‹ Aventures de deux parisiennes pendant la terreurChapitre 6 sur 39 · AVENTURES DE DEI'X PARTSÏENXES · texte numérisé non relu

AVENTURES DE DEI'X PARTSÏENXES

maisoh qui arrive en coin sur la place, entre les rues de Sèvres et du Cherche-Midi.

C'était la sentinelle, placée là à la porte d'entrée, qui l'avait interpellé ; et elle lui désignait un homme à la figure dure et vulgaire qui, appuyé nonchalamment contre la muraille, fumait une grosse pipe aux rayons du soleil levant.

— Une carte de civisme bien en règle pour me faire pardonner mon manteau, répliqua tranquillement La Raison. Mais je ne prétends pas insulter à la pauvreté de mes frères. Pour moi, la pureté du civisme, l'amour de la liberté et le respect pour la sainte Montagne valent mieux que des monceaux de vêtements dorés. Je porte un manteau parce que je viens de faire un long voyage et que je suis souffrant.

— Nous connaissons les belles paroles des aristocrates, dit le commissaire en quittant sa pose nonchalante. Je parie que c'est pour nous entortiller... et que tu n'as pas la moindre carte ?

— Vous avez bien deviné, citoyen.

— Ah ! ah ! je crois que j'ai mis' la main sur le bon tas. Je parie que c'est un des complices de l'infâme Cécile Renaud, que la justice nationale a punie avant-hier. Ah! ah! ton affaire est bonne, scélérat.

— Je suis commandant de volontaires à l'armée du Noixi. Voici mon congé en règle.

— Au diable les congés, les volontaires et les con)mandants! s'écria le commissaire en fureur. Va-t'en. Je te rattrapperai, vil séide du militarisme. Avant un

mois, nous donnerons de nos nouvelles à la caste soldatesque. Le vertueux Maximilien nous a bien dit, à la tribune des Jacobins, de nous en défier, car les généraux ambitieux sont les vrais et redoutables ennemis de la démocratie. Va-t'en, avec ton congé en règle. Bientôt tout ce qui est au-dessus du grade de capitaine sera guillotiné, et ce seront les plus anciens capitaines qui commanderont Tarmée à tour de rôle. Voilà ce que disent les principes. C'est moi qui le dis, moi, Ballière, président du Comité Révolutionnaire du Bonnet-Rouge. Tu peux le redire à ton Pichegm. Voilà pour lui et pour tous les prétoriens.

La Raison le regardait avec un étonnemebt sincère. Il s'éloigna en pensant qu'il avait affaire à un fou ou à un ivrogne.

Il ne tarda pas à arriver à la hauteur de la rue des Brodeurs qui longeait l'hospice des Incurables. Là il s'orienta, et, après avoir regardé autour de lui, il s'avança \îvement vers une grande maison, fort délabrée et apparemment inhabitée, qui faisait le coin de la rue de Sèvres et de la rue de la Barouillère. Il tira un lourd marteau qui retomba sur une porte vermoulue. Rien ne répondit.

— La vieille Madelon n'a plus ses oreilles de quinze ans. Elle se sera lassée de m'attendre et elle s'est endormie. Pauvre bonne vieille nourrice, je ne la réveillerai pas.

Il regarda de nouveau autour de lui, et avisa contre la muraille des Incurables quelques vieilles échoppes. Il se dirigea vers la plus solide. Il y entra

et, s'enveloppant dans son manteau, il s'assit en appuyant sa tête contre une des encoignures. Ses regards s'arrêtèrent avec une fixité passionnée, fort extraordinaire en ces prunelles d'un bleu si calme, sur la maison qui était à côté de celle où il avait frappé.

Cette maison, qu'il considérait avec une telle intensité de sentiment, ne présentait sur la rue de Sèvres, qu'un pignon, un pignon privé de presque toute ouverture. Seule, une fenêtre à hauteur de premier étage s'ouvrait sur la rue, ou plutôt sur un tout petit balcon à grille de fer ouvragé et rouillé.

