‹ Aventures de deux parisiennes pendant la terreurChapitre 21 sur 39 · AVEISTURES DE DEUX PARISIENNES · texte numérisé non relu

AVEISTURES DE DEUX PARISIENNES

n'y a-t-il personne qui ait une tête moins folle que la mienne et qui puisse vous guider et vous conseiller? Ah ! La Bussière. Il connait tous les détom's de cet enfer. Voulez-vous que je vous l'envoie ?

Rossignolet rougit encore. Elle avait bien pensé à lui, mais elle se sentait coupable à son égard, si la lettre qu'il avait écrite était une ruse, comme elle commençait à le soupçonner. Elle fit un signe affirmatif. Paul s'éloigna. Puis il s'arrêta tout brusquement. Il réfléchit pendant cinq minutes, et il revint près de la jeune fille :

— Décidément c'est un jour bien extraordinaire* Savez-vous ce que je viens de faire ? Je viens de penser pendant deux minutes de suite à la même chose. Eh bien ! j'ai découvert ceci : au fond, la France est gouvernée par deux pouvoirs qui se balancent, le pouvoir de Requain qui sort de la vidange, et le pouvoir de cette vieille Merluchon qui y est encore. Or, est-ce un gouvernement dont la France doive être bien fière, et que des gens comme moi, conclut-il i voix basse, doivent défendre au risque de leur vie et de la vôtre, charmante Lise ? En tout cas, si jamais ils songeaient à mettre la main sur vous, je veux que Domingo devienne président de la Convention si je no mets pas le feu à la tanière des Duplay. Voulezvous me laisser vous embrasser. C'est la dernière folie que jô fais et la dernière fois que je viens vous voir, — on est homme discret, — jusqu'à ee que je rapporte le vertueux Dubois sur mes épaules. Il me semble qu'il y a quelque part, dans l'histoire, un fils

qui en fait autant de son pèl'e. J'îd vu la gravure ; le père était fort décolleté. Allons, que je vous voie sourire ôvânt de partir. Tout n'est pas perdu. Je vais continuer de réfléchir & là figure que ferait Comélie Copeau si elle était féine de France, comme elle espère le dev^iiir.

Il s'êloîgtia éh sifflotant. Lise retomba bientôt au fond de son angoisse. Elle souffrait non seulement dans sa tendresse filiale, qui était grande, mais aussi de cette incertitude, de cette impossibilité d'agir qui est, pour les âmes franches et résolues, le pire des supplices.

Elle se sentit impuissante^ impuissante non seulement à sauver son père, mais même à travailler à son salut, et cek, — elle le voyait avec une évidence saisissante, — à cause des odieux et vils sentiments qui régnaient. Elle cherchait tous ceux des amis politiques de son père qu'elle pourrait essayer d'intéresser à son sort, et elle n'en trouvait pas un seul à qui elle osât se fier.

— Celui-ci me chassera comme une pestiférée, pensait-elle. Celui-là jurera que mon vertueux père a mérité son sort et qu'il l'avait toujours soupçonné. Cet autre même me dénoncera pour faire sa cour à (ieux qui ont fait emprisonner mon père.

Elle resta ainsi pendant plusieurs heures à regarder, avec une terrible perspicacité, le fond de Tâme de la Terreur. On eut dit qu'une lumière nouvelle et surnaturelle venait de jeter dans son cerveau un rayon qui éclairait tout cet amas d'observations

qu'elle entassait, d'une façon inconsciente, dans son esprit depuis quatre années.

Le soleil commençait à décliner. Elle ne sentait ni la fatigue, ni la faim. Parfois, un souffle d'air, qui lui apportait le parfum de ses roses, la faisait tressaillir ; parfois elle se surprenait à écouter un chant d'oiseau et à oublier combien elle était malheureuse. Mais bientôt l'étreinte lui serrait plus violemment le cœur. Elle reprenait cette fièvre de vaines pensées et de réflexions aboutissant toutes à lui faire constater qu'elle était impuissante à tenter utilement un effort pour sauver du supplice un innocent. Et cet innocent était son père, et, hier encore, il était l'homme le plus entouré d'honneurs, de respects et d'amis !

Elle ne doutait pas de ce que lui avait dit Paul, dont elle appréciait la franchise. Elle ne comprenait pas bien, sans doute, comment Emilie, le représentant Crassus, les Duplay et Robespierre étaient devenus ses ennemis ; msûs pourquoi ne le seraient-ils pas ? Est-ce que quelque chose était impossible en fait de méchanceté et de folie dans ce temps ?

Alors elle reçut comme un coup qui lui ôta la raison pour un instant et qui fut le plus triste de cette journée d'angoisse :

— Est-ce que mon père, dit une voix au fond de sa conscience, une voix qu'elle essaya de faire taire, mais^qui parla plus haut que tous ses efforts, est-ce que mon père n'a pas applaudi au supplice de M. d'Espréménil, son protecteur? Est-ce que, hier encore, il ne m'a pas menée voir passer, comme en un spectacle

ravissant, la charrette qui menait M.^^ d'Espréménil, sa bienfaitrice, à la guillotine? Et ce bienfaiteur et cette protectrice n'étaient pas condamnés par d'autres gens, pour d'autres causes, que ceux qui vont condamner, qui vont faire condamner mon père ! Ils étaient aussi innocents que lui. Mais alors mon père ! mon père ! Mais cette Révolution en a fait un monstre ! et c'est la justice de Dieu qui le punit justement. Mais moi qui ai cru tout cela, moi qui ai applaudi à ces atroces et barbares exécutions, mais je suis aussi un monstre couvert du sang des innocents ! Et si on guillotine mon père, on lui appliquera uniquement la loi qu'il a faite, qu'il a applaudie !

Elle se leva tout debout, comme poussée par un ressort, ses yeux s'ouvrirent démesurément, et elle tomba évanouie sur le sol.

Quand elle revint à elle, elle vit Bernard agenouillé à côté d'elle et qui essayait de la soulever. Elle le repoussa violemment et se releva. Elle le regarda avec des yeux qui avaient quelque chose d'égaré, et lui dit d'une voix haletante :

— Eloignez-vous. Je suis un être méprisable. Ah ! j'ai vu couler avec indifférence tant de sang innocent ! j'ai entendu, sans rougir, tant de vilaines choses, sans m'indigner, tant d'odieuses maximes ! Mais c'est vous qui m'avez rendue la plus coupable. Car tout le reste, je le faisais sans savoir. Mais on ne reste pas longtemps dans la boue sans être salie ! Et, hier, bien méchammment, bien coquettement! — Ah! ma chère mère, comme vos doux yeux si purs ont dû

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