AVEMUIIES
dance anglaise imprimée chez Treute), à Strasbourg, en 1788, quelques détails fort curieux.
« Initié aux mystères de la maçonnerie , dit la correspondance, il ne cessa, tant qu'il fut à Londres, de fréquenter les différentes loges. Peu de temps avant de quitter cette ville, il acheta d'un libraire un manuscrit qui paraissait avoir appartenu à un certain Georges Coston, qui lui était absolument inconnu. Il vit qu'il traitait de la maçonnerie égyptienne, mais suivant un système qui avait quelque chose de magique et de superstitieux. II résolut cependant de former, sur ce plan, un nouveau rit de la maçonnerie, en écartant, dit-il, tout ce qu'il pouvait y avoir d'impie, c'est-à-dire la magie et la superstition. 11 établit en effet ce système, et c'est le rit dont il est le fondateur, qui s'est propagé dans toutes les parties du monde et qui a tant contribué à l'étonnante célébrité de son auteur. >»
En fondant la franc-maçonnerie égyptienne, on le voit, Cagliostro avait ostensiblement la haute prétention de réformer et de remplacer l'ancienne maçonnerie par une institution d'une philanthropie toute chrétienne. Les esprits enthousiastes et crédules se trompèrent sur son compte; ils le prirent pour un sage, pour un réformateur digne d'admiration et de respect. C'était là qu'il voulait en venir, et il y parvint avec une surprenante habileté.
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dateur, et dont il commença à établir quelques loges en Europe vers l'année 1774.
Cette maçonnerie, si célèbre à ses débuts, et qui paraissait devoir ruiner de fond en comble sa devancière déjà si florissante, eut, dit-on, une origine très-commune et très-prosaïque; elle ne découlait pas de la source toute merveilleuse que les enthousiastes du temps lui attribuaient. Cagliostro prétendait avoir reçu directement l'initiation de sa maçonnerie du grand cophte lui-même, qu'il avait visité en Orient. Le grand cophte l'avait reçue de ses prédécesseurs, remontant la chaîne des temps jusqu'à Enoch et Élie. Ainsi ces deux prophètes étaient les vrais fondateurs de l'ordre dont Cagliostro se trouvait le dernier grand maître en Europe.
C'est à merveille. Mais si, avec tout le respect que nous devons à Élie et à Enoch, nous persistons à être de l'avis de ceux qui affirment que toute la maçonnerie égyptienne sortit un beau jour de la boutique d'un pauvre libraire de Londres, où Cagliostro trouva , par hasard, un vieux petit bouquin qu'il fit copier et qu'il publia comme la loi fondamentale de l'ordre maçonnique dont il voulait être le Moïse ; si nous persistons à croire cela, que diront Enoch et Élie ? ils seront de notre avis probablement.
Nous trouvons à ce sujet, dans une correspon-
phè te dans son pays. Ajoutons qu'en Sicile, non-seulement il risquait fort de passer pour un faux prophète, mais il courait le danger de rencontrer ses premières dupes, et, entre autres, cet implacable orfèvre Marano, qui avait toujours sur le cœur Je vol de ses soixante onces d'or et le souvenir douloureux des coups de bâton des esprits évoqués. Marano se montra, en effet, comme le fantôme accusateur. La justice informa; on arrêta Cagliostro, et il fut même question de faire revivre la procédure commencée contre Joseph Balsamo, à propos du faux testament qu'il avait fabriqué en faveur du marquis Maurigi.
Cagliostro, dans le péril, eut recours à une présence d'esprit qui jamais ne lui faisait défaut. Par des stratagèmes ingénieux, il parvint à tromper la police et il repassa le détroit. Après quelques jours donnés à l'Italie, il s'embarqua pour Malte, toujours en compagnie de Lorenza. Son illustre ami , le grand maître, le reçut avec une distinction aveugle. Mais Cagliostro le quitta bientôt pour retourner à Naples, où il avait beaucoup d'adeptes; et pendant trois mois il professa publiquement, dans cette ville, la chimie et la cabale.
Cagliostro eût voulu arriver à une réputation plus haute. C'est à Rome qu'il aspirait à se montrer dans tout l'éclat de sa puissance. Mais par malheur le saint -office veillait sévèrement, dans les États de
l'Église, aux intérêts de la religion ; il pourchassait à outrance l'hérésie et brûlait l'impiété , sinon les impies. Une certaine odeur de roussi fit peur au disciple bien-aimé du grand cophte. Il n'osa franchir la limite , et resta dans cette bonne ville de Naples, où le gouvernement n'allumait aucun fagot pour la sorcellerie, laissant dire et laissant passer tout ce qui ne l'atteignait pas directement. Ë per dio! que fa? disait le rQi des Deux-Siciles. C'était bien ce qu'il fallait à Cagliostro.
La signora Lorenza avait laissé à Rome son
jeune frère, qui était devenu un jeune homme d'une
remarquable beauté. C'était un de ces types romains , rappelant par la pureté des lignes du visage et l'élégance des formes cette race antique, étrusque et latine, dont les marbres de nos musées nous donnent une juste idée. Lorenza reçut à Naples la visite de Paolo Feliciani; elle aimait beaucoup sa famille, et elle fut heureuse de retrouver un frère qui lui rappelait ces belles et limpides années de l'enfance, dont le souvenir enivrant nous suit toute la vie. Cagliostro, pour qui tout événement avait un sens et devait avoir un but , mit à profit cette réunion. Il jugea que son beau-frère pourrait lui être fort utile, et il l'engagea à suivre sa fortune. En cela il fut admirablement secondé par cette bonne Lorenza, qui n'écoutait , elle , que les élans du cœur. Paolo Feliciani connaissait ses propres mérites; il
était habitué aux succès; il avait de l'ambition et surtout de la vanité ; il se laissa facilement monter la tête par l'habile charlatan, qui lui promit les richesses d'un nabab et une alliance magnifique, à la cour de France ou ailleurs.
« C'est bien là mon rêve, » dit Feliciani.
Et il fit ses adieux à Rome et à la délicieuse Italie pour suivre sa sœur , mais surtout pour suivre la fortune du grand génie, soi; beau-frère. Cagliostro, Lorenza et Feliciani, avec un assez grand train, s'embarquèrent pour Marseille , où ils ne devaient séjourner que peu de jours, leur but étant de parcourir l'Espagne et le Portugal, où la chimie était fort peu répandue , et où Cagliostro devait nécessairement amasser des monceaux de quadruples d'or.
Pendant les quelques jours passés à Marseille, on trouva moyen de nouer des relations avec une dame âgée, riche et coquette, qui s'éprit du comte de Cagliostro. Celui-ci eut l'idée de faire épouser une des filles de cette vieille folle à Feliciani ; mais le beau-frère avait mis sur ses tablettes qu'il serait l'époux d'une infante, d'une altesse royale ou de quelque princesse de Trébisonde. Il refusa net le mariage marseillais. Au fait , autant aurait valu ne pas quitter Rome et prendre femme au quartier de la Trinité des Pèlerins , que d'aller épouser une petite Provençale du quartier de la Canne-
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bière. Lorenza fut de l'avis de son frère , et l'on partit pour Barcelone.
Ce second voyage en Espagne ne fut pas plus heureux que le premier. L'Espagne a été de tout temps un pays de fortes croyances selon la foi catholique et de mœurs austères. Les passions peuvent y être ardentes , mais elles ont quelque chose de contenu et de grave ; l'imagination y est plutôt rêveuse que fougueuse et désordonnée ; et puis, et par-dessus tout, les Espagnols ont un certain hon sens traditionnel qui les préserve de tous les écarts, de toutes les excentricités si communes chez les peuples du milieu de l'Europe. Le charlatanisme a donc peu de prise sur l'esprit public en Espagne. En revanche, la poésie en a beaucoup ; l'amour du pays et les affections de famille y dominent. L'Espagnol , très-exalté , soûs des apparences graves , pour son amour, son honneur ou sa vengeance , l'est fort peu pour l'ambition et encore moins pour les richesses. Comme l'idéal est l'objet de sa préoccupation et de sa rêverie , le ' positif a pour lui peu d'attrait, et, par conséquent, la spéculation, le gain, l'or, le tentent médiocrement.
Cagliostro se trompait, il croyait trouver en Espagne des dupes et des trésors; il n'y rencontra, à son second voyage , que des esprits défiants et des visages sévères. De Barcelone, il courut à Valence,
de Valence à Alicante, et d' Alicante à Cadix. Là Jement , à l'extrémité de la Péninsule , il renec un maniaque qui cherchait aussi la pierre phiJ phale. Le creuset fut mis sur le fourneau ardi on ne fit pas do Tor, bien entendu, mais il y cependant un résultat sonnant pour Cagliostro. confrère en alchimie lui livra , bon gré mal g une assez forte somme en or monnayé, sur la p messe de lingots imaginaires.
La signora Lorenza se serait assez accommo< d'une vie paisible et poétique, à Cadix ou d< toute autre partie de l'Andalousie. 11 n'en était j de même de son frère, ce beau et malheure Paolo Feliciani , qui courait après des ruisseaux diamants et des princesses enchantées. Se voyant Cadix , à l'extrémité de l'Europe , et dans le pa de la chevalerie par excellence, sans avoir encoi rencontré la plus petite altesse amoureuse de lui l'impatience le prit, et il se querella vigoureusemer avec son beau-frère, le prophète et le chimiste. L bonne Lorenza intervint, et décida son frère à re tourner en Italie, d'où il n'aurait jamais dû s'éloi gner. Les adieux furent touchants ; ils devaient être éternels. Paolo Feliciani partit, la bourse assez bien garnie, grâce à la tendre sorella qui eût bien voulu le suivre, et qui se fût embarquée furtivement avec lui, si l'argus n'eût veillé sur elle. Il fallait suivre la fortune de cet aventurier insatiable de richesses et
de réputation, il fallait affronter tous les hasards et les périls de la vie nomade, de la vie de bohème, tandis qu'à Rome , dans le riant et paisible quartier de la Trinité, elle eût retrouvé encore le foyer de sa famille et les belles compagnes de sa jeunesse !
Cagliostro et sa femme prirent passage sur un bâtiment anglais et se rendirent à Douvres. Ds arrivèrent donc à Londres pour la seconde fois.
C'est à dater de ce second voyage en Angleterre que la réputation et la personne de Cagliostro commencent vraiment à prendre de l'importance. L'aventurier va devenir un personnage considérable et célèbre. Pour les uns, il sera un homme extraordinaire; pour le vulgaire, il sera un être surnaturel. Cherchons à le suivre et à l'étudier dans cette seconde phase de son existence. Il avait contre lui la raison, la science légale et la morale surtout; il lutta contre ces trois principes formidables qui sauvegardent la société, et il lutta souvent en brillant athlète. Avouons aussi qu'il fut admirablement secondé parce vertige qui troublait l'esprit public de l'époque, et qui, aux yeux du sage, était le terrible avant-coureur de cette révolution sociale et politique dont les commotions volcaniques grondaient déjà dans le lointain.
Coup d'oeil sur la franc-maçonnerie au xvm* siècle. — Aventures nouvelles. — Mme Fry. — Voyage en Allemagne. — Le comte de Saint-Germain dans sa retraite.— Présentation. — Arrivée à Mittau.
Jusqu'ici nous avons suivi le grand aventurier à travers les péripéties, les accidents et les tortueux événements de sa vie nomade. Il serait temps de jeter un coup d'œil rapide sur les éléments de ses succès, et sur les systèmes qu'il développait et propageait comme chef d'école et grand maître de Tordre maçonnique dont il fut l'inventeur.
Un mot, avant tout, sur l'état de la franc-maçonnerie en général , vers le milieu et à la fin du xvur siècle.
Que la maçonnerie date de Thomas Cran mer, évéque apostat qui, en tôô8, fut le favori d'Anne de Boulen et qui finit sa vie sur un bûcher1, ou d'Olivier Cromwell, ou même du vieux roi Arthur, c'est ce qui importe peu dans ce récit. Quoi qu'il en soit, vers le milieu du xvur siècle, la franc-maçonnerie était devenue en Europe une puissance occulte et formidable. L'Église romaine s'en émut à tel point que le pape Clément XII, de glorieuse
1 Thomas Cranmer se faisait appeler : Flagellum prineipum
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mémoire, publia contre la. secte diabolique, en 1738, la constitution : In eminenti, et fulmina Texcoin^ munication contre tous les sectaires et adeptes de la maçonnerie. Benoît XIV ne fut pas inoins animé que son prédécesseur contre la secte diabolique. Après le jubilé de Tannée 1750, il confirma la bulle d'excommunication du pape Clément XII, et il lui donna même plus d'extension dans sa constitution datée du 18 mai 1751, et qui commence par ces paroles mémorables : Providas Romanorvm pontificum....
Les princes séculiers imitèrent la cour de Rome. L'Autriche sévit contre la maçonnerie en 1743 ; l'électeur Palatin chercha à l'expulser des États de Manheim; les cours d'Espagne et de Naples, en 1751, rendirent des décrets conformes à la bulle de Benoît XIV. Milan , Venise, Gênes et la Savoie firent une rude guerre aux francs - maçons en 1784 et 1785. La France se montrait plus tolérante; elle s'abreuvait de philosophie, grâce aux encyclopédistes, aux théosophes et aux philanthropes de ce temps-là. Mais ce qu'il y eut de remarquable dans les annales de cette croisade anti-maçonnique, ce fut certainement la grande colère dont la Porte Ottomane s'anima tout à coup elle-même contre les francs-maçons taxés d'hérésie et d'impiété par le saint-office de l'Église romaine. Une loge maçonnique avait été établie clandestinement à Cou-
stantinople, dans la maison d'un drogman anglais. Le gouvernement du Grand Seigneur en fut averti. H sut même que plusieurs Turcs avaient été affiliés. Aussitôt ordre fut donné au capitan-pacha (nous copions textuellement le document) de sur* prendre ce repaire de brigands et d'incendier la maison. Les francs-maçons assemblés furent avertis à temps; et on doit penser s'ils délogèrent au plus vite. L'Anglais quitta Constantinople, et le vénérable qui présidait la loge, et qui était Français, eut besoin de toute la protection de noire ambassadeur pour se soustraire au bâton des janissaires. Le divan et le saint-office, en cette occasion, furent, .comme on le voit, parfaitement d'accord.
C'est à l'époque du second voyage de Cagliostro à Londres qu'il faut placer la date de son affiliation à la maçonnerie. 11 fut reçu apprenti , compagnon et maître dans la même journée , à la principale loge maçonnique.
11 ne faut pas s'y tromper; cette initiation à la maçonnerie avait un but caché, et, tout en devenant
adepte des sociétés occultes, Cagliostro était bien résolu à s'asseoir un jour sur le trône de grand maître d'une institution rivale et plus puissante, à ses propres jeux du inoins.
Revenons à sa vie d'aventurier.
11 y avait alors à Londres une vieille Anglaise, nommée Mme Fry , possédée de la folie de la lo-
terie. La pauvre femme avait la tête faible, mais eiie possédait une assez belle fortune. Cagliostro la rencontra par hasard dans un de ces clubs excentriques qui existent en Angleterre depuis des siècles. Il ne fut pas difficile de persuader à Mme Fry qu'il possédait le secret de double vue, et qu'il pouvait d'avance lui indiquer les numéros gagnants. Mme Fry ne quitta plus Cagliostro ; elle se lia d'une amitié tendre avec Lorenza ; elle fut aux petits soins pour l'homme de génie qu'elle avait enfin rencoutré. Il se trouva aussi qu'un M. Scott, riche bourgeois de la cité, rêvait, de son côté, des ternes d'or et des quaternes de diamant. Ce M. Scott était de la coterie de Mme Frv. Ils avaient ensemble nourri et engraissé bien des nuiréros, moyen infaillible de faire maigrir une fortune. Le devin Cagliostro prouva net à l'avide et opulent bourgeois qu'il n'était pas plus difficile de deviner des numéros gagnants que de résoudre un simple problème algébrique.
Mais la science coûte cher, la haute science surtout. Les numéros promis étaient de l'espèce la plus rare; il fallait les attirer, les entraîner à soi par une incantation des plus coûteuses : il fallut beaucoup de guinées. Mme Fry en donna pour une forte somme, et M. Scott, qui n'était pas moins friand de quaternes, compléta la somme nécessaire à l'opération cabalistique. Or, voici ce
qui arriva : Mme Fry gagna deux mille livres sterling (50 000 fr.) avec des numéros du choix de l'enchanteur : le hasard fait de ces coups. Sa tête s'affola. Comment témoigner sa reconnaissance au comte de Cagliostro? 11 possédait un secret qui était une mine inépuisable. Le comte, toujours magnifique, refusait des cadeaux; mais, pour obliger Mme Fry, il voulait bien consentir à opérer en sa faveur certaines transformations scientifiques bien autrement merveilleuses que le don de divination des numéros. 11 fallait pour cela un collier de diamants et une boite d'or. On doublerait , on triplerait , on sextuplerait leur valeur au moyen de la chimie. Mme Fry ne marchanda pas. Elle acheta un magnifique collier de brillants qu'elle passa au cou de la belle Lorenza, et une superbe botte d'or qu'elle glissa d'une manière toute gracieuse dans la poche de la veste de M. le comte. On laissa faire cette bonne Mme Fry.
