LES FILLES SANS DIEU
UN£ SÉAKCË DE LA C0NY£NTI09(.
Lise et Emilie, accompagnées par le commandant La Raison, avaient quitté la maison un peu avant deux heures, se dirigeant vers le Palais-National, où se tenait la Convention. Ils s'y rendaient à pied, car les voitures étaient rares alors, et ce n'était jamais sans courir quelque danger de suspicion, d'injures, de lapidation ou d'arrestation, qu'on s'aventurait en carrosse ou en fiacre dans les rues de Paris.
Emilie, avec ses instincts impérieux et ardents de créole et d'^oifant gâtée^ n'était pas absolument qùt tbousiaste de la démocratie canaillante qui régnait. Elle appréciait fort, sans doute, la liberté d'allures q\ie la Révolution accordait aux jeunes femmes, et surtout
la situation prépondérante qu'elle donnait, dans la société parisienne, aux filles des riches sans-culottes. Elle se trouvait dans une position analogue à celle que TAnden Régime attribuait aux princesses du sang royal. Néanmoins, même pour elle, fille de Montagnard et de Jacobin, que de privations, de précautions !
En ce moment, tout cela avait disparu, et elle chantait, au fond de son cœur, avec le plus sincère enthousiasme, un hymne à la démocratie, justement parce que celle-ci avait déclaré les voitures suspectes d'aristocratie. En marchant, Emilie pouvait s'appuyer sur le bras du commandant. Lise trouvait même qu'elle s'y appuyait plus qu'il n'était nécessaire. Mais Rossignolet était surtout frappée de cet éclat joyeusement rayonnant qui continuait de pétiller dans les prunelles si souvent sèches de sa compagne ; elle admirait surtout cette rougeur charmante qui parcourait vivement les joues pâles de sa cousine et disparaissait brusquement pour revenir aussi ravissante et aussi fugitive. On eût dit que le coeur d'Emilie rappelait, à chaque minute, par une étreinte nouvelle, à la belle créole, la continuité d'un bonheur si grand qu'elle en voulait toujours douter. Combien de fois, depuis deux mois, n'avait-elle pas rêvé, — sans jamais supposer que cela pût arriver, — qu'elle appuyerait ainsi son bras sur le bras du jeune officier, et qu'elle laisserait, comme par hasard, sa main glisser sur sa main, son épaule frôler la sienne, et qu'elle lui raconterait ainsi comment, depuis tant de joura, il était l'objet unique de ses pensées et de ses rêves [
Le commandant sentait-il cette étreinte? Voyait-il cette adorable rougeur? Était-il de ces hommes réfléchis qui cherchent le bonheur au delà de Theure présente ? De ces hommes délicats et fins qui aiment à gagner laborieusement la félicité et qui la trouvent suspecte et malsaine quand elle vous appelle d'un sourire effronté ? Il restait toujours attentif, mais rései*vé. Lise s'en étonnait, car elle trouvait son amie mei'veilleusement embellie par ces effluves de la passion. Cette . passion même était si communicative en son ardeur, que Rossignolet sentait la rougeur envahir ses propres joues ; et son cœur tout naïf battait comme à l'annonce d'une révélation.
Elle marchait à côté d'Emilie.
La Bussière était parti tout lestement, en lui redisant tout bas de ne pas s'étonner s'il était quelque temps sans la voir. Requain, le galant vidangeur, voyant Lise sans homme, comme il dit, et constatant, avec force clignements d'yeux, que la citoyenne Crassus avait déjà saisi le bras du jeune cadet de Mars, avait offert le sien à la citoyenne Dubois-Joli. Lise, sur un signe de son vertueux père, avait accepté le compagnon.
Mais il était aussi rapace que tendre. Quand il passa devant la Section, au coin de la Croix-Rouge, il se rappela qu'il avait à aller poser les scellés chez un riche marchand de vins, rue de la Chaise, près de l'hospice des Teigneux. Or, dit-il avec un nouveau clignement d'yeux, comme il avait été obligé de négliger son état pour servir la patrie et la Section, il
fallait bien vivre, et chacun savait ce que c'était que poser les scellés chez un riche conspirateur.
Il quitta donc Lise, en voulant prendre un nouveau baiser. La jeune fille hésitait. La Raison dit brusquement qu'on n'avait pas de temps à perdre. Requain, étonné de rencontrer quelqu'un qui parût vouloir lui résister, appela Renaud, happe-chair du Comité, pour arrêter l'insolent soldat. Ce fut Piget qui vint.
— C'est ce scélérat de fayettiste, criait Requain, qui a l'insolence de manquer au Comité en ma personne. Allons, vite à la geôle de la Section ; demain, devant Trinchard, à la Commission populaire di; Muséum ; et après-demain, vil prétorien, tu monteras sur Madame.
La Raison le regardait avec un étonnement qui hésitait entre la colère et le mépris. Piget s'approcha du commissaire-vidangeur et lui dit tout bas en goguenardant :
— C'est toi qui y regarderas par la petite fenêtre, bon nigaud. Si c'était un simple commandant, même un général, ça ne ferait pas un pli ; si c'était même un Conventionnel, même peut-être un Montagnard, je te dirais : On pourra voir. Mais c'est le fils d'un membre du Comité de Sûreté générale.
