‹ Aventures de deux parisiennes pendant la terreurChapitre 11 sur 39 · LE COMITÉ DU BONNET ROUOE · texte numérisé non relu

LE COMITÉ DU BONNET ROUOE

Le commandant La Raison avait annoncé à Dubois- Joli qu'il n'était pas attendu à la Convention avant deux heures. Barère devait, au nom du Comité de Salut public, débiter à l'Assemblée une de ces Carmagnoles où il excellait, et au courant de laquelle il communiquerait les détails de la prise d'Ypres. C'est à la fin de ce discours que le commandant devait paraître, avec le drapeau pris sur l'ennemi, pour recevoir l'accolade du président, c'est-à-dire de Maximilien Robespierre, dont la présidence de quinzaine finissait ce jour même.

On avait donc du temps devant soi.

Le juge de paix avait souvent entendu parler du commandant. Il lui était réellement reconnaissant des gi*ands services que celui-ci avait rendus à Lise. La lettre de sa sœur était des plus chaleureuses. 11 oublia momentanément toute prudence, et engagea le jeune officier à prendre sa part du déjeuner de famille. Celui-ci, après quelque hésitation, accepta.

Le déjeuner était d'une simplicité Spartiate. Une

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mince portion de viande très maigre , un grand plat de merluche, le seul mets que les Parisiens pussent* se procurer sans grande difficulté, et un quartier de fromage à la pie, avec un très modeste morceau de pain. C'était tout. Le vertueux Dubois était naturellement gourmand. Ce menu, tristement fnigal, n'était pas absolument de son choix. Mais comme tous les Français d'alors, et comme tous les notables singulièrement, il était espionné par chacun de ses voisins. D'ailleurs il était, de même que chaque citoyen, tenu à faire ou à faire faire la queue aux boutiques des bouchera,, des boulangers, des épiciers, et son officieuse était fort heureuse quand, après avoir attendu depuis l'aube, elle revenait vers midi avec une demilivre de pain par personne, et le quintidi et le décadi, avec une quantité égale de viande.

A la fin du déjeuner, après une longue hésitation et bien des regards jetés autour de lui, le vertueux Dubois sortit. Il revint avec une bouteille à la physionomie vénérable, qu'il dit être du vin d'entre-deuxmerej et il proposa au jeune homme de boire un verre de ce « rouge-bord » à la santé de la respectable citoyenne sa sœur. Après quoi l'on revint au jardin.

Le digne homme n'avait pas cessé, pendant tout le temps du déjeuner, de pérorer sur la grandeur de la République, sur les vertus de la démocratie, sur les félicités de la Révolution, sur l'ère de prospérité que promet le gouvernement du Comité de Salut public. Il s'était particulièrement étendu sur le citoyen qui

couvre le berceau de la République de l'égide de son éloquence, et dont le nom est Teffroi des tyrans, sur Tillustre et incorruptible génie, le Montagnard éclairé qui voit tout, prévoit tout, déjoue tout ! — A ces traits, qui ne reconnaîtrait pas l'homme éminemment bienfaisant, sensible et vertueux, Maximilien Robegpien'e.

Le rouge-bord avait un peu élargi le cercle dea bavardages. Le vénérable magistrat quitta les questions contemporaines. Il songea au temps passé. Mais comme il fallait toujours qu'il parlât de lui, U devisa du Parlement et de la grande part prise par Dubois-Joli à cette lutte qui avait accéléré le mouvement révolutionnaire, la lutte des parlementaires contre la cour.

Il était dit-il, fils d'un greffier de la Grand'Chambre et il avait eu pour parrain messire Louis Le Peletier de Rozambo, l'un des neuf présidents à mortier du Parlement. Il avait reçu une éducation fort soignée au collège d'Harcourt, où il passait pour le meilleur humaniste quoique faible en logique et en philosophie. Il avait ambitionné de devenir avocat en Parlement. Mais son père, vieux bourgeois méthodique; classique et têtu, l'avait voulu garder dans les greffes où l'on comptait déjà cinq générations des Dubois-Joli. « Il espérait ne point faire montre d'idées anticiviques, ni porter atteinte à la vénération due à l'admirable Révolution, en disant que le titre de greffier au Parlement était quelque chose ; et l'on pouvait rappeler, tout en maudissant l'exécrable despotisme, que le

greffier en chef était anobli par le fait de sa place, et avait le titre de conseiller et protonotaire des tyrans. Toutefois, le génie de la Liberté Tavait de bonne heure illuminé de ses clartés patriotiques,

