FÊTE DE LA DÉCADE
Le lendemain matin, Lise leçut une lettre. C'était un événement, en ce mois de messidor an II, que de recevoir une lettre, et il était aussi dangereux parfois d'en lire que d'en écrire. Toute la science de la vie * bourgeoise consistait à ne rien voir et à n'être pas vu, à ne rien entendre et à ne pas parler. Lise, quoiqu'elle appartînt à la classe gouvernante, hésita à garder la lettre. Mais elle avait cru reconnaître l'écriture de Charles. Elle ouvrit la missive.
Elle était bien de lui, et c'était le plus inexplicable billet :
« Citoyenne et cousine,
« Nos parents avaient décidé que nous devionâ unir notre sort par les liens de l'hyménée. Mais vous avez pu observer que je ne suis pas à la hauteur du patriotisme du dtoyen Dubois-Joli, votre véaéi'able
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père. Comme vous avez adopté, avec un grand enthousiasme civique, la passion de l'intérêt du peuple qui dévore l'âme sensible du vertueux Dubois, j^ai compris qu'il n'y avait nulle félicité à attendre d'une union mal assortie entre une jeune vierge qui honorerait les plus beaux temps de la République romaine et un jeune citoyen qui n'est pas sans tiédeur. J'ai déjà cessé depuis longtemps de fréquenter cet asile des vertus patriotiques qui vous sert de demeure. Reprenez donc votre liberté et considérez tout lieft désormais rompu entre nous.
« Salut et fraternité.
« Charles La Bussière. »
— Qu'est-ce que cela veut dire, se demanda Lise* Il faut que je porte cela à mon père.
— Ah ! s'écria le vertueux Dubois quand il eut lu cette lettre, que l'Être suprême, cher à l'auguste Maximilien, soit béni par nos lèvres pures. Voilà — si ce n'est pas un blasphème contre la respectable Commission Révolutionnaire que de le dire — voilà ua vrai certificat de civisme que nous pourrons montrer à tous ceux qui douteraient de mon patriotisme parce que je parle latin. Il faut garder ce précieux billet pour le placer, avec solennité, dans les archives de famille et le montrer à vos petits-enfdiits îui lieu de ces vains hochets de la féodalité qu'on nomme des arbres généalogiques. Vous le voyez, ma fille, nous
sommes victimes de notre passion pour la Révolution. Mais nous ne sommes plus à compter nos actes d'héroïsme. Vous savez, quoiqu'il vaille mieux n'en jamais ouvrir les lèvres, que je devais toute ma fortune à Duval d'Espréménil , et pourtant qui a, plus bruyamment que moi, applaudi quand le glaive national Ta frappé ! Vous savez que son épouse, la citoyenne Santuaré était ma protectrice et mon amie ; pourtant il y a dix jours, le 30 prairial dernier, ne vous ai-je pas menée la voir passer dans l'auguste charrette qui la conduisait au lieu où elle a satisfait à la justice du peuple? C'est ainsi, ma fille, qu'en mér prisant ces vains préjugés de la reconnaissance et de l'affection, on forme les générations fortes et patriotiques. Allez, ma fille. Non seulement je vous défends de penser désonnais à cet infâme modérantiste, mais je porterai ce billet à la Section pour témoigner que nous maudissons cet ennemi de la Liberté.
Le vertueux Dubois était le plus heureux des hommes. Il avait, depuis quelques jours déjà, trouvé moyen d'accorder l'obligation à lui imposée par une partie du peuple souverain, de parler plus souvent latin, avec la défense, faite par une autre partie de cette même puissance souveraine, d'user désormais de citations. II avait décidé de ne plus offrir à ses auditeurs que du petit latin, des citations banales, comme nitimur in vetitum et autres maximes ressassées et bien faites pour des humanistes de petite catégorie. Ce billet mettait le comble à sa joie.
Lise aimait réellement Charles. Elle l'avait toujours
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estimé et chéri comme un bon et joyeux frère, facile à vivre. Pourtant, — elle s'en fit bien un peu honte, mais elle ne put se vaincre, — elle se sentait toute gaie. 11 lui semblait qu'elle avait été enchaînée jusqu'ici dans un lieu obscur et froid. Elle bondit dans le jardin, légère comme un oiseau qui se sauve de la cage, et, ce qui ne lui était pas arrivé depuis quelques jours, elle retrouva sur ses lèvres quelqu'une de ses naïves et antiques romances.
