisme on reste pauvre en Amérique ; mieux vaut, comme je vous l'ai déjà dit, vous livrer à la culture de la terre. C'est là mon opinion ; je ne puis prétendre que ce soit celle de tout le monde, et je serais charmé si vous pouviez vous-même me donner un démenti.

— Mais, pour commencer l'exploitation d'un terrain, il faudrait que j'eusse au moins une certaine somme à ma disposition, et je ne l'ai pas.

— Ne vous imaginez pas, répliqua Helldorf en souriant, que ceux qui viennent ici avec un capital n'ont à cueillir que des roses. Là où il n'y a rien, l'empereur perd ses droits. Mais ce sont là des raisonnements perdus pour les émigrants. Il faut d'abord qu'ils fassent leur apprentissage, après quoi ils prennent une meilleure voie.

— Je sens cependant en moi un si vif désir d'entrer activement dans la vie des affaires.. .,

— Très-bien , je ne veux point vous détourner de suivre cette impulsion. Allez demain porter vos lettres de recommandation ; plus tard nous verrons ce qu'il en arrivera. A présent il est temps de retourner à notre hôtel, si nous ne voulons pas manquer notre souper. >

Le lendemain, Werner sortit de très-bonne heure, et ne rejoignit son ami que dans l'après-midi. Il rentrait à rhôtel très-fatigué. Il avait porté de côté et d'autre une quantité de lettres, et la plupart des personnes auxquelles il était adressé ne se trouvaient point dans leur demeure; d'autres l'avaient prié de revenir le lendemain, signe certain qu'ils voulaient faire quelque chose pour lui. Un marchand nommé Harve; Pavait même invité à dîner, et il se promettait un grand plaisir de passer quelques instants avec cet homme qui lui avait paru très-agréable. € Il me semble, lui ditHelldorf en riant, que nos lettres ont du succès. A merveille ; je désire sincèrement que mes prévisions ne se réalisent point. Aujourd'hui , si vous voulez, nous resterons un peu plus longtemps ensemble, car demain il faut que j'aille régler quelques affaires à Germantown ; j'y resterai trois jours et j'espère, à mon retour à Philadelphie, vous trouver dans la situation que vous souhaitez.

— n est difficile que j'y arrive si vite ; cependant j'ai bon espoir. -»

Ce jour-là, à la table d'hôte, | se trouvaient plusieurs Allemands, entre autres un M. de Buchenberg, qui était assis à côté de Werner. Il séjournait depuis quelques semaines à Philadelphie, et avait l'intention de parcourir les États de l'Ouest, dans l'intérêt d'une compagnie qui jouissait déjà d'un grand renom. M. de Buchenberg n'était pas homme à donner beaucoup de courage à Werner; il se répandait en invectives contre la capitale de la Pensyivanie. « Que le diable emporte, s'écria-t-il, la pieuse

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Philadelphie! ces gens-là croiraient commettre un crime s'ils épluchaient une pomme le dimanche, et ils passent ce même dimanche à se balancer sur leur rocking-chair, en combinant toutes sortes de plans artificieux pour duper leurs voisins le lendemain. Dieu sait ce qu'il y a ici de sectes de toutes sortes : quakers, méthodistes, baptistes, presbytériens, millerites, schultzerites et meierites, et combien d'autres! je frémis rien qu'en voyant toutes ces bandes de filous avec leur vénérable habit couleur de chocolat.

<— Les quakers, répliqua Wemer, ont des habitudes très-modestes, et je crois qu'ils se font un devoir de s'habiller de la façon la moins éclatante.

— Sans doute ; mais n'est-ce pas une affectation de leur part que de s'habiller autrement que tout le monde, et leurs femmes ne font-elles pas toute espèce de coquetteries avec leurs robes sombres et leurs larges chapeaux? Et leurs villes, ajouta Buchenberg, regardez, y a-t-il rien de plus insupportable qu'une telle régularité ? Si dans la rue vous demandez à quelqu'un d'entre eux votre chemin, il ne vous répondra point, comme on le ferait dans un pays de gens raisonnables : € Descendez € par là, puis vous prendrez à droite ou à gauche, en- « suite vous irez droit devant vous et vous arriverez ainsi « à Tendroitque vous désirez. » Non ; le Philadelphien vous dit tranquillement : (cEh! vous ne pouvez pas vous ^ (romper ; vous passez d'abord par trois rues au sud, € ensuite vous allez à l'ouest, puis vous revenez au sud, c vous vous dirigez à l'est et vous tournez au nord. » Je vous demande si l'on peut marcher dans cette ville sans une boussole et s'il n'y a pas de quoi périr d'ennui I

I — Les quatre points cardinaux sont cependant faciles à r:econnaître, dit en riant Helldorf.

