ANTNTURES DE DEUX PARISIENNES
— A qui donc ? demanda impétueusement La Bussière.
— Fi ! le vilain qui oublie la pénitence que je lui ai imposée ! J'avais envie d'être plus belle et plus élégante ; aussi élégante, aussi coquette, aussi aimable pour les hommes que ma cousine Emilie Crassus. Mais cela passa vite. Cela est bien passé. Tiens, voici mon cher père qui vient. Eh bien ! je t'aimerai toujours comme j'ai fait depuis mon enfance. Je serai toujours pour toi une bonne cousine, et de plus ta femme. Mais, ne m'en parle plus jusqu'à l'an prochain. Embrasse-moi encore, si cela te plaît, et promets-moi que tu me mèneras demain duodi, deux messidor, au Théâtre des Sans-Culottes, ci-devant Molière, voir Guillaume Te IL
— Hé ! bien, mes enfants, dit gravement le ver tueux Dubois, je crois apercevoir sur vos visages oii respire la candeur la plus pure, cet élan de l'amour comprimé par l'honneur, cette pieuse résignation de deux âmes éprises pour les liens sacrés de l'hy menée, résignation, dis-je, aux droits augustes d'un père. Je ne fus jamais un tyran. Je vous autorise, mon neveu, à épancher dans mon sein le chaste aveu que ma fille chérie vous a fait de son innocente flamme.
— Mon oncle, je vous baise les mains. Lise m'a confessé qu'elle m'aimera toujoure comme un cousin et qu'elle consentira à me donner sa main l'année prochaine.
— Être suprême, s'écria le juge de paix, en levant ses bras au ciel, ô toi par qui tout se reproduit dans
1q vaste univers, verse sur ces jeunes fronts les flots de tes faveurs célestes. Mes vœux sont comblés. Le fils de la vertueuse Jacqueline deviendra mon fils. J'ai toujours apprécié, ô fils de ma vénérable sœur, les dons précieux dont la nature bienfaisante vous a comblé. Malgré votre gaieté naturelle et cette vivacité étourdie qui naît de l'heureuse union d'un cœur innocent avec une brillante imagination, j'ai toujours constaté que vous êtes un franc républicain, amoureux de la sainte Montagne, et prêt à sacrifier vos jours pour l'Égalité. Actuellement, vous êtes dans les bureaux du grand Comité de Salut Public, que tout vrai patriote salue comme l'égide de nos destinées. Là vous prenez une part glorieuse au salut de la Révolution, car j'ai entendu plusieurs fois le sage Saint- Jus t dire que l'on fait trop mousser les victoires ; et le citoyen éminemment sensible et bienfaisant, — qui, à ce trait, ne reconnaîtrait pas le vertueux Maximilien — a proclamé souvent en ma présence, chez son éminent ami que je m'honore de reconnaître aussi pour tel, le grand citoyen Duplay, que c'est la situation intérieure plus que les succès extérieurs qui fait le bonheur des États. Alors donc, dicite o hymenœe^ hymefij hymen^ o hymenœe^ comme le chante le poète qui a dévoilé le libertinage de Tère funeste des despotes romains. Qui à ce trait ne reconnaîtrait le profond Catulle! le chantre enchanteur du moineau de Lesbie !
Il embrassa sa fille avec une tendresse touchante , puis il se baissa majestueusement pour chasser une
feuille qui s'était posée sur ses sabots. Car cet homme majestueux portait des sabots, très bien cirés, sans • doute, mais des sabots. Il était, du reste, vêtu avec toute la rigueur du plus pur sans-culottisme : bonnet rouge, carmagnole de gros drap brun sur une chemise retenue au cou par une cravate très lâche ; point de g^let, et un pantalon de grosse laine grise écrue, tombant jusqu'à la cheville. Seulement tout cela était minutieusement propre; et cette propreté dans le sans-culottisme, c'était le signe curieux et caractéristique du personnage.
UNE PRINCESSE DE l'aN II
Sevrin-Victor Dubois, le ci-devant greffier-gardesacs du Petit-criminel-en-Parlement, et actuellement juge de paix de la section du Bonnet-Rouge, était l'mi de ces francs-bourgeois de Paris qui, par leurs qualités autant que par leurs défauts, avaient été les grands promoteurs de la Révolution.