Les diamants devaient être cachés dans de la terre végétale pendant un certain temps; là ils devaient se ramollir et se gonfler. Puis , au moyen d'une certaine poudre rose, appelée poudre consolidante, il était prouvé qu'ils reprendraient bientôt leur densité ordinaire. L'opération était claire comme le jour : les diamants, grossis par la chimie, devaient acquérir un poids proportionnel à leur volume. Quant à la boite d'or, c'était une ba-
ga telle. Elle devait prendre des proportions quadruples, et peser en conséquence de sa masse. Mme Fry était aux anges. Elle allait être initiée aux secrets de la création; elle eût donné pour cela deux fois la somme gagnée à la loterie. Les deux mille livres sterling suffisaient; cependant on était loin de les regretter, et on attendit.
Quant à M. Scott , son tour de faveur n'étant pas encore arrivé , il fut invité à nourrir encore quelque temps certains numéros indiqués, et qui devaient infailliblement sortir à une époque prochaine. C'est ce qu'il fit avec une persévérance digne de tout éloge, en consciencieux Anglais qu'il était.
Cependant la grande œuvre de Cagliostro était de fonder la maçonnerie égyptienne. C'est à Londres qu'il en jeta les premières bases; il recruta des adeptes parmi les francs-maçons des loges ordinaires, soit par persuasion , soit par séduction. A tous il promettait un Eldorado. Nous aurons occasion, dans ce livre môme, de donner des détails précis au sujet de cette étrange et célèbre maçonnerie, qui venait en quelque sorte détrôner son aînée. C'était un schisme maçonnique, d'autant plus redoutable aux loges anciennes , qu'il ouvrait une carrière sans borne aux avidités sensuelles , aux cupidités et aux imaginations éprises de merveilleux.
Le séjour de Cagliostro à Londres fut bien un
peu troublé par quelques démêlés avec la police , et même avec la justice, grâce à certaines plaintes, à certaines dénonciations d'honnêtes bourgeois et gentlemen devenus les dupes de leur crédulité et des ruses amorçantes du seigneur Caglioslro; mais, en somme, ce second séjour fut profitable au grand aventurier, qui trouva moyen de quitter l'Angleterre avec un coffre-fort d'une richesse suffisante pour parcourir l'Europe.
Cagliostro se dirigea sur Venise. Là il crut devoir se produire sous le nom et avec le titre de marquis Pellegrini. Venise était assez défiante par nature et parla forme môme de son gouvernement. La police de la république ne plaisantait pas , et le pont des Soupirs était bien près du palais ducal, c'est-à-dire de certains succès trop bruyants. Le marquis Pellegrini avait laissé en Italie de vieillo dettes et des irritations mal assoupies. Il partit inopinément pour l'Allemagne , toujours accompagne de la belle Lorenza. Traversant Vienne sans s'\ arrêter , ils arrivèrent dans le Holstein.
Si nous en croyons certains mémoires du temps1, c'est dans le Holstein que Cagliostro et sa femme eurent l'insigne honneur de visiter le comte de Saint-Germain , qui reposait alors son immortalité dans ce pays-là. Nous allons parler succincte-
I . Mémoires authentiques pour servir à l'histoire du comte de Cagliostro, 1785.
ment de cette étrange entrevue, tout en faisant nos réserves , et sans garantir la véracité des documents que nous avons consultés. Quelle garantie voulez-vous demander au mystère ? quelle authenticité peut avoir le surnaturel?
Selon les mémoires de 1785 que nous avons sous les yeux , le comte Cagliostro fit demander la faveur d'une audience secrète à l'illustre comte de Saint-Germain (vivait-il encore , mon Dieu? ) , afin d'aller se prosterner devant le dieu des croyants (textuel).
Saint-Germain lui assigna deux heures de la nuit. « Ce moment arrivé, continuent les mémoires , lui et sa femme se revêtirent d'une tunique blanche coupée par une ceinture aurore , et se présentèrent au château. » Le pont-levis se baisse ; un homme de six pieds , vêtu d'une longue robe grise, les mène dans un salon mal éclairé. Tout à coup deux grandes portes s'ouvrent , et un temple resplendissant de mille bougies frappe leurs regards. Sur un autel était assis le comte de Saint- Germain ; à ses pieds deux ministres tenaient deux cassolettes d'or , d'où s'élevaient des parfums doux et modérés. Le dieu avait sur sa poitrine une plaque de diamants dont on supportait à peine l'éclat. Une grande figure blanche et diaphane soutenait dans ses mains un vase sur lequel était écrit : Élixir de l'immortalité. Un peu plus loin , on aper-
cevait un miroir immense devant lequel se promenait une figure majestueuse , et au-dessus du miroir était écrit : Dépôt des âmes errantes.
Le plus morne silence régnait dans cette enceinte sacrée ; une voix étrange fit cependant entendre ces mots : •« Qui êtes- vous! d'où venez-vous? que voulez-vous ? » Alors le comte Cagliostro se prosterna la face contre terre, ainsi que la comtesse, et, après une assez longue pause , il répondit :
« Je viens invoquer le dieu des croyants , le fils de la nature, le père de la vérité. Je viens demander un des quatorze mille sept cents secrets qu'il porte dans son sein. Je viens me faire son esclave, son apôtre, son martyr. >»
Le dieu ne répondit rien ; mais, après un assez long silence , une voix se fit entendre et dit : « Que se propose la compagne de tes voyages ? »
Lorenza répondit : « Obéir et servir. »
Alors les ténèbres succèdent à l'éclat des lumières , le bruit à la tranquillité , la crainte à la confiance , le trouble à l'espoir, et une voix aigre et menaçante dit : « Malheur à qui ne peut supporter les épreuves! »
Le comte et la comtesse furent séparés. Elle st trouva dans un cabinet, enfermée avec un homme pâle, maigre et grimacier. Il se mit à lui conter ses bonnes fortunes, à lui lire les lettres des plus grands rois ; il finit par lui demander les diamants
qui ornaient sa tête. Ravie d'en être quitte à si bon marché , elle le pressa de les détacher.
Ce premier examinateur fut remplacé par un homme de la plus belle figure, ayant les yeux les plus expressifs, et doué d'une éloquence dangereuse ; mais Lorenza fut insensible et se moqua de lui. Ce poursuivant éconduit lui remit un parchemin; c'était un brevet de résistance. Après cette épreuve, on conduisit la comtesse dans un vaste souterrain où elle vit des hommes enchaînés, des femmes qu'on frappait du fouet, des bourreaux qui coupaient des têtes, des condamnés qui buvaient la mort dans des coupes empoisonnées , des fers rougis , des poteaux chargés- d'écriteaux infamants : « Nous' sommes, dit une voix, les martyrs de nos vertus; voilà comment les humains, au bonheur desquels nous nous consacrons, récompensent nos talents et nos bienfaits. » La comtesse fixa un œil serein sur ces tristes victimes de la prétendue justice humaine, et son visage ne montra pas la plus légère altération.
Les épreuves du comte de Cagliostro avaient été d'un autre genre. On avait tenté de soulever sa colère et d'enflammer sa jalousie au sujet de Lorenza; puis on avait attaqué sa vanité; enfin on avait cherché à ébranler sa foi et son courage en lui lisant un chapitre du fameux livre de l'avenir, contenant les persécutions qui l'attendaient.
Après cette cérémonie, le comte et sa femme furent ramenés dans le temple, où on leur déclara qu'on allait les admettre aux divins mystères. Un homme , revêtu d'un long manteau , prit la parole et prononça ces étranges paroles, dont la moralité n'a pas besoin de commentaire :
« Sachez que le grand secret de notre art est do gouverner les hommes, et que Tunique moyen est de ne jamais leur dire la vérité. Ne vous conduisez pas suivant les règles du bon sens ; bravez la raison , et produisez avec courage les plus incroyables absurdités. Souvenez -vous que le premier ressort de la nature, de la politique, de la société, est la reproduction ; que la chimère des mortelest d'être immortels, de connaître l'avenir lors même qu'ils ignorent le présent , d'être spirituels tandi> qu'eux et tout ce qui les environne est matière. -
Après cette harangue, l'orateur s'inclina devant le dieu des croyants et se retira. Dans le même moment, un homme d'une haute stature parut cl enleva la comtesse, qu'il porta devant l'immortel Saint-Germain.
Le comte de Saint-Germain parla en ces termes :
« Appelé dès ma plus tendre jeunesse aux gran des choses , je m'occupai de connaître quelle est la véritable gloire. La politique ne me parut que la science de tromper; la tactique, l'art d'assassiner; la philosophie, l'orgueilleuse manie de déraison-
ner; la physique, de beaux rêves sur la nature et les égarements continuels de gens transportés dans un pays inconnu; la théologie, la connaissance des misères où conduit l'orgueil humain; l'histoire, l'étude triste et monotone des erreurs et des perfidies. Je conclus de là que l'homme d'État était un menteur adroit; le héros, un illustre fou; le philosophe, un être bizarre; le physicien, un aveugle à plaindre; le théologien, un précepteur fanatique, et l'historien, un vendeur de paroles. J'entendis parler du dieu de ce temple ; j'épanchai dans son sein mes peines, mes incertitudes, mes désirs. 11 s'empara de mon àme, et me lit voir tous les objets sous un autre point de vue. Dès lors je commençai à lire dans l'avenir; cet univers si borné, si étroit, si désert, s'agrandit. Je vécus non-seulement avec ceux qui existaient, mais encore avec ceux qui ont existé. Il me fit connaître les plus belles femmes de l'antiquité : cette Aspasie, celte Léontium , cette Sapho, cette Faustine, cette Sémiramis, cette Irène dont on a tant parlé. Je trouvai bien doux de tout savoir sans rien apprendre, de disposer des trésors de la terre sans les mendier auprès des rois, de commander aux éléments plutôt qu'aux hommes. Le ciel me fit naître généreux, i'ai de quoi satisfaire mon penchant. Tout ce qui m'environne est riche, aimant et prédestiné. » Pendant ce temps-là, le comte de Cagliostro était
initié à un autre genre dé mystères dont il ne nous convient pas de parler.
La séance terminée, on reprit le costume de la vie ordinaire. Un superbe repas termina celte cérémonie. Dans le cours du festin on apprit aux deux convives que l'élixir de l'immortalité n'était autre chose que du vin de Tokai , teint en rouge ou en vert, suivant l'exigence des cas. On leur enjoignit de suivre divers préceptes essentiels, entre autres :
* Qu'il fallait fuir, détester, calomnier les gens d'esprit; flatter, chérir, aveugler les sots; répandre avec mystère que Saint-Germain était âgé de cinq cents ans; faire de l'or, et des dupes surtout. •
Telle est cette étrange relation. Nous sommes loin de garantir les faits qu'elle rapporte , et nous ne l'avons citée qu'avec toutes les réserves possibles. C'est avec circonspection qu'il faut' accueillir de pareils documents. Dans la vie d'un homme extraordinaire comme l'était Cagliostro, la fable se mêle à chaque instant à la vérité; c'est un tissu d'événements faux et de faits réels, que la chronique et la fantaisie se mettent à fabriquer de compagnie.
Quant à l'existence du comte de Saint-Germain à l'époque dont nous parlons (1775), nous ne la contesterons pas. Saint-Germain , comme presque tous les personnages mystérieux, avait disparu depuis
peu d'années de la scène du monde. Après avoir ébloui Paris , il avait voulu , sans doute , s'éclipser au milieu de sa gloire. Il déserta un beau jour sans laisser de traces après lui. Il avait la manie de l'immortalité , et le plus sûr moyen d'échapper à la loi commune aux yeux du vulgaire est de cacher une vie qui peut s'éteindre d'un jour à l'autre.
Cagliostro et sa femme passèrent en Courlande , où ils établirent des loges maçonniques selon le rit de la franc- maçonnerie égyptienne. La comtesse était un excellent prédicant pour entraîner les âmes et enchanter les imaginations. Sa beauté fascina un assez grand nombre de seigneurs courlandais. A Mittau , le nombre des poursuivants devint considérable; l'or et les bijoux tombaient par monceaux aux pieds de cette nouvelle Pénélope, qui filait et défilait sa toile avec une admirable adresse. L'engouement et l'enthousiasme des Courlandais furent poussés si loin, que quelques gentilshommes, fort mécontents du duc régnant, eurent,, dit -on, la pensée d'offrir la souveraineté du pays à Cagliostro, cet homme divin, cet envové du ciel. Le fait est contestable. Dans tous les cas, en l'admettant, il faut supposer que cette idée ne put traverser que des cerveaux échauffés par la fièvre. Quant au duc régnant, il ne s'inquiéta guère, à ce qu'il paraît, de son étrange rival; car le comte et la comtesse de Cagliostro , loin d'être inquiétés , partirent bien
tranquillement de Miltau pour Saint-Pétersbourg, emportant, avec des passe-ports fort en règle, toute la riche cargaison qu'ils avaient amassée.
Nous ne devons pas passer sous silence une séance de magnétisme et d'épreuve de double vue qui eut lieu à Mittau même, et qui fit beaucoup de bruit en Europe. Celte séance solennelle est rapportée avec détail dans des pièces authentiques qui servirent de témoignage contre Cagliostro, accusé de s'être livré, dans un but d'impiété, aux sciences occultes.
« Étant passé à Mittau , dit la relation , parmi les circonstances qui contribuèrent à sa haute réputation, la plus frappante, sans doute, fut l'événement qui justifia la prédiction qu'il avait faite sur Scieffort, à Dantzick. Cagliostro avait prédit la mort de cet illuminé célèbre. Scieffort se tua, en effet, d'un coup de pistolet.
« Les maçons, qui étaient en grand nombre à Mittau, continue la narration, invitèrent le prophète à leurs loges ; il s'y rendit, et il y présida en qualité de chef et de visiteur. Ces différentes loges suivaient les dogmes et les rites de Scieffort et du Suédois Swedenborg. Cagliostro voulut leur démontrer l'excellence de sa maçonnerie égyptienne. Il fonda une loge d'hommes et de femmes, avec toutes les cérémonies prescriles dans son livre. Il parla comme vénérable dans rassemblée, et il parla ton-
jours bien , toujours soutenu par cette incroyable lyrisme dont il était en quelque sorte possédé.
« Mais tout cela n'ayant pas suffi pour éclairer et convertir les auditeurs , il s'engagea à leur donner une preuve réelle de la vérité des maximes qu'il annonçait , c'est-à-dire de la communion de l'intelligence humaine avec des êtres surnaturels, de la double vue et de la divination.
« Cagliostro fit donc venir en loge un enfant , fils d'un grand seigneur : il le plaça à genoux devant une table sur laquelle était une carafe d'eau pure , et derrière la carafe quelques bougies allumées; il fit autour de lui une sorte d'exorcisme, lui imposa les mains sur la tête, et tous deux, dans cette attitude, adressèrent leurs prières à Dieu pour l'heureux accomplissement du travail. Ayant dit alors à Fcnfant de regarder dans la carafe, celui-ci s'écria tout à coup qu'il voyait un jardin. Connaissant parla que Dieu le secourait, Cagliostro prit courage, et lui dit de demander à Dieu la grâce de lui faire voir l'ange Michel.
« D'abord l'enfant dit : « Je vois quelque chose de « blanc sans distinguer ce que c'est. » Ensuite il se mit à sauter et à s'agiter comme un possédé , en criant : « Voilà que j'aperçois un enfant comme « moi , qui me paraît avoir quelque chose d'angé- « lique. » El il en donna une description conforme à l'idée qu'on se fait des anges.
«Toute rassemblée, et Cagliostro lui-même, restèrent interdits. Il attribua encore ce succès à la grâce de Dieu, qui, à l'entendre, l'avait toujours assisté et favorisé. Le père de l'enfant désira alors que son fils, avec le secours de la carafe, pût voir ce que faisait en ce moment sa fille aînée, qui était dans une maison de campagne distante de quinze milles de Mittau. L'enfant étant de nouveau exorcisé, ayant les mains du vénérable imposéo sur sa tête, et les prières habituelles ayant été adressées au ciel, regarda dans la carafe, et dil que sa sœur, dans ce moment, descendait l'escalier et embrassait un autre de ses frères. Cela parut alors impossible aux assistants, parce que ce même frère était éloigné de plusieurs centaines de mille> du lieu où était sa sœur. Cagliostro ne se déconcerta pas;, il dit qu'on pouvait envoyer à la campagne pour vérifier le fait, et tous lui ayant bai* la main , il ferma la loge avec les cérémonies ordinaires.