« Ce n'était pas à lui à raconter la part qu'il avait prise au soulèvement de la jeunesse du Palais et de la bourgeoisie parisienne quand l'infâme Capet et ses vils conseillers avaient voulu, malgré le vœu du Parlement, augmenter les impôts. C'était ainsi qu'avait commencé la régénération de la nation et il croyait pouvoir dire, sans vouloir blesser tant d'autres citoyens éminents, qu'il était un des pères de la Révolution. »

Comme il était aussi curieux que bavard, après avoir raconté ses affaires, il songea à connaître celles de son hôte. Mais celui-ci, très poliment, fort gracieuserapnt, le combla de réponses vagues, d'où il ressortait simplement que La Raison était un sobriquet qu'il avait pris en s'engageant comme volontaire en 1789; il avait gagné chacun de ses grades sur les champs de bataille; il avait été blessé; il venait achever à Paris son congé de convalescence, et on avait mis à sa disposition la maison voisine appartenant à des amis de sa famille. Il n'y eut pas moyen d'en tirer autre chose.

Bientôt les deux jeunes filles s'enhardirent et prirent part à la conversation. On rappela les souvenirs du siège do Landrecies. On parla des fêtes de Paris, des spectacles, d'une promenade champêtre,, projetée aux Prés-Sain t-Gervais pour le prochain décadi, qui

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était justement consacré aux Parcs. Puis il fallait se préparer aux repas publics et fraternels qui devaient commencer le 18 messidor. On attendait pour le surlendemain tridi, 3 messidor, un beau et important discoure de Maximilien Robespierre aux Jacobins ; Éléonore Duplay Tavait annoncé et on comptait y assister. La dernière assemblée générale de la section du Bonnet-Rouge, qui avait eu lieu le quintidi de la troisième semaine de prairial, avait été fort intéressante. Piccini, Tun des membres du Comité Révolutionnaire et bon musicien, avait rendu compte, dans son patois italien, des figures ridicules que faisaient les cent quarante suspects ou suspectes entassés dans la caserne des ci-devant gardes-françaises de la rue de Sèvres. Cela avait été très réjouissant. Dubois-Joli raconta que le coiffeur Lubin, président du Conseil général de la Commune de Paris, avait inauguré de chanter chaque soir, avec tous les conseillers, le Ça iray entre chacune des discussions, et que le public des tribunes en était ravi. Il y faudrait aller. La sans-culottide en cinq actes, intitulée la Réunion du 10 août et jouée à FOpéra-Nationaî, était extrêmement intéressante, ainsi que les Mœurs du libertinage ou de l'ancien régime, comédie jouée au théâtre de la République, rue de la Loi, avec Talma et Dugazon. On attendait avec impatience la première représentation du Mariage civique, au Théâtre-Lyrique des Amis de la Patrie, rue ci-devant Louvois. Mais, pour prendre patience, ce serait un aimable projet d'aller au théâtre du Lycée-des-Arts, jardin

Égalité, voir la plus amusante pantomime : les Capucins aux frontières.

Le commandant écoutait, ajoutant quelques réflexions doucement et gracieusement graves aux paroles des deux jeunes filles, ou donnait la réplique au vertueux Dubois qui ne manquait pas Toccasion de placer quelques citations. Emilie avait peu à peu repris son sang-froid et elle laissait un libre cours à ses idées vives, originales, impertinentes et caustiques. Lise avait retrouvé son doux et joyeux sourire d'enfant, et elle joignait aux folles saillies de sa' cousine ses remarques tantôt délicatement naïves, tantôt enthousiastes. Les manières du commandant avec les deux compagnes étaient polies et cordiales, mais il gardait une sorte de réserve qui excitait la verve d*Émilie tout en lui troublant un peu le cœur.