Gens très honnêtes, très respectables, très gobemouches, à la fois cultivés et ineptes, rétrécissant tout, mais tenant obstinément à la petite vue qui les a frappés, ne voyant dans le monde que la France, dans la France que Paris, dans Paris que leur paroisse, leur compagnie, leur Parlement ou leur barreau, ils étaient attachés furieusement à leurs traditions et follement amomeux de nouveautés. Se faisant volontiers l'écho
de tout bruit sonore qui a ému leur imagination, et prenant cet écho pour leur opinion ; plus vaniteux que fiers, plus dignes que feraies, se payant de préjugés jusqu'à ce qu'ils les remplacent par des mots nouveaux; suffisants, critiques, taquins, respectueux de la tyrannie, rebelles contre l'autorité débonnaire, ils avaient accepté comme des révélations les maximes anarchiques de toutes les écoles philosophiques du dix-huitième siècle et les paroles grandioses, les brillantes promesses de la Révolution à ses débuts.
Ils s'étaient jetés dans le mouvement, en le poussant de leur honnêteté, de leur gravité, de leur crédule enthousiasme, de leur rage de contradiction et d'opposition. Ils ne pensaient pas que le premier office de cette Révolution serait de détruire les privilèges auxquels ils tenaient par-dessus tout, de ridiculiser ces pratiques de gravité méthodique, de respect qui leur étaient habituelles, et de persécuter d'angoisse , cette paisible existence à laquelle ils étaient attachés comme à une nécessité de premier ordre.
Bien peu d'entre eux avaient échappé à la guillotine ou à l'emprisonnement. La plupart des survivants s'étaient arrêtés effrayés, quand la Terreur fut venue, sauf à retrouver, quand le danger imminent disparut, ces ineptes illusions, ces vaniteux bavardages, cette envie contre toute supériorité, cette crédulité pour l'mcrédulité, tout cet ensemble de solennelles sornettes qui avait permis aux Jacobins de triompher.
Quelques-uns avaient suivi le mouvement. Us étaient
restés des lettrés, ils paraissaient sincères, ils se croyaient toujours d'honnêtes gens, ils avaient gardé leurs vertus de famille, la gravité de la vie intime, la sensibilité générale, et ils étaient les compagnons dévoués, les complices candides de cette tourbe de sansculottes ignares, grossiers, hypocrites, féroces, voleurs ou débauchés qui gouvernaient la France avec des procédés d'abattoir, des phrases de prostituées et des formules d'aliénés.
Ils en étaient arrivés là par une série de capitulations de conscience et d'intelligence, par une dégi'adation pour eux imperceptible.
Le citoyen Dubois-Joli était donc de ces bourgeois. Qu'il y eût eu dans les mobiles de sa conduite un peu plus de faiblesse et d'intérêt personnel qu'il ne voulût l'avouer, nous ne le saurions nier. Mais quoique cela pût paraître invraisemblable, cet homme instruit, probe, bon, était sincère dans ses principes démagogiques ; il restait l'agent de la Tendeur, avec une conscience tranquille. Depuis le jour où il avait couronné d'excellentes études classiques par la lecture passionnée des œuvres de Jean-Jacques, deipuis cette année 1787 où il avait, à la suite de d'Espréménil, pris une part active à la guerre du Parlement contre l'autorité royale, il avait suivi la Révolution pas à pas, trouvant une explication pour tout fait, une excuse pour tout crime, un grand résultat à toute sottise évidente, et une promesse de noble avenir dans tout acte de tyrannie.
Ce rare type de terroriste bourgeois, probe et cpn-
PEiN'DANÏ LA TERREUR ' 61
vaincu, était de grande et belle taille, il portait avec vigueur ses cinquante ans. Il devenait gras, et ses joues tombaient comme aux gens que la nature ou la nécessité condamne. à Tinsouciance. Les yeux noirs et fort ouverts, le front large, le nez grand et fort ne manquaient pas d'une dignité, que les épaules effacées, la tête jetée en arrière et la raideur de la prestance rendaient prétentieuse et lourdement solennelle. Ses lèvres molles, son menton rétréci donnaient à l'ensemble de sa physionomie un air de bonhomie un peu niaise et de badauderie débonnaire, qui essayait de se racheter par cette gravité pédante et cette imposante raideur.
Le vertueux Dubois, en voyant Lise et Charles en posture de fiancés, s'était dit qu'il ne trouverait jamais une meilleure occasion d'exercer le plus solennel des actes, le plus cher à toute âme vraiment sensible et philosophique, la bénédiction paternelle. Il levait déjà les mains et les yeux au ciel, lorsqu'il se trouva subitement arrêté par un doute fort grave. Devait-il invoquer la Nature ou l'Être suprême? Laquelle de ces deux formes d'adjuration était plus conforme au génie de la Liberté, pour l'heure présente? L'Être suprême venait, depuis une décade, d'être mis fort à la mode par le sage Robespierre. Mais cet Être avait néanmoins beaucoup d'ennemis encore, notamment dans le Comité révolutionnaire du Bonnet-Rouge, et la Nature était en longue possession de founiir les acclamations les mieux senties et les moins compromettantes.