« On envoya en effet à la campagne : tout ce qui* Ton avait refusé de croire se trouva vrai. Le jeune homme embrassé par sa sœur venait d'arriver de* pays étrangers. Les hommages, les admirations, les adorations furent prodigués à Cagliostro et à sa femme. 11 continua à tenir des assemblées selon son système , et h faire des expériences avec la carafe et l'enfant. Une dame désira que le pupille ou
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la colombe vit un de ses frères qui était mort encore jeune : l'enfant le vit en effet. « Il paraissait, ce sont les paroles mêmes de Cagliostro , « il pa- » raissait gai et content, ce qui me fit penser qu'il » était dans un lieu de bonheur; et je fus confirma < ensuite dans cette croyance, parce que, dans les « informations que je fis, je sus qu'il avait vécu en « bon protestant. »
Résolu enfin de quitter cette ville , le comte tint me dernière loge, dans laquelle il institua un chef ^ sa place , créa des officiers , et leur donna de rive voix les instructions nécessaires à l'exercice et i la propagation de sa doctrine.
aint-Pétersbourg. — Catherine II et sa cour. — Lorenza. — Potemkin. — La viUa impériale de Czarskœcelo. — Le départ.
Cagliostro et sa femme quittèrent Mittau , où ils fiaient trouvé bon nombre d'admirateurs et de ectateurs. Ils emportaient des sommes considérâtes. Leur but était d'aller à Saint-Pétersbourg et e conquérir les faveurs de l'impératrice Catheine II , alors dans tout l'éclat de sa puissance.
Mais, dès son arrivée dans la capitale de la Rusie , le prophète vit bien que la réputation qui l'avait récédé était moins brillante qu'il ne se l'était figu-
rée. Fort prudent et fort habile, il renonça à éblouir d'abord; il voulut attirer, séduire, étonner s'il était possible.
Il s'annonça donc comme médecin et chimiste, et ne tarda pas à faire du bruit. Son genre de vie assez retiré, son existence mystérieuse éveillèrent l'attention. On s'informa des guérisons miraculeuses qu'il avait opérées en Allemagne par des procédés inconnus, et bientôt il se vit assailli de curieux. Lorenza jouait assez bien son rôle; elle répondait discrètement et disait très-naturellement les plus grosses choses du inonde sur les secrets alchimiques et sur l'âge de son mari, puisqu'elle prétendait que Caglioslro vivait depuis des siècles, et qu'elle-même, grâce à la science, était arrivée h l'époque de la maturité, tout en conservant les avantages, la fraîcheur, la beauté spleodide de la jeunesse. Cette fable amusa les uns et fut prise au sérieux par les autres. Dans la haute coaipagnie des boyards, il ne fut bientôt parlé que de la belle et mystérieuse Italienne.
Le règne de Catherine II était alors dans tout son éclat. La cour de Russie imitait autant que possible celle de Versailles; elle était brillante et folle de plaisirs. Le caractère de la grande impératrice est bien connu ; Catherine était douée de qualités éminenles, que d'énormes défauts venaient ternir. A l'âge de quarante ans, étant très-belle encore, die
n'avait pas renoncé à la vie galante. Aux Sollikoff, aux Poniatowski, aux Orloff, et à tant d'autres nobles favoris, avait succédé le prince Potemkin, homme d'État de haut mérite et homme à bonnes fortunes. Instruit, galant, spirituel, très-habile, d'un caractère ferme et entreprenant, d'une volonté fière, d'une sûreté de coup d'œil et de jugement admirable, il avait captivé toute la confiance, et, il faut bien l'avouer, toute la tendresse de sa souveraine, dont il était à la fois le premier ministre et le favori. Or, ces amours royales n'étaient un mystère pour personne.
Grâce à l'habileté de son premier ministre et à sa politique à la fois ferme et audacieuse , Catherine avait conquis la Tauride ei la Crimée; elle avait parcouru triomphalement ses nouveaux Etats. Son voyage sur le Volga avait rappelé la navigation romanesque de Cléopâire. De retour dans sa capitale du nord, Catherine régnait avec pompe au milieu d'une cour galante et adulatrice , dont elle était le génie couronné. Ses amitiés étaient illus très. Entre elle et Voltaire, Diderot, d'Alembert, le roi de Prusse , l'empereur Joseph II , c'était un échange d'idées et de sentiments dont la philosophie . s'enorgueillissait. Voltaire avait écrit au sujet de la czarine ce vers fameux :
C'est du nord aujourd'hui que nous vient la lumière, parole de courtisan , mais en quelque sorte justi-
fiée par la grande intelligence de l'impératrice de Russie.
Saint-Pétersbourg s'embellissait et devenait une capitale vraiment européenne. La civilisation y faisait des progrès avec une rapidité surprenante ; civilisation trop hâtée peut-être pour ne pas conserver longtemps encore cet élément tatar dont le caractère russe a bien de la peine à se débarrasser, même de nos jours.
Comme dans toute capitale, l'extraordinaire avait de grands succès à Saint-Pétersbourg. L'audace des novateurs en philosophie y était applaudie à la cour ; les sciences et les arts y exerçaient une influence prestigieuse, les idées nouvelles y tournaient bien des têtes, chez les castes nobles et surtout parmi la jeunesse.
On avait appris dans cette ville certaines aventurcs étranges sur le successeur du comte de Saint-Germain, sur Cagliostro le chimiste ou lt sorcier, qui avait le secret de l'élixir de vie, et par conséquent de la santé et de la conservation de la jeunesse et de la beauté. Le médecin chimiste, outre ses cures merveilleuses, avait aussi la réputation d'alchimiste initié aux sciences occultes. On doutait qu'il eut trouvé la pierre philosophale, mai> on n'osait pas affirmer non plus qu'il n'eût pas le secret de produire de l'or par des mélanges et d<diamants par des mixtions. Son fourneau inaguji<
tenait en éveil tous les esprits, et la beauté de Lorenza échauffait bien des imaginations.
Une aventure vint à se produire et ut beaucoup de bruit.
L'enfant d'un grand seigneur était dangereusement malade. Il avait à peine un an. Bientôt les médecins déclarèrent qu'ils n'avaient plus d'espoir de le sauver. On parla de Cagliostro au comte et à la comtesse ***. Il fut appelé. L'enfant était à toute extrémité. Cagliostro examina le malade, et promit hardiment de le rendre à la santé, mais à la condition qu'on transporterait chez lui cet enfant presque moribond. Les parents y consentirent avec peine; mais ils ne voulurent pas renoncer à ce dernier moyen de sauver la vie de leur fils bienaimé.
Au bout de huit jours, Cagliostro vint déclarer à, la famille que l'enfant allait mieux, mais il continua à interdire aux parents toute visite. Au bout de quinze jours, il permit au père de voir son enfant quelques instants. Le comte ***, transporté de joie après sa visite au malade, offrit à Cagliostro une somme considérable. Celui-ci refusa, déclarant qu'il n'agissait que dans un but d'humanité, et qu'il rendrait l'enfant dans un état de santé parfait, sans accepter la moindre rémunération.
Celte générosité de conduite, cette noblesse de sentiments excitèrent un enthousiasme universel
à Saint-Pétersbourg. Les détracteurs du comte de Fénix (c'est le nom que Cagliostro avait pris en arrivant en Russie ) eurent la bouche close et demeurèrent eonfus. Partout où se montrait le célèbre étranger, il était entouré et fêté. Des malades illustres se présentaient chez lui. Il les congédiait avec une rare politesse , avec une aménité charmante, en déclarant qu'ils avaient à Pétersbourg les plus habiles praticiens à leurs ordres , et qu'il se garderait bien de traiter les clients de ses maître*, se regardant comme le plus humble de leurs confrères. Hais si des infirmes et des malades de la classe pauvre venaient réclamer son ministère , il leur prodiguait ses soins > ses médications, les soulageait , les guérissait quelquefois , et , de plus , les assistait de sa bourse avec une générosité princière.
Vraiment cet homme était étourdissant. Le médecin avait réhabilité le charlatan; le bienfaiteur avait racheté l'aventurier. Le peuple commençait à le regarder comme un être surnaturel, et les hautes classes, forcées de l'admirer, lui rendaient toute leur estime.
Or la belle Lorenza ne contribuait pas peu au succès de son mari. Aux élixirs, aux spécifiques <fue distribuait le comte de Fénix, elle ajoutait l'aimant de son regard et l'enchantement de sejiaroles.
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Les vieux seigneurs de la cour, les rudes boyards, commencèrent décidément à devenir plus traitablés pour le célèbre aventurier. Magicien ou non , il opérait des guérisons , et donnait de l'argent à ses malades au lieu d'en recevoir. Pour un brigand, c'était un fort honnête homme; pour un sorcier, c'était un fort bon chrétien. Quant aux jeunes seigneurs, dès l'arrivée du comte de Fénix , ils avaient été ses partisans ; ils étaient si beaux et si noirs, les yeux de la comtesse!
On est forcé d'avouer qu'à cette époque la conduite de Cagliostro était d'une habileté merveilleuse ; il avait trouvé le secret infaillible pour réussir. On était à la veille de le prendre au sérieux , lui, sa morale et sa science; et pour peu qu'il eût encore joué son jeu avec prudence, pour* peu surtout, que Lorenza eût voulu y aider, Pétersbourg, la cour, les boyards, l'impératrice même accepteraient ce personnage étrange comme un esprit supérieur, un inspiré d'en haut, un ange incarné qui pouvait accomplir des miracles. On était bien près alors de croire à sa longévité de vingt siècles, à sa divination, à ses secrets surnaturels, à son élixir de vie, à ses fourneaux redoutables, à son or et à ses diamants. Qui sait? on eût peut-être accepté aussi la franc-maçonnerie égyptienne, et le grand cophte serait parvenu probablement à fonder une logemère à Pétersbourg.
Mais il devait en être autrement. Il arriva que, par une nuit de juin, un droschki s'arrêta devant la porte de la maison habitée par le comte de Fénix. Un homme de quarante ans environ, et d'une mise de fort bon goût, descendit de la voiture légère et frappa à la porte discrètement. La porte, fort intelligente et fort obéissante, s'ouvrit aussitôt. Le comte de Fénix (singulier hasard !) se trouvait précisément au gied de l'escalier, un flambeau de vermeil à la main. Il salua l'étranger avec une politesse respectueuse. On échangea deux mois et on monta. C'était une grande faveur accordée , surtout à pareille heure , car on ne pénétrait pas facilement dans le mystérieux logis du grand initiateur.
On traversa une vaste antichambre et un salon splendide. Une porte s'ouvrit; une tapisserie se souleva, et l'œil put entrevoir la vaporeuse atmosphère d'un boudoir rose et bleu, ravissant gynécée parfumé d'ambre et éclairé d'une douce lumière ; une clarté mate et laiteuse s'échappait d'une lampe d'albâtre.
Vers les trois heures du matin , à la première ^aube, l'étranger sortit du mystérieux parloir.
» Madame, dit-il à Lorenza en s' éloignant, demandez-moi tout ce que vous voudrez. •
Lorenza Feliciani pouvait donc ne pas mettre de bornes à ses vœux; elle pouvait demander I'impos-
sible, car celui qui venait de lui parler ainsi et qui s'éloignait en droschki n'était autre que le prince Potemkin , premier ministre et favori de la cza-
rine.
Le lendemain , un valet de chambre se présenta chez la comtesse de Fénix. Il était porteur d'un bouquet magnifique , composé de fleurs du tropique, les plus rares du monde, et d'un coffret re- . velu de maroquin. Il déposa le bouquet et le coffret dans les belles mains de Lorenzà.
Le coffret contenait un écrin de diamants dignes d'une altesse impériale.
Deux jours après arriva chez Mme de Fénix un personnage respectable par son âge et sa gravité. H s'annonça comme l'homme de confiance de la comtesse S...., belle dame et très-grande dame. Il parla , avec une réserve de bon goût , d'un grand chagrin survenu tout à coup à la personne dont il était le chargé d'affaires. Ce chagrin , Mme la comtesse de Fénix en était la cause, bien involontaire, sans doute, mais enfin la cause réelle. Il s'agissait d'une usurpation , d'un cœur séduit et volé ; Mme de Fénix avait rendu infidèle l'adorateur passionné de la comtesse S^... Mme de Fénix ne pouvait vouloir la mort d'une femme qui ne lui avait fait aucun mal; elle avait le cœur trop sensible 2t les sentiments trop élevés ; aussi Mme de Fénix n'hésiterait pas à s'éloigner de Saint-Pétersbourg,
la comtesse S.... en était persuadée; et, comme un départ précipité exigeait des fonds, Mme de Fénix fut suppliée d'accepter une somme de trente mille roubles (trente -six mille francs environ), que le messager apportait en or de la part de sa patronne. Gomment refuser de se montrer généreuse? La belle Lorenza n'hésite pas; elle accepte les rouleaux d'or et promet de quitter Pétersbourg, si ce départ importe au repos d'un cœur blessé. L'homme de confiance de la comtesse S.... se retire enchanté et va rendre compte de sa mission.
Les choses en étaient là. Il fallait prendre un paçti. Quel fut celui que conseilla le comte de Fénix, très-intéressé dans la question et pour sa bonne part? On l'ignore. Cependant Lorenza se décida à écrire au mystérieux et puissant visiteur qu'elle avait reçu dans le boudoir rose et bleu. Cette lettre était un chef-d'œuvre de sentiment et de générosité. On y lisait entre autres jolies choses : « Veuillez m'adresser un homme de confiance à qui je puisse remettre vos bienfaits (nous copions textuellement); j'ai fait couler des pleurs et j'ai été assez humiliée pour que l'on ait cru pouvoir, à force d'argent , disposer de mon cœur (elle voulait dire de sa volonté). Hélas! je ne veux ni présents, ni position > ni honneurs. C'est votre cœur qu'il nie faut et sans lequel je ne puis vivre ; qu'on me le
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laisse, et j'ai tous les biens. Reprenez des dons qui font tant de jaloux, et laissez-moi l'assurance qu'en partant de ce pays, en m'éloignant pour toujours , j'emporte le plus précieux des biens : votre amour. »
En recevant cette lettre , le prince bondit de colère. Il devine les menées de la comtesse S..., et, pour la punir, il charge son secrétaire d'une somme de trente mille roubles, qu'il envoie à la jalouse comtesse de la part de Mme de Fénix. Il court chez celle-ci , tombe à ses pieds et la supplie de rester.
Elle resta. Les diamants et les roubles restèrent aussi où ils se trouvèrent. Tout en faisant de la magnanimité, Lorenza gardait ses richesses. L'élève du comte de Fénix commençait à comprendre la vie et la politique.
Or l'amoureux prince se trouvait aux pieds de la délicieuse Italienne, sa divinité nouvelle, quand tout à coup on annonce un coureur de l'impératrice. Le coureur apportait un ordre à Mme la comtesse de Fénix, l'ordre de se rendre à la résidence impériale de Czarskœcelo.
Qui fut épouvanté? ce fut Lorenza. Qui fut inquiet? ce fut le favori, le ministre, le prince infidèle.
Cependant il était homme de tète , et son parti fut bientôt pris. 11 conseilla à Lorenza de.se rendre
sur-le-champ chez l'impératrice , promettant de veiller à tout et de tout sauver.
Revenons un instant au comte de Fénix.
Depuis huit jours il avait rendu à ses parents l'enfant qu'on lui avait confié. Il l'avait rendu dans le meilleur état de santé, frais, coloré, avide du sein de sa nourrice. Le père , dans les transports d'une joie bien naturelle, avait offert au grand médecin une somme de cinq mille louis. Cagliostro avait d'abord refusé; puis, pressé, sollicité, il avait hésité. La somme avait été apportée chez lui, il l'avait acceptée.
Mais au bout de quelques jours (l'œil d'une mère est clairvoyant), la mère de l'enfant conçut des doutes affreux; elle avait cru reconnaître qu'on lui avait rendu un enfant substitué. Cependant les preuves manquaient. La nouvelle était à l'état de doute. Il s'ensuivait une rumeur sourde et menaçante dans la société.