On devinait que la façade de cette maison regardait le jardin. Ce jardin était caché par une muraille qui, partant du pignon, longeait la rue de Sèvres et allait tourner dans la rue Saint-Romain, oix se trouvait la porte d'entrée. La muraille avait une apparence misérable. Les brèches du faite n'avaient pas été réparées depuis des années ; le plâtre qui servait d'enduit s'était écaillé et avait disparu. Des pierres de toute grandeur montraient sur la rue leurs jBgures informes; des mousses grises de boue et des graminées poudreuses salissaient encore cet ignoble mur qui paraissait vouloir, çà et là, présenter aux passants la mâchoire hideuse de quelque animal gigantesque d'avant le déluge.

Mais, par-dessus cette muraille, qui faisait montre de sa misère et de sa laideur, de vieux ormes au feuillage épais, quelques marronniers aux larges feuilles et des cytises aux branches flexibles parais-

saient, dissimulant les brèches, couvrant la crête de ' vertes guirlandes, semant Tombre fraîche et verdoyante dans les trous les plus hideux. En se rapprochant, en se mêlant, les arbres formaient un rideau naturel qui cachait la façade de la maison et le jardin aux yeux de la démocratie curieuse, tandis que le délabrement volontaire de la clôture avait quelques chances de désarmer les jalousies de la démocratie envieuse.

— C'est bien la maison qu'on m'a dépeinte, murmura le commandant ; du reste, la seule voisine de la nôtre. C'est là que Lise demeure. Mais quel danger peut courir la fille du vertueux Dubois, le sans-culotte le plus pur, le juge de paix le plus patriote, un des pères de la sainte Révolution, l'ami du grand citoyen Robespierre et de tous les Montagnards? Ce La Bussière a une telle renommée de mystificateur I Pourtant, puisque Lise, si pure et si charmante, va l'épouser et qu'elle l'aime, il doit y avoir en lui autre chose que cette hardiesse joyeuse et ce plaisant sangfroid qui l'ont rendu si célèbre...

Ses yeux se fermèrent. 11 les rouvrit bientôt.

— ^ Hé làl citoyen, lui criait une voix riante, si tu voulais te réveiller pour me rendre un service, je te promets de te bercer pour te rendormir.

Il reconnut La Bussière, debout au-dessous du petit balcon et à côté d'un rosier posé contre la muraille. Il s'avança vivement vers lui. Une rougeur violente, quoique tôt disparue, envahit le visage de La Bussière, qui, en l'apercevant endoimi sous led

fenêtres de Lise, se rappela brusquement et confusément que celle-ci, à son retour de Landrecies, avait bien souvent, et avec un plaisir évident, parlé du commandant La Raison.

— Tiens, dit-il sèchement, c'est vous, sous le balcon, dèsTaube! il ne manque qu'une guitare. Ah! je suis un sot! Je crois que je vais devenir absolument sot. Imaginez que je viens de vous croire amoureux... Pardonnez-moi, continua-t-il en saluant cordialement le commandant, car le soupçon jaloux était déjà dissipé dans ce cœur naturellement bienveillant. Voici ce que je souhaitais de vous... Mais, au fond, que diable faites-vous là? Allons bon! cela ne me regarde pas. Ne m'en dites rien, pour me punir de ma sottise. Donc, c'est denière ces barreaux que gazouille le gentil Rossignolet. C'est aujourd'hui son jour de naissance, et Lise a dix-huit ans. C'est un jour particulièrement important pour moi. Je voudrais mettre ce pot de fleurs sur le balcon, afin que mon souvenir fût le premier qui se présentât à son esprit dès son réveil.

— Cela est bien naturel de la part d'un fiancé, dit froidement le commandant.

La Bussière avait déjà commencé à grimper le long du mur lézardé qui, avec ses pierres déchaussées, formait ime sorte d'escalier à pic. Il sauta sur le sol.