Pour cette fois, la question ne fut pas tranchée. Les
mains retombèrent sans bénédiction paternelle. La porte du dehors s'ouvrit, et une belle et élégante jeune fille, suivie par un nègre habillé en grenadier de la Convention, se précipita dans le jardin et courut se jeter au cou de Lise.
C'était la belle Emilie Crassus 1 Et belle était bien le titre qui lui appartenait. Elle était grande, d'un port fier, avec des airs de tête dédaigneux et hardis. Sa taille très mince, ses épaules fort tombantes ne manquaient pas de désinvolture, et ses pieds cambrés, ses mains très fines eussent attiré l'attention d'un statuaire d'aujourd'hui. Ils étaient peut-être ti^op effilés et trop longs pour le goût d'alors qui adorait le mignon et le potelé. Son buste aussi était un peu maigre, et dans toute sa personne il y avait de la sécheresse, mais qui n'ôtait rien de la distinction, et qui n'était pas assez accusée pour diminuer la renommée de beauté. Toutefois, Emilie Crassus frappait les regards plus qu'elle ne touchait les cœurs. On l'admirait, elle ne charmait pas. Elle était imposante sans grâce, éblouissante sans attrait.
Son visage, d'un ovale purement et merveilleusement allongé, mais dans une forme très fière, ses joues d'un rouge brûlant, mais d'un dessin fort arrêté, ses piiinelles d'un noir uni qui sommeillaient, attendant languissamment l'ardent éclair de la passion, au milieu du blanc de la sclérotique, les reflets délicatement orangés qui estompaient les méplats du visage, les fines attaches d'un nez légèrement recourbé, et le creux un peu sec des tempes, tout était fait pour en-
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tbousiasmer un cerveau de poète, pour effrayer une âme grave et réfléchie. Car si Emilie fouettait l'imagination par les aspects variés de sa beauté originale, elle repoussait les calmes et longues tendresses par les impérieuses ardeurs qui s'exhalaient de tout son être.
Fallait-il s'arrêter à cette première impression? L'enfant avait été follement gâtée ; sa nature fantasque, hardie, s'était développée à l'aise sous l'œil d'un père dont l'indulgente faiblesse n'avait pas de bornes, au milieu du luxe de la vie créole et des adulations des esclaves domestiques. Toutefois, elle avait l'âme généreuse, le cœur affectueux. Son extrême attachement pour lise prouvait combien son cœur était bon. Elle se savait, en effet, infiniment plus éblouissante, plus élégante que sa compagne; pourtant c'était toujours celle-ci qui était le plus courtisée, et qui, sans effort, évidemment sans le vouloir, gardait définitivement les admirateurs que l'éclat de la créole avait d'abord attirés.
Malgré ce qu'il y avait là de cruel pour toute vanité féminine, de plus cruel peut-être aussi pour cette âme, exigeante, furieusement jalouse, elle n'avait jamais cessé de rechercher la compagnie de Lise, et jamais elle n'avait paru avoir contre elle l'ombre d'une arrière-pensée.
Dès son entrée, elle courut à elle et l'embrassa à plusieurs reprises.
— Mon doux Rossignolet, dit-elle, que je t'aime I Je n'ai pas oublié que c'est ton jour de naissance. Tu garderas ceci en souvenir de moi.
Elle lui mit en main une petite boîte, et, se penchant plus près de son oreille, elle lui dit à voix basse :
— Que je suis heureuse ! Ah ! je crois que je rêve. Je vais épouser le seul homme qui m'ait jamais plu. Il a ravi mon cœur. Je ne t'en avais rien dit, mais tu le connais. Je vais le voir aujourd'hui. Je suis comme folle. C'est très extraordinaire, absolument comme dans les romans. Je te raconterai tout.
Elle se retourna vers le juge de paix, qui avait redoublé de gravité à l'aspect de cette jeune parente dont la pétulance et l'étourderie moqueuse troublaient toujours l'extrême confiance qu'il avait en lui-même.