L'impératrice Catherine avait mandé la comtesse de Fénix à Czarskœcelo. Elle la reçut d'abord avec une dignité imposante. Mais Lorenza était si (oubliante de grâce, de modestie, de timidité, que la czarine fut attendrie et qu'elle lui parla avec bonté. Elle lui demanda son histoire, celle de son mari, et elle la questionna avec un tact admirable sur ses liaisons, ne prononçant pas le nom du prince Potemkin, mais le désignant d'une manière assez
précise. Lorenza répondit à tout en diplomate consommé; elle fit de l'attendrissement, et joua l'ingénue en habile comédienne. Catherine, la grande Catherine H, fut dupe de cet art merveilleux.
« Madame, dit-elle (c'est une chronique qui parle) , je vous veux du bien , mais les merveilles de votre mari cadrent mal avec la philosophie de nos jours. Je regrette de ne pouvoir vous autoriser à rester en Russie. Retournez en France; ce payslà est mieux préparé que celui-ci à vous recevoir , vous et le comte de Fénix. D'ailleurs, madame, il court des bruits étranges, je vous en prév4ens....
— Madame (répondit Lorenza en se jetant aux pieds de la czarine, et croyant que celle-ci faisait une allusion directe à son intrigue avec le prince), madame, je supplie Votre Majesté impériale de jeter un voile sur une faiblesse qui trouve son excuse dans mon inexpérience.... Vous êtes trop grande pour ne pas pardonner.... Oui, mon cœur s'est laissé entraîner....
— Ah! ah! vraiment? reprit la czarine, qui en apprenait à ce sujet plus qu'elle n'espérait. Vous allez donc me faire ici un aveu complet de toute cette intrigue. »
Lorenza avoua-t-elle tout ce qu'on voulait savoir? C'est présumable, car l'impératrice se leva avec une agitation qui trahissait un grand dépit, une jalousie piquée au vif.
«Parlez, madame, ajouta-t-elle , je le veux. On vous comptera vingt mille roubles pour votre voyage. Mais si d'ici à demain vous n'êtes pas sur la route de France , vous et votre mari , je vous préviens que l'ordre de vous arrêter sera donné. On parle d'un enfant substitué à un autre qui a disparu.... Je n'ai pas encore prêté l'oreille à ces rumeurs; prenez garde, madame, et partez, je vous le conseille.... je vous l'ordonne. »»
Lorenza , tout en pleurs , baisa les mains de la czarinc et se hâta de se retirer. De retour chez elle, son premier soin fut de raconter à son mari tout ce qui s'était passé. Un chambellan de la cour se présenta et remit à Cagliostro la somme de vinjrt mille roubles de la part de sa souveraine. Le soir de ce même jour, une chaise de poste à quatre chevaux emportait à fond de train le comte et la comtçgse de Fénix, avec un bagage dont l'opulence devait les rassurer sur l'avenir. Ils se dirigeaient vers l'Allemagne; ils traversèrent Varsovie, plus riches que jamais et plus heureux certainement qu'Us ne le méritaient.
Strasbourg.— Le cardinal Louis de Rohan. — Médecine
et alchimie.
Nous touchons à des événements qui se rattachent à l'histoire de la cour de France. C'est avec circonspection que nous parlerons de ces intrigues auxquelles furent mêlés des noms augustes et le nom d'un prince de l'Église.
Notre époque encourra un jour le blâme sévère de l'avenir. On s'étonnera, on s'indignera de la facilité avec laquelle des romanciers ont faussé la vérité historique et calomnié des vertus royales pour faire à plaisir de la fantaisie de mauvais goût.
11 serait temps de ramener l'opinion des esprits faibles ou peu instruits dans une voie meilleure, plus saine et plus vraie. Pour notre part, nous chercherons à nous associer à cette œuvre belle et honorable; nous le tenterons, du moins, dans les limites de nos forces, avec grand cœur, sinon avec grand talent.
Cagliostro et sa femme arrivèrent à Strasbourg précédés par une réputation extraordinaire. L'Alsace était dans ce temps-là (nous aimons à. croire qu'il en est encore ainsi aujourd'hui) un pays habité par de bonnes gens. Les esprits en général y
étaient naïfs et crédules; la simplicité était dans les mœurs. Strasbourg, un peu allemand, quoique très-français , participait des deux natures des État> dont il touche les limites. A la loyauté française, cette ville alliait la candeur allemande; dans ce pays-là , il était donc facile à un charlatan émérile de séduire la crédulité et d'exalter l'imagina lion.
Le comte de Cagliostro revenait, disait-il, avev un brevet de colonel , délivré par le roi de Prusse. Le brevet était bien entre ses mains; il portail même des signes évidents d'authenticité. Nous iw le contesterons pas ; à quoi cela servirait-il ? D'ailleurs , quoi d'étonnant qu'un homme qui a passé sa vie à courir le monde revienne en France avec de> décorations , des titres et des diplômes?
La première tentative de Cagliostro fut de s'emparer de l'esprit du clergé et de gagner la bienveillance et la considération des gens religieux. Il > réussit complètement en faisant preuve d'une générosité et d'un zèle qui avaient tout le mérite de la charité. 11 soignait les malades, visitait les hôpitaux, s'associait avec déférence aux œuvres do médecins, proposait avec prudence de nouvelle médications, ne résistait pas aux méthodes adoptées, et honorait également la science basée sur l'expérience et la science nouvelle. Il eut bieniùi la réputation d'un chimiste hardi, d'un médecin sagace et d'un novateur éclairé.
Les habitants des quartiers populeux et pauvres le regardaient comme un homme envoyé de Dieu , opérant des cures miraculeuses et répandant des richesses dont il connaissait les sources mystérieuses. Les hautes classes, qui avaient d'abord hésité, l'honorèrent de leur approbation. Elles ne l'attiraient pas, mais elles avaient une envie démesurée de se rencontrer avec lui. Sa magnificence éblouissait, sa science étonnait, sa bienfaisance rassurait.
On citait des guérisons inouïes. On parlait d'opérations alchimiques qui dépassaient les limites du possible.
Le cardinal-prince Louis de Rohan, archevêque de Strasbourg , résidait alors dans son diocèse. Le caractère de ce prince de l'Église est trop connu pour que nous essayions de le peindre ici. C'était avant tout un grand seigneur , dans toute l'étendue de cette expression. H était fastueux dans ses goûts, mais il avait une rare distinction. A quarante ans, ce prince était encore un des plus beaux hommes de son temps ; ses manières étaient parfaites, son langage poli et mesuré ; son esprit doux et ardent, mais enclin à une certaine crédulité qui lui fut fatale. Le merveilleux l'attirait ; il ne résistait pas aux choses nouvelles et extraordinaires. Il avait malheureusement plus d'imagination, que d'instruction solide; On le disait galant dans ses mœurs ; beaucoup Jfécrivains l'ont même
accusé de porter la galanterie jusqu'au libertinage, ce qui est faux , ce qui eût été contraire à sa timidité, à ses habitudes, au respect qu'il avait pour la dignité de sa race et pour le caractère sacré dont il était revêtu.
Le prince avait été ambassadeur de Franco à Vienne, à l'époque du mariage de l'archiduchesse Marie-Antoinette avec le dauphin de France. Il avait dignement soutenu l'honneur du roi Louis XV et de la nation.. L'impératrice Marie-Thérèse l'appréciait et le traitait avec cette distinction de haute compagnie, mais retenue et froide, qui était bien dans son caractère. On a prétendu que le prince Louis de Rohan était au mieux avec l'impératrice, qui, dit-on, ne put jamais vaincre l'éloignement de sa fille Marie-Antoinette pour lui. D'abord, Marie- Thérèse ne fut jamais au mieux avec personne; l'austérité de ses habitudes et de ses sentiments religieux est là pour en témoigner. Quant à l'archiduchesse, elle avait alors quinze ou seize ans, et. tout entière à l'amour de sa mère, à ses études trtV suivies, à ses jeux presque enfantins, elle se mêlait peu au mouvement de la cour de Vienne, qui, du reste, on le sait bien, n'était ni gaie, ni galante, ni même brillante. Retirée à Schœnbrunn avec se> sœurs, elle y achevait son éducation, à peu prècomme elle l'eût fait à Saint-Cyr sous les yeux dt: la sévère Mme de Maintenon.
On peut donc considérer comme une fable la passion que certains romanciers et certains historiens attribuent dès cette époque à l'ambassadeur de France pour la jeune princesse.
Au moment où Cagliostro vint s'établir à Strasbourg, le prince - cardinal avait pour secrétaire l'abbé Georget, un homme de beaucoup d'esprit et desavoir, mais qui manquait de sévérité dans le conseil. Fortement attaché à son maître, il cédait à ses goûts et perdait ainsi un droit de remontrance qui eût été utile au cardinal dans bien des occasions.
Cagliostro , en homme habile , avait cherché à attirer l'attention de l'abbé Georget , et avait trouvé l'occasion de le rencontrer. La science fut d'abord le sujet de leurs entretiens. L'abbé reconnut dans le comte un homme extraordinaire, extravagant peut-être, mais d'un esprit audacieux et qui pouvait bien atteindre à certaines vérités à travers de nombreuses et folles erreurs. Il parla de lui au cardinal, qui témoigna le désir dÊ Se le faire présenter. Cagliostro connaissait à fond le caractère de Son Éminence. Il voyait en elle une dupe illustre, et dont il pourrait s'emparer selon l'occasion et les circonstances.
La présentation eut lieu. Cagliostro fut de bonne compagnie, prudent, réservé; mais, en comédien consommé", il laissa entrevoir certaines idées
éblouissantes pour un homme crédule comme M. de Rohan.
Peu à peu les visites devinrent plus fréquentes. Les bonnes œuvres du médecin excentrique parlaient beaucoup en sa faveur. On en vint à toucher des sujets délicats. La chimie fut un préambule tout naturel pour .arriver à l'alchimie. Le cardinal commença par se moquer. Cagliostro accepta la raillerie, et resta poli et grave. Le cardinal avait au fond un désir immodéré d'être initié à de merveilleuses chimères. Le comte lui prouva à sa manière, mais fort adroitement, que, dans certains cas, on était amené à déclarer une chose impossible par une erreur des préjugés, de la routine ou de la faiblesse. Le cardinal avait une grande fortune, mais déjà tort obérée. Le comte ne l'ignorait pas ; il tenta l'esprit ardent du grand seigneur, compromis dans ses affaires, en lui montrant des perspectives de richesses inépuisables, richesse dont il savait la source et dont il avait le secret scientifique. Enfin, il avoua que, malgré tout l'acharnement de ses ennemis à le poursuivre, il ne possédait pas moins la recette de For et du diamant.
Le cardinal ne raillait plus. C'était le point où * Cagliostro voulait en venir. Il se laissa provoquer et il accepta le défi. Une assez forte somme fut engagée entre eux. Le cardinal devait payer le prix dit
pari en beaux louis s'il perdait; Cagliostro devait payer en lingots.
Au bout de trois ou quatre jours, le cardinal reçut la visite du comte; quelques intimes assistaient au reudez-vpus. Cagliostro apporta des lingots d'or pour une somme énorme. Ils lurent éprouvés et reconnus d'un titre irréprochable. Le comte offrit d'en produire d'autres d'une valeur égale et de montrer la matière en fusion aux témoins qu'on désignerait et à Son Éminence ellemême. Le cardinal fut ébloui. Il perdit le prix de son pari , que Cagliostro voulut refuser d'abord , mais que le bon goût et le respect l'obligèrent à accepter.
Le succès était complet. En rentrant chez lui, le comte dit à Lorenza (elle l'avoua depuis) qu'il venait de faire la plus belle conquête du monde , et que tôt ou tard M. le cardinal-prince de Rohan, grand aumônier de France, serait son adepte le plus dévoué.
« Cagliostro, dit l'historien du procès de Rome en 1792, s'arrêta quelques années à Strasbourg, et se vanta d'y avoir fait des prodiges dans la médecine. Les guérisons qu'il opéra furent en grand nombre et si merveilleuses , qu'en peu de temps sa maison se trouva pleine de béquilles laissées en ex-voto par les estropiés qu'il avait guéris. . Ayant été visité par tous les maçons qui avaient
établi dans cette ville des loges de la stricte observance , il chercha à leur inspirer le goût de son rit égyptien. 11 reçut un grand nombre d'entre eux, et beaucoup d'autres encore qui n'étaient d'aucune maçonnerie. Ce furent indistinctement des catholiques, des luthériens et des calvinistes. Il tint souvent des loges, tant dans sa maison que dans une campagne délicieuse , qui conserva dan* la suite le nom de villa Cagliostrana.
« Les expériences magnétiques avaient lieu fréquemment à Strasbourg , et toujours avec succès. Mais la carafe était un moyen matériel bien usé. Cagliostro se contenta d'opérer par l'imposition des mains sur la tête de l'enfant. Quelqu'un soupçonnant que, dans ces sortes de travaux, il > lavait quelque compérage entre la pupille et le maître, proposa d'amener une enfant étrangère et avec qui on ne se mettrait en rapport qu'au moment de l'opération, Cagliostro y consentit, ajoutant que tout ce qu'il opérait n'était qu'un effet de la grâce divine. La pupille fut donc amenée, les travaux réussirent heureusement, et même le comte voulut que la personne qui avait amené l'enfant fit elle-même l'imposition des mains. L'interrogatoire eut lieu , et les réponses de la voyante jetèrent toute l'assistance dans l'admiration. Les questions, dans cette circonstance et dans d'autres, tendaient toujours à découvrir
les inclinations de diverses personnes, des faits connus d'elles seules, des causes de maladie et des remèdes efficaces. Cagliostro avoue , dans sa correspondance , que pendant son séjour à Strasbourg il reçut beaucoup d'honneurs, de politesses, de distinctions, et une grande quantité de présents en argent et en bijoux, tant pour lui que pour sa femme. »
Cependant il parut prudent au comte de quitter le séjour de l'Alsace. La franc-maçonnerie y était en quelque sorte à l'index. Beaucoup d'illuminés d'Allemagne venaient le trouver pour se faire affilier au rit égyptien. 11 en reçut un certain , nombre et congédia ceux qui lui paraissaient offrir peu de garanties de discrétion. Le grand cophte se lassa de sa gloire; d'ailleurs il était temps d'aborder une scène plus haute. C'est à Paris que tendaient toutes les vues et toutes les ambitions du maître. Sa réputation devait y recevoir cette suprême consécration sans laquelle tous les triomphes obtenus dans le reste de l'Europe ne comptent pas ou ne sont que de peu de valeur. Il en est ainsi pour toutes les illustrations ; toute célébrité doit venir chercher à Paris ses titres véritables, et en quelque sorte ses parchemins de noblesse.
Nous ne suivrons le comte et la comtesse de Cagliostro ni à Lyon, ni à Bordeaux, où ils
crurent devoir se rendre encore. Nous irons le> attendre dans la capitale du monde civilisé, où il> arrivèrent enfin après de grands circuits , et, pour ainsi dire, après une longue hésitation, qui peutêtre n'était qu'un pressentiment de leur avenir.
Le roi Louis XVI. — La cour et la viUe. — Séjour à Paris. Succès et réputation. — La maison de la rue Saint-Claude. Le chevalier d'Oisemont. — Le souper des morts.
Le nouveau règne avait été inauguré par de* bienfaits. En* montant sur le trône, Louis W\ avait donné à la France l'exemple de toutes les vertus chrétiennes et de toutes les grandes qualités civiles. En 1774 , il avait reçu des mains dV son aïeul un royaume énervé par les folies et le* mœurs licencieuses d'une cour élégante, mai qui avait étrangement abusé de ses privilèges. La philosophie minait la religion et la royauté; U > finances s'épuisaient; l'autorité perdait de sa fore» inorale ; le peuple souffrait. Le jeune monarque jeta un coup d'œil profond sur le présent et sur l'avenir. « Mon Dieu! s'était-il écrié en montant sur le trône, quel malheur pour moi! »
U y avait toute une révélation dans ces parole- Le prince, saisi d'effroi, doutait de ses font-
DE CAGUOSTRO. 87
devant l'œuvre immense qu'il avait à accomplir; mais le roi chrétien reprit bien vite toute l'énergie que donne la vertu.
La France retrouvait un père. A son avènement, Louis XVI avait composé son conseil d'hommes éprouvés et honorés. Turgot fut chargé de l'administration des finances; M. de Sartines passa à la marine; M. de Malesherbes eut les sceaux; le comte de Vergennes, les affaires étrangères; M. de Maurepas, la présidence.
Le premier édit du roi avait été un bienfait. Il renonça spontanément à ce droit de joyeux avènement, qui, à chaque règne, était une contribution onéreuse pour le pays. Il rappela bientôt après les parlements exilés par Louis XV. Il institua le Montde-piété comme un refuge contre la misère, et dota les hôpitaux; il assura le remboursement de la dette publique; les pensions abusives furent supprimées ; il abolit les corvées., et soulagea ainsi les plus pauvres chaumières de son royaume; il revit et modifia Je code criminel, en supprimant la torture ; il réforma les abus des procédures et rendit la justice équitable pour tous, en voulant qu'elle fût rendue pour tous indistinctement. C'était l'aurore de l'égalité devant la loi.