— Faciles à reconna^^I s'écria Buchenberg ; et si le

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ciel est couvert de nuages I Et depuis quand faut-il que tous les hommes connaissent l'astronomie? je sais que le soleil se lève à l'orient et se couche à l'occident, mais voilà tout. Pour avoir d'autres renseignements, il faut que j'aie recours à un calendrier. Là, du reste, ne s'arrête pas la passion astronomique des Philadelphiens. Dernièrement, j'étais assis à cette même table ; à côté de moi était un quaker qui, au milieu du dtner, me pousse par le bras et me dit : « Ami, voudrais-tu bien « me passer ce plat qui est au nord-ouest ? > Je le regarde avec étonnement ; et, pour se faire mieux comprendre, il ajoute : < Celui qui est là^ au sud du plat de viande. » Eh bien! pour lui rendre ce service, il aurait fallu que j'allasse à la porte regarder l'horizon, ou que j'eusse une boussole à côté de mon assiette. y>

Helldorf et Werner se mirent à rire. Le fait est que M. de Buchenberg avait raison ; car la construction régulière de Philadelphie , dont les rues s'étendent en droite ligne du nord au sud et de l'est à l'ouest, a vraiment porté les habitants de cette ville à se servir à tout propos de ces désignations géographiques, qui, pour une quantité de personnes, sont fort embarrassantes.

Le lendemain, Helldorf partit. Werner recommença ses courses, fit visite sur visite, et partout fut accueilli avec une banale politesse. La plus grande faveur qu'on luiaccorda,dans quelques maisons, futde l'inviter à dtner. n revint de ses vaines excursions fort triste et furtabattu. Son unique consolation, dans ses nombreuses déceptions, était de se dire qu'il n'avait rien négligé de ce qui était en son pouvoir pour se procurer un emploi.

n attendait avec impatience son ami, et, lorsque ce brave garçon eut entendu le récit de tant d'inutiles tentatives, à la grande surprise de Werner, il prit à t&che

d'excuser les négociants auxquels étaient adressées ces lettres de recommandation.

€ Voyez-vous, dit-il, mon cher Wemer, il arrive chaque année aux États-Unis des milliers et des milliers d'étrangers qui pour la plupart ont les poches pleines de lettres de recommandation. Les Américains ne peuvent en conscience satisfaire à toutes ces requêtes. Ils ont d'ailleurs très-peu de services de cette nature à demander pour leur compte à l'Europe^ et yraiment il est aisé de concevoir qu'ils n'accueillent pas du premier jour à bras ouverts quiconque vient à eux avec l'apostille d'un correspondant lointain, a Aide-toi toimême, -» c'est la maxime de ce pays-ci, c'est celle qu'il importe de mettre en pratique. Mais j'â une proposition à vous adresser. J'ai entrepris à Germantown une affaire qui m'oblige à aller à la Nouvelle-Orléans ; voulez-vous venir avec moi?

— A quelle distance est la Nouvelle-Orléans?

— On voit que vous arrivez d'Allemagne, car ici personne ne s'inquiète des distances; on ne s'informe que des moyens de locomotion. Je veux y aller par mer. Si vous voulez m'accompagner, décidez-vous promptement. Nous irons demain à New-York prendre le paquebot, qui en quinze jours^peut nous conduire à la Nouvelle- Orléans. Il est possible que là vous trouviez quelque place convenable, sinon je vous promets qu'après y avoir passé huit jours, je vous conduirai dans le Ténessée.

— Hélas! mon ami, mon séjour à Philadelphie m'a découragé. Qu'irsds-je faire dans le Ténessée? Comment oserais-je demander la main de Berthe? Je n'ai rien à lui offrir.

— Ne vous désespérez pas si vite ; le temps vous appartient, et, croyez-moi, je vous mènerai dans le bon chemir &i vous ne le suivez pas, ce sera votre faute. En

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attendant, venez-vous avec moi, à la Nouvelle-Orléans?

— Oui; c'est décidé. J'ai aussi des lettres de recommandation pour cette ville, mais je sais l'usage que je dois en faire.... En parlant ainsi, il prenait ses lettres pour les jeter à l'eair.