La conversation futinten^ompuepar un grand bruit qui se fit au dehors, un bmit de coups de pied donnés dans la porte, avec accompagnement de cris obscènes, de jurements et de malédictions. En entendant ces cris obscènes, le commandant rougit et jeta un coup d'œil vers les deux jeunes filles. Emilie le regardait en souriant. Lise considérait la terre en rêvant. Il était évident que ces paroles cyniques, qui l'avaient fait rougir pour elles, n'avaient pas frappé leur attention. Elles y étaient habituées. Il serra les lèvres. Une pensée vague traversa son cerveau ébloui des grandeurs de la Révolution. Il se demandait ce que c'était que cette société où les plus pures et les plus délicates jeunes filles écoutaient tranquillement

des paroles ordurières que n'eussent pas toujours entendues sans protester les harengères de l'Ancien Régime. Mais il chassa promptement cette réflexion blasphématoire, en se disant que les mots changeaient de signification et d'expression selon les temps et les circonstances.

L'officieuse courut vite ouvrir la porte. Neuf individus débraillés, malpropres, quelques-uns déguenillés, tous uniformément vêtus de sabots, du pantalon court, de la carmagnole et du bonnet rouge entrèrent dans le jardin.

Un dixième suivait. Celui-là était plus propre; une petite perruque noire, à la jacobite, comme on disait alors, paraissait sous le bonnet rouge, au lieu des longs cheveux emmêlés que portaient les autres ; une longue houppelande en drap léger remplaçait la carmagnole, et ni son linge ni ses habits ne présentaient ces taches, ces déchirures dont ses compagnons paraissaient fiers. Il avait Tair doucereux, sournois, poli, souriant, quand la plupart des autres arrivants montraient une physionomie sombre et dure, dont l'insolence essayait évidemment de cacher la bassesse naturelle.

Trois d'entre eux exagéraient cette physionomie jusqu'à l'air féroce. Deux laissaient voir dans le regard quelque chose d'effaré, dans toute l'habitude du corps une sorte de contrainte indicatrice de gens suivant, par lâcheté ou par intérêt, un mouvement qui ne leur est pas naturel. Dans tous les autres on voyait la marque de la iassesse triomphante, de la méchanceté

débordée, et cette infatuation de soi-même, à la fois grotesque et redoutable, que prennent les ignorants, les imbéciles et les brutaux, quand les circonstances leur donnent le droit déjuger et de régir.

— C'est le Comité Révolutionnaire de la section ! s'écria Tofficieuse.

Le commandant fit un geste. Il se sentait le cœur serré par une impression analogue à celle qui avait pour un instant étreint Tâme d'Emilie quand elle avait cni voir que le premier regard du bien-aimé se portait sur sa compagne. C'était un désenchantement poignant, une amère désillusion.

Quoi ! c'était là un de ces illustres Comités Révolutionnaires de la capitale auxquels les enthousiastes patriotes de province et des armées attribuaient et la naissance de la République et la marche vigoureuse de la Révolution I C'étaient là les chefs naturels, les représeutants éminents de cette noble et héroïque population parisienne qui avait procuré la ruine de l'Ancien Régime, la grande et admirable régénération de la France !

Il se dit qu'après tout les habits sont peu de chose, les physionomies trompeuses; que c'était un sentiment civique qui, au milieu des malheurs de la patrie et de la pauvreté de la République, avait poussé ces braves gens à se vêtir avec une excessive simplicité. Il est vrai que ces taches immondes et ses déchiiiir^s béantes n'avaient rien à voir avec le civisme. Mais on ne pouvait pas demander une juste niesure à d'honnêtes citoyens dont le mérite justement consistait à

n'être pas de vils et plats courtisans. Il se touraa vers le juge de paix.

Cette fois le coup fut plus fort. Le vertueux Dubois avait été transfoimé instantanément, comme par un de ces enchantements des contes arabes. Une expression mielleuse avait remplacé son air imposant, un sourire approbateur et trivial était à demeure sur ses lèvres, son regard grave et digne devenait humble, soujnis, presque hébété. Les épaules s'étaient courbées, le cou avançait sur la poitrine et ses reins mêmes s'étaient affaissés au point qu'il paraissait avoir un demi-pied de mains.