Excellent prince, toute son âme tendait au bonheur, au bien-être matériel et à la moralisation de son peuple !
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La cour avait subi des réformes considérables. La maison même du roi avait été diminuée , et jusqu'à l'étiquette, tout se modifiait. Une noble femme, une reine charmante , partageait le trône de ce roi
juste et bon.
Mais si la cour de France s'était moralisée de- •puis quelques années, la ville, il faut en convenir, l'avait peu suivie dans celte' voie. Cette habituel» d'imiter la cour était bien encore dans les mœui> françaises; mais l'imiter dans des réformes, l'imiter par des privations, par des sacrifices de vanité, par un retour vers des principes moraux et religieux, c'était demander beaucoup à une société qui. la veille encore, vivait sous le règne de Louis XV.
Paris perdait donc peu à peu l'habitude d'imiter Versailles ; tout en aimant et en admirant le roi et la reine , il devenait frondeur pour la monarchie et gardait son scepticisme voltairien. Du reste, même relâchement dans les mœurs que sous le règne précédent, même goût effréné pour les plaisirs, même insouciance de l'avenir , mêmes tendance philosophiques et même passion pour les idê>> nouvelles. Il était de mode alors de tout démolir, sauf à édifier ensuite avec ce qui tomberait sous h main.
A cette époque , la société parisienne de second rang, c'est-à-dire les bourgeois, les avocats, lefinanciers, une partie de la noblesse de robe, le*
spéculateurs , les mécontents de tous les ordres , et cette population flottante composée de tous les éléments, cette société parisienne, disons-nous, s'était affolée de liberté ; ses instincts ambitieux et vaniteux étaient surexcités. Chez elle l'irréligion dominait, grâce aux encyclopédistes, et l'esprit frondeur presque révolutionnaire s'était éveillé et menaçait , grâce à Beaumarchais.
Eh bien ! dans cette période de raison et d'analyse (qui l'aurait cru?) les charlatans avaient leur importance. On niait la divinité du Christ et l'on croyait à la sorcellerie. L'Église et ses dogmes passaient à l'état de chimère , et l'on acceptait sérieusement les théories des sciences hermétiques. La transfusion du sang, l'élixir de vie, les mixtions et les recettes pour la production de l'or, le sublimé carbonique se résumant en diamant, le magnétisme comme médication souveraine , le somnambulisme appliqué à l'art divinatoire , toutes les licences des banqvistes de l'époque trouvaient crédit presque partout. Sous le portique de la philosophie et de la raison , le surnaturel était à la mode.
On avait cru à l'immortalité du comte de Saint- Germain; on avait couru en foule au baquet magnétique de Mesmer et à ses tiges d'acier aimanté ; on accueillit avec empressement Cagliostro.
Dès son arrivée à Paris, le grand aventurier avait deviné la société crédule et immorale au milieu de
laquelle il allait jouer sa comédie d'alchimiste et de sorcier. IlFétudia pendant près d'un an, et se décida enfin à entrer en scène.
C'est dans la rue Saint-Claude , dont l'extrémité nord donne sur le boulevard du Temple , au Marais, que Cagliostro avait loué une maison isolée, entourée de jardins, profonde, sourde, et qui n'était dominée par aucun voisinage curieux et incommode.
Là il avait établi ses officines , que nul n'était admis à visiter. Bien des gens parlaient de ce laboratoire mystérieux, où l'or coulait en fusion, où le diamant étincelait dans des creusets chauffés à blanc ; mais personne n'y avait pénétré. Le comte de Cagliostro recevait son monde et accordait s«*> consultations dans un vaste et somptueux appartement situé au premier étage » donnant au sud sur la cour et à l'est sur le jardin.
Lorenza Feliciani logeait aussi dans cette maison retirée. Elle y menait une vie en quelque sorte claustrale , ne se produisant que devant une certaine compagnie choisie, à certaines heures et soui des costumes prestigieux.
Sa réputation de beauté courait la ville. A Paris , on se monte la tète pour une jolie femme autant que pour une découverte au fond de laquelle il } a des millions. Mme de Cagliostro ne tarda pas a passer pour un type accompli de toutes les perfev-
tions; elle réunissait, les lignes grecques dans leur adorable pureté et toute l'expression italienne. Aspasie était dépassée, et la plus belle des Vestales romaines aurait devant elle abaissé son voile de dépit. Ses plus chauds partisans, ses enthousiastes les plus exaltés étaient précisément ceux qui n'avaient même pas aperçu son visage. Il y avait des duels à son occasion ; des duels proposés et acceptés pour des disputes survenues à propos de ses yeux noirs du bleus, à propos d'une fossette à sa joue droite ou gauche.
Que voulez-vous? la bande des fous est immortelle; elle ira jusqu'à la fin des temps se promenant à travers le monde. Il n'est femme belle, si bien gardée, qui ne parvienne à s'échapper une fois; il n'est grille si forte qui ne cède sous la main d'un amoureux, et surtout d'un amoureux qui joue sa vie. La chronique rapporte que Mme Cagliostro éprouva une demi-passion pour un gentilhomme fort épris d'elle et très-intrépide dans ses résolutions. Ce nouveau Léandre était jeune, beau, entreprenant ; il se nommait le chevalier d'Oisemont.
On dit que, pour la première fois, Cagliostro montra de la jalousie. C'était commencer un peu tard. Il est vrai qu'il n'était plus jeune et que Lorenza était encore dans toute l'efflorescence de ses belles années. Quoi qu'il en soit, il paraît avéré que le chevalier ' obtint des rendez-vous et qu'il sut se faire aimer.
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Une méchante créature Tint troubler Feau limpide de ce beau lac où l'amour se mirait avec tant de complaisance. Cette femme était une de oaventurières comme on en vovait alors , hantant > monde pour y faire des affaires, et des dupes jur conséquent. D'où venait -elle? quels étaient n-* moyens d'existence? on l'ignorait. Quant à son no:;-. Q a figuré avec trop de bruit dans un procès célèbre pour que nous cherchions à ne le produis qu'avec discrétion: c'était cette prétendue deso : dante des Valois, cette dame de La Motte, comtes de contrebande, issue, disait-elle, de la noble u. ■ son des comtes de Saint-Rem v- Valois , mais, 'réalité, élevée par les bienfaits d'une noble faiiiil mariée à un aventurier se disant gentilhonuiibelle , jeune encore , adroite , rusée , d'une auda- • et d'une rouerie peu communes. Cette fenuir dangereuse cl séduisante était affidée aux escn.-> de Paris les plus pervers et les plus redoutable Elle était à l'affût des dupes ; elle se glissa, on w sait trop comment, chez Lorcnza, et gagna aux tr< * quarts sa confiance. Ajoutons qu'elle avait aucelle de M. le cardinal de Rohan , auprès de <; elle était parvenue à s'introduire.
Mme de La Motte surprit un jour un tète-à-W chez Lorenza. Le comte de Cagliostro était loin <: Paris dans ce moment-là. Lorenza ne put dissimuler son inclination, et !e chevalier d'Oisemont a\oiu
sa passion. Mme de La Motte se moqua d'eux. Le chevalier se retira, et Lorenza' resta avec sa nouvelle amie, le cœur gros et les larmes aux yeux.
« J'ai votre secret , dit Mme de la Motte. Je n'en abuserai pas, «mais je mets une condition à mon silence; vous me servirez auprès de votre mari, vous ferez tout au monde pour que je devienne l'amie de la maison et que j'y aie mes entrées libres. Enfin vous préparerez si bien les choses que Cagliostro mettra à ma disposition sa science prodigieuse et son habileté, si jamais j'ai besoin de ses services. »
Lorenza promit, et 6e félicita d'acheter à ce prix la discrétion de la descendante des Valois. Elle tint parole, et fort peu de temps après une étroite intimité s'établit entre Mme de La Motte et Cagliostro. Mais le chevalier d*Oisemont était incommode; il voyait le monde, et pouvait, en rencontrant la fille des Valois chez le sorcier, déconsidérer la comtesse de La Motte dans la haute compagnie où elle avait un pied.
Alors la méchante femme s'acharna après lui, et fit«i bien qu'elle persuada à Lorenza -qu'il fallait se débarrasser d'un courtisan qui n'était pas digne d'elle. Lorenza se récria. Mme de La Motte procéda par la raillerie.
« Vous avez là pour adorateur, lui dit- elle un jour, un sot enfant, un oison de collège. Ne mon-
trez jamais cela en bonne compagnie : quand on vise à la célébrité , on doit écarter les chenilles titrées. Si, comme je l'imagine, le mariage vous suffoque , prenez un homme de marque ; vous êtes digne d'un prince que je connais ; il est beau, quoique un peu usé, riche, plein d'esprit, insolent, mais aimable , discret , point sentimentaire (nous citons textuellement), homme à procédés. Se voir, s'aimer, s'arranger, souper, tout cela peut se faire aujourd'hui. Voilà les hommes qu'il faut, quand on a \mv réputation à conquérir ou à conserver. -
Les excellents conseils ! et comme ils partaient d'un cœur honnête! Mme de Cagliostro répondit que toute autre femme pouvait profiter de ces avis, mais qu'elle était dans un cas particulier. Elle se sentait le cœur engagé , et pour sortir de ces liens elle manquait de courage.
Des éclats de rire accueillirent ces paroles. b>renza en fut piquée au vif, et tourna le dos à cetlr intrigante. Les choses en restèrent là pendant quelque temps, et la belle Italienne continua à filer son roman.
La réputation de Cagliostro grandissait de jour en jour. La fatuité de médecine commençait à s'occuper de lui assez sérieusement; il visitait des malades qui le faisaient appeler, mais il ne les votait que sur des instances réitérées de leur part. J'entends parler ici de malades ayant un nom et
quelque malade de haut rang, et ce n'était pas sans chagrin qu'il trouvait toujours, en pareil cas, la Faculté lui barrant le passage. Un jour cependant la fortune fut pour lui. M. le prince de Soubise était sérieusement malade de la fièvre scarlatine. Son état devint alarmant. Les médecins désespéraient de l'illustre malade. Cagliostro courut chez le cardinal de Rohan, qui, sans le protéger ouvertement; Fhonorait cependant de beaucoup de confiance. Il proposa hardiment à Son Éminenct de l'amener chez le prince de Soubise, jurant sur sa tête qu'il le sauverait. Le cardinal hésita. Cependant, comment ne pas tenter ce dernier moyen de salut, puisque la faculté de médecin? regardait le malade comme .perdu? Caglioslru monta dans le carrosse de Son Éminence, et & rendit avec elle à l'hôtel de Soubise. Le cardinal annonça un médecin sans le nommer. La famillt laissa faire ; quelques domestiques seuls étaient reslb dans l'appartertient du prince. Cagliostro demanda à rester seul dans la chambre du mourant. On 1'* laissa. Une heure après, il appela M. le cardinal & Rohan et lui dit en lui montrant le malade :
« Dans deux jours, si on suit* mes prescription* monseigneur le prince de Soubise quittera ce lit <•' se promènera dans cette chambre. Dans huit jour il sortira en carrosse. Dans trois semaines il m faire sa cour à Versailles. »
Le cardinal ne répondit rien à cela. H suivit Cagliostro, et dans la journée même il revint avec lui chez le prince de Soubise. Cette fois Cagliostro apportait une petite fiole dont il donna dix gouttes au malade.
« Demain, dit-il au cardinal, nous donnerons au prince cinq gouttes de moins. Après demain il ne prendra que deux gouttes de cet élixir, et il se lèvera dans la soirée. »
L'événement justifia la prédiction. Deux jours après cette première visite, le prince de Soubise était assez bien pour recevoir tous ses amis , et dans la soirée, il demanda à se lever et on le vit, sans fièvre aucune, faire le tour de sa chambre, causer assez gaiement , s'asseoir dans un fauteuil et demander une aile de poulet qu'on ne lui donna pas , car le médecin amené par M. le cardinal s'était formellement prononcé pour la diète.
Le troisième jour se passa à merveille. Au quatrèrae jour le prince était en convalescence. Dans la soirée du cinquième jour, M. de Soubise mangea son aile de poulet.
La nouvelle courut la ville. Il y eut bientôt deux cents carrosses dans la rue Saint-Claude , stationnant à la porte du comte de Cagliostro. Comme on le pense bien, il fut beaucoup question de lui à. Versailles. On en parla au roi et à la reine, qui furent \'2\ . g
ravis de la guérison de M. de Soubise. L'un il l'autre envoyèrent chez le prince pour le complimenter sur son rétablissement, mais l'un et l'autre gardèrent leurs médecins ordinaires.
La faculté de médecine conserva dans cette occasion son impassibilité habituelle. Elle répondit très-dignement à ceux qui l'interrogeaient que M. le prince de Soubise devait guérir.
Quelques lignes de G ri m m viennent à l'appui de l'étonnement que Cagliostro produisait à cette époque dans la haute compagnie; car pour le peuple il avait pour lui une admiration fougueuse.
« Quelques personnes de la société de M. le cardinal (dit Grimm dans sa correspondance) ont èw à portée de consulter Cagliostro ; elles se sont fort bien trouvées de ses ordonnances, et n'ont jamab pu parvenir à lui faire accepter la moindre marque de leur reconnaissance. On a soupçonné le comlt d'avoir été l'homme de confiance de ce fameui M. de Saint-Germain, qui fit tant parler de lui sous le règne de Mme de Pompadour ; on croit aujourd'hui qu'il est fils d'un des directeurs des mines dt Lima ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a l'accent espagnol et qu'il parait fort riche. Un jour qu'on 1pressait chez Mme la comtesse de Brienne de s'expliquer sur l'origine d'une existence si surprenant et si mystérieuse, il répondit en riant : « Tout <' que je puis dire, c'est que je suis né au milieu de 1-
mer Rouge , et que j'ai été élevé sous les ruines d'une pyramide d'Egypte; c'est là qu'abandonné de mes parents, j'ai trouvé un bon vieillard qui a pris soin de moi ; je tiens de lui tout ce que je sais. »
Un homme qui aujourd'hui , en bonne compagnie, tiendrait ce langage, passerait pour un fou. Mais vers la fin du xviu* siècle on ne riait plus que de ce qui était respectable. L'Eglise et la monarchie avaient leurs railleurs. Mesmer, Saint-Martin, Swedenborg, Saint -Germain, Cagliostro avaient leurs croyants et leurs intrépides confesseurs ; et jusqu'à ce bon marquis Maurice de Puységur, qui magnétisait les chênes de son parc. A qui donc ne prodiguait-on pas de l'admiration en ce temps-là ?
Mais ne soyons pas si vains, nous les héritiers de ce siècle disparu. Avons-nous l'esprit plus ferme et moins prompt à tomber au trébuchet du charlatanisme? Voyez plutôt : le magnétisme , de nos jours, demande carrément ses diplômes de docteur , et le somnambulisme réclame ses trépieds d'or comme la sibylle antique.
A travers tous ses succès, Cagliostro poursuivit l'idée sérieuse de sa vie :1a fondation, à Paris, de la loge-mère de la maçonnerie égyptienne. Toutes les loges qu'il avait établies en Europe ne devaient être que des succursales de cette métropole maçon-
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nique, dont lui-même s'était créé le grand cophte ou grand maître. Donc , à la faveur de sa popularité et de certaines protections venant de haut , il annonça, mais avec précaution, son intention formelle , celle de remplacer la vieille franc-maçonnerie par le rit égyptien. Il y avait alors à Par* soixante et douze loges ; elles s'émurent avec raison. La maçonnerie nouvelle se posait comme une réformatrice radicale; elle venait régénérer et purifier; supprimer les abus, imposer des conslîtutions rigides, réprimer les licences, déplacer des intérêts, froisser des ambitions , enlever des grades usurpés ou mal conférés, en un mot, démolir l'édifice pour le rebâtir. Il n'était donc pas étonnant qu'elle rencontrât une opposition violente chez certains hauts dignitaires fort attachés à leur position et fort peu épris des mystères d'Isis et d'Anubis, que le prophète apportait de l'Orient.
Cependant les zélateurs s'assemblèrent en grand nombre et résolurent d'examiner à fond la maçonnerie égyptienne^ et même d'entendre la prédication de Cagliostro. Il se rendit à une séance solennelle, et il y obtint un succès d'enthousiasme. On dit qu'en effet il déploya dans cette occasion nn merveilleux talent d'éloquence. Lçs frères sortirent de là fascinés et aux trois quarts convertis à la foi nouvelle. Ce code maçonnique n'était rien moins que l'arcane des secrets de la nature que Cambyse le
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Grand prit dans le temple d'Apis, lorsqu'il fit fustiger ce dieu capricieux1.
