‹ Aventures de deux parisiennes pendant la terreurChapitre 13 sur 39 · VISITE AU COMITÉ DE SALUT PUBLIC · texte numérisé non relu

VISITE AU COMITÉ DE SALUT PUBLIC

Les dernières paroles du nègre avaient frappé La Raison. Il se trouvait peut-être d'autant mieux disposé envers La Bussière qu'il se promettait de voir le lendemain Lise dans Tintimité.

Il se décida à se rendre au pavillon de Flore, ou de l'Egalité.

11 y pénétra par la grande entrée de gauche, celle qui était jadis connue sous le nom de porte des Princes, et au commencement de la Révolution, jusqu'au 10 août, sous la désignation déporte des Appartements de la Reine, parce qu'elle donnait sur la cour du même nom. La porte était gardée comme l'entrée d'une place de guerre, avec du canon, par des sectionnaires mêlés aux grenadiers de la Convention et

aux canonnière de la garde nationale. En invoquant le nom du lieutenant Crassus, il parvint à entrer. Il monta le bel escalier des Princes, s'arrêta au grand vestibule d'où cet escalier redescendait de l'autre côté du palais, vers le jardin. Quelques huissiers, en bonnet de peau de chien, étaient assis sur un grand ' coffre dans ce vestibule.

La Raison, peu effrayé de leur physionomie sombre, s'approcha d'eux, et voyant attachée à la boutonnière de leur carmagnole une plaque où était écrit : Comité de Salut public, il leur demanda où il pourrait trouver le citoyen La Bussière. Après lui avoir jeté un regard dur et inquisiteur, l'un d'eux lui montra silencieusement un petit escalier qui menait au second étage.

La Raison monta ; il vit une grande porte sur laquelle était écrit : Police générale. Il renouvela sa demande à un autre huissier, qui, après l'avoir observé de la même façon rude et défiante, lui dit d'une voix dure et contenue.

— Va par là, aux Bureaux des détenus. Il y en a quatre, c'est celui de V Enregistrement, au milieu. Passe vite et ne fais pas de bruit ;.. car le citoyen éminemment sensible et vertueux, l'auguste représentant Robespierre, vient ici chaque jour, et il travaille en ce moment dans son propre bureau, à côté de celui des Dénonciations,

Beraard arriva enfin devant une porte sur laquelle était collée une pancarte renfermant, au milieu de plusieurs autres, le nom de La Bussière. Charles était

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seul dans une petite pièce qui avait servi jadis d'antichambre à l'appartement de Tune des dames de M^^ Elisabeth, et sur laquelle donnaient plusieurs portes en ce moment fermées.

En entendant quelqu'un entrer, La Bussière se retourna bmsquemcnt. Bernard fut surpris et attristé de voir s'épaissir sur ses traits cette expression sombre qui l'avait tellement frappée en un homme qu'on lui avait donné comme le type de la gaieté ifoUe, de la fougue irréfléchie, comme l'un des plus joyeux et des plus fous de cette classe de mystificateurs que les premières extravagances de la Révolution avaient -fait naître. Cette fois, et depuis dix jours, cette expression sombre s'était nuancée d'inquiétude. L'œil, si largement, si franchement ouvert de l'aimable garçon, avait décidément cette dureté eifarée d'un homme qui a pris une résolution désespérée.

Il se leva en voyant le commandant et lui donna, avec grande effusion, une accolade — car la poignée de main anglaise ne faisait que commencer à entrer dans les usages et à remplacer l'embrassade. — Bernard rougit quelque peu; il ne se sentait pas la conscience absolument tranquille à l'égard du fiancé de Lise.

— Je suis toujours heureux de te voir, citoyen commandant, dit Charles à voix haute ; comment t'estu porté depuis que je t'ai aperçu oiïrant la main, dans le Jardin-Egalité, puis au Lycée-d es-Arts, aux belles citoyennes Eléonore Duplay et Emilie Crassus?

Un sourire railleur, vague souvenir de son ancienne jovialité, traversa ses prunelles. Il fit une grimace en tordant comiquement son grand nez, il alla mettre son œil au trou de la serrure de Tune des quatre portes closes. Il se releva.