J'ay un grand voyage à faire, Je ne sçais qui le fera.
Rossignol, si tu t'envoles, La violette doublera, La violette double, double, La violette doublera.
Elle s'arrêta tout brusquement. Ses joues rougirent vivement. Elle tomba sur un banc et il lui sembla que, pour la première fois de sa vie, elle allait s'évanouir. Bernard, de l'autre côté du mur, continuait cette berceuse qui avait endormi tous les enfants de la France d'alors.
Rossignol s'est envolé.
Au château d'Amour s'en va.
Rossignol, si tu t'envoles,
La violette doublera,
La violette double, double.
La violette doutera.
Le cœur jusque-là si calme de Lise était sous une
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telle impression de fièvre et d'exaltation, qu'elle crut trouver dans ce couplet non seulement une déclaration d'amour de la part de Bernard, mais un conseil mystérieux, presque surnaturel, qui lui ordonnait d'aimer. En ce premier moment, elle ne songea pas à Emilie. Elle se sauva, en rougissant, dans la maison. Elle n'y trouva pas son père.
Le vertueux Dubois venait justement de sortir pour aller engager le respectable jeune homme, son voisin, à assister avec lui et sa fille à la fête décadaire. Il avait hâte, nous devons l'avouer, de communiquer à Beniard le billet de La Bussière, car il avait entendu quelques mots au sujet de la parenté du commandant avec un membre du Comité de Sûreté.
Bernard lut le billet avec des sentiments divers, mais où la joie dominait.
Une heure plus tard, il vint prendre le juge de paix et sa fille, pour les accompagner à la ci-devant église de l'Abbaye-aux-Bois, où les citoyens et citoyennes de la section du Bonnet-Rouge se réunissaient chaque décade. Lise avait retrouvé son calme habituel. Elle jeta sur l'officier un regard franc et ouvert. C'est la première fois qu'elle voyait en lui un un homme qui eût pu l'aimer.
La fête se célébra comme à l'habitude. Au milieu d'une foule grouillante et hurlante, Ballière, le président du Comité Révolutionnaire, lut le bulletin des armées et les décrets de la semaine. Le juge de paix récita les Droits de l'homme et du citoyen. Un citoyen chanta ces Droits mis en vers et en musique
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par le citoyen Mantelle. L'assemblée hurla le Ça ira et le Chant du départ — la Marseillaise, nous l'avons dit, était taxée de modérantisme ; — puis des danses s'organisèrent dans Téglise et dans la cour.
Le galant vidangeur Requain vint offrir le bras à Lise, qui eût bien voulu refuser. Mais c'était impossible. Une vieille marchande de merluche, à la voix éraillée, aux yeux chassieux, aux lèvres velues et suintantes, au nez gluant et empesté de tabac gros râpé, vint saisir La Raison par le bras.
— Allons, à nous deux, cadet ! T'auras un baiser, un vrai bec, là, par-dessus le marché.
Le commandant dit sèchement qu'il ne dansait pas. La mégère se mit aux injures les plus obscènes. Toute l'assemblée prit parti pour elle. Bernard avait déjà reçu quelques bourrades au milieu de cris : « A la Section ! à mort ! à la guillotine I » lorsque Lise accourut.
— Mais, citoyens 1 cria-t-elle, comment voulezvous qu'il danse? Il est couvert de blessures qu'il a reçues pour le salut de la patrie. C'est le brave commandant La Raison, qui a raconté la prise d'Ypres à la Convention, primidi dernier.
— Au diable les commandants, les braves et la prise d'Ypres I hurla la vieille Merluchon. Qu'est-ce que ça nous fait à nous, citoyennes du Bonnet- Rouge? S'il s'avait agi de sauter avec toi, effrontée muscadine, il n'aurait pas été blessé, hein ! et ce n'est pas Ypres qu'il aurait pris. Mais il est temps de se débarrasser de ces petites pimbèches-làl La Ré-
volution n'est qu'à moitié faite. Le temps va venir pour les citoyennes pures et vertueuses comme moi. Ça sera les femmes comme nous qui choisira les beaux maris et les belles maisons ; et vous autres, avec vos mœurs de ci-devantes, vous serez nos domestiques. Alors on pourra dire que c'est vraiment la Révolution, et que la Convention aime le peuple, qui travaille, et les teints hâlés et les femmes d'expérience.