Il s'agissait de prouver par des faits les prodiges annoncés par le grand maître du rite égyptien. Cagliostro n'hésita pas; il annonça que dans un souper intime, composé de six convives désignés parmi les hauts dignitaires de l'ordre maçonnique, il évoquerait les morts qu'on lui désignerait, et qu'ils viendraient s'asseoir au banquet, la table devant avoir douze couverts.
ta chose parut exorbitante, mais le défi fut accepté. Six convives furent élus : six personnages importants de l'époque, parmi lesquels, s'il faut en croire une autorité franc-maçonne , se trouvait un grand prince.
Nous allons raconter ce souper d'oulre-tombe , dont tous les gazetiers de l'époque entretinrent leurs lecteurs, et dont le public s'émut assez sérieusement. Il est bien entendu que nous faisons ici nos réserves, et que nous, laissons toute la responsabilité des faits au narrateur que nous avons consulté. Il est fâcheux que les noms des six convives de Cagliostro n'aient point été cités. C'est une perte réelle ; mais il paraît que sur ce point-là le secret fut fidèlement gardé.
I. Mémoires pour servir à l'histoire de la Franc-Maçonnerie , par un rose-croix. Paris, 1790.
Le souper eut lieu rue Saint-Claude, et à l'insu de Lorenza.
A minuit on se trouva au complet. Une table ronde , de douze couverts , fut servie avec un luxe inouï, dans une salle où tout était en harmonie avec l'opération cabalistique qui devait avoir lieu. Les six convives, et Cagliostro septième, prirent place. On devait donc être treize à table! Le souper servi, les gens furent renvoyés avec menace d'être tués roide s'ils tentaient d'ouvrir les portes avant d'être rappelés. Ceci était renouvelé des soupers du régent.
Chaque convive demanda le mort qu'il désirait revoir. Cagliostro prit les noms, les plaça dans h poche de sa veste glacée d'or, et annonça que, san* autre préparation qu'un simple appel de sa part . les esprits évoqués allaient venir de l'autre mondt* en chair et en os; car, suivant le dogme égyptien, il n'y avait point de morts. Ces convives d'outretomb?:, demandés et attendus avec une émotion croissante, étaient: le duc de Choiseul, Voltaire. d'Alembcrt, Diderot, l'abbé de Voisenon et Montesquieu. On pouvait se trouver en plus sotte compagnie.
Les noms furent prononcés à haute voix , lentement et avec toute la puissance de volonté doni était doué Cagliostro. Il y eut un moment affreux et plus terrible que l'apparition même, ce fut le
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moment de l'incertitude; mais ce ne fut qu'un moment. Les six convives évoqués apparurent et vinrent prendre place au souper avec toute la courtoisie qui les caractérisait. Quand les invités vivants eurent un peu repris leur respiration, on se hasarda à questionner les morts.
Ici nous laisserons parler l'historiographe de ce prodigieux souper :
« La première question fut : comment l'on se trouvait dans l'autre monde. ««Il n'y a point d:autre « monde , répondit d'Alembert. La mort n'est « qu'une cessation des maux qui vous ont tour- '« mentes. On n'a nulle espèce de plaisir, mais on « ne connaît aussi aucune peine. Je n'ai pas trouvé « Mlle de l'Espinassc , mais aussi n'ai- je pas vu de « Linguet. On est fort sincère. Quelques morts qui « sont venus nous rejoindre m'ont assuré que f j'étais presque oublié. Je m'en suis consolé. Les « hommes ne valent pas la peine qu'on s'en oc- « cupe. Je ne les ai jamais aimés, maintenant je « les méprise. » *
« Qu'avez -vous fait de votre savoir, « demanda M. de .... à Diderot? «Je n'ai pas été savant comme
« on l'a cru, répondit-il; nia mémoire me retra-
« çait ce que j'avais lu, et, lorsque j'écrivais, je « prenais de côté et d'autre. De là vient le décousu « de mes livres, qu'on ne connaîtra pas dans cin- « quante ans. L'Encyclopédie, dont on me fait
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« honneur, ne m'appartient pas. Le métier d'un « rédacteur est de mettre de l'ordre dans le choix « des matières. L'homme qui a monlré le plus de « talent à Toccasion de l'Encyclopédie est celui qui « en a fait la table; et personne ne pense à lui en h faire honneur. »
« — J'ai beaucoup loué celle entreprise , » dit Voltaire, « parce que je la croyais propre à se- « conder mes vues philosophiques. A propos de « philosophie, je ne sais trop si j'avais raison. Deu puis ma mort, j'ai appris d'étranges choses. J'ai « causé avec une demi-douzaine de papes. Ils sont h bons à entendre. Clément XIV et Benoit surtout «sont des hommes d'iniiniment d'esprit et de bon
• sens. »
« — Ce qui me fâche un peu, > dit le duc de Choiseul, « c'est qu'on n'a point de sexe là où nom « habitons. Et, quoi qu'on en dise, cette enveloppe « charnelle n'était pas si mal inventée. — A quoi m se connaît-on donc? demanda quelqu'un. — Aux « caprices, aux goûts, aux prétentions, à mille pe- « tites choses qui sont des grâces chez vous, et « des ridicules là-bas. »
« — Ce qui m'a fait vraiment plaisir, » dit l'abbé de Voisenon, « c'est que parmi nous on est guéri - de la manie de l'esprit. Vous n'imaginez pas « combien l'on m'a persiflé sur mes petits roinaus
• saugrenus, combien l'on s'est moqué de mes no-
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« tices littéraires. J'ai eu beau dire que je donnais « à ces puérilités leur juste valeur ; soit qu'on ne « crût pas à la modestie d'un académicien, soit que « tant de frivolité ne convînt pas à mon état ou à h mon âge, j'expie presque tous les jours les er- •« reurs de ma vie humaine. »
Les questions se* succédaient avec tanl de rapidité (fue les esprits ne savaient à qui répondre.
Telle est l'espèce de dialogue des morts qui a été rapporté par l'auteur des Mémoires authentiques pour servir à l'histoire du comte de Cagliostro.
Ce qui est remarquable dans ces scènes dialoguées, c'est la prétention à la sincérité. Si les convives évoqués de l'autre monde parlèrent avec impudence à ce souper nécromancien, ils s'exprimèrent du moins avec une franchise dont il faut leur savoir quelque gré: à travers bien des sottises, ils fireht de la censure satirique et n'épargnèrent personne, pas même leur propre personnalité.
Lorenza et les dames de qualité. — Cours de magie. —
Les belles initiées.
Tous les papiers publics parlèrent du souper des morts, mais aucun n'osa en raconter les suites. L'aventure fit grand bruit. Il en fut question à Versail-
les. Le nom de Cagliostro fut prononcé au cercle de la cour. Le roi leva les épaules et se mit au jeu, sans plus se soucier du sorcier et de ses incantations. Le duc de R.... voulut raconter une autre anecdote à peu près sur le même sujet.
u Allons donc, dit la reine avec ce dédain qui chez elle s'exprimait par une moue charmante, allons donc, monsieur le duc, ne me parlez plus de ce charlatan. »
Certes de telles paroles n'annonçaient pas do la part de Marie-Antoinette une curiosié bien vive au sujet de Cagliostro, comme certains écrivains ont voulu le faire accroire au public. Elle ne vit jam.ïb ce charlatan y et défendit, en toute occasion, qu'il fût question de lui devant elle.
Maintenant, faut-il nier que Cagliostro n'ait surexcité la curiosité d'un certain inonde très-distingué, et môme celle de femmes de haute coui|>agnie, tenant à la cour? Non certainement. Nous dirons même qu'il y eut bon nombre de folles de qualité qui sollicitèrent en secret d'être admises aui expérimentations occultes du sorcier. Après le souper des morts; il nous reste à parler d'une initiation qui eut lieu à huis clos , il est vrai , mais qui $Vbruita bientôt, et qui, par conséquent, eut son moment de célébrité, de vogue et de scandale. Par un dernier reflet du règne passé, le vice à Paris avait encore ses élégances. Tâchons de raconter cetk
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soirée en sauvegardant la morale et les convenances, sans nous écarter de la vérité.
Plusieurs femmes de qualité , les plus écervelées de l'époque, avaient fait proposer à Mme de Cagliostro d'ouvrir pour elles un cours de magie où aucun homme ne serait admis. Lorenza saisit avec empressement ce nouveau moyen tle célébrité; elle vit la duchesse de T...., et lui répondit avec beaucoup de sang-froid qu'elle commencerait ce cours dès qu'on aurait trouvé trente-six adeptes. Le jour' même la liste fut complète.
Chaque adepte devait verser à la caisse commune cent louis, faire certain serment d'abstinence et se soumettre à tout ce qui serait ordonné.
C'était la loi organique du cours de magie, par la belle grande maîtresse, Lorenza.
On fixa la séance magique au 7 août. La scène devait avoir lieu dans une vaste maison, entourée de jardins et d'arbres magnifiques, dans le quartier du faubourg Saint-Honoré, alors très-solitaire. Les trente-six adeptes femmes furent exactes au rendez-vous, comme on le pense bien.
C'était une réunion ravissante. Jeunesse, beauté, distinction, suprême élégance, ces dames apportaient là de quoi tourner la tête à la philosophie la plus rigide. A onze heures, on était au grand complet. En entrant clans la première salle, chaque
femme était obligée dje quitter sa bouffante, ses soutiens, son faux chignon, et de se revêtir d'une tunique blanche , serrée par une ceinture de couleur. Elles étaient partagées en six théories, distinctes entre elles par les nuances de la ceinture : les bleues , les noires , les violettes , les coquelicots, les roses et les impossibles. De plu*, chaque adepte reçut un voile ou une écharpe , qui fut placé de gauche à droite.
Quand ces charmantes vestales furent ainsi préparées, on les fit entrer deux à deux dans une salle à voûte ronde, splendidement éclairée, et où j se trouvaient trente-six fauteuils-bergères recou- J verts de satin noir. Mme de Cagliostro, vêtue de blanc , était assise sur une espèce de trône , ayant debout à ses côtés deux grandes figures voilées. spectres , hommes ou femmes.
La lumière éclatante du dôme de la salle s'affaiblit insensiblement. Cependant on vit entrer deux femmes vêtues en guerrières, Tépée à la main. La grande maîtresse (Lorenza) leur donna des liens j de soie avec lesquels Marphise et Clorinde, les deux guerrières , lièrent les jambes et les bras des trente-six adeptes.
Pauvres femmes ! comme elles durent , dans ce . moment-là, regretter leur folie en se voyant fourvoyées en pareille aventure !
Cette opération terminée, et chacune gardant
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un silence absolu, la grande maîtresse parla ainsi. Nous abrégeons son discours , et pour cause :
« L'état dans lequel vous vous trouvez est le symbole de votre état dans la société. Votre condition de femmes vous place sous la dépendance passive de vos époux. Vous portez des chaînes, si grandes dames que vous soyez. Nous sommes toutes, dès l'enfance, sacrifiées à des dieux cruels. Ah ! si, brisant ce joug honteux, nous savions nous unir et combattre pour nos droits, vous verriez bientôt le sexe orgueilleux • qui nous opprime ramper à nos pieds et mendier nos faveurs , etc. »
Le reste était à l'avenant. Les droits de la femme furent développés avec une logique et une éloquence qui certainement pouvaient rivaliser avec lout ce qu'on entendit depuis dans les clubs. On voit que Lorenza préludait, K avant 1789, à cette grande comédie de la régénération et de la réhabilitation de la femme , qui eut , par la suite , en France , bien des représentations :
« Laissons-les faire leurs guerres meurtrières, poursuivit la grande maîtresse , ou débrouiller le chaos de leurs lois ; mais nous , chargeons-nous de gouverner l'opinion, d'épurer les mœurs, de cultiver l'esprit, d'entretenir la délicatesse, de diminuer le nombre des infortunés. »
Ce passage fut accueilli par une acclamation générale. Alors les deux guerrières, Marphise et
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Clorinde, reçurent Tordre de détacher les liens dd soie de ces dames.
« Recouvrez votre liberté, dit Lorenza, et puissiez-vous la recouvrer ainsi dans le monde ! Oui , celte liberté , c'est le premier besoin de toute créature; ainsi donc, que vos âmes tendent de toute leur ardeur à la conquérir. Mais pouvez-vous compter sur vous-mêmes (( Étes-vous sûres de vos forces? Quelles garanties m'en donnerez- vous? Adeptes qui m'écoutez, il faut subir des épreuves. Vous allez vous diviser en six groupes. Chaque couleur se rendra à l'un des six appartements qui correspondent à ce temple (elle voulait din* la salle voûtée en dôme); là, de terribles tentation* viendront vous assaillir.... Allez, mes sœurs, le> portes du jardin sont ouvertes , et la lune douce et discrète éclaire le monde. »
Nul ne suivit ces belles dames dans les six appartements donnant chacun sur le jardin. Là, dit-on, les adeptes firent des rencontres inouïes. Chacune d'elles fut abordée par un génie familier , un être impossible et cependant d'une ressemblance si frappante avec l'être bien-aimé, le rêve du cœur, l'idéal de la pensée , qu'il fallut toute l'énergie de la volonté, tout le respect dû au serment pour àe pas *' laisser attendrir par les plaintes, les soupirs, le* supplications de ces prestigieux fantômes. La chronique parle surtout d'un tendre et respectueux
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Gcdéon qui porta bien du trouble dans l'àme d'une adorable et barbare Léonore ; il v eut aussi uu beau Médor qui fut traité bien durement par Angélique. Quant à Amadis des Gaules, on dit que, prosterné devant la princesse de Trébisonde, il fut impitoyablement foulé par le pied le plus charmant et le plus délicat. Le triomphe fut général et complet; il se composait de trente-six victoires individuelles.
On rentra enfin dans la salle voûtée, dont le
kdôme conservait une demi-obscurité. La voix de la
grande maîtresse se fit entendre. Elle accueillit par
les éloges les plus sincères les triomphantes initiées.
Après un quart d'heure de silence et de méditation , le dôme de la salle s'ouvrit , et , sur une grosse boule d'or, descendit un personnage tenant dans sa main un serpent et portant sur la tète une (lamine vive comme celle du diamant.
« C'est du génie même de la vérité, dit la grande maîtresse , que vous apprendrez les secrets cachés si longtemps à votre sexe. Celui que vous voyez est l'immortel , le divin Cagliostro , sorti du sein d'Abraham et dépositaire de toute science connue et inconnue de la terre. »
Alors l'enchanteur promena sur toutes les beautés qui l'environnaierU ses regards magnétiques. Il souriait de ce sourire étrange qui lui était habituel , et avec lequel il fascinait et ravissait.
« Mes filles , (Jit-il , la magie tant décriée n'est , entre des mains pures, que le secret de faire du; bien à l'humanité. La magie , c'est l'initiation aux! mystères de la nature et la puissance d'user de cette science' occulte. Vous ne doutez plus du pouvoir magique ; il va jusqu'à l'impossible , les apparitions du jardin vous l'ont prouvé : chacune de vous a vu l'être cher à son cœur el a conversé avec lui. Ne doutez donc plus de la science hermétique, et venez quelquefois dans ce temple , où les plus hautes connaissances vous seront révélées. Cette* première initiation est d'un bon augure; elle prouve que vous êtes dignes de la vérité. Je vous la dirai tout entière , mais par gradation. Aujourd'hui apprenez seulement de ma bouche que le but sublime de la maçonnerie égyptienne, dont j'apporte les rites du fond de l'Orient , c'est le bonheur de l'humanité. Ce bonheur est illimité; 0 comprend les jouissances matérielles comme la sérénité de l'àme et les plaisirs de l'intelligence. Tel est le but. Pour y parvenir, la science nous offre ses secrets. La science pénétrant la nature c'est la magie. Ne m'en demandez pas davantage. Vivez heureuses, et pour cela aimez la paix et l'harmonie ; retrempez vos âmes par les émotions douces , aimez et pratiquez le bien ; le reste est peu de chose. »
Le grand cophte, le génie de la science, Ca-
gliostro, se replaça sur la grosse boule d'or, qui reprit son mouvement ascensionnel et disparut dans les profondeurs de la voûte du dôme. La lumière revint à flots rayonnants. Alors on entendit un bruit comme si le parquet craquait et allait s'ouvrir. En effet, une large ouverture se fit au milieu de la salle, et Ton vit apparaître, montant de dessous terre, une table éblouissante d'argenterie, de vaisselle et de fleurs , et chargée des mets et des vins les plus exquis.