— Il n'y a personne, dit-il. Nous sommes libres. De ce côté-là — il montrait les trois autres portes, — rien à craindre. Ce sont, comme moi, d'honnêtes gens et des esclaves. Là, c'est un bureau où vient souvent Thuillier, Tagent et l'ami de Sain t-Just. Quand il n'y vient pas, il y envoie quelqu'un de ses affidés, qui est notre espion. Je suis content de voir votre figure ouverte et franche. Dès le premier moment que je vous vis, je crus qu'elle ne cachait pas une àme de traître et de dénonciateur, quoiqu'on soit souvent bien trompé, et que le plus clair résultat de tout ceci est d'avoir fait de chaque Français l'ennemi, le bourreau de chacun de ses voisins, de ses amis, voire de ses parents. Après tout, il arrivera ce qui pourra, conclut-il en reprenant tout le sombre de son expression, j'ai fait le sacrifice de ma vie. Je lutterai jusqu'au bout — et il montrait le poing à la porte de Thuillier, — mais je ne puis résister à dire parfois quelqu'une des vérités qui m'étouffent. Ah ! les ignobles scélérats ! C'est bien ici qu'on le voit.

Il frappait du poing son bureau.

— Vous pouvez parler en toute franchise, citoyen La Bussière, dit gravement La Raison. Je suis arrivé à Paris avec la foi farouche d'un néophyte. Mainte-

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nant j'observe, j'écoute, je conclus avec la màlc clairvoyance d'un homme intelligent.

— Ah ! nous en sommes à la période critique. Eh ! nous avons tous passé par là : l'enthousiasme de 89, le doute de 93 et la lâcheté, mêlée d'indignation désespérée, de 94.

Il alla, tout en murmurant ces paroles et au grand étonnement de Bernard, ouvrir la porte d'entrée et toutes les auti^es portes. Puis il s'approcha vivement et dit à voix très basse :

— Il n'y a pas de danger, mais, pour le cher Rossignolet, dix précautions valent mieux qu'une. Ne me dites pas un mot d'elle ni de soii père. Je peux bien risquer ma vie et... la vôtre, mais pas la sienne. Tenez vous asseoir là de façon à avoir l'œil sur cette pièce ; parlons du ton que je prends maintenant, c'està-dire de façon à ne pas être entendus de très loin et pourtant à ne pas vouloir paraître dissimuler notre conversation. J'ai été ouvrir toutes les portes. Quand nous sommes seuls, nous les pouvons tenir fermées ; quand il vient quelqu'un, il nous est ordonné de les ouvrir, sans quoi nous serions accusés de conspirer.

— Mais il n'y a pas d'esclaves qui soient tenus à des ruses et à des précautions pareilles.

— Hein ? Eh bien ! c'est le seul endroit de France où il y ait encore quelque liberté. Je vous en supplie, devisons un peu. Mon cerveau étouffe, mon esprit tourne à la folie au milieu de ce silence effroyable. Il y a des moments où je songe à payer du prix de ma

vie le bonheur infini d'entrer chez un des limonadiers du Jardin-Égalité, de monter sur une chaise et de dire, pendant un quart d'heure, ce que j'ai sur le cœur. Devisons, le voulez-vous bien? Vous médirez ensuite, quel est le but de votre visite.

La Raison s'inclina, après avoir regardé son compagnon avec son demi-sourire grave et bienveillant.

— Il n'y a, du reste, comme je vous disais, que peu de danger ici. Oui, c'est ici qu'on se réfugie pour échapper aux certificats de civisme, aux dénonciations, aux suspicions, à la tyrannie des sans-culottes qui dirigent aujourd'hui les destinées de la France. Car, voyez-vous, commandant, . ces braves gens ont plus d'appétit que d'estomac, ils sont aussi imbéciles que féroces, et aussi ignares que grotesques. Ils ont bien compris la manière de battre monnaie, comme dit Cambon, sur la place de la Révolution. Saint-Just et Robespierre n'ont pas eu de peine à leur persuader que c'est un devoir pour la Révolution que d'assassiner un riche, puisqu'elle confisque ses biens pour le profit du patriotisme et des sans-culottes. Mais toute leur science se borne à cela : couper les cous, abattre les monuments, maudire les ennemis et piller les voisins. Cela ne suffît pas pour administrer une grande machine comme le gouvernement de la France. Savezvous ce qui arrive? C'est que les administrations politiques sont remplies de suspects, de nobles. Il y en a six mille, reconnus comme tels, qui ont reçu des lettres de passe y c'est-à-dire des permissions de séjour à Paris. Ce sont les employés de tous les ministères