Il rentra en ricanant, tandis que Requain se précipitait vers l'officier et le pressait dans ses bras en lui disant, d'une voix conciliante :
— Allons, c'est fini. Tu comprends bien,, citoyen commandant, que te voyant si bien vêtu, je ne pouvais pas croire à ton civisme. Puis, tu sais, les soldats,
c'est le danger, le grand danger pour la République et Tennemi naturel de la démocratie. Allons c'est tout. Je ne pouvais pas savoir- qu'il te les fallait toutes les deux à la fois, ces belles citoyennes. Mais c'est pas pour te tourmenter. Nage toujours. A la besogne. Recommande-moi à ton vénérable auteur. A la besogne. Hein !
Il cligna de l'œil, avec un sourire des plus encourageants et des plus cyniques. La Raison avait continué son chemin, en s'étonnant de voir qu'aucune de ses deux compagnes n'eût rougi aux grossières allusions du gracieux commissaire. Il ignorait encore que la Révolution avait aboli la délicatesse, et que les refrains obscènes remplissaient tous les échos, comme les devises grossières et les dessins ignobles tapissaient toutes les murailles.
Emilie avait bien entendu le drôle, et son coeur avait tressailli à ces mots : « Il te les faut toutes deux. » Mais ce cœur, quoiqu'il fût assez fou de jalousie pour que cette vague et inepte parole le pût troubler, était, en ce moment, trop rempli de l'enthousiasme d amour pour s'arrêter à une triste pensée. Elle continua sa route, au bras de son ami, enveloppée comme une déesse de Virgile, de ce nuage, pour elle brillant et parfumé, qui Tempêchait de sentir l'étreinte de la vie; et joyeuse, légère, silencieuse, elle glissait sur ten-e à l'aide de ces ailes, dont parle Pétrarque, « qu'Amour met aux pieds et aux cœurs, et qui vous font marcher comme si l'on montait au troisième ciel. »
Elle ne dit qu'une seule phrase pendant tout le chemin. Elle appuya plus doucement sa main sur le poignet du jeune officier, fixa sur lui, pendant une seconde, ses prunelles noires qui éclataient de bonheur et de tendresse, en rappelant les cosses brunes des bourgeons qui se brisent au printemps pour laisser saillir la fleur nouvelle, puis elle lui dit à voix presque basse :
— Je ne sais pas encore votre nom ?
Le commandant fit un geste brusque et lui répondit avec quelque hésitation :
— Mais on me nomme La Raison.
— Ah ! ce nom-là, c'est le nom pour tout le monde, pour toutes les lèvres. Mais Tautre, celui qui était sous l'Ancien Régime, sous le règne des préjugés et de la superstition, le nom de baptême ?
— Bemard-Émile.
— Emile, répéta-t-elle en rougissant ; vous voyez ! Elle le regarda encore avec une fixité si ardente que^
presque malgré lui, il ferma les paupières.
Lise les considérait tous deux avec une curiosité naïve, qui avait pourtant quelque chose d'inquiet.
Beraard-Émile sourit, tant il y avait de candeur effarée dans les yeux éveillés de Rossignolet.
Nos trois personnages arrivèrent bientôt aux Tuileries. Domingo les attendait à la porte de la Salle des Machines, à droite du Pavillon de l'Horloge, porte d'entrée de la Salle de Spectacle, où la Convention tenait sfes séances. Le nègre avait une physionomie retournée qui fit rire Emilie.
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— Tu as vu le sorcier? lui dit-elle.
Domingo ouvrit plus grands encore ses yeux blancs. Il fit un signe affirmatif ; puis il dit brusquement :
— Vous en retard. Citoyen Crassus vouloir parler à la séance, et vouloir vous admirer li et son éloquence. Venir vite, tribune diplomatique.
C'était alors, en effet, de toutes ces tribunes qui pouvaient contenir plusieurs milliers de spectateurs, la seule qui ne fût pas envahie par le public, Comme la Révolution avait mis la France au ban de l'humanité, et que le corps diplomatique accrédité auprès du gouvernement comprenait uniquement les ministres de Genève et des États-Unis, les principaux Montagnards et les Comités disposaient de cette tribune. Robespierre qui, avons-nous dit, achevait ce jour-là sa présidence de quinzaine, avait mis trois places à la disposition d'Éléonore Duplay et de ses deux compagnes.
Le commandant les quitta. Il devait aller prendre rang dans le large couloir qui divisait en deux l'amphithéâtre où siégeaient les députés. Au bout de ce couloir, dans la salle même, en face du siège du président et de la tribune des orateurs, se trouvait une barrière, la Barre^ derrière laquelle les pétitionnaires, les motionnaires, les personnages appelés devant la Convention, à n'importe quel titre, se tenaient jusqu'à ce que leur tour de parler fût venu.
De là, on voyait parfaitement toutes les parties de la salle, au centime de laquelle on se trouvait. Le cœur du jeune et enthousiaste soldat battait vivement quand
il entra dans ce lieu, pour lui, vénérable et sacré, (( le Temple du Génie de la Patrie », au milieu de cet illustre aréopage qui représentait la grandeur révolutionnaire, dirigeait les destinées de la France et était la quintessence de la souveraineté nationale, infaillible et divine. Sénat, à ses yeux, plus puis'sant, plus noble, plus illustre, plus saint que le Sénat romain, dans la vénération duquel l'Université avait élevé toutes les générations depuis des siècles !
Quand il fut arrivé à la barre et qu'il eût jeté un regard pieux autour de lui, il pâlit. Il fut obligé de s'appuyer contre un des gradins. Il lui sembla qu'on venait de lui faire dans l'àme iin trou par lequel cette âme allait s'envoler. Quelques grosses larmes roulèrent dans ses paupières ; il se cacha pour un instant derrière un grand et gros homme en blouse grise, qui attendait, comme lui, les fiotineurs de la séance.