La Raison n'eut pas le temps de chercher les causes et les excuses de cette transformation. Un des commissaires, celui qu'il avait vu le matin même à la porte de la section, et qui était, avons-nous dit, Ballière, le président du Comité, s'avança vers le commandant en lui jetant un regard sombre. Mais l'homme à la houppelande propre, à la face sournoise, s'écria :

— Où vas-tu, citoyen président? Allons, à notre affaire.

— C'est vrai, dit Ballière en grommelant ; d'ailleurs, je le retrouverai, ce militaire insolent, bâtarde de muscadin. Et puis, citoyen juge de paix, sais-tu que tu t'enfeimes comme un conspirateur?

— Laissons ça, dit brusquement le plus jeune de la bande, lequel portait un bouquet. Sais -tu que tu nous embêtes pas mal, c'est moi qui te le dis, président, moi Requain, vidangeur, pas aristocrate, je m'imagine. A la besogne.

— C'est bon ! répondit le sombre Ballière. Il parait, citoyen juge de paix, que le Comité de Sûreté gênéraie a des bontés pour toi. Aloi's le Comité Révolutionnaire de la Section a décidé de venir te voir à l'occasion de la fête de ta fille, qui est, en effet, une jolie citoyenne et bien aimée dans la section...

— Pour ses charmes naturels qui la font ressembler à Hébé dans sa fraîcheur et qui lui donnent les Ris et les Grâces pour compagnons de jeux, dit en l'interrompant le vieillard en houppelande.

— Pour ses jolies chansons, dit Requain, qui donnent du cœur à la besogne. Pas mijaurée avec ça.

— Non, non, riposta rudement Ballière, c'est pour la pureté de son civisme, qui lui permet de se sacrifier, si jamais l'occasion s'en présente, pour la patrie, pour l'égalité et pour cette Section qui est la Montagne du quartier et le sanctuaire auguste du sans-culottisme.

— Citoyens commissaires, répondit le juge de paix, hommes vertueux et purs, dont le souffle généreux purifie ces quartiers voués au fanatisme impur et hébétés par ces hordes d'esclaves superbes et frivoles^ ^ par ces courtisans, vils séïdes des brigands couronnés, et à qui leur painire et leur faste cachent leur bassesse ; oui, sans doute, citoyens respectables, — et j'espère que la sainte égalité me permettra de le dire, — j'ai désiré que la voix de mes concitoyens me désignât comme un sage occupé du bonheur des hommes, employant sa vie à répandre les bienfaits et les bons exemples. Mais c'est pour moi un jour faste, albo

notanda^ hum ! que celui où j'apprends que le grand, Tauguste Comité de Sûreté générale qui maintient la France entière dans les voies admirables de la régénération, a daigné connaître mon noiri et témoigner sa satisfaction. Que pourrait être renthôusiasme d'un vil courtisan du despotistne, applaudi par un bas et infâme Scélérat comme le tyran Louis le Quatorzième, à côté du délire que doit înspifèr à un patriote vertueux et sensible l'encouragement que lui donnent les paroles sacrées des Vadier, des Amar, des VouUand, des Élie Lacoste, des Dubarran et des autres piliers de la République ? Qui ne sacrifierait son sang ? Pour moi, je âuis prêt à donner tout le mien.

— Bah ! s'écria Ballière, ce n'est pas ça. Ce n'est pas ton sang, mais ta fille qu'on te demandera.

La Raisoïi tressaillit. Mais Requain interrompit le président.

— Tu bats la breloque, citoyen président. Il ne s'agit pas de ça. A la bfesogne. C'eât Requain qui le dit, vidangeur, pas aristocrate, hé ! je te défie de le dire. Nous avons dit qu'on offrirait un bouqueit à là citoyenne, et Ib bouquet le voilà.

— - Oui ; mais si le Comité avait envie de mariei' ta fille selon ses goûts à lui. Comité de Sûreté, qu'estce que tu dirais, citoyen juge de paix? demanda Ballière.