— Pas tant de précipitation! s'écria Helldorf. Ces sortes de lettres sont comme des allumettes humides ; la plupart ne prennent pas feu, mais dans le nombre il peut s'en trouver une qui nous soit utile. D'ailleurs quelques menues feuilles de papier ne sont pas lourdes à emporter. »

Les préparatifs de voyage des deux amis furent bientôt achevés et, comme le vent favorisait leur navigation, ils eurent une rapide et agréable traversée. Deux semai*nés après leur départ, ils ne se trouvaient plus qu'à quatre-vingts milles de distance de la Nouvelle-Orléans. Le navire entrait dans le labyrinthe des embouchures du Hississipi. Debout sur le pont, Werner ne se lassait pas de contempler le spectacle tout nouveau qui s'offrait à ses yeux : tantôt des rives plates, marécageuses courertes de roseaux ; tantôt de profondes et majestueuses ' forêts; puis les fécondes plantations, et, à mesure qu'on approchait de la ville, les œuvres de plus en plus imposantes de la culture et de la civilisation. La nuit lui déroba trop tôt ces curieux points de vue, mais dès le lendemain matin, il revenait de nouveau sur le pont pour admirer le panorama de la Nouvelle-Orléans.

S'il avait été frappé de tout ce qu'il voyait d'étrange en débarquant à New-York, il le fut bien plus de l'aspect de la grande cité du Sud voisine du tropique. La quantité de navires de toute sorte qui se pressent dans le port de la Nouvellle-Orléans; le mouvement continuel des bateaux à vapeur, des bâtiments chargés de fruits; la ma^se des voitures qui circulent sur la rive du fleuve;

Fassemblage de tant d'hommes, de tant de races différentes, tout enfin absorbait tellement son attention, qae le navire qoi l'avait amené là fut amarré au rivage sans qu'il s'en aperçût.

Helldorf qui, ayant déjà visité plusieurs fois cette grandecité, ne pouvait pluséprouveifla même surprise, fit transporter les valises sur une charrette dont il eut soin de garder le numéro, et s'en alla avec son ami le long de la levée ^ dans Fintérieur de la ville.

c Que dites-vous de cette ville? demanda Helldorf en remarquant que son ami ne se lassait pas de- regarder les splendides édifices qui s'élevaient devant eux de tous cAtés.

— C'est d'un aspect gigantesque, mais selon moi plus imposant 'que séduisant. Je me réjouis de voir cette ville, et je n'éprouve point la tentation d'y demeurer.

— J'ai à cet égard la mêihe pensée que vous. Mais, si vous restiez ici quelques semaines, la Nouvelle-Orléans vous offrirait une tout autre physionomie. Dés que la sai« son de la fièvre jaune est revenue, tous ceux qui peuvent émigrer émigrent, et parmi ceux qui restent le fléau fait d'horribles ravages. Je me suis trouvé une fois ici au mois de septembre. Toutes ces rues étaient silencieuses, désertes, quelques-unes même barricadées, et sur une quantité de portes on voyait un tableau noir ou un placard annonçant que la peste était entrée dans la maison. Les Allemands sont surtout victimes de cette horrible fièvre. Ds s'installent ici sans précaution, vivent selon leurs anciennes coutumes, sans vouloir modifier leur régime, se vantant de pouvoir résister au fléau, et sont les premiers atteints, les premiers terrassés. Ah ! c'est là un triste chapitre. Mais nous en parlerons une

1 La digrue da Miasissipi. A la Nouvelle-Orléans, c'est la promet Dade publique la plus animée et la plus fréquentée.

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autre fois. A présent, pendant qu'il y a encore quelque fraîcheur, allons faire une promenade ; plus tard, on ne peut rester dans les rues. Voulez-vous remettre vos let-* très de recommandation ?

— Non. Je ne veux pas me donner de nouveaux regrets.

— Vous en avez une pourtant qui est cachetée et qui renferme peut-être quelque chose d'important pour celui à qui elle est adressée.

— Non. Elle me vient d'un de mes oncles, qui me l'a lue avant de la cacheter. C'est une lettre comme toutes celles qui m'ont été si peu utiles. De plus, elle s'adresse à un ancien médecin qui a demeuré au sud du Missouri, et qui, je crois, ne peut m'étre d'aucun secours.

— Qui sait? Il peut vous rendre plus de services que les négociants, qui considèrent l'émigrant comme une sorte de marchandise, se demandent quel profit ils en pourront tirer, et s'éloignent de lui avec effroi s'il paraît avoir besoin d'eux. Mais venez voir avec moi un de mes anciens amis, un de mes camarades d'université qui s*est fait maître d*école.