La majorité applaudit. Le vertueux Dubois, courbé sous ce jugement de l'opinion publique, ne trouvait pas un mot à dire pour défendre sa fille. Heureusement l'habile Piget intervint. Il chuchota à toutes les oreilles que le commandant était le fils d'un commissaire de la Sûreté générale. Renaud, le happe-chair, vint haranguer la vieille Merluchon. L'on poussa un peu vivement» dehors Bernard, qui, pour la première fois, se sentait irrité contre le peuple souverain. Quant au vertueux Dubois, il retropva son sang-froid en voyant la vieille femme s'éloigner pour aller boire une chopine avec le sage Piget, et il déclara que sa fille resterait jusqu'à la fin des danses pour prouver combien on l'avait calomnié^ lui, en disant qu'il était le père d'une muscadîne.
Quand l'heure du dîner de midi approcha, les danses cessèrent. La pauvre Lise était morte de fatigue.
— Voyez, ma fille, dit le juge de paix, comme cet adorable peuple est généreux et bon. C'est un sentiment de naturelle générosité républicaine qui poussait la vieille Merluchon à vouloir avoir le plus beau
danseur de la société, et vous voyez combien Ton m'a applaudi quand je me suis écrié que vous étiez à la disposition de tous les sans-culottes pour danser autant qu'il leur plairait. Oui, la Révolution a aboli cette antique maxime : Vitia erunt^ donec homines. Il n'y a plus d'hommes, il n'y a plus que des républicains, par conséquent plus de vices.
Lise ne répondit rien. Elle baissait la tête et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.
— J'admire votre patriotique enthousiasme et la hauteur de votre civisme, dit Bernard, qui n'avait pas voulu quitter les abords de l'église et qui avait rejoint ses deux voisins. Je vous demanderai l'autorisation de venir parfois réchauffer à sa chaleur mon zèle démocratique et proposer les doutes qui me sont venus.
— Citoyen commandant, dit le juge de paix avec précipitation et en lançant ce regard craintif, sournois et circulaire, qui tranchait si brusquement avec la majesté habituelle de sa prestance, c'est un crime abominable et digne de tous les supplices que de concevoir même des doutes sur Its vertus et l'infaillibilité de la déipocratie, Mais je suis heureux de vous voir constater la chaleur de mon enthousiasme révolutionnaire.
On se quitta à la porte du juge de paix. lise salua le commandant en lui jetant un regard timide que nul n'avait jusqu'ici vu dans ses yeux candidement effrontés et joyeusement mutins.
— Mon père, dit-elle quand ils furent rentrés
chez eux, faut-il donc, parce que je suis la fille du juge de paix de la Section, que je danse avec tous les balayeurs du quartier, avec tant de gens qui sentent mauvais, qui me crachent au visage, qui me serrent et me disent des choses dont le peu que je comprends est bien vilain ?
— Ma fille, dit vivement le vertueux Dubois, je vous engage à prononcer ce mot balayeur avec plus de respect. Ils sont nombreux. Maintenant, pour répondre à votre question : oui, c'est votre devoir de vous faire d'autant plus humble que votre position pourrait vous rendre suspecte d'aristocratie. Vous devez travailler sans cesse pour conserver à Tau-, teur de vos jours ces épithètes de vertueux et de sensible qui sont son honneur et sa sauvegarde. N'oubliez jamais que, grâce aux bienfaits de l'auguste Révolution, il n'y a plus d'hommes qui sent^ent mauvais ou qui disent des paroles grossières, il n'y a que des citoyens. Viens dîner, ma fille I
— J'ai le cœur si serré, mon père, et l'esprit si troublé que je n'ai aucune faim.
Le vertueux Dubois la regarda avec effroi :
— Aucune faim, un jour de décade I Mais, malheureuse enfant, ne vois-tu pas qu'on t'accusera de regretter le dimanche? Viens, te dis-je, et au contraire, pour bien prouver que nous célébrons le décadi, nous boirons une bouteille de ce vieux vin de Cahors, tiens, justement, qui m'avait été donné par la citoyenne Santuaré, lors de mon mariage avec la citoyenne ma défunte épouse.
Rossignolet fit peu d'honneur au vin de M»^« d'Espréménil, qui lui parut avoir une couleur de sang. Mais elle se garda bien d'indiquer cette pensée et la chassa proKiptement ; son esprit était d'ailleurs envahi par d'autres préoccupations.
