‹ Aventures de deux parisiennes pendant la terreurChapitre 10 sur 39 · AVENTTRES DE DEUX PARISIENNES · texte numérisé non relu

AVENTTRES DE DEUX PARISIENNES

— Maintenant, La Bussière, reprit la vive jeune fille, je vouB pardonne. Comment! c'est sur Domingo et non sur moi que vos regards se sont portés quand nous sommes entrés? C'est à lui que vous avez été parler, non à moi? Mais où est-il donc, ce Domingo? Il étidt là-bas contre la porte quand vous lui avez parlé. Il a disparu. Ah I que je suis distraite I II va tous les matins causer avec son ami, Timprimeur du Tribunal Révolutionnaire, l'homme le plus dévoué que je connaisse à l'excellent Maximilien, avec le n^re Nicolas. Il est probable qu'il y est allé....

En entendant ces dernières paroles, La Bussière fit un geste brusque, comme si une vive lumière frappait tout à coup son esprit. Il sauta littéralement vers lise et lui dit à l'oreille d'une voix haletante :

— Pas un mot, pour l'amour de Dieu, pour l'amour de tout ce que tu voudras, pas un mot de notre projet de mariage à n'importe qui, surtout pas à Emilie. Demande à ton pèfe qu'il te garde le décret.

Il se retourna vers Emilie, fort stupéfaite de la brusquerie du mouvement. Il était pâle ; son joyeux visage était altéré, presque sombre. Il essaya de sourire :

— C'est •une bonne mystification que je veux faire à Domingo. — Ah I il va tous les jours chez Nicolas ; mais il va tout lui raconter pensait-il. — Et, reprit-^il à haute voix, il est toujours aussi crédule que vous me l'avez dit souvent, belle Emilie?

— Plus que jamais, je crois, depuis que tous ces nouveaux dieux, Marat, Le Peletier, la Liberté, le

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Génie de la Patrie, l'Être suprême et cent autres dont il entend constamment parler, dont il voit les visages, se sont joints à cet Olympe africain qui se composa de mille diables nègres et blancs. Toute cette troupe danse dans sa cervelle une sarabande grotesque avec les Brutus, les Génies décadaires et la statue de TAthéisme, que Robespierre a brûlée lors de la fête de rimmortalité.

La Bussière bouillait, piétinait. Mais il savait qu'il était inutile d'essayer de couper la parole à la jeune créole.

— Révélez-moi donc quelque secret que je doive nécessairement ignorer et dont la révélation l'épouvante. Car je suis un sorcier pour lui et je voudrais établir mon empire d'une façon définitive.

— Bien ! dit Emilie en éclatant de rire. Faites-lui un de ces tours de cartes et d'escamotage où vous êtes passé maître, et je me promets une grande joie de sa terreur. Mais si vous voulez l'effrayer, demandezlui donc — il croit que personne ne l'a vu — ce que c'est que ce papier qu'il a dans sa poche et qu'il a couvert de signes, ce matin en rentrant de garde. C'est mon cousin Paul Crassus qui m'a dit ce détail en me racontant quelques-unes de vos courses noc^ tûmes.

La Bussière pâlit un peu plus. Il lui semblait qu'il perdait pied, que son rare sang-froid allait l'abandonner, en voyant ainsi publié le secret de ses visites nocturnes au Comité de Salut public.

— Ah ! continua Emilie avec un sourire mêlé de

rougeur, qui donnait à sa physionomie un peu sèche une grâce qu'elle n'avait jamais eue, dites-lui que vous avez Ml cette nuit mon futur époux et qu'il Ta vu aussi. Arrangez cela.

Charles la regarda avec surprise. Mais il n'avait pas le temps de s'appesantir là-dessus. Il courut jusqu'à la porte du jardin, à l'étonnement quelque peu indigné du vertueux Dubois, fort à cheval sur ceux des procédés que la Révolution n'avait pas abolis, et d'autant plus exigeant pour l'étiquette de l'intimité que les mœurs nouvelles avaient fait un titre de proscription de toute pratique extérieure de la politesse. Avant de quitter le jardin, La Bussière se retourna, et envoya un sourire un peu effaré à Lise.

Celle-ci ne remarqua pas la singulière expression de ce sourire. Elle était frappée et comme émue delà transformation mei'veilleuse qui, pendant un instant, s'était produite sur le visage de son amie. Emilie avait déjà repris son expression sèchement ardente et résolue. Mais Lise revoyait encore cette lumière éblouissante qui, comme un rayon de soleil apparaissant entre deux nuages, avait illuminé ce beau visage. — C'est peut-être cela, l'amour, pensa- t-elle.