— Maître d'école?

— Seigneur Dieu ! que ne fait-on pas en Amérique, selon le temps et l'occasion ? D'après ce qu'il m'a écrit, je crois du reste qu'il a réussi. Voici sa demeure. Entrons.

— Nous ne le dérangerons pas ?

— Ici on n'a point de tels soucis. Au reste, en été, les écoles sont peu fréquentées, et je ne serais pas surpris qu'elles fussent déjà en vacances. >

Les deux amis montèrent par un étroit escalier à un second étage et entrèrent dans la salle d'étude. La porte et les fenêtres en étaient ouvertes, et le maître et les

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élèves avaient 6té leur habit pour être plus au frais. € Helldorf l s'écria le maître d'école en se levant précipitamment. Helldorf, d'où viens-tu donc?

— Nous ne te dérangerons pas? répondit le jeune Allemand.

— Quelle idée I vois combien j'ai peu d'écoliers ! Vendredi prochain nous entrons en vacances, et je vais jouir de ma liberté.

— Où comptes-tu aller?

-<^ Je veux remonter le Hississipi.

— A merveille. Nous voyagerons au moins quelque emps ensemble. Mais d'abord, il faut que je te présente mon ami Werner, un de nos compatriotes arrivé tout récemment en Amérique, et qui pense à s'établir dans l'Ouest. »

Les deux jeunes gens se tendirent la main. Le maître d'école avait une belle, intelligente figure, et ses élèves représentaient par leurs diverses physionomies un singulier mélange des types allemand, français, anglais et créole. C'étaient des garçons et des filles de différents âges. L'un d'eux se tenait debout, les mains dans ses poches, devant un tableau sur leauel était dessiné un alphabet.

€ Regarde, Helldorf, dit Schwarz, le maître d'école, en montrant ce petit citoyen ; tu as là un remarquable échantillon de mes disciples, un Benjamin Franklin encore inculte, un diamant brut. C'est un de ces vaillants garçons qui pour jouer trouvent toujours l'espace trop étroit, un de ceux que tu peux voir rôdant avec une cuiller à la main autour des tonnes de sucre et de sirop. Approche, Benjamin, et montre-nous ce que tu as appris. Connais-tu quelques-unes des lettres qui sont sur ce tableau?»

Bei\îamin fit une afiGreose grimace, se campa sur une

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jambe, puis sur l'autre, enfonça ses bras dans ses poches, et enfin répondit par un signe de tête aflQrmatif.

a Bon. Tu connais quelques-uns de ces caractères. Donne-nous une preuve de ton savoir, et d'abord tire tes mains de tes poches. >

Benjamin découvrit cinq doigts qui justifiaient pleinement l'assertion de son maître, car ils étaient tous tachés de mélasse.

€ Eh bien 1 dis-moi ! quelle lettre connais-tu ? >

Benjamin fit une nouvelle grimace, passa à diverses reprises sa manche sous son nez, s'approcha du tableau en sourcillant, fit un pas de plus et enfin désigna un H.

« Tu connais donc cette lettre? >

Le futur Franklin fit en silenceunnouveau signe de tête.

« Comment la nommes-tu. cette lettre? »

Benjamin tourna ses regards vers ses condisciples comme pour les prier de lui venir en aide, puis s'agita sur ses pieds, se frotta les mains et répondit : ce Je ne sais pas. »

Helldorf et Werner ne purent s'empêcher de rire , et tous les élèves se mirent à rire en même temps.

a Retournez chez vous, dit Schwarz, qui avait bien de la peine à garder son sérieux; je vous donne congé pour le reste du jour. »

A peine avait-il prononcé ces paroles de bénédiction, que toute la jeune cohorte se leva bruyamment et se précipita en bas de l'escalier.

«Gomment donc, demanda Helldorf à son ami, te trouves-tu dans une telle situation?

— Mon histoire est bien simple, répondit Schwarz : je n'avais rien ; je ne pouvais trouver aucun emploi; je me suis fait maître d'école. Dans les quarante-sept mille écoles élémentaires que l'on compte aux États-Unis, il y a, j'en suis sûr, des milliers d'individus qui, comme

moi, se sont décidés à Timproviste à enseigner Yaiphai^ bet. Rien n'est plus aisé que de passer Texamen nécessaire pour exercer cette profession, et comme de part et d'autre on ne prend aucun engagement durable, l'instituteur s'en va quand bon lui semble.