—-Mon père, dit-elle, quand le dîner fut terminé, qu'est'Ce que le mariage ?
— Ma fille, l'infâme catéchisme, inventé par ces êtres immondes qu'on nommait prêtres et qui exploitaient la crédulité publique en maintenant l'homme dans les marais infects de la superstition, disait que c'est un sacrement qui bénit l'alliance de l'homme et de la femme pour la rendre indissoluble. L'humanité, éclairée par le flambeau de la philosophie et par les torches vengeresses de la Révolution, sait maintenant que c'est un lien contracté pour donner des serviteurs à la République, sans autre loi que l'impulsion de la nature, sans consulter ces hideuses pratiques de l'Ancien Régime qui unissaient deux situations plus que deux cœurs, un lien sans autre devoir que celui que^veulent s'imposer, sous l'œil du règlement social, deux êtres également libres.
— C'est-à-dire, mon père, qu'on doit consulter uniquement l'impulsion naturelle, obéir à son cœur et suivre l'amour qu'on éprouve.
— Cela est conforme aux principes, comme aime à le dire mon illustre ami, l'auguste législateur Maximilien Robespierre.
— Mais si celui que vous aimez et qui vous aime est déjà un peu, pas beaucoup, engagé avec une autre
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personne, qui est peut-être votre amie, avez-vous le droit de laisser voir que vous aimez autant qu'elle et que vous seriez heureuse d'être aimée plus qu'elle ne Test. Il me semble que c'est bien mal cela, bien effronté, bien peu délicat?
— Effronterie, délicatesse sont des mots aristocrates, mon enfant, ne Foubliez pas' et ne les prononcez jamais, La démocratie les a en horreur, et ils suffisent à rendre suspect. Je vous réponds qu'en principe nul droit naturel n'empêche une jeune fille d'enlever un fiaacé à son amie ; en droit social il faut considérer...
— Mon père, dit vivement lise, est-ce ainsi que ma chère mère m'eût répondu, si elle eût vécu !
— J'espère que oui, mon enfant, car elle m'aimait et me respectait. Elle n'eût pas plus que vous résisté à mes efforts pour déraciner de vos âmes les racines des préjugés et les fondements de la superstition. En résumé, ma fille, suivez les impulsions de votre cœur, à moins que vous né supposiez que ces impulsions soient contraires aux vues de la démocratie. Voilà tout ce qui doit guider deux êtres raisonnables et libres.
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DOUBLE CRISE d'aMOUR,
Bernard-Emile se rendit me de Chartres à l'heure indiquée. On l'introduisit dans une partie de l'appartement qu'il ne connaissait pas encore, aussi richement meublée que la portion ouverte aux frères et amis était démocratiquement froide et nue.
Il entra dans le boudoir d'Emilie. Un clavecin, une guitare et quelques dessins d'aquarelle prouvaient que la maîtresse de céans était, comme on disait alors, une femme à talents ; et les meubles en bois d'acajou, les murailles tapissées en papiers peints montraient qu'elle tenait à suiwe de très près la mode qui devenait rebelle aux bois dorés, aux vernis, aux Boules et aux tapisseries de haute like.
La jeune fille entra presque aussitôt que lui. Elle avait le visage un peu défait et l'éclat sec de ses prunelles laissait soupçonner le tumulte des pensées qui agitaient son âme. Il y eut un moment de silence. Emilie hésitait entre dix phrases qui répondaient toutes à la fièvre de ses idées, et Bernard sentait instinctivement qu'il devait se tenir sur la défensive.
458 aventuiSes de deux parisiennes
— Asseyez-vous, je vous prie, dit-elle d'une voix qui essayait vainement d'être calme. J'ai à vous parier. Vous savez que je suis riche, très riche. Vous savez quel est mon père et quels sont ses amis. Vous me trouvez belle, n'est-ce pas ?
— Très belle, répondit Beraard en s'inclinant.
— Ah ! n'est-ce pas? Oui, c'est bien ce que je pensais, dit la jeune fille avec une vivacité fébrile. Vous n'avez pas osé me demander à mon père. Car vous avez bien vu que je vous aime.
Bernard, fort combattu entre la sincérité et la délicatesse qui étaient également grandes en lui et qu'il s'accusait d'avoir un peu oubliées dans ses relations avec Emilie, resta un moment sans répondre.