— Non, il ne sera pas dit que je suis im fat. Un plaisant, un fou, soit. Mais je n'ai jamais laissé dir« sérieusement que je suis le fiancé de ma cousine Lise Dubois-Joli. Depuis qu'elle est au monde, il a été

entendu entre nos deux familles qu'elle serait mon épouse. Il n'en a jamais été question entre nous deux que pour en plaisanter, mais il fut convenu, de tout temps, qu'elle ratifierait ou non cet arrangement quand ses dix-huit ans sonneraient.

Il se remit à grimper. La, belle et grave figure du commandant était devenue pourpre. Il se détourna, car il sentait son cœur battre si biiiyamment qu'on devait, selon lui, l'entendre. La Bussière était arrivé à la hauteur du balcon, dont il tenait la grille d'une main. H tendit l'autre vei's la terre.

— Là, commandant, passez-moi ce pot, à bout de bras. Voilà le service demandé, faut-il vous bercer ? conclut La Bussière en sautant sur le sol.

Il trouva les regards du commandant fixés sur lui avec une attention si pénétrante qu'il ne put s'empêcher de sourire en lui disant :

— C'est vrai, vous m'avez déjà rendu deux services importants : le premier en m'aidant à offrir un bouquet de fête à ma Chloris; le second, — moins intéressant, sans doute, mais point méprisable pourtant, — le second, dis-je en me sauvant la vie; et nous nous sommes à peine aperçus, si bien que si la patrie, par la voix du sage Fouquier-Tin ville, réclamait aujourd'hui votre tête et la mienne, c'est à peine si nous nous reconnaîtrions dans la barque à Caron.

Les deux jeunes gens, placés ainsi l'un à côté de l'autre, présentaient un contraste assez frappant. Ils avaient l'un et l'autre vingt-quatre ans, mais le commandant paraissait de plusieurs années plus âgé, tant

il y avait de gravité dans son visage et dans sa prestance.

La Bussière, très grand, très mince, avait dans sa ; tournure, dans ses gestes, dans toute sa personne, une apparence d'aisance et de flexibilité, quelque chose d'onduleux, pour ainsi dire, et de leste qui lui conservait un grand air de jeunesse et d'élégance. Ses cheveux bruns bouclés, son visage arrondi, ses joues rondelettes et rouges, ses lèvres un peu fortes sur des dents très blanches, son front bombé, ses graads yeux ronds et à fleur de tête eussent donné une expression un peu banale à cette physionomie de joyeux bon vivant, si, dans ce regard clair et sympathique, i les nuances les plus variées du sentiment ne fussent venues se peindre et se remplacer avec un mouvement vif et puissant. Dans ces* prunelles, qui disaient le plus souvent la hardiesse candide et la bienveillance caressante d'une âme d'adolescent, on voyait i la raillerie sardonique d'un vieux procureur suc- ; céder à la malice rusée d'un vieil ambassadeur. Mais encore une fois, la ruse et la diplomatie n'étaient que des effets de volonté dans cette nature où presque tout était fougue, mobilité, jovialité, ouverture de cœur et d'esprit.

Au contraire, tout respirait la réflexion austère, l'énergie vigoureusement contenue dans la physionomie du jeune officier, dans ses yeux bleus qui regardaient iavec une froideur imposante, dans cette face au teint uni, à l'ovale allongé, au nez droit, au front légèrement ar^uleux. Mais les lèvres fines, avec leur sou-

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rire d'une grâce ravissante, maïs les éclairs de passion, de noble enthousiasme qui illuminaient ces prunelles généralement impassibles, enlevaient ce qu'il aurait pu y avoir de glacial et de pédantesque dans cette raide tournure, dans ces apparences d'une âme portée â la domination.