— Mais tu ne m'as point parlé, dit-elle, de ton futur. Maintenant que nous sommes seules...

Emilie tourna vers elle ses yeux dont Lise avait souvent admiré le fier éclat, et où reparaissait un rayon clair, presque candide, à la fois riant et effarouché qui l'étonna de nouveau.

Viens là, sous l'ombre de ces arbres, ma chère

Emilie. Je ne te croyais pas si belle. Il y a dans tes regards, dans tout ton être, quelque chose qui fait battre mon cœur d'enfant, comme tu dis, mon cœur d'oiseau, comme tu dis encore. 11 me semble que tu vas me raconter un voyage dans des pays féeriques et merveilleux. Viens là, entre le soleil et l'ombrage. J'ai toujours pensé que c'était ainsi, par un beau jour d'été, quand les rayons d'or tombent en gouttes de fraîche chaleur à travers les feuilles ; que c'était ainsi et par un pareil jour, et sous le feuillage odorant, que les amoureux, qu'on voit dans les jolies chansons, racontaient leurs amours. Mon père chéri est enseveli dans la lecture de son Juvénal. Tu vois, il déclame ; il paraît que c'est beau ce latin. Il ne nous interrompra pas.

— Mais, gentil Rossignolet, je n'ai rien à te conter. H n'y a pas d'amour. Il n'y a qu'une amoureuse. Il n'y a que moi qui aime. Lui n'en sait rien. Il ne m'a jamais dit un mot de tendresse. Il ne m'a jamais regardée qu'avec froideur. Je ne te disais rien parce que je suis très tendre, mais très fière, et je me faisais honte d'aimer, ah! follement, un homme qui ne m'aime pas. Oui, follement. Je n'ai pas cessé un jour, une heure, pas une minute de penser à lui. Je crois toujours que je vais le voir à chaque coin de rue. Et tiens, Rossignol chéri, si je suis ainsi coquette, au risque de ma vie, c'est pour lui; car ton père a raison, et on n'a pas le droit, sous le règne de la Liberté, de porter un morceau de soie, à peine d'être accusée de trahir la République.

— Mais, chérie, nous ne sommes pas sous le régime de la Liberté, nous sommes sous celui de l'Égalité. La Liberté viendra après.

— Que m'importent tous ces bavardages! reprit vivement Emilie. Tiens, je veux maudire parfois cette tyrannie des gens ignobles, et cette sottise des gens bêtes qui ont rendu mon gentil Rossignolet si austère et si savant. Est-ce naturel, cela, pour un adorable oiseau comme toi ? Mais qu'importe ! Je te disais que je voulais, au risque de ma vie, être toujours belle et élégante afin que si celui que j'aime me rencontrait par hasard au détour d'une rue, son premier regard fût un sourire d'admiration pour moi.

Lise lui prit la main. Son petit cœur battait un peu plus vite qu'il n'avait jamais fait. Une charmante rougeur augmentait l'éclat naturel de ses joues, et die demanda avec une légère confusion :

— Et alors, qu'est-ce qui est donc arrivé ?

— Ah ! il est arrivé, je ne sais commeiit, que j'ai un jour dit son nom à Eléonore Duplay, qui l'a dit â son ami Maximilien. Celui-ci, qui est fort bon, mais fort profond dans ses idées, a bâti quelque plan làdessus, j'en suis sûr, car je le connais bien et ne suis pas si étourdie qu'on croit. Tant il y a qu'il a promis que j'épouserais mon ami. Il l'a affirmé, et tu sais que, quand il veut quelque chose, il faut que ce soit. 11 a dit à Eléonore qu'il n'y avait pas d'obstacles, mais que s'il y en avait, il les écarterait, parce qu'il faut que ce soit, dans l'intérêt de la démocratie. D'ailleurspourquoi mon ami ne voudrait-il pas de moi I II n'y

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a pas un homme qui ne soit heureux d'épouser une jeune fille qui l'adore comme on aime dans les contes de fées ; une fille qui est belle, très belle ; qui est riche, très riche, extrêmement riche ; qui est l'unique enfant d'un des représentants les plus puissants à la Société des Jacobins; qui est l'amie intime de la futufe épouse de Robespierre. Moi, je demande seulement qu'il m'épouse, je saurai bien m'en faire aimeî*.

Elle prononça ces derniers mots avec un geste si ardent et une voix si pénétrante que Lise frissonna d'émotion.