— Eh bien ! n'hésitez plus. Osez. Oui, il est vrai que je vous aime. On nous répète, depuis quatre ans, que nous avons été élevées dans l'eiTeur et l'hypocrisie. On nous a appris que la Révolution a été faite pour remettre toute chose en l'état naturel ; que la plus grande vertu de la démocratie, ce n'est pas, comme sous l'Ancien Régime, l'honneur, comme sous la Féodalité, la religion, mais que c'est la vérité et la sincérité. Eh bien ! je veux vous prouver que, avec une apparence coquette et légère, je suis une franche républicaine, digne d'être l'amie d'un vrai patriote comme vous êtes. Eh bien donc ! dans mon cœur, je suis votre épouse. Soyez mon époux.
Bernard, plus embarrassé que jamais, sentait qu'il avait, avec sa réserve glaciale en face de cette \îolence de passion, l'air d'un sot. Une trouvait pas encore la
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phrase, à la fois ferme et gracieuse, qu'il voulait. Emilie se leva brusquement. Elle était devenue pâle. Elle n'était pas aimée. Elle le comprit cette fois. Ses narines ouvertes, ses lèvres serrées et ses yeux qui se remplissaient de colère, lui donnaient un . aspect effrayant qui rendit à Bernard son sang-froid.
— Ecoutez-moi à votre tour, mademoiselle, dit-il de sa voix calme et sonore.
— Yous écouter! vous écouter! des paroles! mais vous devriez être à mes pieds, ivre de bonheur ! Sont-ce des discours que je vous demande?
Elle retomba assise et serra son front entre ses mains d'un geste saccadé. Puis elle redressa la tête.
— Parlez ! dit-elle d'une voix rauque. Que je sache la cause de cette insulte, de ce mépris !
— Il n'y a nul mépris, mademoiselle, maïs une imprudence de ma part, une faiblesse, la première* que j'aie à me reprocher et dont je me repens amèrement. J'eusse dû me faire mieux connaître dès l'heure où je vous vis. Mais je vous trouvai belle et gracieuse. Sur mon honneur, je n'eus jamais envie d'abuser de la bienveillance que vous daigniez me montrer.
Emilie haussa les épaules avec un geste de mépris.
— Je me laissai aller au charme de votre compagnie et je pensai que ma conduite grave, réservée, quoique cordiale, vous laisserait supposer que je ne songeais pas à ambitionner le titre de votre époux.
—T Le misérable poltron ! murmura la jeune fille dont la colère croissait encore.
Bernard salua et fit un pas pour s'éloigner. Emilie s'écria :
— Vous m'avez dit que vous vouliez me parler. Expliquez-vous, je l'exige. Je jure que j'écouterai patiemment.
Le jeune officier hésita.
— Soit, dit-il, quoique je craigne bien que vous ne me compreniez pas. Je jure, moi aussi, que je préférerais me trouver seul en face d'un bataillon autrichien. Mais je dois expier l'imprudence de ma conduite. Je sais que tout ce que j'ai à vous dire, vous le trouverez ridicule. — Allons, courage ! — Oui, dès le premier jour que je vis que vous m'aviez distingué, je voulais vous dire que je suis un homme* bizarre. Je ne suis pas le pauvre officier de fortune que je parais. J'ai été élevé soigneusement. Ma mère, qui est restée l'objet de tout mon culte, était sage et pieuse ; mon père était un des plus fervents disciples de Rousseau, et mon précepteur, un savant tout imbu de la philosophie de Voltaire et de l'Encyclopédie. Je suis l'homme de ces trois influences, plein d'enthousiasme comme ma sainte mère, de tendresse pour la démocratie comme mon père, et d'idées de scepticisme coiiMne mon précepteur. Tout cela est insensé. Mais je suis resté fier, sincère et austère. Ma vie a été toute donnée à la philosophie et à la réflexion. Je n'ai rien voulu devoir qu'à moi. J'ai quitté le nomMe mon père, abandonné sa fortune et fui sa protection,
comme si, au lieu d'être Thomme puissant qu'il est aujourd'hui, il eût été un galérien. J'ai voulu suivre ma carrière sans aide.
Il s'arrêta un instant, comme si ce qu'il avait encore à dire lui coûtait davantage. 11 conclut brusquement :
— J'ai bien vu, dès l'abord, que je ne comprenais pas l'amour comme vous. J'eusse dû vous dire que je choisirais pour épouse une femme que ma mère eût choisie si elle eût vécu.
