‹ Aventures de deux parisiennes pendant la terreurChapitre 8 sur 39 · LE ROSSIGNOMIT DU BOIS JOLI · texte numérisé non relu

LE ROSSIGNOMIT DU BOIS JOLI

Quelques heures plus tard, une petite main, un peu brune tte, mais toute mignonne, écarta le rideau de la fenêtre qui donnait sur le petit balcon. Puis cette fenêtre s'ouvrit, la petite main s'avança suivie d'un bras blanc et potelé. Le rosier disparut.

Un quart d'heure après, la touffe de roses se montra dans le jardin, à la porte de la maison, cachant la figure d'une jeune fille qui courut comme un oiseau, jusqu'au bout du clos fleuri.

Arrivée là, en face d'une niche qui contenait une statue de la République, la jeune fille posa le rosier au pied de l'emblème vénéré. Elle se retourna pour sourire à une figure grasse, jaune et ridée dont le menton, tout barbouillé de savon, se dandinait au premier étage de la maison. Une large main grassouillette se posa sur les lèvres mousseuses, envoya un baiser à la jeune fille, et le vertueux Dubois — car c'est à lui qu'appartenaient ce menton, ces lèvres, cette face bouffie, cette main grasse et cette fille —

refenna la fenêtre qu'il avadt ouverte pour admirer la gentille Lisette.

La maison n'avait pas d'autre étage, et c'était une demeure toute simple; toute gracieuse, sans doute, mais qui tirait son charme du jardin frais, feuillu et fleuri qui l'enserrait de deux côtés. Des deux autres côtés l'un, le pignon gauche, regardait, nous l'avons dit, la rue de Sèvres; l'autre, le mur de derrière, était appuyé sur cette maison dont le commandant avait vainement tiré le marteau.

Le pignon de droite présentait, au levant, une immense vigne en espalier. La façade regardait', au nord, le jardinet, par ime porte à un battant, par deux larges fenêtres placées de chaque côté de l'entrée, par trois fenêtres à l'étage et deux croisées mansardées dans le toit, couvert de tuiles verdâtres. Deux piédestaux en bois peint, surmontés des bustes de Marat et de Le Peletier, — ces deux grands saints du nouveau calendrier, — gardaient la porte de la maison. Le citoyen juge de paix espérait que, de concert avec sa vertu, sa sensibilité et quelques autres précautions que nous verrons bientôt, ces dieux lares protégeraient ses murs blancs et ses volets verts contre l'accusation d'aristocratie.

Quelques vieux châtaigniers, un cerisier gigantesque, de hautes touffes de lilas, jetaient l'ombre et la fraîcheur sur les petites allées sablées, sur les bordures de buis, sur la verveine rampante et l'encolie violette qui couvraient les pieds des rosiers, des géraniums pourpres et des iris azurés. Quelques der-

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nières grappes de seringas mariaient leure acres odeurs au parfum pénétrant des œillets. Le joyeux soleil d'été buvait les gouttes de rosée qu'il semblait avoir ornées des refletsde toutes ces fleurs, et, tandis qu'il allait éveiller, sous les feuiHes humides encore, le bourdonnement des insectes, les oiseaux babillards et chanteurs voltigeaient en jasant d'arbre en arbre. Ils défiaient Le Peletier, et critiquaient le nez de Marat, en se posant sur un petit mur qui séparait le jardin des bosquets de la niaison voisine, et ils venaient insulter la captivité civique des tourterelles emprisonnées auprès de la statue de la République.

Lise courait au milieu de cette atmosphère fraîche et parfumée, mêlant sa chanson à tous ces bniits charmants, souriant aux fleurs qu'elle arrose, grondant le moineau-franc qui vient agacer la tourterelle, secouant la pointe d'herbe que la rosée incline sur la poussière, et plaignant le bouton, à peine ouvert, que la nuit a brisé.

Elle était vêtue avec cette austère simplicité que l'amour de l'égalité conseillait aux citoyennes zélées, et que la guillotine imposait aux autres. Les unes et les autres préféraient bien parfois l'élégance aux principes ou à la sûreté personnelle ; mais Lise était plus amoureuse de bruit, de gaieté, de fêtes, de mouvement, que de beaux ajustements. Quoiqu'elle criât bien haut qu'elle était fort coquette, le vertueux Dubois n'avait pas eu grand'peine à lui faire comprendre qu'un juge de paix devait, lui et les siens, donner

Texemple de toutes les vertus, de celles-là surtout qui étaient à Tordre du jour sous le nom de Sans- Culottisme.