— Brutus a donné son fils pour Rome, répondît sentencieusement le vertueux Dubois. Quel est le Français qui ne donnerait pas sa fille pour la France républicaine ? J'invoque les mânes dô ces deux martyrs

SOUS l'égide desquels j'ai placé mes lares ! Qu'ils répondent si le citoyen Dubois- Joli, auquel la voix de Id patrie a accordé le titre de vertueux, est incapable de sacrifier son enfant chérie aux volontés des pères de la patrie, notre mère !

— Et vous, jeune citoyenne? dit Ballièré en tomnant son regard. méchant vers Lise.

Celle-ci rougit légèrement, ses regards se dirigèrent furtivement vers le commandant qui la dévorait des yeux, elle serra ses mignonnes lèvres.

— Répondez affirmativement, lui dit mie voix basse et haletante à côté d'elle.

Lise se retourna et vit La Bussière qui venait d'arriver et s'était approché d'elle sans bruit. Il avait l'air si effaré, ses prunelles, toujours si riantes, étaient animées d'un tel sentiment d'exaltation et d'angoisse qu'elle resta un instant stupéfaite. Puis elle fit de la tête un signe muet d'acquiescement aux paroles de Ballièré.

— Tu ne parais pas éprouver uiî délire sans bornes pour les représentants d'un peuple souverain qui s'est levé tout entier pour la démocratie, jeune citoyenne ?

— Ce n'est point le délire, mais le devoir qui nous fait obéir aux volontés d'un père chéri, répondit-elle avec son sourire gracieux.

— Ça, c'est bien dit, s'écria Requain ; je m'en souviendrai. Mais à la besogne. Voilà le bouquet que le Comité du Bonnet-Rouge t'offre à Taide de mes mains ravies, jeune objet enchanteur. Je ne me sou-

viens plus, du reste que tu m'as appris, père Piget, conclut-il. Il y avait encore une jeune vierge et des habitants des airs qui chantent sous la feuillée, et puis. Rossignolet du bois joli. Et c'est tout.

Le commandant avait tiré La Bussière à l'écart.

— Me permettez-vous de vous demander, citoyen, pour quelle raison vous avez conseillé à... M'^® Lise de donner son acquiescement à cette étrange déclaration de son père ?

— Ah! dit La Bussière, d'une voix dont il essayait de dominer l'axdeur et avec un regard fiévreux, vous vous êtes trouvé parfois peut-être seul, sans pouvoir appeler au secours, entre des ennemis armés qui vous menaçaient. Eh bien ! vous frappiez sur le plus près, sans songer à ceux qui arrivaient à droite, à gauche et derrière. Moi, je frappe au hasard et je pare au plus prochain danger. Peut-être en créerai-je par là de nouveaux, mais c'est beaucoup de gagner un jour par ce temps-ci.

La Raison le regardait avec surprise.

— Tenez commandant, vous vous crovez bien en sûreté. Vous vous dites : Je suis un vaillant soldat, un franc républicain, un ami, peut-être un parent de quelque Montagnard. Eh bien ! je suis sûr que vous avez été dénoncé à la Section. J'ai vu venir une demidouzaine de sectionnaires armés, je les ai entendus parler entre eux. Ils se dirigeaient vers cette porte, je jure que c'est pour vous arrêter.

— Moi? allons donc! répliqua dédaigneusement l'officier. Et pourquoi ?

— Peut-être votre visage a-t-il déplu à quelque canonnier. Cela n'est-îl pas un crime suffisant ?

La Raison s'avança rapidement vers la porte.

— On ne passe pas. C'est bien notre homme, dit un porte-pique en croisant son arme contre le commandant.

La Bussière avait rejoint La Raison.

— Eh bien ! ne faut-il pas parer au plus pressé ? Je vais vous retirer de ce guêpier. Car je vous assure que nulle puissance ne vous empêcherait de passer au moins vingt-quatre heures à la geôle de la Section. Laissez-moi faire. Ne me démentez pas, je vous en supplie.

La Raison sourit en haussant les épaules.

— ' Soit. Je neveux pas être forcé de quitter, même pour une heure, cette aimable compagnie.