OU des comités et commissions qui tiennent la place de ces ministères. Vous voyez d'ici la rage impuissante de ces brutes des comités révolutionnaires, de ces ignares Jacobins...

Le commandant ne put retenir un geste en entendant ainsi profaner ce mot sacré.

— Ah ! laissez-moi parler. Mais la nécessité est là. Il faut bien des gens qui sachent écrire et compter. Tenez, voulez-vous avoir un spectacle bien fait pour réjouir une âme révolutionnaire? Venez aux portes du Palais-National, le matin, vers neuf heures, vous verrez plusieurs personnages y entrer comme chez eux, des personnages escortés pourtant par la gendannerie, comme des scélérats. Le citoyen Cambon, qui dirige les finances de la France, a sous lui deux agents principaux qui sont comme des souslieutenants-généraux des finances : l'un est le citoyen Lhermina, vous le verrez arriver tous les matins en blouse, en bonnet rouge et en sabots — lui, c'est un pur; — l'autre est le citoyen Turpin, agent-général du trésor ; c'est un aristocrate, il a un gendaime qui ne le quitte ni jour ni nuit, qui l'amène au ministère et qui l'en ramène. Voilà comment l'on est ici en sûreté, sous l'œil d'un gendarme ; car si nous sommes presque tous des Turpin, nous avons tous notre Lhermina. Ah ! n'oubliez pas, au premier bruit que vous entendrez dans cette pièce, là, de vous rappeler que vous êtes venu me raconter — en me tutoyant — les merveilles créées à l'armée du Nord par le patriotisme du représentant Saint-Just. Maintenant, je suis

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bien à vos ordres, si c^est un service que vous me faites l'honneur de venir me demander, après celui que vous m'avez rendu et dont je pourrai, un jour, j'espère, vous faire comprendre toute l'importance.

— Eh bien! j'aurai moi-même un jour tellement besoin de votre amitié, répondit Bernard avec un de ces gracieux et irrésistibles sourires qui illuminaient de temps en temps son grave visage, que je n'ai pas fait assez pour la mériter. C'est un nouveau service que je me permets de vouloir vous rendre. Je viens, continua-t-il à voix basse, vous avertir que vous êtes surveillé.

Charles devint très rouge.

— Je ne le croyais pas, murmura-t-il d'une voix altérée.

Il laissa tomber son front dans ses mains ; quand il releva la tête, Bernard crut voir qu'il avait les yeux humides.

— Eh bien ! voilà le moment de montrer son héroïsme, dit-il en s'efforçant de sourire. Cher Bossignolet mignon ! Je vous remercie. Je ne vous demande pas comment vous êtes renseigné. Je le devine. Mais qu'importe. N'en parlons plus. Je travaillerai doublement jusqu'à ce que je reçoive le coup. Laissons tout cela. Je vous ai vu regarder curieusement autour de vous en entrant ici, j'en ai conclu que vous êtes un homme... curieux. Ne suis-je pas une merveille de

.logique. J'ai vu que vous vous demandiez ce que je faisais. Eh bien ! je fais un métier d'araignée, je suis au centre de la toile que tissent tous les citoyens des

bureaux voisins. Chacun de ces bureaux reçoit les ordres du cabinet de police que Robespierre et Saint- Just ont établi ici, au Comité de Salut public. Ils nous envoient les dénonciations, là, dans le bureau de notre Lhermina. Celui-ci, quand Robespierre a jugé que ces dénonciations sont assez convaincantes, ou quand le personnage dénoncé le gêne, envoie les mandats d'arrêt qui sont signés d'abord par Maximilien puis par deux autres membres du Comité de Salut public, qui signent sans lire et sur la responsabilité du premier signataire. Ensuite les papiers des détenus viennent dans ces bureaux où on les classe. C'est alors qu'ils passent sous mes yeux, car je suis l'employé chargé de les enregistrer. Je les remets au menuisier Trincbard ou au tisserand bossu Subleyras ou au garçon jardinier Guinnaud, les deux premiers présidents, et le troisième secrétaire de la Commission Populaire siégeant au Louvre et chargée de revoir toutes les accusations avant de les transmettre à Fouquier-Tinville.