— Et c'est tout ! Est-ce que je vous demandais ce sermon ridicule? Mais c'est bien tout, a'est-ce pas ? Je vous dis que vous êtes un hypocrite et un menteur. Car si vous aviez été vraiment le révolutionnaire ardent que vous disiez, le démocrate sincère que vous paraissez, vous auriez pensé à ces grandes vérités que la Révolution a découvertes et qu'elle impose, sous peine de mort, à notre croyance. Vous auriez pensé, — ah! je puis prêcher, moi aussi, — que le peuple a tout bouleversé pour mettre en honneur et en action les lois de la pure et sainte nature. Est-ce que je n'entends pas cela' répété chaque jour par toutes les voix qui s'élèvent autour de moi ? Vous mentez, oui ! La vérité, c'est que vous ne m'avez trouvée ni belle ni aimable, sans quoi vous vous fussiez dit que justement la Révolution avait créé le divorce pour nous permettre de reprendre notre liberté dans quelques années, dans quelques mois, dans quelques semaines, si nous cessions de nous plaire.
— Est-ce dcmc là, pensa Bernard, qu'en sont tombées les jeunes filles républicaines ?
Et Texpression de son visage exprimait sans doute ce sentiment d'étonnement et presque de dégoût, car la colère d'Emilie devint de la fureur.
— Partez, misérable et hypocrite aristocrate ! Ah ! vous n'avez pas voulu de moi pour épouse ! Je vous verrai revenir ici et vous traîner à mes pieds comme un esclave I Vous ne savez pas ce que je suis, ce que je puis et ce que je veux.
Un sourire de dédain traversa le regard du commandant. C'en était trop pour la jeune fille. Elle se précipita vers lui et le souffleta. Puis elle se sauva dans une autre pièce en murmurant :
— Il ment I il ment ! C'est qu'il aime une autre femme. Au moins, cela, je ne le lui ai pas dit. Il eût prit ses précautions. Eh bien! je suis contente de l'avoir souffleté. Mais ce n'est que le commencement. Oui, je le verrai se traînera mes pieds ! Car je connais celle qu'il aime.
Elle appela Domingo.
— Tu vas suivre le citoyen La Raison, dit-elle. Je suis sûr qu'il se rend chez le citoyen Dubois-Joli. Tu reviendras me rendre compte.
— Moi pas suivre, répondit le nègre. Moi ci-devant noir fort malin, et savoir bien espionner. Moi précéder. Moi aller cacher nègue devant la maison du citoyen veitueux Dubois et voir si li, La Raison, venir là. Moi savoir li, La Raison, espionné et savoir li, La Raison, aller tous les soirs au Comité de Sûreté générale. Moi avoir promis à Nicolas savoir plus.
Emilie n'écoutait plus. Elle venait de glisser sur le
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sol. Elle était en proie à une violente attaque de nerfs. Le nègre se sauva en appelant au secours.
Bernard était .resté un instant étourdi après Tinsulte que la jeune fille lui avait faite, puis il était parti comme un trait. Il se dirigea vers le Palais- National. Là, à la Convention, — car la Convention âiégeait le décadi comme les autres jours, — on lui répondit que le député Crassus était au Comité dont il faisait partie, au Comité de la Marine et des Colonies, rue Honoré, maison ci-devant Noailles. Il courut jusque-là, le député fut introuvable.
Bernard alla à la caserne des grenadiers-gendarmes, demander Paul Crassus. Paul était parti à Vitryprès-Choisy pour voir la mère du représentant Durand de Maillane, laquelle, 'à titre de ci-devant noble, était exilée et înteiiiée dans ce petit village. Son fils, quoique l'un des chefs de ce groupe nombreux de députés qu'on nommait la Plaine, n'osait se rendre auprès d'elle. Paul, téméraire et généreux, allait voir la vieille dame, sa parente, pour lors assez malade.
Bernard tira ce récit d'un soldat bourru qui servait de domestique au lieutenant. Sa colère avait eu le temps de s'apaiser: il se fit honte de ses méchantes pensées. Il se dit qu'il était vraiment fou et méchant de vouloir tuer ce brave garçon pour une offense dont celui-ci était absolument innocent, et au njoment où Paul risquait sa vie pour remplir un devoir d'affection et de bienfaisance.
Il se promena pendant quelques heures, jetant des