C'était là la Convention ! Ces soixante personnages, à la face morne et craintive, qui occupaient les bas gradins ; plus haut, ces vingt individus, la plupart débraillés, le chapeau sur la tète, à la physionomie grossière et hautaine à la fois, qui lançaient des regards de mépris sur les soixante collègues épars, à leurs pieds, dans la Plaine, c'était là la Convention, c'était là la Montagne! Ce peuple déguenillé, puant, grouillant dans les tribunes ou se promenant dans la salle même, remplissant les couloirs et s'asseyant, les femmes comme les hommes, et quelles femmes et quels hommes ! à côté des députés, cette foule hurlante,
insolente, chantant ou jurant, c'était là la Convention ! c'était là le Peuple !
Il se remit fort vite, car il lui semblait que Robespierre avait, dès l'entrée, fixé sur lui ses regards, audessus de ses lunettes bleues qui cachaient mal l'expression aigre, inquiète, défiante et inquisitoriale de ces regards. *
Le conventionnel Veau lisait, au nom du Comité des Dépêches et au grand applaudissement des citoyens Vénard et Triboulat, ses chers collègues, un discours pour prouver qu'il faut des romans aux peuples esclaves, mais que les peuples libres n'ont besoin d'autre chose que de l'histoire de leurs propres vertus. Phrase noble qui plaisait singulièrement au citoyen orateur, car il la répétait souvent en l'accompagnant, pour prouver sa thèse, de quelques petites anecdotes sur le culte rendu à Marat et sur les marques de vertueuse haine données par les communes de Montagne-sur-Loing, oudeMontagne-sur-Sorgues, contre le fanatisme. Après avoir, à l'aide de ces illustres exemples, montré comment le récit des vertus révolutionnaires était destiné à remplacer toute littérature, le même Veau, d'Indre-et-Loire, aux applaudissements combinés du même Vénard, de Seine-et- Oise, et du même Triboulat, du Tarn, annonça que le citoyen Crassus (qui n'avait pas encore afl*ronté la tribune) l'avait chargé de raconter, pour démontrer surabondamment Tinutilité des romans, que Pierre Pichard, de Dourdan, avait fourni un cheval, en re... fu... saht l'indemnité! que la citoyenne Lecoq, de
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Septeuil , avait déposé sur lautel de la patrie les (( bijoux dont les femmes se faisaient un stupide ornement » ; que le citoyen Pasquier, à Rocher-les-Pins, avait changé ses souliers neufs contre les vieux souliers d'un voiturier requis pour le service des subsistances. C'était là l'éloquence républicaine ! C'était là la Convention.
La Raison était absolument anéanti. Il croyait assister à quelque étrange mascarade du théâtre de la Foire.
La baiTe s'ouvrit. Le compagnon en blouse grise entra. C'était un garçon meunier qui ne savait, dît l'orateur, ni lire ni écrire, ni compter ! et qui venait offrir à la Convention une pendule qu'il avait fabriquée d'après le système décimal et « dont la nature avait fait en lui tous les frais. »
Enfin, le commandant fut introduit dans l'enceinte. On le fit monter à côté du président. Les applaudissements qui accueillirent son nom, son titre et l'annonce de sa mission, lui relevèrent le cœur. Il se mit à raconter avec netteté, avec une simplicité qui laissait parfois jaillir l'enthousiasme, l'histoire du siège et de la prise d'Ypres.
Alors la mascarade grotesque s'évanouit. Tous les fronts se relevèrent et s'illuminèrent. La vieille France martiale, chevaleresque, se retrouva au fond de ces âmes avilies par la Terreur. Il sentit que tous les cœurs battaient à l'unisson du sien ; les applaudissements ♦partaient à chaque phrase ; et quand on apporta les drapeaux pris à l'ennemi et qu'il les agita, ce fut un délire de hurlements, de cris, de trépignements, de
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chants qui exaltaient jusqu'à Théroïsme le cerveau d'un grand nombre de ces ignobles sans-culottes. Seulement, il y avait toujours le côté bouffon dont la Révolution ne pouvait se passer. On avait voulu que ce fût Domingo qui apportât les drapeaux, sous le prétexte que ce ci-devant esclave était un symbole vivant de haine contre le despotisme.
Quand La Raison eut terminé, Robespierre lui donna l'accolade officielle et lui dit tout bas :
— Restez toujours du parti du peuple et des amis du peuple, vous irez loin. J'ai songé à votre bonheur, et c'est moi qui ferai votre fortune. Ne l'oubliez jamais.
La séance finie, La Raison chercha à s'esquiver. Il trouva à la porte de la Convention Emilie, Lise et une foule énorme. L'ovation commencée dans la salle continua, avec des clameurs plus fortes, des chants plus effrayants, des étreintes presque étouffantes. Bref, une bande de citoyens, ivres de civisme, à la tête desquels Bernard-Emile reconnut La Bussière, le saisit et le porta en triomphe jusqu'à ce qu'un groupe, au milieu duquel on voyait Robespierre, vînt à passer. Maximilien lança sur la bande un regard sombre, et fixa sur le commandant ses yeux qui avaient quelque chose de menaçant. Il s'approcha et dit à voix haute :
— Il faudrait être un monstre d'ingratitude pour quitter le parti d'un peuple qui sait ainsi récompenser les bien humbles services qu'on lui a rendus, quand on lui doit tout son sang sans mériter la moindre récompense. N'oubliez jamais, citoyen officier, que la
roche Tarpéienne est près du Capitole. C'est assez d'ovations, citoyens. Ne portons pas les espions de Pitt, qui nous environnent sans cesse, à dire aux despotes coalisés que nous n'en pouvons re\nenii' d'êtt^e victorieux.