Un bon souper est le complément de toute fête bien ordonnée. Chacune des belles dames alla bien vite dans l'appartement voisin échanger son costume d'adepte contre l'élégante toilette de la femme du monde, et toutes revinrent avec empressement se mettre à table sous la présidence de Lorenza, qui, elle aussi, avait dépouillé les insignes de son grade. Quant à Marphisc et à Clorinde, elles s'étaient transformées en ravissantes aimées de l'Opéra, Haïdée et Rosalinde, si vous voulez.
La comédie touchait à sa fin , et Lorenza , redèvenue naturelle, annonça aux grandes dames, ses convives, que son but, à elle, avait été de les amuser, et que s'il y avait de la magie dans tout ce qu'elles avaient vu et entendu, elles conviendraient du moins que cette magie-là n'était ni trop noire ni trop diabolique ; elle ajouta que cette
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séance n'était qu'une simple initiation, et que le cours serait continué et régularisé au gré des nobles adeptes.
On embrassa Lorenza , on la fêla , on la trouva ravissante. On soupa gaiement et de grand appétit, et, vers trois heures du matin, au moment où le rossignol chantait sa dernière roulade et où l'aurore jetait au levant ses premières roses , chacune des belles initiées s'enveloppa de sa mante , regagna la rue par une porte secrète, monta dans une voiture de louage qui attendait, et fut ramenée avec mystère au logis marital, où, probablement, tout dormait en paix.
Le secret de cette séance fut bien gardé pendant huit jours. Peu à peu la chose s!ébruita, mais avec des commentaires fabuleux. Les gazettes parlèrent, et tout ce bruit fut cause qu'il fallut renoncer au cour> de magie, au grand regret des initiées.
Cependant nulle ne fut ingrate envers Cagliostrn. Il était prôné et porté aux nues. Paris tout entier s'occupa de lui; J'engouement fit des progrès immenses, et bientôt l'opinion publique se déclara en sa faveur.
Le moment était opportun; Cagliostro le saisi i en habile homme, et, fort de l'opinion contre l'autorité, il annonça publiquement qu'il fondait la franc-maçonnerie égyptienne. Les adeptes arrivaient en foule. Parmi eux se trouvèrent des per-
sonnages ' considérables. Le grand cophte déclara qu'il formerait un cénacle composé de treize maîtres. Mais ces grades importants ne devaient être conférés qu'à des sommités sociales. Il fallait d'abord avoir une foi vive, tenir un rang dans le monde , jouir d'une réputation sans tache , etc. Il fallait aussi (bonne et prudente condition) posséder au moins cinquante mille livres de rente et n'avoir aucun lien incommode.
Les candidats pour le cénacle briguaient leur élection. Le duc de *** fut un des plus empressés. Il se permit des remontrances au grand cophte, au sujet du petit nombre des maîtres, vu le grand nombre des postulants. « Il y a tant de gens, lui disait-il, à qui il vous sera impossible de refuser un grade éminent, et qui ont des droits! Comment n'admettrez-vous pas tel conseiller au parlement, qui magnétise comme un autre Mesmer, qui s'est élevé contre l'arrêt de la grand'chambre qui frappait les novateurs physiciens? Comment refuserezvous le duc de Ch.... qui fait de l'or, des liqueurs et des teintures stomachiques, au moyen desquelles ce vieillard repousse les atteintes de l'âge? Que répondrez-vous à Mme la comtesse de M...., qui, après avoir fait un cours complet de chimie chez Demachi, a fini par établir un laboratoire chez elle, où ses femmes, son cocher, son jardiïiier, son cuisinier, et jusqu'à son marmitoii , sont obli-
gés de travailler? Et le président de V..., qui, sur les fleurs de lis de son siège , rêve d'alchimie , le repousserez-vous ? Et aurez-vous assez de pouvoir pour ne pas admettre au premier rang un grand prince, amiral, architecte, banquier, directeur de spectacle, grand joueur, arbitre de la mode, cité pour ses chevaux, pour ses fêtes et pour l'éducation philosophique qu'il fait donner à ses enfants? U vous sera impossible de refuser des gens ayant de pareils titres et une telle influence. Vous serez débordé. Augmentez le cénacle. »
Devant tant de prétentions, et en face de tant de candidats d'un haut rang et d'un mérite.inrontestablc, Cagliostro se trouvait dans un embarras plus grand qu'il ne l'avait prévu. U hésitait, il demandait quelques semaines pour réfléchir et revoir ses statuts, lorsqu'un grand événement, où il ftah impliqué, vint tout à coup à éclater. L'attention publique se porta tout entière de ce côté; et In maçonnerie égyptienne, subitement délaissée, oubliée,, se fondit, pour ainsi dire , comme une vapeur brillante emportée par un coup de vent.
Suivons cet événement l'histoire à la main.
Le collier.
L'année 1786 avait commencé par des jours sinistres. Les blés avaient manqué et la disette avait fait sentir ses irritants aiguillons. Dans sa sollicitude paternelle, Louis XVI prit des résolutions énergiques. Les spéculateurs sur les grains furent punis, et le roi contribua par des sacrifices personnels à l'approvisionnement tardif de Paris et de certaines provinces.
Dès les premiers mois de cette année, Marie- Àntoinette avait réduit ses dépenses, craignant d'obérer la cassette royale. Pour toute parure ellfe s'était contentée de faire l'acquisition de quelques brillants pour compléter son écrin, prenant du temps pour en acquitter le payement. Mais ce n'était pas là l'affaire de M. Bœhmer, joaillier de la couronne. Il proposa au roi, pour la reine, une très-belle parure de rubis, que Marie-Antoinette refusa. Elle obtint même de Louis XVI la promesse de ne plus rien acheter pour elle en fait de bijoux, très-résolue qu'elle était à des économies.
Bœhmer était un homme entreprenant et fort occupé de faire sa fortune. Il connaissait le goût naturel de la reine pour les diamants , et il avait spé-
culé sur cet entraînement. Là reine avait à peine trente et un ans, elle était encore dans tout l'éclat de sa beauté, elle était adorée du roi, qui allait au* devant de ses désirs; rien ne paraissait devoir s'opposer à la réalisation des projets du joaillier. Bœhmer s'était trompé.
Cependant depuis quelque temps, dans ses folles prévisions, il avait réuni à grands frais les plus beaux diamants du monde pour en composer un collier qui fût digne de la belle reine de France. Ces diamants étaient d'une eau si pure et d'un éclat si magnifique, que l'estimation du collier ne s'élevait pas à moins de seize cent mille francs. Il présenta un jour cette parure toute royale au premier gentilhomme de service, qui en paria au roi. Louis XVI allait céder , lorsque la reine le supplia de renoncer à acheter le collier. Elle ajouta : « Je porte rarement des diamants aujourd'hui, et certes j'en ai d'assez beaux. Avec le prix de ce collier, on construirait un navire pour le service du roi et de l'État. »
Le joaillier désappointé fit proposer ses diamants à plusieurs cours de l'Europe. Il ne put réussir à les placer.
Il revint à la charge et sollicita le roi. Même refus. Comme un entêté qu'il était , il se présenta chez la reine, son écrin à la main. La jeune Madame Royale était présente à cette audience. Bœfa-
mer se jeta aux pieds de Marie-Antoinette ; il pleurait et se désespérait, se disant ruiné si la reine n'achetait le collier. Il menaçait d'aller se jeter dans la rivière.
« Relevez- vous , monsieur Bœhmer , répondit la reine d'un ton sévère. Je n'aime pas de pareilles scènes, et lus honnêtes gens n'ont pas besoin de supplier à genoux. Je vous regretterais si vous vous donniez la mort, mais je ne serais pas responsable de ce malheur. Noii-seulement je ne vous ai pas demandé un collier de diamants, mais toutes les fois que vous m'avez fait proposer de nouvelles parures, je vous ai dit que je n'ajouterais pas quatre brillants à ceux que je possède. J'ai donc refusé le collier. Le roi a voulu me le donner ; j'ai remercié. Ne me parlez plus de cela, ne m'en parlez jamais. Tâchez de diviser le collier et le vendre. Je 'vous sais très-mauvais gré de vous être permis celte scène en ma présence et devant cette enfant (elle désignait Madame Royale). Qu'il ne vous arrive jamais de choses semblables. Allez, monsieur. »
Bœhmer se retira effrayé et confus. 11 craignait de perdre sa place de joaillier de la couronne. La reine oublia. Il ne fut plus question du collier. Au bout de quelque temps, le bruit courut que Bœhmer avait vendu ces magnifiques diamants au sultan, à Constantinople. C'était peu
vraisemblable; mais la reine le crut el elle en fut bien aise.
Cependant une femme intrigante et d'une effronterie sans égale , une femme dévorée de la soif de faire fortune, Mme de La Motte, avait eu connaissance de tout ce qui s'était passé à la cour au sujet des diamants. Une idée perverse et ardente lui traversa l'esprit ; elle résolut de voler le collier et de passer à l'étranger avec ce trésor. Pour cela il fallait tramer une intrigue. Mme de La Motte fit son plan et s'adjoignit un escroc des plus habiles et des plus discrets , un sieur Villette , ami du comte de La Motte son mari , et qui possédait à un degré effrayant l'art infernal de contrefaire les écritures.
Les moyens d'action étaient trouvés; il fallait une dupe de haut rang pour arriver au but. Mme de La Molle avait quelques relations avec le cardinal de Rohan , qui certainement ne se doutait pas de la perversité de cette femme. Elle avait reçu certaine* confidences du cardinal, qui ne pouvait se consoler de sa disgrâce auprès de la reine ; cette disgrâce était le résultat d'une sorte d'antipathie que Marte- Antoinette éprouvait pour M. de Rohan.
Mme de La Motte dit un jour à Son Éminence qu'une occasion des plus favorables se présentait pour faire cesser ce fâcheux état d'hostilité entre la reine et un prince de la maison de Rohan, car* dinal , archevêque et grand aumônier de France.
Le prince était crédule et d'une nature faible et confiante, avec des apparences de grandeur et môme de hauteur. Il fut ravi de ce qu'on lui disait et demandades explications. On les lui donna. Sonétonneraent fut extrême , mais Mme de La Motte expliqua toutes les invraisemblances avec un art infini. Elle persuada au prince de Rohan que la reine avait une envie excessive d'acheter le collier de Bœhmer , qu'elle ne voulait pas le demander au roi de peur d'obérer sa cassette, mais qu'elle avait formé le projet de le payer sur ses économies en prenant des termes. « Pour cela, ajouta la dame de La Motte, il faut choisir un personnage considérable qui sera le prête-nom de la reine et qui inspirera assez de confiance au joaillier pour que celui-ci livre les diamants. Eh! bien, monseigneur, voilà une occasion unique, étourdissante, introuvable, pour vous réconcilier avec Sa Majesté, pour conquérir sa confiance et gagner même ses bontés. »
Le prince de Rohan fut fasciné. Il ne vit pas le piège; il y posa le pied. Il fut perdu. Dans son exaltation, il ne répondit à Mme de La Motte qu'en l'appelant son ange de bonheur, et il mit sa fortune à sa disposition. Le pauvre homme oubliait une chose; c'est que déjà, sous divers prétextes, cette femme lui avait soustrait une somme de près de cent mille livres.
Le plan adopté fut celui-ci : Mme de La Motte , qui affirmait avoir des relations secrètes avec Sa Majesté pour des services officieux , devait dire à la reine que M. de Rohan se mettait à ses ordres, et qu'il était trop heureux , trop honoré de devenir sa caution pour l'achat du collier. M. de Rohan proposait, de son côté, de se mettre au lieu et à la place de la reine et de souscrire à Bœhmer des billes payables à divers termes, et pour une somme de seize cent mille livres. Il serait bien entendu que Sa Majesté, avant l'échéance de chaque billet, en ferait passer les fonds, par les mains de Mme de La Motte, h M. le cardinal.
« Voyez , monseigneur, ajouta la femme artificieuse, voyez dans quelles relations intimes cette affaire vous place avec la reine. Elle devient votre obligée , sa reconnaissance sera éternelle.
Le prince crut tout, consentit à tout, espéra tout. Mme de La Motte , en le quittant , le laissa dans un extrême ravissement. Elle le prévint que trois jours ne se passeraient pas sans qu'elle n'eût une audience particulière de la reine, qui, dans ce moment-là, habitait Trianon. Au bout de quatre ou cinq jours d'attente, elle vint trouver le cardinal, eU d'un air triomphant, elle lui montra un billet qu'elle avait reçu de Sa Majesté, un billet écrit de la main royale. Ce billet portait l'autorisation de faire l'achat du collier pour le compte privé de la
reine par les moyens proposés et qui étaient acceptés.
L'écriture de Marie-Antoinette fut reconnue par le cardinal, dont la tête se perdait follement. A partir de ce moment-là , les choses marchèrent grand train. Bœhmer fut mandé chez le prince de Rohan. Il accepta avec joie la caution et les engagements de Son Émineuce.
M. de Rohan, avant de conclure d'une manière absolue l'affaire du collier, eut la pensée coupable de consulter Cagliostro. Hélas ! lui , prince de l'Église apostolique , avait donc foi en. la sorcellerie d'un alchimiste, d'un aventurier! Oui, il faut déplorer cela, et pour l'honneur de la pourpre romaine, et pour la dignité d'un prince de la maison de Rohan.
Le comte de Cagliostro fut prévenu secrètement des projets de Son Éminence. Il se tint sur ses gardes, et, quand il lui arriva une invitation de se rendre chez le prince , il répondit avec une outrecuidance sans pareille : « Si le cardinal est malade , qu'il vienne et je le guérirai ; s'il se porte bien , il n'a pas besoin de moi , ni moi de lui. >»
Cette feinte indifférence ne fit qu'irriter les désirs Ju cardinal. Il insista, et Cagliostro consentit à se •endre à l'hôtel de Rohan pour une consultation.
Un appartement avait été préparé pour recevoir e prédestiné de l'Orient, lebien-aimé du shérif de
la Mecque , l'élève d'Altotas le Grand , h qui Tavq nir apparaissait en pleine lumière. La consultait eut lieu à huis clos, pendant la nuit, devant trois oi quatre intimes , initiés à la 6ciencc hermétique. LJ célèbre alchimiste apparut dans un costume éiruwJ et magnifique. Il était vêtu d'un habit de veloi:r vert, étincelant de broderies d'or fin; ses chcveui tressés en petites nattes, retombaient sur ses éjwu les; il portait les plaques de Tordre maçonnii|u égyptien; ses doigts ruisselaient de brillants. Il cm; su) ta une matière mise en fusion par l'action du fri et contenue dans un bassin d'or. Puis, recueillait ses idées, le regard inspiré et le visage animé d*uu< émotion surnaturelle, il prononça ces paroles :
- La négociation entreprise par le prince est di gne de lui ; elle aura un plein succès ; elle nielln le comble aux faveurs d'une grande reine et ftTJ briller le jour fortuné où le royaume de Fran-< jouira d'une prospérité sans égale, sous l'influciu des talents et de la prépondérance de Louis <' Rohan. »
Dès le lendemain, 30 janvier, les titres signés p le cardinal furent échangés contre l'écrin, qui r«> entre les mains de Son Éininence. Mme de La Mo avait annoncé que l'intention de la reine était de ? parer du collier le jour de la fête de la Purificalit».. Il n'y avait donc pas un moment h perdre. I/adacieuse" aventurière avertit le cardinal que
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reine devait envoyer chercher les diamants chez elle, à Versailles, par un homme de confiance, et elle invita Son Éminence h s'y trouver en personne , pour être témoin oculaire de la remise de l'écrin.
Le cardinal fut exact an rendez-vous. Il entra seul dans l'appartement de Mme de La Moite , tenant dans ses mains le précieux coffret. Il se plaça dans un cabinet à porte vitrée , donnant sur la chambre au milieu de laquelle le coffret fut placé sur une table. Quelques instants après, la porle s'ouvrit et on annonça : De la part de la reine. Mme de La Motte prit l'écrin et le remit au personnage qui était survenu. Le prince reconnut dans ce personnage le valet de chambre de service à Trianon. La scène dura dix minutes. Les diamants furent emportés. Le tour était fait.
Le prétendu valet de chambre que M. le cardinal avait si bien reconnu n'était autre que Villette , admirablement grimé et portant la livrée de la reine. Ainsi le collier , entre les mains de ce faussaire et de son complice, le comte de La Motte, un escroc d'égale valeur, le collier, valant seize cent mille livres , était sur la route de Londres, où les deux aventuriers arrivèrent l\ bon port, résolus h diviser les diamants et à les vendre pour le compte de la société.