— Oui, dit celle-cî, lentement et comme en réfléchissant, tu sens si bien l'amour que tu forcerais un rochef à t'aimer. Tiens, je suis toute tremblante et tout étonnée de t'enfendre. Mais si l'amour est tellement puissant... — Voyous, que je voie clair ! je sais bien ce que je veux dire, seulement cela vient mal; ah ! oui, voilà : — tu l'aimes tellement que tu ne peux détâcher de lui ton cœur et ta pensée. Mais lui, pour mériter un tel amour, doit avoir aussi une âme noble, belle, aimante, enthousiaste, fidèle.

— Sans doute, il est tout cela; sans quoi, pourquoi Taimerais-je ?

— Mais si cette âme énergique et ardente s'est déjà donnée aune autre?

Emilie se leva binisquement et touiiia vers Lise un visage tellement déconcerté, tellement dur, que la jeune fille ne put s'empêcher de trembler.

— Je n'y avais jamais pensé, dit Éinilie d'une voix rauquè.

Mais elle se rassit bientôt et dit à son amie, avec un calme sombre plus effrayant peut-être que la fureur de la minute précédente :

— Cela n'est rien. Je la ferai guillotiner. On tue tous les jours vingt pauvres gens dont le crime n'est guère que de n'être pas des vidangeurs ou des portiers. Robespierre ne me refusera pas cela. S'il me refusait, je le tuerais lui-même et moi-même. Car tuer l'autre, celle que tu dis qu'il aime, tu comprends que je ne le pourrais pas directement, puisqu'il me détesterait.

Elle avait dit tout cela froidement. Puis elle éclata de rire.

— Que tu es folle, de me faire de pareilles frayeurs ! Comment veux-tu qu'il y ait au monde quelqu'un qui aime comme Emilie Crassus et qui puisse lutter avec elle ? Ce ne sont pas des femmes qu'il y a en France, ce sont des poupées dont le père ou la mère, ou le tuteur, ou les usages, ou les convenances, tirent les fils et qui font oui ou non, selon qu'on tire à droite ou à gauche...

— Ah ! le voici ! s'écria-t-elle en saisissant avec violence la main de Lise.

Celle-ci, à son tour, laissa échapper un cri qui semblait avoir quelque chose d'angoisseux. Mais Emilie ne l'entendit pas : tout son être était à côté de l'homme qui entrait. Lise avait retrouvé immédiatement sa sérénité habituelle, avec une nuance de gravité, remplaçant dans ses jolis yeux clairs cette expression de candeur mutine qui leur donnait tant d'attrait.

Le commandant La Raison, ayant trouvé la porte entr'ouverte, était entré dans le jardin, après avoir frappé plusieurs fois du poing sans être entendu. Le marteau avait été enlevé par quelques citoyens austères qui prétendaient que la porte d'un magistrat du peuple doit être ouverte au peuple à toute heure du jour et de la nuit, et que dès lore il n'est pas besoin de marteau.

Le jeune officier n'avait plus ce vêtement négligé et poudreux qu'il portait la nuit précédente. Il avait endossé le costume de parade de son bataillon. Plus heureux et plus riche sans doute que la plupart des officiers de l'armée française, La Raison n'était ni râpé ni reprisé; son uniforme sévère, non sans grâce, et brillamment propre, faisait fort valoir la grande distinction de sa physionomie, et le mélange de fierté et d'élégance qui caractérisait sa tournure.

Ses cheveux retroussés, non poudrés, étaient noués en queue sous le chapeau bicorne. Un habitredingote, qu'on nommait, quelque dix ans auparavant, lévite à l'anglaise, et qui dessinait noblement la taille, en s'évasant sur le devant du corps, tombait en pans carrés jusqu'au-dessous du mollet. Sous ce vêtement, d'un vert sombre, une veste blanche fort seiTée, des culottes, aussi en drap blanc, descendant au-dessous du genou, une paire de bottines pointues et montant assez haut pour emboîter tout le bas de la jambe, donnaient à notre héros quelque chose de leste qui relevait heureusement son apparence grave et mâle.

Malgré l'extrême et délicate réserve qui était le

fond de Sja nq-ture et qui (Jx)nn^.it une tournure de modestie fort originale à ses rapports avec les femmes, le premier regard qu'il dirigea sur les jeunes filles eut une acuité et une curiosité qui eussent pu passer pour de Teffronterie.

. Il les connaissait bien; il les avait \Ties presque chaque jour pendant plusieui-s semaines. Mais il avait souvent rêvé à Tune durant ces deux mois d'absence, et on lui donnait l'autre pour femme. Celle-ci prenait dans son esprit un aspect nouveau ; et il voulait savoir si celle-là n'avait pas été chargée, par son imagination, d'ornements empruntés. Il les regarda donc toutes deux avec la fixité la plus émue. Il trouva qu'Emilie était, en effet, bien belle et que Lise était toujours ravissante.