Ils se rapprochèrent du groupe au moment où Requain achevait une chanson d'amour parsemée de quelques équivoques obscènes, et où l'on insistait pour faire chanter à, Lise quelque belle chanson patriotique comme le Ça ira. Car, disait Ballière, la Marseillaise puait le feuillantisme, le pédantisme et l'indulgentisme. Sur l'ordre de son père. Lise commença l'inepte chant.

— Mais ce n'est pas tout ça, s'écria Requain, j'ai le droit d'embrasser la citoyenne, et j'en veux moi. C'est un droit naturel.

— Pour tout le Comité, crièrent quelques voix.

— L'histoire nous apprend qu'une de ces exécrables femelles qui précédèrent la Louve autrichienne sur le

trône du despotisme des rois, dit avec sa même austérité sentencieuse le vertueux Dubois, embrassa un poète qui dormait. Est-ce que de bons sans-culottes ne sont pas à mille lieues au-dessus d'un poète de ces temps barbares ! Est-ce qu'une bonne citoyenne Montagnarde peut montrer moins de grâce que la femme d'un despote !

Lise avança modestement le front, tandis que le comimandant rougissait et serrait les lèvres.

— A ton tour, maintenant, belle citoyenne, dit à Emilie le galant Hequain, pendant que nous y sommes.

— Mais, je n'y suis pas, moi, répondit en souriant la belle Emilie. Ce n'est pas ma fête. Je ne sais pas si c'est une idée d'Ancien Régime, mais je me suis promis de n'embrasser jamais que mon ami.

Pendant ce temps, La Bussière s'était approché de Thomme à la houppelande propre, Piget-Yillars, le secrétaire du Comité, et il lui avait dit à mi-voix :

— C'est bien funeste quand de sages républicains sont dirigés par des imbéciles. Tu connais Ballière. Je sais ce que tu en penses au fond de toi. Ne dis rien. Je ne suis pas pour rien employé du Comité de Salut public. Eh bien ! Ballière est en train - de faire un pas de clerc avec son insolence brutale. Tu vois, je te parle franchement, parce que je possède tes secrets. Il jette des regards injurieux à ce jeune militaire. Il ignore, le pauvre sot, que c'est le fils naturel de Y Homme aux soixctnte ans de vertuSy du 3age Yadier, le plus influent des wmmiasaires de la Sitreté générale. Yadier

n^âime pas qu^on lui en parle. Mais tu sais comme on aîme ces enfants de la veille. Ça va retomber sur le Comité du Bonnet-Rouge, qui n'est pas déjà en bonne odeur et qui a toujours flairé Thébertisme.

Piget pâlit et courut vers Ballière. Il lui parla tout bas. Celui-ci, après être resté un instant comme interdit, se précipita vers la porte. Il donna un ordre aux sectionnaires qui s'éloignèrent, et il revint pour entendre le juge de paix qui engageait les vertueux citoyens à entrer un instant pour boire un verre de vin à la santé de la sainte Montagne.

— C'est égal, dit Ballière en passant à côté d'Emilie, tous les représentants ne sont pas immortels, citoyenne Crassus. Et il y en a eu de plus fières que toi qpai ont mis le nez à la petite fenêtre, tandis que leurs auteurs faisaient le saut de carpe.

Malgré sa morgue naturelle, Emilie n'osa rien répondre. Elle suivit même — pour faire pardonner sa fierté — Lise qui la supplia de l'accompagner et qui, obéissant à son père, allait verser à boire aux vertueux sans-culottes.

La Raison était resté stupéfait. Il jeta un regard vraiment anxieux à La Bussière qui était demeuré seul avec lui dans le jardin.

— Yoilà donc un de ces illustres Comités Révolutionnaires ?