Le lendemain , jour de la Purification , la reine
parut aux offices et au cercle du roi , dans la soi rée, sans être, parée du magnifique collier. Il i avait de bonnes raisons pour cela; le cardinal d^ Rohan était loin encore de les deviner. 11 fut néari moins assez surpris et môme inquiet en voyant h toilette fort simple de Sa Majesté. Marie-Antoinette lui parut môme plus froide qu'à l'ordinaire à soi! égard.
Il fallut tout l'art et toute l'habileté de Mme de La Motte pour le rassurer. C'est ce qui eut lieu quelques jours après. Elle lui avait laissé le billet écrit de la main même de la reine.
« Monseigneur, lui disait-elle, n'avez-vous pas la lettre de Marie-Antoinette qui consent à acceptée votre intermédiaire et qui vous assure de sa reconnaissance? Avec une telle pièce que redoutez-vous? La reine, pour ne surprendre personne, arrivera par gradation, peu à peu, insensiblement, à un changement de ton et de manières envers vous. Elle a trop de finesse pour brusquer ce changement. Cela donnerait lieu à de l'étonnement, et on ferait à la cour mille suppositions plus fàcheusos les unes que les autres. »
Quelques mois passèrent ainsi. Villettc était encore en Angleterre avec le sieur de La Motte pour leur affaire importante. Sans Villette, il était impossible de rassurer le cardinal par des lettres de la reine, lettres qu'il désirait avec ardeur, car la
iiiiiite de Sa kje>:t a >.»: i-^ltu rr^jL.;: iii«.\.iit-
i\Àe : toujours même relent ^imiui^ me:.ft àe- *Jnl Enfin VîUrtie arr>2. 5*v:viî'Mfïj:, M~ir ùf Liiiotfe eut rerc»urs à s.»n laie::? oe kuss^./t, Tn
— trt fui remis à Son Eîi^ufiJtx, L fi^:: ï^j. ;*>. ît :*uvre homiue saSo^uhit-
C'est qu'un terril »> niiiiâmis el&l: >^fi:j. Le .erme du premier paumeii! du c\L"tr *; j.»:\>-*:kùU d la reine n'adressait pas au c&rcLKal les cent 3iiile écus promis pour le reuitourseiiKn: oa lùiiet qui allait échoir. Le priuce de Roh.m en parla *à sa confidente. Elle lui répondit :
« Je vois la reine embarrassée pour cet argent ; elle ne vous récrit pas pour ne pas vous tourmenter; mais, monseigneur, vous feriez une chose qui lui serait très-agréable en vous chargeant de l'avance de ces trois cent mille livres.
— Je n'ai pas cet argent, répondit le cardinal.
— Mais vous avez à votre portée le moj en de vous le procurer, dit la dame de La Motte.
— Par le comte de Cagliostro ? reprit Son Èminence. Oui, je crois qu'il fai|, de For ou u peu prés, mais ses préparations demandent au moins six semaines.
— Cagliostro fait des lingots ou n'en fait pas, dit en souriant Mme de La Motte. Nous avons mieux qu'un alchimiste en ce moment. Je commis un financier immensément riche, un Anglais noi
velleincnt débarqué et qui a autant de pièces d'or qu'un nabab : c'est M. de Sainte-James. Il sera heureux d'être agréable à Votre Éminence. Demandezlui de vous prêter cent mille écus.
— Faites vous-même, » dit le prince.
En effet , le financier Sainte-James, homme vain et ambitieux, s'engagea h prêter sur parole au cardinal trois cent mille livres. Mme de La Hotte lui avait assuré qu'il aurait le cordon rouge par l'influence du prince, en reconnaissance du service rendu.
Le cardinal écrivit à la reine pour lui faire l'offre delà somme pour le premier payement. Mme de La Motte se chargea de faire remettre cette lettre; mais la réponse fut tardive, car le faussaire Villelte était absent.
Villette revint; sa complice porta aussitôt un billet à M. de Rohan. Il contenait l'acceptation des offres de M. de Sainte-James, mais pour le premier payement seulement.
Cependant il s'agissait de fasciner l'esprit de M. de Rohan à un tel degré que le prince n'hésiterait pli* à faire tous les sacrifices possibles afin de pa\<r entièrement le collier de diamants qui était an pouvoir des trois fourbes que nous connaissons. Il s'agissait tout simplement de procurer au prince un rendez-vous de quelques minutes avec la reine, un tête-à-tête avec une fausse Marie-Antoinette.
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bien entendu, mais qui fit une telle illusion sur l'esprit de Monseigneur, qu'il ne doutât pas d'avoir parlé à sa souveraine elle-même.
On dit que Cagliostro , qui magnétisait beaucoup de femmes de toutes les classes, désigna pour jouer ce rôle une fille nommée d'Oliva , qui avait avec la reine une ressemblance étonnante : même taille, même profil, même son de voix, même beauté imposante. D'Oliva accepta le rôle sans trop se douter du danger de la scène qu'elle allait jouer. De riches cadeaux et de plus riches promesses la décidèrent. La chose convenue, Mme de La Motte eut l'effronterie d'aller montrer au cardinal un nouveau billet écrit de la main de Sa Majesté, el dans lequel ( incroyable mensonge ! ) elle accordait un rendez - vous à M. de Rohan , le soir, dans un bosquet de Trianon. La confidente perverse ajouta que la reine dirait dans cette entrevue ce qu'elle ne pouvait pas écrire sur le retour de ses bonnes grâces.
Hélas! le malheureux prince tomba dans ce piège grossier. Il était aveuglé au dernier point.
Dans la soirée du jour fixé et à l'heure dite, M. de Rohan, vêtu d'une redingote bleue, se trouva au rendez-vous indiqué. Il s'était fait accompagner du baron de Planta, un gentilhomme de sa maison, qui attendit à une assez grande distance le retour de Monseigneur.
La nuil était limpide, éclairée par un faible clai
de lune; mais le bosquet désigné était assez soin
bre. Mme de La Motte, portant un domino bruni
vint trouver M. de Rohan et le prévint de Tarrivéi
de la reine. En effet, quelqu'un la suivait. Au frô^
iemenl d'unie 'robe de soie, le prince, dont l'émoi
tion était extrême, faillit se trouver mal. Mais, à h
vue d'une femme qui était la ressemblance vivante
de la reine, il se ranima, et, ne doutant pas qu'il
ne fût devant Marie -Antoinette, il salua profonde
ment et baisa une main charmante qu'on lui aban<
donna. Au pâle rayon de la lune, Monseigneui
reconnut le profil de la reine, dont le costume, du
reste , était d'une imitation parfaite; c'était un de
ces élégants négligés que Marie- Antoinette portail
à Trianon. M. de Rohan commença en balbutiant
un peu sa propre justification; il allait explique^
toute sa conduite et parler de l'exaltation de ses
sentiments , lorsque la fausse reine l'interrompit et
lui dit à demi-voix, mais avec précipitation : « Je
n'ai qu'un moment à vous donner; je suis contentq
de vous; je vais bientôt vous élever à la plus haute
faveur. » Alors un bruit de pas se fit entendre près
du bosquet. La prétendue reine en parut effrayée ;
elle remit une rose à M. de Rohan et lui dit tout
bas : « Voilà Mme la comtesse d'Artois qui me
cherche ; il faut s'éloigner. »
Le prince quitta le bosquet à l'instanl même et
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du côté opposé. Il rejoignit le baron de Planta et Mme de La Motte, et leur fit part, avec une vive expression de chagrin, du contre-temps survenu: Il ne se doutait de rien. Le bruit des pas qu'il avait entendus avait été produit par un compère qui servait l'intrigue arrangée par Mme de La Motte. Quant à Mlle d'Oliva, elle disparut aussi.
Le lendemain , nouvelle petite lettre de la reine apportée au cardinal par l'intrigante audacieuse qui veillait à tout. Dans ce billet, Marie-Antoinette exprimait ses regrets de la fâcheuse interruption de la veille.
Cependant M. de Sainte-James n'avait pas encore remis les fonds. Le terme du payement des cent mille écus était expiré , et le joaillier Btehmér était d'une impatience bien naturelle. Le pauvre homme avait pris lui-même de terribles engagements qu'il était forcé de remplir. Il chercha donc l'occasion de voirla reine en persorine. Cette occasion se présenta. Le roi avait donné l'ordre au joaillier de lui apporter une petite épaulette en diamants destinée à figurer au bàptêfnie du duc d'Angoulême , qui avait [ieu à Versailles deux jours après la scène dont il a été question. Selon l'usage, le roi donnait une £[>aulette aux princes du sang, à leur naissance. Cette fois, Louis XVI voulut que ce bijou fût donné >ar les mains de la reine. Bœhmer remit donc l'é- Kiulette à Marie- Antoinette elle-même, et en même
temps un placet où se trouvaient ces deux lignes « Je félicite Votre Majesté de posséder les pli beaux diamants connus en Europe , et je la svi] plie de ne pas m'oublier. *
La reine, quand Bœhmer se fut retiré, lut i placet à haute voix. D'abord fort étonnée, elle fin par lever les épaules avec impatience et se content de dire : « Il est fou. » Puis elle brûla la lettre.
Mais tout cela demandait une explication. EU] eut lieu , par ordre de Marie-Antoinette , entre 1 première femme de chambre de service et 1 joaillier.
Il résulta de cette conversation que Bœhmer re connut qu'il était victime d'une trame odieuse.
« Ah! madame, dit-il à la première femme d chambre, je commence à être bien effrayé; ca Son Éminence m'avait assuré que la reine porte rait son collier le jour de la Pentecôte, et je ne 1 lui ai pas vu. C'est ce qui m'a décidé à écrire à S Majesté.
— Monsieur Bœhmer, répondit la femme chambre, on vous a volé vos diamants, et la rei ignore tout. »
Toute cette intrigue fut dévoilée à Marie-Ant nette. Son indignation fut au comble. Elle demam au roi la punition des coupables. Louis XVI engagi sa parole que justice serait faite.
Le cardinal avait pour ennemis personnels
baron de Breteuil et l'abbé de Vermond. Us poussaient le roi aux plus hautes sévérités.
Le jour de l'Assomption, le prince, grand aumônier, fut mandé dans le cabinet du roi. Le cardinal était vêtu, non pas de ses ornements pontificaux, comme Font dit certains historiens et surtout certains romanciers, mais de son habit de cérémonie. La reine était présente , assise près de la table du conseil. Louis XVI adressa brusquement la parole à M. de Rohan. Ce fut un véritable interrogatoire. Le prince, atterré, répondait en balbutiant. Marie- Antoinette , pâle de colère, gardait le silence sans même jeter les yeux sur le cardinal. Cependant celui-ci , recourant à un moyen extrême de justification, sortit de sa poche une lettre qu'il disait être de la reine et adressée à Mme de La Motte. Marie -Antoinette fit un mouvement nerveux. Son geste était indigné, ses yeux étincelaient. Le roi prit la lettre, il la parcourut, et la rendant au cardinal : « Monsieur, dit-il, ce n'est ni l'écriture de la reine, ni sa signature. Comment un prince de la maison de Rohan , comment le grand aumônier de la couronne a-t-il pu croire que la reine signait Marie- Antoinette de France? Personne n'ignore que les reines ne signent que leur nom de baptême. »
Le cardinal resta muet.
« Mais expliquez-moi donc toute cette énigme , » dit le roi avec une extrême impatience.
Le cardinal s'appuyait contre la table, il pâlissait et ne put répondre que ces paroles :
« Sire, je suis trop troublé pour m'expliquer devant Votre Majesté. »
Le roi reprit avec plus de bienveillance :
« Remettez- vous, monsieur le cardinal. Passez dans la pièce voisine , vous y trouverez ce qu'il faut pour écrire. Je désire ne pas vous trouver cou* pable. »
H. de Rohan se retira. Un quart d'heure après, il revint et remit au roi un papier où se trouvaient tracées quelques lignes qui , loin de donner des explications claires , jetaient encore plus de confusion dans cette malheureuse affaire.
« Retirez-vous, monsieur, » dit le roi d'une voix indignée.
Le cardinal reprit le chemin de la galerie. Comme il traversait la salle des gardes, il vit le baron de Breteuil qui l'attendait. 11 comprit tout. En effet, M. de Breteuil fit un signe , et M. de Rohan fut arrêté par les gardes du corps. On le conduisit dans son appartement, à la grande aumônerie, située dans un corps de logis du château royal. Là il trouva moyen d'écrire à la hâte un billet au crayon destiné à l'abbé Georget, son grand vicaire. L'heiduque du cardinal, coureur aussi rusé que leste, ramassa le billet que son mattre lui jeta à la dérobée et s'élança sur la route de Paris. L'abbé Geor-
get, qui logeait à l'hôtel de Rohan, reçut le message et brûla en toute hâte des papiers importants.
Le lendemain, M. de Rohan était transférée la Bastille. Le lieutenant de police avait reçu des ordres, et, dans la même journée, la dame La Motte fut incarcérée. On chercha d'abord inutilement Villelte et le sieur de La Motte. Ils étaient cachés , mais on finit par se saisir de Villelte et on l'écroua. La Motte se sauva en Angleterre. Restait Cagliostro qui, tout sorcier qu'il était, ne se doutait de rien au fond de son laboratoire, rue Saint-Claude.
Le soir même de l'arrestation du cardinal, des agents de la maréchaussée pénétrèrent dans le mystérieux logis de l'alchimiste, malgré le concierge et les gens de la maison. Un officier, l'épée au poing et suivi de ses gendarmes , se présenta tout à coup sur le seuil de la porte de la salle où Cagliostro faisait de la chimie. Le hardi aventurier paya d'audace et se mit, dit-on, sur la défensive , armé d'une tige de fer.
« Monsieur, dit l'officier, c'est par ordre du roi. J'ai avec moi dix hommes bien armés et qui se moquent des sorciers. Suivez-moi. »
La partie n'était pas égale, et toutes les incantations de la magie noire ou blanche se fondaient comme une vapeur devant un ordre si nettement formulé.
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Cagliostro suivit l'officier. Un fiacre attendait dans la cour. Il y monta, et, escorté de quatre cavaliers , il fut dirigé sur la Bastille , où il fut écroué. C'était à deux pas de la rue Saint-Claude , donnant sur le boulevard du Temple.
Que devint Lorenza? On dit qu'effarée comme une colombe échappée à un lacet , elle s enfuit & tire-d'aile et se réfugia en Italie, à Rome, dans sa famille. C'est ce qu'elle aurait dû faire plus tôt , la pauvre femme !
En apprenant l'arrestation du cardinal, M. le prince de Condé, allié à la famille de Rohan, avait fait grand bruit. Il était allé trouver le roi pour réclamer la liberté de son parent. Mais Louis XVI tint ferme , et déclara que le parlement était saisi de cette affaire.
En effet, le 30 août 1786, le parlement de Paris se réunit en séance solennelle. Quaranteneuf membres siégeaient en robes rouges. Les accusés furent introduits et se placèrent sur la sellette; mais le cardinal n'était point à la séance. Il était resté sous la garde du lieutenant du roi de la Bastille , dans le cabinet du greffier en chef. Les interrogatoires commencèrent, et la séance dura jusqu'à la nuit. Sur la même sellette que la dame La Motte se trouvait cette belle fille nommée d'Oliva , qu'on avait arrêtée en Belgique. Les débats furent clos en ce qui concernait quatre
accusés. On les renvoya hors de la grand* chambre. Alors fut introduit le cardinal de Rohan. Le premier président lui avait envoyé dire par un huissier de la cour souveraine que la sellette avait été enlevée et que Son Éminence pouvait se présenter.
Depuis son malheur, M. de Rohan avait retrouvé toute sa dignité. Quand il parut dans la salle , tous les conseillers se levèrent. Le prince grand aumônier portait la longue robe violette , costume de deuil des cardinaux. Il salua le parlement avec une incomparable noblesse ; il y avait sur son visage une expression de sérénité majestueuse qui lui gagna l'admiration de l'auditoire. Il s'assit dans un fauteuil et l'affaire suivit son cours. Le rapport fut fait par le conseiller Dupuis de Macé , avec toutes les convenances que méritait l'illustre accusé. Quant à l'interrogatoire, il se résuma en un dialogue d'une simplicité et d'un calme de haute compagnie. Les débats furent clos, et le cardinal se retira pour se rendre de nouveau dans le cabinet du greffier, après avoir été salué par la cour à sa sortie comme à son entrée.
Après un délibéré assez court , le premier président lut l'arrêt. Le voici; nous en donnons un extrait pur et simple :
1° La pièce, base du procès, les approuvés et les signatures en marge sont reconnus fraudu-
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leusement apposés et faussement attribués à la reine ;
2° La Motte , contumace , est condamné aux galères à perpétuité ;
3° La dame La Motte sera fouettée , elle sera marquée sur les deux épaules de la lettre V, et enfermée à l'hôpital à perpétuité;