— Mon cousin, ce n'est pas pour vous que je viens aujourd'hui, c'est uniquement pour mon aimable rossignol. Gomment, Lise, te voilà immobile comme un rocher? Tu ne regardes même pas mon cadeau de fête.
Lise ouvrit la boîte. Elle renfermait un médaillon en or contenant le portrait de Marat.
— Oui! Moi, j'avoue que, si j'avais consulté mon goût, je t'eusse plutôt offert une bague ou im collier. Mais mon cousin Dubois-Joli prétend toujours que je ne suis pas assez républicaine et que je n'ai pas assez de révérence envers la Révolution.
— Je vous remercie, Emilie, dit le juge de paix. Ce présent me comble d'une joie pure. Les Romains, nos maîtres en tout — - et bénie soit la République qui permet de parler aux jeunes citoyennes d'autre chose que de chiffons, — portaient les images des ancêtres, comme le dit, en sa huitième satire, le poète illustre
dont le fouet satirique dévoila les vices du despotisme impérial. — A ce trait qui ne reconnaîtrait Juvénal? — Qitod possim titulis incidere, dit-il ! Mais c'est assez. Or, le divin Marat n'est-il pas un des plus vénérables ancêtres de tout bon républicain ?
— Il paraît, et c'est l'avis de mon cher père. Moi, j'aime mieux l'avoir pour ancêtre que pour époux ; pas vrai, mon cousin? Il sentait bien mauvais. Allons, avouez-le.
Le vertueux Dubois leva les mains au ciel, tout en regardant avec effroi autour de lui.
— Mais il ne s'agit pas de cela. Il doit y avoir aujourd'hui à la Convention une séance intéressante, pour moi surtout. Un jeune officier de l'armée du Nord doit venir présenter aux législateurs les drapeaux de l'ennemi. On a choisi le plus brave et le plus beau. Le bon et aimable Robespierre a bien voulu donner à Éléonore Duplay, pour Lise et pour moi, deux belles places pour la séance. Il n'y a pas d'empêchement, n'est-ce pas, mon cousin? La séance commence à midi et finit à quatre heures.
— D'empêchement matériel, non, car j'ai abandonné cette habitude d'Ancien Régime de dîner à midi. Comme tous les bons patriotes dévoués à la chose publique, j'ai pris l'usage de faire mon repas à quatre heures, c'est-à-dire après la séance de la Convention. Mais ma passion pour la République me fait craindre, Emilie, je ne le cacherai pas, que votre gaieté peu respectueuse ne corrompe l'éducation domestique que j'ai donnée à ma fille.
Il s'arrêta en voyant sourire la belle Emilie et il parcourut d'un œil sévère les détails de sa toilette. Il y avait là de quoi choquer un austère partisan de l'égalité.
La jeune fille était, pour le temps, fort élégante. Elle portait un fourreau de linon bouffant, bordé de satin jaxme et vert, en découpures à dents de loup de ces deux couleurs alteraées ; des nœuds assortis sur un bonnet à la baigneuse ; et ces deux couleurs se re- ' trouvaient sur des souliers de satin. Un schall léger à bordure voyante cachait son cou, de façon toutefois à laisser voir — spectacle effrayant ! — un collier d'or. De longues mitaines en peau orange couvraient la paume des mains et les bras jusqu'au coude. Cette chaîne d'or n'était pas la seule chose criminelle que se fût permise la jeune élégante : elle avait des talons à ses souliers I Chose immorale I Et surtout, surtout la cocarde qui ornait son bonnet, au lieu d'être en laine, était, contrairement aux arrêtés de la Commune, en soie!
— Ce n'est point la seule raison, reprit le juge de paix avec un redoublement d'austérité. Mais, en cette période laborieuse que traverse la patrie, assaillie de toutes parts par les aristocrates, scélérats hideux liés avec l'ennemi extérieur et dont la justice nationale purge bien lentement le sol de la France ; quand toute âme vertueuse et bienfaisante comprend la nécessité de remettre tout luxe, tout plaisir dispendieux jusqu'à la paix, comment voulez-vous que le bon sans-culotte, dont l'âme est aussi pure que les vêtements sont
simples, ne s'irrite pas en voyant, 6 Emilie, Téclat de votre toilette ? Et comme le courage de ce vertueux sans-culotte est aussi grand que la générosité de ses sentiments, comment voulez-vous qu'il résiste à la tentation de lapider une jeune fille qui ressemble plus à la femme d'un muscadin qu'à l'enfant d'un auguste législateur? Or, comment pouvez-vous supposer que je consente à laisser compromettre la pureté de ma renommée et la vie de ma Lise chérie, en lui permettant d'être votre compagne fidèle?