La foule se dissipa. La Bussière se rapprocha plus encore du commandant. Il avait toujours dans les yeux ce quelque chose d'exalté , cette expressioii d'un parti-pris désespéré qui était saisissant sur sa face joyeuse.
— Nous ne nous reveiTons pas si tôt, citoyen commandant, dit-il à voix basée. N'oubliez pas que Je vous ai porté en triomphe. Il est vrai que j'ai voulu sm'tôut moiltrer à Robespierre ma fade bien encadrée au liailieu des faceà populaires et patriotiques. Il est bon de faire croire qu'on a quelques amis parmi lès ààhsculottes. Vous ayez bien entendu ce qu'il vous â di-t, le citoyen vertueux, sensible et bienfaisant : « Je suis jaloux de votre triomphe comme de tout triomphe d'autrui. Prenez garde à vous si jamais vous Vouliez échapper à ma domination. »
La Bussière s'éloigna, en voyant Lise et Émîlîè tpn approchaient. Celle-ci était véritablement affolée et hors d'elle-même. Éléonôre Duplay avait trouvé le commandant admirablement beau, merveilleusemetit éloquent et fait pour ravir les cœurs et les sens. Le succès que Bernard-Emile venait d'avoir mettait le comble à cette violente sympathie qu'elle .avait éprouvée tout d'abord, à cette tendresse ardente qui avait si ardemment succédé à la sympathie. Les applâludis--
sements universels, en accordant sa vanité et son cœur, aussi furieusement passionnés Tun que l'autre, avaient mis le feu à toutes les ardeurs de son âme.
Elle avait oublié toute cette foule qui stationnait aux portes de la Convention et qui les entourait. Ses regards peignaient une admiration sans bornes. Il y eut dans le geste avec lequel elle s'approcha de Bernard et lui saisit le bras une si joyeuse allégresse, une vivacité si emportée, qu'elle rappela à Lise ces images des Incas où l'on voyait les Indiens saisir leur butin.
— Nous voici chez moi, dit-elle quand on arriva rue de Chartres. Mon cher père vous dira tout à l'heure : Vous voici chez vous.
Bernard-Emile, encore enivré par le grand bruit des applaudissements, avait peine à retrouver son sang-froid au mil' eu de ces mouvements passionnés de la jeune fille. Avec sa nature aimante, mais délicate et réfléchie, il les comprenait plus qu'il ne les appréciait. 11 en était aussi étourdi que des clameurs triomphales qui venaient de le saluer. La vue de Paul Crassus, qui se promenait devant la porte et qui salua le jeune officier avec les sourires les plus goguenards, lui rendit le sang-froid, surtout quand il vit le joyeux étourdi se précipiter vers Lise avec les protestations de la plus vive admiration.
Le père d'Emilie les attendait dans un cabinet, orné des éternels portraits de Le Peletier et de Marat, de gravures représentant Barra et Yiala, l'exécution de la veuve Capet, la Liberté poursuivant le Fanatisme à coups de torches, enfin d'un grand cadre renfermant
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. — Il II I I - I a i^«^.jj
le tableau des Droits de riioinme. Une superbe guillotine en or remplaçait la pendule sur la tablette de la cheminée.
Il 'était, comme sa fille, ardent et emporté. Avec cela fort habile, il avait su être sans-culotte et millionnaire. A ce dernier titre, il n'était pas ravi d'avoir pour gendre un homme à qui Ton reconnaissait pour tout bien une belle figure, une noble prestance, un généreux caractère et un grand avenir. Mais, quoiqu'il ne manquât pas de résolution, il n'avait pas osé résister à RobespieiTe quand celui-ci lui avait demandé formellement d'accorder la main de sa fille au commandant La Raison.
D'ailleurs, il était absolument l'esclave de la belle Emilie, et quand celle-ci lui avait dit qu'elle songeait à faire la fortune d'un brave républicain qu'elle adorait, il lui avait répondu avec une grimace, moitié sérieuse, moitié comique :
— Tu sais bien que je te laisserais épouser Domingo s'il te plaisait !
De plus il était, comme tous les démagogues, l'esclave, en même temps que l'exploiteur de l'opinion publique, et tout en connaissant la bassesse, la mobibilité des êtres qui venaient d'acclamer le commandant, il n'avait pas échappé à l'enthousiasme.
Il reçut donc Bernard-Emile avec un sentiment de répulsion fort dissimulé sous une apparence cordiale. On causa assez longuement. Paul conta mille folies ; il fit cent allusions aux lauriers de Mars unis aux myrtes de Vénus. Le commandant, toujours poli, gra-
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deux même pour Emilie, ne sortit pas de sa réserve, et ne prononça aucun mot d'où Ton pût inférer qu'il se présentait comme épouseur. Il venait voir un homme à la fille duquel il avait rendu service. Emilie, tout entière à la contemplation de son ami, et suspendue à chacune de ses paroles, ne parut pas remarquer ce que cette réserve pouvait avoir de blessant.