Emilie pensa qu'il avait la tournure d'un dieu et le visage d'un prince, puis elle se dit avec une légère émotion que c'était sa compagne qui avait eu le premier regard du commandant. Mais elle n'en était pas sûre, car le sang lui avait sauté au visage, ardent comme h flamme qui brûlait son cœur, et il mettait devant ses veux un voile d'étincelles.

]Le jeune officier s'avança vers elles et, avec une grâce de courtisan, il posa délicatement ses lèvres sur la main des deux jeunes filles. Une rougeur très légère, imperceptible pour tout autre œil qu'un œil amoureux ou jaloux, counit sur les joues de Lise. Emilie frémit : il lui semblait que le contact de ces lèvres froides envoyait jusqu'à son cœur un jet de glace. Puis c'était encore Lise que le commandant avait saluée la première.

L'émotion fut cette fois moins légère. Mais la pensée qui l'accompagnait fut vivement combattue. Lise n'était-elle pas chez elle, et n'était-ce pas à elle que poliment l'on devait s'adresser d'abord? La politesse 1 Ah ! si elle eût été à la place du commandant, comme elle eût vite oublié la politesse et comme Lise eût passé inaperçue I

Le juge de paix, fort scandalisé et fort effrayé de ces saints d'Ancien Régime, s'avançait solennel et indigné. Il coupa la parole au commandant, au moment où celui-ci commençait à s'excuser de l'impertinence qu'il avait commise, le matin même, en achevant dans le jardin voisin, la chanson commencée par Lise.

— Citoyen officier, dit-il à très haute voix, — car plusieurs maisons du voisinage avaient vue sur le jardin, et quelqu'un avait peut-être constaté cette monstrueuse pratique du temps des tyrans, ce baisement de mains comme dans le palais de Veto et de sa femme, — apprenez que vous êtes chez un homme qui a le glorieux privilège d'avoir fait la Révolution, et d'avoir été qhoisi par ses concitoyens, réunis, sous l'égide du génie de la Liberté, en assemblée primaire, pour exercer l'inestimable fonction de conciliateur entre parents comme entre étrangers ; qui a le privilège, en outre, d'avoir été nommé par l'auguste choix du peuple de cette section, l'un des plus fermes piliers du temple de l'Égalité, comme président du Comité de bienfaisance. Vous avez devant vous le citoyen Dubois, auquel la voix des plus purs sans-culottes accorda

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parfois Tépithète de verlueux, et auquel j'ai tout lieu d'espérer de voir ajouter bientôt la qualification de sensible. ïe vous blâme donc, ô jeune homme, d'apporter en face de ces dieux lares de mes pénates, en face de ces deux martyrs de la liberté révolutionnaire,

— il montrait les bustes de Marat et de Le Peletier,

— les mœurs exécrables de l'infâme aristocratie. Je vous le dis, jeune disciple du dieu des batailles, car, ainsi que le proclame le philosophe qui périt victime de la tyrannie : Regenda est fervida adolescentia,

La Raison te considérait avec quelque étonnement. Mais le désir, inconscient peut-être, de plaire au père de Lise, chassa toute autre pensée. Il sourit de son charmant sourire, qui amena de nouvelles couleurs sur les joues d'Emilie :

— Citoyen, dit-il, permettez-moi de répondre à du fort bon Sénèque par de l'excellent Tacite : Magnitudinem suam malit justitiâ tueri. Que votre dignité daigne me Ijaiter avec justice.

Le vertueux Dubois fit littéralement un bond et laissa, dans sa stupéfaction, tomber le Juvénal qu'il portait à la main. Le commandant ramassa le livre, le lui remit.

— Juvénal n'est pas mon ami, dit-il après avoir jeté un coup d'œil sur le titre. Il manque de fermeté, de grâce et d'enthousiasme. Mais je n'ai jamais un seul jour, dans les marches, dans les sièges, dans les camps, quitté deux compagnons qui sont mes deux camarades d'enfance, et je veux dire Horace et Tacite. Si vous voulez me permettre d'ajouter que je

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joins deux livres à ceux-là, qui sont la Bible et le Contrat Social ; que je passe mes soirées avec ces quatre amis; que je me nomme La Raison, vous saurez tout ce qui me concerne, et je vous prie de ne pas m'en demander plus.

Dubois continuait de le regarder avec stupéfaction. Ces derniers mots le réveillèrent.