Ce charme du sourire, cette ardeur du regard, tranchant sur cette austérité habituelle de l'individu, racontaient bien tout l'être du jeune officier. Produit achevé du dix-huitième siècle, ou plutôt de la fin de l'Ancien Régime, il présentait l'un de ces types que les fièvres de 88 firent épanouir et que la Terreur ridiculisa à jamais en montrant la sottise de leur enthousiasme. Il avait bien une de ces intelligentes et généreuses natures sur lesquelles la philosophie du siècle avait porté son triple coup. La philosophie de Voltaire et des encyclopédistes avait déréglé les instincts disciplinés par le christianisme; la philosophie de Rousseau avait sensibilisé ces âmes ainsi privées de l'antique éducation; la philosophie des économistes avait proposé ses problèmes à ces cerveaux désormais sans points d'appui. Ainsi s'était formée la plus vaillante partie de cette génération de 89, en quête d'idéal, enivrée de rêves insensés, et marchant la tête haute à la conquête des mirages, quand les plus immondes trous attendaient ses pas.

La plupart de ces aimables et dangereux rêveurs avaient été exterminés ou avilis parles Jacobins, leurs héritiers directs. L'armée, avec ses excitations glorieuses et ses victoires, avait un peu plua conservé du

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fanatisme des premiers jours. Le commandant l'avait gardé tout entier. Il l'avait nourri par les réflexions que lui imposait une vie matériellement active, mais intellectuellement solitaire. Rien, du reste, n'était mieux fait pour l'enthousiasme que ce cerveau fécond, amoureux de synthèses, et aussi aisément grave que le cœur était aimant.

— Maintenant, reprit La Bussière, après une minute de cet examen réciproque, je vous restitue voire laisser-passer du Comité de Sûreté générale. Il est si vague, et par là si puissant, que, si je le gardais une journée, je ne saurais m'empêcher de changer Paris en un immense théâtre de marionnettes, où chacun ferait les plus amusantes folies et les plus réjouissantes grimaces par ordre du gouvernement de la République. Imaginez que depuis que je vous ai quitté, j'ai, à l'aide de ce talisman, envoyé toutes les patrouilles que j'ai rencontrées faire les courses les plus saugrenues; et j'ai persuadé le Comité Révolutionnaire du Bonnet- Rouge, où je suis entré en passant et où j'ai trouvé les deux Commissaires de permanence, que j'apportais ces fleurs à la citoyenne Lise Dubois- Joli, de la part du Comité de Sûreté, dont un des membres, ai-je dit mystérieusement, a un fils amoureux de la jolie» citoyenne.

Le commandant fit un geste tellement brusque que La Bussière s'avança :

— Qu'avez-vous donc? Etes-vous malade?

— Non, non. Mais je n'ai pu m'empêcher d'être •surpris... Ne craignez-vous pas que' tout cela ne re-

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vienne aux oreilles du grand Comité, et que vous et moi nous ne soyons singulièrement suspects de chercher à avilir la représentation nationale? J'avoue que cela serait juste.

La Bussière le regarda curieusement.

— Vous n'êtes jamais venu à Paris? demanda-t-il.

— Jamais. J'étais... là-bas... n'importe. Je me suis engagé à la fin de 1789; je prévoyais que ce mouvement glorieux, en nous rendant ennemis naturels des tyrans et alliés naturels des peuples opprimés, amènerait nécessairement une guerre avec l'étranger. Depuis lors je suis toujours resté dans les camps et aux armées, en bénissant la grand' ville des efforts héroïques qu'elle faisait pour la Liberté et en me promettant, comme une récompense, de venir visiter les lieux augustes rendus célèbres par le dévouement des patriotes. •

— Eh bien ! mon commandant, quand vous serez resté quelques jours dans cette héroïque cité, vous comprendrez qu'il n'y a pas un Parisien sur mille qui, en voyant le cachet de l'un des deux grands Comités, se permette, non pas de gloser ni de discuter, mais même de comprendre ou de réfléchir. Ajoutez, par l'imagination, le pouvoir du Pape et de l'Inquisition à celui du Grand Turc et du tsar de Russie, et vous vous ferez une légère idée de la puissance de ces Comités.

— Ouelle grandeur dans la République pour avoir ainsi su s'imposera cette population fière. Ce n'est pas le pouvoir d'un roi qui l'eût forcée à se courber ainsi.

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