— Citoyen commandant, dit le représentant, quand celui-ci se leva pour prendre congé, vous avez rendu à ma fille bien-aimée et à sa chère cousine Lise Dubois-Joli un senice inappréciable. La reconnaissance est la vertu des républicains. Cette maison est à vous. Je dois dire que ma fille chérie a fort apprécié le service rendu et... la façon dont il a été rendu, et comme elle est la maîtresse absolue ici, je crois pouvoir vous assurer que vous y serez bien reçu. Votre couvert sera mis chaque jour, et sans juste cause, il ne vous sera pas permis de manquer au rendez- vous. Emilie se promet de vous faire les honneurs de la capitale. Je n'y vois pas d'inconvénients. La liberté a lui pour tout le monde. Elle a rompu les chaînes de tous les esclaves, des femmes comme des nègres. Nous avons rejeté, comme indignes d'une nation révolutionnaire, ces préjugés d'une morale fanatique, superstitieuse, aristocratique et féodale, qui retenaient les jeunes filles comme des enfants, comme des êtres d'ordre inférieur, dans les lisières des convenances contre-révolutionnaires et du bon ton seigneurial. Ma fille est libre de sortir ^vec vous autant qu'il lui plaira. Si toutefois elle veut accepter, pen-
dant vos promenades dans les théâtres, tes tribunes, les jardins publics, la compagnie de sa cousine Lise et de son cousin Paul, j'espère que les frères et amis ne m'accuseront pas, pour cela, de conseiller à ma fille des précautions indignes d'une républicaine et de vouloir restaurer les mœurs pudiques des honnêtes gens, toujoui's ennemis de la démocratie.
Paul Crassus déclara qu'il avait pris rendez-vous avec le comïnandant pour dîner chez Venua. Emilie pria son père de ne pas insister poi^r garder le citoyen Bemard-Émile à dîner. Elle avait, en effet, ressenti tant d'émotions nouvelles et intenses pendant le cours de cette journée, que son cœur battait à grand bruit. Elle craignait à chaque instant de s'évanouir ; elle ne voulait pas donner cette marque de faiblesse devant son ami. Elle le connaissait si peu ! Peut-être ce guemer républicain aimait-il les femmes énergiques ? Peut-être la trouverait-il laide au milieu de son évanouissement?
Mais Bemard-Émile dut promettre, aux instances du père et de la fille, qu'il viendrait, le lendemain et les jours suivants, rae de Chartres. Le Conventionnel lui assura qu'il le considérait comme son hôte.
Quand les deux jeunes gens furent arrivés chez le ■célèbre restaurateur, dans le salon particulier qu'il mettait à la disposition des patriotes sûrs, — car il ne voulait pas être accusé de protéger les contrerévolutionnaires, et il avait déjà assez de peine à se faire pardonner par les austères sans-culottes la recherche de ses mets, — le jeune lieutenant des gre-
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nadiers-gendaimes dit eh riant, de son bon rire d'écolier :
— Pai* là sainte guillo tinette, maguingueringon, maguiiigueringuette, vous avez bien fait d'accepter l'invitatioù de l'oncle Crassus, car Robespierre vous l'eût fait porter par Fouquier-Tîn ville. Je ne sais pas pourquoi, — je tâcherai de le savoir, — mais il a inîs dans sa tête, et il est obstiné ce dieu de la Révolution, que vous serez l'heureux époux de la belle Emilie. Liberté ou la mort !
Et Fâimable étourdi se mit à chanter la moins ignoble des chansons qui fussent alors à la mode :
L'Amour est un Dieu *peu constant, Mais l'Hymen est toujours charmant, C'est un vrai sans-culotte.
%A PREMIÈRE ÙtCÂJiK DE MESSmOR
Les jyreniiei'S jours 'de la première décade de messidor -passèrent vite pour nos personnages.
Berhard-Énrile, si grave qu'il fut, était encore trop jeune pour avoir perdu tout cet amour de l'aventure, toute cette ardeur insouciante et téméraire contre lesquels l'adolescent le plus réfléchi a tant de ^eme à lutter. Il se sentait entouré d'un certaîii mystère. On
lui offrait pour épouse une jeune fille qui paraissait charmante et aimante, trop passionnée peut-être et sans doute bien légère, mais très belle incontestablement, une des plus élégantes et des plus enviables jeunes citoyennes de la capitale, et, de toute façon, une femme dont un époux pouvait être très fier! Pourquoi ne se laisserait-il pas aller à cette agréable aventure? Il est vrai qu'il ne se sentait aucune sympathie pour cette belle fille. Mais pourquoi ne Tobserverait-il pas attentivement pendant quelques jours? Il serait toujours assez fort pour résister à cette Armide enchanteresse, assez honnête pour ne jamais dire un mot dont on pût conclure qu'il songeât sérieusement à l'épouser ; et quand il aurait pris une meilleure connaissance de cette beauté,., à la fois ravissante et effrayante, il lui demanderait sa main ou la quitterait.
Le lendemain de cette première entrevue, Emilie, un peu calmée, malgré une nuit de veille et de douce fièvre, se dit qu'elle avait été hier une amante, mais elle devait songer à être une épouse. Il ne fallait plus faire toutes ces sauvages extravagances d'un cœur follement épris, qui l'avaient peut-être un peu abaissée aux yeux de son fiancé. Enfin elle pensa que si elle continuait à se laisser aller à ce délire, elle deviendrait laide, avec des yeux battus et un teint fané, laide à effrayer Bernard-Emile.