— Comment ! le vaillant sauveur de ma fille chérie 1 et de mon aimable parente Emilie Crassus I

— Justement, répondit le commandant avec son même sourire fin et discret, et c'est à titre de sauveur, et non d'homme poli, que je me permettais de baiser ces mains adorables ; je prenais ma récompense.

— Je crois que je vais devenir folle, murmura Emilie, sans guère savoir ce qu'elle disait. Il m'enivre!

— Je vous apporte, citoyen juge de paix, une lettre de la citoyenne votre sœur. . Je suis à Paris depuis hier soir seulement ; mais je n'ai pas voulu tarder un moment à me présenter devant un homme dont la renommée est grande et qui honore la République par son caractère, par sa science, par l'élévation de son esprit autant que par sa vertu.

— Dites par soi! dévouement, noble fils de Mars ; car la République peut se passer de tout, de science, d'esprit, de savants, d'artistes, de vertu même, si ce n'est pas un crime abominable de supposer qu'elle puisse jamais en manquer ; oui, pourvu qu'elle ait le dévouement, elle peut se passer de tout, et c'est pourquoi les bons sans-culottes sans éducation, sans connaissances d'aucune sorte, simples, rudes et gros-

9i€rs comme U pure nature, sont ses plus chers enfants,

— Et ils paraissent même ne pas vouloir qu'elle en ait d'autres, répliqua le commandant, qui avait repris l'austérité réfléchie qui lui était habituelle. Car je vieiis d'être injurié par trois ou quatre citoyens, couchés au coin d'une borne, non loin du ruisseau. Ils m'ont appelé muscadin et aristocrate , et me voulaient conduire au Comité Révolutionnaire, sous le prétexte que la propreté de mon habit insultait la statue de l'Égalité,

— S'il était permis de blâmer le peuple souverain, je me hasarderais à penser que ces citoyens, malgré la pui'eté de leui^ principes, eussent pu se dire qu'il est toujours permis à Mars de rechercher Téclat pour paraître devant les yeux des Grâces.

Le commandant le regarda de nouveau avec quelque étonnement/ Depuis dix-huit heures qu'il était à Paris, il avait vu, constaté et éprouvé cent choses qui surprenaient son jugement et mettaient à l'épreuve son enthousiasme pour la Révolution. Dans la sincérité de sa foi républicaine, il s'était hâté de venir auprès du citoyen Dubois-Joli, dont il avait,. en effet, entendu souvent vanter la dignité intellectuelle et morale, la probité, tout autant que le patriotisnae intelligent et sincère. 11 venait se réfugier auprès de lui pour retremper sa ferveur et comme un néophyte pieux, assailli de tentations et de doutes, qui vient réjouir son âme et raffermir sa foi auprès du prêtre de sa religion.

11 ne trouvait pas rhomme qu'il avait rêvé. Toutefois Dubois avait l'apparence imposante et digne, on le disait ferme et droit ; il était Iç père de Lise. La Raison, qui était homme de réflexion et de sang-froid, se dit que le coupable c'était sans doute lui-même qui apportait dans ses jugements des idées étroites et provinciales.

Le juge de paix avait pris la lettre de sa sœur. II avait bien envie de rentrer et d'engager le jeune homme à le suivre derrière les murailles de son logis. Mais il n'osa pas. Si quelque voisin l'observait, que penserait-il en le voyant conduire dans son intérieur un étranger, nn militaire ? Ne l'accuserait-on pas de conspirer ?

Emilie s'était assise sur un banc, à côté de Lise.

— Que je suis heureuse, gentil Rossignolet, dit-elle à mi-voix. Il me semble que je ne vis pas, que toute ma vie est là, à côté de lui, et que moi, ici sur ce banc, je regarde vivre ma vie à côté de son sourire, à côté de son air fier. Je suis folle, n'est-ce pas ? Me comprends-tu seulement? Àhl il vient vers noua. Parle-lui, car je ne sais pas ce que je fais. Je vais bientôt reprendre mes sens, car il faut qu'il sache que j'ai autant d'esprit que de beauté. Mais je veu3ç l'entendre parler auparavant, afin de savoir ce que je dois dire, ce que je dois penser et crpire pour lui plaire, et s'il faut crier, pour lui être agréable, vive le roi ! ou vive la guillotine !

Lise la regarda avec une surprise qui n'était ni sans effroi , ni sans tristesse. Mais son bon petit

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cœur, quoiqu'il se sentît un peu noyé dans un vague chagrin qu'elle ne comprenait guère, son petit cœur se raffermit. Elle allait apprendre, pensait-elle, ce que c'était que l'amour, et elle allait essayer d'en avoir beaucoup pour le bon et excellent Charles.

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