Emilie éclata de rire, à la grande indignation du vertueux Dubois.
— Bon I dit-elle. Mais vous n'avez donc pas entendu ce que j'ai dit? C'est l'excellent Maximilien qui a donné à Éléonore cette place pour Lise,
L'indignation du juge de paix tomba instantanément.
— Moi I s'écria-t-îl, refuser pour ma fille la société d'une mortelle vertueuse, destinée à embellir les jours de l'homme éminemment sensible et bienfaisant I Moi refuser quelque chose au mortel choisi par l'Être suprême pour restaurer... huml Non, non, je ne suis pas de ceux qui, comme le dit l'illustre philosophe, martyr de la tyrannie impériale, n'ai-je pas nommé Sénèque : Pauci reges non régna colunt^ de ceux qui préfèrent le pouvoir aux hommes illustres I
— Au fond, dit vivement Emilie, vous n'avez pas tort, mon cousin ; bien souvent des vieilles femmes sales m'ont injuriée et des gardes nationaux en guenilles m'ont jeté des pierres. Dans ces circonstances-là, plus que
jamais, je regrettais de ne pas avoir l'escorte de mon nègre Domingo. Il est vrai que les nègres ne sont plus esclaves, quoique, entre nous, ils ne soient pas bons à autre chose. Mais mon père n'a jamais voulu entendre à ce que je le prisse pour me suivre comme autrefois. C'est la seule chose au monde qu'il m'ait refusée. Il me dit qu'en ce moment les nègres sont trop à la mode; qu'on les porte en triomphe, qu'on les représente dans tous les théâtres, — et à ce propos, Rossignolet chéri, je t'annonce pour la prochaine décade la pièce : la Liberté des nègres ou Ils sont libres enfin! qui est annoncée depuis si longtemps au Lycée-des-arts du Jardin-Égalité. Qu'est-ce que je disais? Ah! oui, ce bon Domingo, c'est le meilleur, le plus crédule, le plus dévoué des nègres, il se laisserait couper en quatre pour moi qu'il adore comme une déesse et qu'il craint comme une sorcière, et il eût volontiers consenti à reprendre publiquement ses travaux de domesticité qu'il n'a jamais abandonnés dans l'intérieur de la maison, mais, comme je te disais, Rossignolet, mon père chéri prétendait que sa vie et la mienne seraient en danger si l'on pouvait me soupçonner de vouloir me faire suivre par un esclave noir. Savez-vous ce que nous avons fait ? Ce bon Domingo n'a qu'un rêve : il a compris que la République, c'est l'esclavage des blancs.
Le vertueux Dubois, que ce discours décousu blessait par tous les points et qui avait déjà essayé de protester que c'était un crime de parler de guenilles à propos de gardes nationaux et de laideur à propos de
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vieilles femmes patriotes, puisque le génie de la liberté revêtait les uns et les autres de son voile divin, Dubois ne put s'empêcher de pousser, à ces derniers mots, un soupir effrayant. Il jeta de nouveau autour de lui ce regard caractéristique, soigneusement circulaire, effaré et sournois, que nous avons signalé. Mais Emilie reprit avec la même volubilité sa narration que le juge de paix jugeait, avec raison, capable d'envoyer tous les auditeurs à la guillotine.
— Ce bon Domingo n'a donc qu'un rêve, c'est de devenir, comme son compatriote le nègre Nicolas, juré au Tribunal Révolutionnaire, afin de pouvoir exterminer le plus grand nombre possible de blancs. En attendant, nous l'avons fait nommer grenadier de la Convention, quoiqu'il soit trop sot pour comprendre même une consigne. Mais vous voyez l'affaire d'ici, mon cousin. Il n'y a aucune, loi qui empêche une jeune fille d'être suivie par un grenadier de la Convention; au contraire, il paraît que c'est conforme aux bonnes mœurs que les jeunes citoyennes encouragent de leur société les défenseurs de la République. Je me fais donc suivre par ce grenadier, et j'ai ainsi pour esclave un gendarme conventionnel qui peut me défendre contre les insultes des bouchers et des coureuses; car j'ai remarqué, mon cousin, que ce sont ces deux sortes de gens qui aiment le mieux l'égalité.
Mais le vertueux Dubois s'était littéralement sauvé vers le fond du jardin, où il s'était assis après avoir, pour apaiser son effroi et son indignation, tiré de la poche de sa carmagnole un petit livre qu'il se mit à lire.