— Non, dit en souriant La Bussière, — car en cette nature hardie et joyeuse, les idées sombres n'avaient pas de durée, — ce n'est pas un, ce sont tous les Comités Révolutionnaires. Au diable la prudence. J'ai

le cœur gros, Tesprit plein, le cerveau exaspéré. Je perds pied. Je cours à l'aventure dans les ténèbres. Peut-être me dénoncerez-vous. Ne protestez pas. Si vous ne le faites, vous manquerez à tous vos devoirs de bon républicain. Vous savez bien que le mot vertueux veut dire espion, et le mot pur, délateur. Mais qu'importe ! Je suis las. Je veux dire la vérité. Une fois en deux ans! Ce n'est pas trop. Ceux qui sont là représentent toute la France gouvernementale. Voulez-vous le portrait de ces grands notables de la classe gouvernante? Les deux derniers que vous avez vus s'avancer en dodelinant, ce sont les meilleure de la troupe; ils représentent le patriotisme... par l'ivrognerie, c'est Lebrun, gendarme cassé pour lâcheté, et Luthun, devenu commissionnaire, après avoir été chassé comme voleur par tous les maîtres charrons où il a travaillé. Les trois qui les précèdent sont Piccini, un musicien italien, Tosy, un Autrichien, excocher de la duchesse de Fleury, Parrault, Suisse, un ex-portier ; ils représentent le patriotisme française... des peuples voisins. Devant eux, vous avez \Ti deux individus qui se donnent le bras, comme si deux poltronneries pouvaient faire un courage, ce sont deux petits bourgeois, Thaer, marchand vinaigrier, et Daire, marchand chandelier : ils représentent le patriotisme de la peur, ils espèrent qu'en poussant leure voisins à l'échafaud, la guillotine les épargnera. Ils sont jM^cédès par un sans-culotte solitaire, c'est Vemay, ex-cocher du comte de Provence ; il représente le patriotisme de la vanité : il voudrait

exterminer tous ceux qui Tont connu cocher. Ballière, le président, qui a été cocher, lui aussi, d'un officier des gardes-suisses, ne craint pas qu'on le sache ; il représente le patriotisme de la férocité, il veut tuer parce qu'il aime ça. Le secrétaire, Piget-Villài^, est un ex-notaire, chassé de sa compagnie pour ses escroqueries ; il représente le patriotisme de la coquinerie : il est terroriste, parce que parmi les terroristes les gredins ne sont pas mal notés. Dame, on a vu bien des corporations qui renfermaient des misérables. Mais, dans les Comités Révolutionnaires, ils le sont tous à l'excès. Us entrent dans le sans-culottisme parce qu'ils sont méprisables ; et la loi de l'ignominie est tellement obligatoire dans le* Jacobinisme que tous s'efforcent d'être aussi féroces que Ballière qui est un anthropophage, et aussi rapaces que Vernay qui est un usurier. Voilà tout. Je vous ai livré ma tête. Cette démocratie a tellement . avili la France que bien des faces aussi fières que la vôtre ne cachent que des délateurs. Au moins, je suis soulagé. D'ailleurs, je suis fatigué de vivre. Je ne vous en voudrai pas de me livrer.

Il s'assit tranquillement sur un banc en murmurant:

— Pauvre Rossignolet I

Le commandant était tombé sur un siège et gardait son front dans les mains. Quand il releva la tête, un long temps s'était passé. Sa physionomie avait repris son calme ordinaire.

— Il a bien fallu prendre les ouvriers parmi les

gens de bonne volonté, dit-il, dans les classes ignorantes et grossières, puisque la grande bouiigeoisie, le clergé et l'aristocratie se faisaient ennemis du peuple. Mais il y a bien des patriotes purs et sincèi'es comme moi, des patriotes sages et vénérés comme Dubois- Joli, des patriotes charmantes, dévouées, enthousiastes comme M^*e Lise. Puis il y a la Convention, la Montagne, les Comités, Saint-Just, Robespierre, qui représentent la vérité, la probité, la justice, la grandeur, l'amour élevé, délicat et désintéressé de la démocratie française. Quant à vous trahir, je n'y saurais songer. Je veux être votre ami en tout ce qui îie saurait préjudicier à la Hépublîque. Voici ces. . . gens-là qui reviennent. Bites-moi, je vous en prie, si, comme vous me Tavezfait supposer ce matin, je dois voir en vous le fiancé de M^^^ Ljg^,

Charles fit un signe de tête affirmatif. Le corn-* mandant se détourna : il se sentait rougir. Il se trouva nez à nez avec Piget, qui lui dit à mi-voix, en le saluant humblement :

— Je serai la discrétion même. N'oubliez pas que le Comité du Bonnet-Rouge est à vos ordres. Dites à votre vertueux père que le Comité de Sûreté n*a pas de plus dévoué esclave que Piget, mais que Ballîère est un scélérat hébertiste.