La jeune créole était incapable de cette réserve qu'elle se prêchait. Elle n'avait rien de ce pur et gracienit sentiment de dignité féminine qu'on nomme la
modestie. C'est une qualité que la Révolution avait rangée parmi les hypocrisies de l'esclavage féodal et qui avait dû, comme tout ce qui était délicat, être remplacée par la force, l'ostentation, l'emphase et l'excessif. Toutefois, Emilie commença par mettre plus de modération dans les démonstrations de son amour. Bemard-Émile, moins heurté et obligé à moins de vigilance ou de précautions, devint moins raide. . Il n'était pas plus aimant, mais plus galant. Sans jamais s'aventurer au delà du point qu'il avait marqué, il s'abandonnait davantage. La grâce de son sourire éclairait plus souvent son visage austère, et il montrait derrière la gravité de ses réflexions un charme de sincérité, d'enthousiasme qui développait, jusqu'à la folie, la passion d'Emilie.
Cette passion était si intense, ornée de tant d'attraits, si évidemment dévouée ; elle paraissait si profonde et elle se montrait sous tant de formes, parfois touchantes et enivrantes, qu'il eût, sans aucun doute, été vaincu et entraîné par elle dès les premiers jours .
Mais l'esprit du jeune républicain était constamment soustrait aux 'censées d'amour. Tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entenJait, secouait son ceneau, troublait ou arrêtait son intelligence. Ce temps était si maudit, qu'un homme, non pas seulement dans la classe des victimes, mais dans le camp même des maîtres et des triomphateurs, ne pouvait aimer en paix sa fiancée. L'angoisse chez les uns, l'exaltation chez les autres, mettaient en fuite les chastes amours.
et ceux qui, comme Técervelé Crassus, chantaient Thymen, ne le célébraient si lestement que parce que la Révolution lui avait enlevé sa dignité et qu'elle en avait fait, par le divorce, un développement légal de la débauche.
Toutefois, il y avait dans ces multiples aspects de la passion chez Emilie, dans cette grâce condescendante, mais courtoise, parfois galante de Bernard, un tel développement de chaleur, que le gentil cœur de Lise s'en sentit tout ému. Les regards caressants, les intonations tendres, les sourires enivrant», les fines et passionnées allusions de sa belle cousine, produisaient peut-être plus d'impression sur la fille du vertueux Dubois que sur le jeune officier. Il lui semblait que son âme s'était ouverte comme une rose dont le soleil a fait éclater le bouton.
Elle faisait mille rêves qu'elle n'avait jamais entrevus ; elle comprenait mille impressions qui étaient restées vagues jusqu'ici ; et tous ces mots amoureux qu'elle avait lus, sans y attacher un sons précis, dans les Almanachs des Muses et les Chansonniers des Grâces, avaient pris maintenant , une tournure vivante. Ils lui paraissaient rav* sants. Elle dansait chaque matin, en les murmurant sur les rhythmes les plus fous. Chaque matin aussi, elle chantait, dans son jardin, avec une vivacité qu'elle n'avait paa encore montrée, les antiques chansons oii revenait le nom de l'oiselet gentil qui lui avait valu son surnom.
La décade s'écoula pour les deux jeunes filles dans une félicité jiresque parfaite. Car c'est le jeu ordinair
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de l'amour que, là même oix il doit devenir le plus sombre, la fièvre des premières heures soit d'une douceur idéale, comme on voit les plus brillantes aurores aux journées de grand orage.
Pendant les sept première jours de cette décade, — ou comme on disait alors, de primidi-seigle à septidi-concoihbre — le temps se passa eh fêtes. Bernard-Emile, auquel Paul Crassus se joignait souvent, ne quittait guère ses deilx belles protégées. Il les accompagnait partout bu l'usage d'alors poussait les boui'geois jacobins et les citoyennes leurs filles à chercher de l'amusement. Elles le menaient à la Convention, à l'assemblée qui avait lieu chaque soir à l'Hôtel de ville, ou aux Jacobins, et le quintidi^ à la Section ; au Tribunal Révolutionnaire, aux abords de la Commission Populaire — qui était une récréation nouvelle, — ou sur le passage des charrettes qui, vers cinq heures conduisaient les ennemis du jpeii|)lc à la guillotine.
Bernard ne surprenait aucun signe de commisération dans les yeux de ses compagnes à l'aspect de ces jeunes filles ou de ces matrones vénérables, de ceâ infirmes, de ces pauvres paysans, de ces vieillards, que des jurés, des hommes, connus de tout Paris pour être ignobles, condamnaient à mort, rien que sur l'appel de leur nom, avec une iniquité évidente et une violence révoltante. Lise et Emilie paraissaient regarder les charrettes funèbres sans plus d'impression que les exercices du citoyen Franconie, au cirque d'Astley, faubourg du Temple, où l'on se rendait à
cinq heures et demie après le défilé des condamnés.
Elles étaient aussi insouciantes dans les tribunes soit du grand Club, soit de la Municipalité, où Ton étouffait au milieu des odeurs les plus répugnantes, des chansons immondes, des cris cyniques, à côté des plus ignobles drôlesses et des sans-culottes les plus grossiers. Pendant que les Jacobins ou les membres de la Commune débitaient les inepties les plus effrontément brutales, les plus grotesquement tyranniques, quand le jeune officier, malgré son ardeur patriotique, se sentait humilié, révolté, elles écoutaient patiemment. Jamais, malgré la causticité qu'Emilie montrait dans beaucoup de ses jugements, et la liberté exceptionnelle dont elle prétendait jouir à titre d'amie des Duplay et de fille d'un Montagnard, jamais, . malgré la légèreté étourdie du lieutenant des grenadiers-gendarmes, il ne les entendit railler les plus bouffonnes de ces exhibitions du peuple souverain. Jamais 'non plus, malgré la gracieuse sensibilité que respirait toute sa nature. Lise n'avait dit un mot de protestation contre les plus brutales de ces manifestations.