— Mais, dit le commandant en souriant, savezvous yjue vous êtes un homme dont l'amitié est précieuse et qu'il ne dépend que de vous de sauver bien des gens, en ne remettant pas leurs dossiers à la Commission Populaire.

La Russière le regarda fixement et secoua la tête en disant :

— Si vous apprenez jamais que je suis à la Conciergerie, tâchez d'obtenir du Comité de Sûreté générale la peraiission de me voir. Je vous dévoilerai

quelques mystères. Mais chut ! voici l'ami de Saint- Just et notre Lhermina. Ah ! citoyen Thuillier, continua-t-il en s'adressant au nouveau venu, que je regrette que tu ne sois pas arrivé plus tôt. Les larmes de la sensibiUté inondent encore mes paupières, Le vaillant commandant La Raison me racontait avec 'quelle énergie le grand citoyen Saint-Just, ton ami et notre directeur, a su mettre au pas tous ces généraux aristocrates qui n'ont pas encore su apprécier le génie de la Révolution.

— Ah ! c'est le commandant La Raison, dit Thuillier d'une voix âpre.

Il fixa sur l'officier un regard dur et profond et il passa sans plus parler.

La Raison se leva.

La Bussière le conduisit jusqu'au bout du cx)rridor.

Là, après avoir regardé attentivement autour de lui, il dit à mi-voix :

— Je n'ai pas encore vu votre nom dans les dénonciations, citoyen commandant ; du reste le cjtoyen Thuillier les garde assez soigneusement. Mais je connais les regards de ce citoyen, et je vous jure qu'il a beaucoup entendu parler de vous, que vous lui êtes suspect, qu'il a des limiers sur votre piste. Défendezvous. Moi je n'y essayerai même pas. Ce n'est pas pour moi que je regrette la vie. Mais j'ai des... protégés. Que deviendront-ils? Ah bah ! Croyez-vous à l'Être suprême?

— Fermement et pieusement, répondit le comman-

dant avec Taustérité que son visage reprenait chaque fois que la conversation revenait sur le patriotisme, la philosophie et la religion.

— Eh bien ! moi, j'ai grand'peine. Ima^nez que c'est moi qui ai inventé ces jolis sobriquets : Gilles César pour désigner La Fayette, et Cornélie Copeau pour peindre Éléonore Duplay. Eh bien ! dis-je, c'est Mirabeau qui a eu la gloire du premier et Dubois- Crancé l'honneur du second. Et vous voulez que je croie à la justice divine !

Il retounia brusquement vers son bureau en laissant Bernard, un peu ébahi, continuer son chemin et sortir du pavillon de More.

Charles, aussitôt revenu devant son pupitre, écrivît une lettre et appela Pierre, son garçon de bureau,pour la porter à la petite poste.

La petite poste marchait fort bien depuis quelque cinquante ans. Mais onne s'en servait sous la Révolution que pour les lettres absolument insignifiantes . Les lettres étaient ouvertes fort effrontément ; il y avait même des employés nommés pouï hre tout billet adressé à un pereonnage suspect, toute missive ayant une apparence équivoque ou venant d'un individu d'un civisme peu brûlant. La Bussière savait que Pierre, trèshonnêtehomme, mais bon sans-culotte, commencerait par porter la lettre au bureau de Guérin, l'espion en chef de Robespierre.

II ne tarda pas à quitter son bureau en diantonnant des airs patriotiques. Il se rendit au faubourg Antoine, chez Mareux, assister aux répétitions des

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Conire^révolutionnaires jugés par eux-mêmes, comédie en trois actes du citoyen Dorvo et où il devait jouer, le soir même de ce nonidi.

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