— Et les écoles, demanda Werner, ne souffirent-elles pas de ces rapides changements?

— Sans aucun doute. Mais, pour attacher les instituteurs â leur place, il faudrait leur assurer une meilleure situation. En Allemagne^ un maître d'école se dévoue à sa profession, parce qu'il n'a pas d'autre moyen de ga-

' gner sa subsistance. Ici, que demain je trouve plus d'avantage à donner des leçons de danse, â entrer au théâtre, à m'enrAler dans une troupe de jongleurs, rien ne peut m'en empêcher.

— Est-ce que toutes les écoles en Amérique sont organisées de la même façon?

— Dites nettement votre pensée, répliqua Schwarz en riant ; dites désorganisées. Pendant l'été, à la Nouvelle- Orléans, nous ne pouvons rien avoir de mieux que ce que vous venez de voir. En hiver , ma classe est trois fois plus nombreuse, et nos heures de travail sont réglées. En été, tout le monde dort ; et dans un mois la ville sera morne et silencieuse comme un temple protestant dans les jours de semaine. Mais nous perdons ici notre temps; venez vous reposer pendant les heures de chaleur dans mon appartement. Le soir, nous nous pro« mènerons dans les rues, et vous comprendrez comment il se fait que, malgré le retour périodique de la fièvre jaune, il y ait un grand nombre de gens qui ne puissent vivre ailleurs qu'à la Nouvelle-Orléans. >

Helldorf termina ce jour-là une partie de ses affaires. Werner resta avec Schwarz, qui leur annonça qu'il avait aussi l'intention d'aller s'établir dans les forêts de

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I*Ouest. € Je vais, dit-il, quitter cette ville pour n'y plus revenir ; j*y ai vécu une année. C'en est asse2. Avec les deux cents dollars que j'ai économisés, j'espère me faire une retraite.

— Deux cents dollars! s'écria Werner; est-il possible? Avec une telle somme, vous ne pouvez pas même vous procurer les choses de première nécessité.

— Dans les forêts, répondit Schwarz, on a peu de besoins. Voulez-vous venir avec moi? Je vous enseignerai la vie pratique*

— Et vous croyez que je pourrais , avec deux cents dollars I...

— Non, pas vous. On n'arrive pas du premier coup à une telle lucidité, à moins d'être très-bien conseillé et de suivre docilement une sage direction. Autrement, il faut payer son apprentissage, et le mien me coûte sept cents dollars.

— Vous comptez donc défricher un terrain ?

— Oui, J'emploierai l'automne et l'hiver à me préparer une habitation. Au printemps , je labourerai.

— Et des bestiaux?

— J'en aurai. Gela va sans dire.

— Mais pensez-vous que dans quelques années on puisse gagner assez.... assez. ... pour....

— Pour pourvoir à l'entretien d'une femme ? Est-ce là ce que vous désirez savoir? »

Le visage de Werner se couvrit d'une légère teinte de pourpre. « Certainement, poursuivit Schwarz. Le meilleur moyen de se marier, c'est de se faire agriculteur. Dans cet état, d'ailleurs, il faut se marier. La solitude dans les bois sans une femme serait insupportable. Avez-vous déjà quelque jeune fiU^en vue?

— Moir... Oh! non....

— Allons, allons, reprit Schwarz en souriant, je ne

veux point m'immiscer dans vos secrets. Hais associezvous à moi. Si mon genre de vie ne vous plaît pas, vous serez libre ensuite d'y renoncer. Personne ne nous oblige à nous obstiner dans une entreprise lorsqu'elle ne nous convient plus. On fait une autre tentative , et peut-être on réussit. »

Wemer était très-vivement ému des nouvelles perspectives que lui dévoilait Schwarz ; mais le charme des régions tropicales, l'amour Je l'inconnu lui donnaient un ardent désir de visiter les contrées méridionales de l'Amérique. Il voulait s'embarquer sur le premier navire qui partirait pour une de ces magnifiques contrées. Helldorf employa toute son éloquence à lui faire comprendre les inconvénients et le péril d'un tel projet, et finit par le déterminer et par déterminer Schwarz à partir avec lui pour faire une visite à la colonie du Ténessée. Un matin, ils montaient tous trois à bord du rapide bateau la Diane et naviguaient sur le Mississipi, admirant ses deux rives parsemées de riches plantations, couvertes de grenadiers et d'orangers, et plus loin, les forêts vierges, les forêts profondes entrelacées de réseaux de lianes.

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