Il se demandait quelle était cette puissance stupéfiante qui enlevait la vivacité à l'esprit, la bienveillance à l'âme, tout bon sens au cerveau, même leur délicatesse aux organes. Quand une voix, qui venait du fond de sa conscience, essayait de lui dire : cette puissance abrutissante, c'est la Révolution, il ne voulait pas écouter, pas réfléchir. Il croyait qu'il allait devenir
fou et il s'indignait de ce blasphème contre son idole.
Quand il sortait de ces lieux empestés, de ces spec- -^ tacles cruels, il ne se sentait guère plus heureux, [ les théâtres irritaient son goût, exaspéraient son esprit lancé sur cette voie d'observation critique. L'Opéra- Comique lui montrait VBomme vertueux, qui était un fantoche; le Théâtre de la République, les Mœurs de r ancien régime ^ étudiées par un gargotier de banlieue ; i le Théâtre-Lyrique, la Matinée républicaine; le Vau- \, deville, la Nourrice républicaine ; le théâtre de la rue j Feydeau, la Papesse Jeanne; le théâtre de la Cité, V Epoux républicain. Ici c'est les Vrais Sans-Culottes ; I là, les Capucins aux frontières. Tout cela est grosi^, sier, faux, nauséabond, ennuyeux. Il se demandait ce qu'étaient devenus l'art, l'histoire, l'esprit français. ' . Heureusement, la Révolution n'avait pas supprimé, pour tout le monde, le soleil, le grand air, et elle accordait à quelques-uns de ses favoris le droit d'aller et de venir dans un espace restreint. Une après-midi qu'il passa aux Prés-Saiqt-Gervais, une visite qu'il fit > aux Porcherons, lancèrent dans ses idées un peu d'air
pur et de fraîcheur.
^' Emilie, tout entière à son amour, trouvait charmant ce qui répugnait tant à son ami. Elle ne voyait que lui dans les tribunes fumeuses, elle n'entendait que lui dans ces pièces de théâtre ridicules. Tout lui par- ^ lait tendresse, tout enflammait sa passion, tout lui était prétexte pour un sourire amoureux, pour une pression du bras, pour un regard pénétrant. Dans la
charrette même des condamnés, elle trouva une étincelle du feu qui brûlait son âme : elle vit un jeune homme et une jçune fille, elle ne songea pas qu'ils allaient mourir et qu'on les assassinait; ils se regarjiaient ; elle crut qu'ils se regardaient tendrement, et elle dit d'une voix émue : qu'ils sont heureux !
Bernard-Emile, troublé par ses pensées inquiètes, goûtait de moins en moins, on le devine, le charme de ce cœur enfiévré. Bientôt même, il succomba à son trouble. Vers la fin de la décade, il se sentit tout assombri.
L'octidi, il ne vint pas au rendez-vous donné la veille, et il envoya ses excuses. Emilie, en recevant ce message, pâlit tellement que Paul qui attendait, assis à côté d'elle, la venue du jeune officier, se sentit fort ému.
— Où vas-tu donc, belle cousine? demanda-t-41 en la voyant se diriger vers la porte.
— Je vais savoir ce qu'il a, répondit-elle d'une voix sèche. Je suis sûre qu'il est malade.
Paul fixa sur elle sa vive prunelle qu'adoucissait une expression de pitié :
— Tu ne sails pas où il est. Tu ne le trouveras pas. Il n'est pas malade. Ecoute-moi, belle cousine. Je suis un étourdi, c'est entendu ; mais je t'aime comme un frère et je vois clair. Cet homme-là ne t'aime pas.
Elle fit un bond, se précipita vers Paul, et, le regardant avec une expression de fureur qui lui fit baisser les yeux, elle s'écria d'une voix rauque :
— Va-t'en I tu es un méchant et un sot. Va-t'en ! si
tu ne veux pas que je te tue. Tu ne sais ce que tu dis. Var-t'en, va-t'en sans aJQuter un mot I
Il s'éloigna, tout effrayé. Mais le coup avait porté. Emilie alla s'enfermer dans sa chambre, où elle resta sombre et réfléchie pendant plusieurs heures. Puis un souxire revint animer son visage.
— Il ne m'aime pas assez, cela est vra}, pensa-telle. Mais c'est qu'il ne sait pas combien je l'aime. Je maudis toutes ces hypocrisies du temps du fanatisme qui m'otit retenue jusqu'ici. Ne sont-ce pas ces prêtres dont mon père, dont Robespierre, dont les patziotes les plus zélés ont constaté la scélératesse et détruit l'empire, ne sont-ce pas eux qui prêchaient, quoi donc? La modestie, la rései've, les convenances. Tout cela n'est-il pas contraire à la sincérité républicaine ? Ne répète-t-on point partout, aux Jacobins, à la Convention, dans tous les jouraaux, dans tous les théâtres, que c'est la Nature qui a remplacé l'infâme hypocrisie des religions? Lui, qui est un bon et ferme républicain, hésite à m'aimer parce qu'il me croit encore sous la domination de ces vains préjugés d'Ancien Régime. Eh bien! je vais lui montrer combien je l'aime.