Il s'éloigna en voyant Ballière s'approcher. Celui-ci saisit la main du commandant :

— Je t'avais mal jugé. Je sais que tu es un bon citoyen. Je ne parle pas de ton père. Dis-lui que je vénère la Sûreté générale. Si tu as besoin du Bonnet-

Rouge, je suis là. N'oublie pas de dire au grand Comité que Piget est un scélérat chaumettîste.

— Mais que voulez-vous donc me dire avec mon père? demanda-t-il d'une voix émue. Qui a pu vous apprendre ?. . .

— Hé ! ne savons-nous pas bien que tu es le fils d'un... hum ! ça suffit. Il faut que j'aille parler à cet hypocrite de Dubois.

11 s'approcha du juge de paix et lui dit à mi-voix :

— La protection du Comité de Sûreté générale te couvre. Mais écoute : Il faut être plus bête que nature pour vouloir insulter le peuple en lui parlant latin ; c'est lui mettre le nez dans son ignorance. Tu m'as entendu. Suffit.

Dubois avait pâli. Il se retourna tout étourdi et tomba presque dans les bras de Piget, qui lui dit doucement :

— Je vous félicite, instruit et sensible Dubois-Joli, de l'amitié que vous montre le grand Comité. Mais laissez-moi vous donner un conseil pur et patriotique. On remarque que, quand vous êtes avec vos frères les sans-culottes, vous citez moins fréquemment le latin que vous n'en avez l'habitude avec des suspects, des riches, des égoïstes, des honnêtes gens. C'est blessant pour les vertueux patriotes, qui se trouvent insultés par cette démonstration que vous faites de leur ignorance.

11 salua cérémonieusement et quitta le jardin, le dernier de la bande, tandis que le vertueux Dubois regagnait sa maison en levant les bras au ciel.

Le commandant, qui était resté pendant ces quelques minutes en proie à une véritable agitation, parut prendre un parti décisif. Il s'avança vers la belle Emilie :

— Mademoiselle, dit-il avec un sourire qui ne parvenait pourtant pas à chasser les ombres de gravité qui couvraient son beau visage, j'éprouve un extrême désir d'être présenté au citoyen Crassus, votre sage et respectable père. Voulez-vous me permettre de vous demander ce que je dois faire pour cela.

Le visage d'Emilie s'éclaira d'un rayon éblouissant. Elle embrassa le jeune homme d'uiî regard tout rempli de flammes et qui le fit frissonner d'une émotion intense jusqu'à l'enivrement.

— Le moyen est simple, dit-elle d'une voix haletante. Vous viendrez jusqu'à la porte de notre maison. C'est moi qui vous ouvrirai. Je vous prendrai par la main. Je vous mènerai devant mon père et lui dirai : Mon père vénéré, vous m'avez dit souvent que la Révolution avait été faite pour abolir toutes les hypocrisies, toutes les fourberies, les mensonges de l'étiquette, la fausse réserve, les astucieuses délicatesses et les convenances de l'Ancien Régime ; voici un ami de votre fille. Aimez-le très fort.

— Mon bon Charles, dit Lise en regardant La Bussière avec ses jolis yeux candides qui s'efforçaient de sourire quoiqu'ils eussent envie de pleurer, si tu veux, nous n'attendrons pas l'an prochain pour nous marier.

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— Ah ! dit Emilie avec un sourire, en se tournant vers Charles, avez-vous rattrapé Domingo, et savezvous ce qu'il avait voulu écrire sur ce papier mystérieux ? \

— Grâce à TÉtre suprême, répondit celui-ci, je l'ai rejoint avant qpi'il fût entré chez Nicolas. Quant à ce papier, c'était un poème épique nègre dans lequel il racontait ses impressions de la nuit dernière. Cher Rossignolet mignon, continua-t-il à mi-voix, aimemoi bien, et garde-moi ton cœur quoi qu'il arrive, car je prévois qu'il va arriver de tristes choses.

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