La pauvre enfant, avec sa nature passionnée, avec son esprit troublé par les déclamations qui, depuis cinq années, résonnaient à ses oreilles, n'avait pas trouvé d'autres raisons pour expliquer la froideur de Rcniard. Elle ne savait plus ce que c'était que la dignité, elle ne pouvait plus croire à la vertu. Elle était convaincue, par les théories matérialistes du
Jacobinisme triomphant, qu'on gagne un noble amour par une ignoble faiblesse.
Elle écrivit quelques lignes qu'elle envoya à la demeure du commandant, rue de Sèvres, par Domingo. Elle suppliait Bemard-Émile de venir rue de Chartres le lendemain nonidi. Il la trouverait seule à deux heures. Elle assurait qu'elle avait pris toutes précautions pour avoir avec lui une longue conversation, sans craindre aucun dérangement.
Ce billet dérida l'imagination de Bernard, fort assombrie, nous l'avons dit. Il la sentit tout brusquement allégée et réjouie, non pas, ainsi qu'on pourrait croire, par la perspective de passer quelques heures avec une jeune fille, avec une fiancée très aimante et très belle, mais à la suite d'un raisonnement subtil, assez difficile à formuler et toutefois, pour lui, absolument convaincant : si Emilie avait besoin de lui parler, c'est que tout n'était pas dit; si tout n'était pas dit, c'est qu'il n'était pas engagé avec elle ; dès lors, pourquoi se tourmenterait-il à la perspective d'avoir pour épouse une femme dont les idées ardentes et la nature indisciplinée avaient été absolument déchaînées par... n ne dit pas le mot, sa pensée s'arrêta brusquement, et il rougit en voyant combien il avait été près de reconnaître que c'était la Révolution qui avait surtout corrompu le cerveau de la belle Emilie.
Cette divinité qui tournait à la diablerie ; ce culfe qui se laissait aller au doute et au blasphème ; cette Révolution pour laquelle il avait vécu jusqu'ici et qui
avait été, avec ses grands mots de liberté, de patrie et de fraternité, toute la religion de sa jeunesse, cette Révolution qu'il avait adorée comme le représentant de l'honneur et de la dignité humaine, et qui était elle-même représentée par ce qu'il y avait de plus vil en France ; toute cette série de pensées et d'observations qu'il faisait en ce sens depuis huit joure, c'était la seconde de ses angoisses. Eh bien! était-il plus fiancé à la démocratie qu'à Emilie Crassus ? Parce qu'il avait donné à l'une quelques années de sa jeunesse, à l'autre quelques heures de sa courtoisie, était-il leur esclave à toujoure !
D'ailleurs, maintenant que, dégagé envers Emilie, il était tQjju à moins de réserve, il pouvait aller causer libcement avec son respectable voisin Dubois-Joli. C'était un des pères, un des docteurs de la Révolution, un homme de grande science et de vertu, un des êtres qui honoraient le plus la démocratie et que la démocratie vénérait le plus. Il irait, dès le lendemain, se confier à lui. Il lui soumettrait ses doutes, ses angoisses, comme un néophyte inquiet qui va confesser ses incertitudes au grand-prêtre de sa religion.
Il releva ses yeux, rendus joyeux par une pensée cachée derrière toutes celles qu'il venait de remuer en un instant, par une pensée très vague et qui lui laissait espérer un tête-à-tête non pas avec Emilie, mais avec Lise. Il avait oublié Domingo, qui regardait autour de lui avec une curiosité effrontée :
— C'est très bien, grenadier-gendarme, dit La
Raison. Vous répondrez tout simplement : « C'est bien. »
Il ne voulait pas écrire, de crainte de ne pas trouver une formule qui fût suffisamment polie et qui ne fut pas trop tendre. Le nègre ne s'en allait pas. Il frappa du pied avec une' colère subite et très comique.
— Moi vouloir savoir à qui appartient cette maison?
— Mais c'est à Madelon Salomon, ma nourrice, que vous avez vue en entrant ici.
— Ça pas possible, citoyen commandant; toi savoir vieille Madelon pas riche assez pour acheter grande maison et grand jardin avec. Toi vouloir moquer pauvre noir ; mais moi plus pauvre nègue, moi républicain, et moi savoir à qui cette maison.
— Laissez cela, mon ami, dit Bernard avec un grave sourire, et ne vous mêlez pas des affaires des autres, vous pourriez rencontrer plus fort que vous.
— Plus fort que moi ! s'écria Domingo en redoublant de colère. Pas plus fort que moi ! moi ami de bon nègre républicain Nicolas, U ami de citoyen monsieur de Robespierre, le maître des maîtres ; moi plus fort que tout. Moi plus noir, moi républicain. Républicain plus fort que tout. Pif, paf ! tout tuer, tout pendre, tout fouetter. Sorcier La Bussière plus fort que moi, mais moi li jouer tour, si pouvoir. Li déjà pas savoir li être surveillé.
Il se sauva en grondant et en menaçant. Quand il
fut dans la rue il se retourna, le poing tendu, vers la maison du commandant :
— Toi pas savoir non plus être surveillé ! moi savoir toi aller chaque nuit au Comité de Sûreté. Toi, vertueux Dubois, ,pas non plus savoir toi être surveillé (il montrait le poing à la maison du juge de paix). Monsieur citoyen Robespierre surveiller tout. Républicain plus fort que tout.
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