^ lise portait donc un fourreau de basin blanc, qui, étroit, tombant jusqu'à la cheville, et serré à la taille par un ruban rouge pourpre laissait à découvert un pied mignon, ce bras potelé que nous avons vu, et faisait valoir les proportions parfaites du corps. Un ample fichu de linon, de l'espèce de ceux qu'on nonamait des menteurs^ se croisait sur la gorge et venait se nouer au-dessus des hanches. Un ruban de même couleur que la ceinture serrait sur le haut de la tête son épaisse chevelure brune dont les anneaux brillants se déroulaient en couvrant le cou et les épaules.

Elle ne sortait guère de cette simplicité de vêtements. Dans les grands jours, comme lors de la fête de l'Ètre-Suprême, ou bien lorsqu'on allait danser aux Porcherons, aux Prés-Saint-Gervais, lorsqu'on assistait à quelque solennelle pièce civique, soit à r Opéra-National, soit au Théâtre de la rue Pcydea^u, on remplaçait le basin par la mousseline qui commençait à se vulgariser ; on posait, sur ses cheveux crêpelés un bonnet à la baigneuse, on portait, au lieu du fichu, un corsage montant; la ceinture était d'un ruban plus large, et les souliers de satin blanc, découvraient des bas de soie. C'était un luxe très exceptionnel.

Toute la personne respirait la même simplicité, et rien dans les traits n'altirait, au premier abord, l'attention. En regardant ce visaçe rondelet au teint frais,

mais sans éclat, ces prunelles brunes aux reflets dorés, ce nez fin^ aux narines mobiles, ce front blanc, ces lèvres rouges qui s'ouvraient sur des petites dents un peu aiguës, on pensait bien volontiers : Voilà une jolie fille. Mais l'on passait, en se disant qu'il n'y avait là rien de caractérisé. On n'eût pas songé que l'on avait devant les yeux la Grâce de la rue de Sèvres,

C'était pourtant le surnom qu'en ce temps amoureux de qualification et de rhétorique, on donnait à la citoyenne Lise ; et, non seulement dans la section du Bonnet-Rouge, mais dans les sections voisines, de La Fontaine de Grenelle, de Mucius Scévola, de l'Observatoire et de Marat, quand on voulait citer un objet enchanteur l'on nommait immédiatement la fille du vertueux Dubois.

Elle avait un charme subtil et pénétrant qui échappait à l'analyse. De tout l'ensemble de son être, de ses moindres gestes, de ses sourires, de ses regards, il sortait des effluves d'une jeunesse à la fois candide et enthousiaste, sincère et coquette. C'était le rayonnement d'une âme pure et joyeuse et caressante, heureuse de vivre, heureuse de rire, heureuse de tout aimer, de tout croire, confiante et prête à tous les dévouements.' Quand on avait passé quelques instants auprès de cette jolie fille dont le premier aspect vous avait si peu saisi, on se sentait pris par une ivresse gracieuse semblable à celle qu'on éprouve en entrant, quand avril verdit, sous un dôme de jeunes euilles, dans un bois tapissé de violettes.

Le soleil .montait dans le ciel sans nuages et ses rayons déjà brûlants appelaient la jeune fille à Tombre du vieux œrisier, contre le tronc duquel était appuyé un banc de bois peint. Elle courut jusqu'à la maison, en ressortit presque aussitôt, rapportant un bas qu'elle tricotait et trois brochures qu'elle étala sur le banc : le Bulletin du Tribunal Révolutionnaire j renfermant la liste des cinquante-quatre accusés de la Conspiration de l'Etranger, conduits à l'échafaud, en chemise rouge, et guillotinés l'avant-veille ; le numéro du Journal des Débats contenant le discours prononcé par le vertueux Couthon, le 26 prairial, aux Jacobins, contre les ennemis de Robespierre; et les Dragons en cantonnement^ suite des Bénédictines enlevées, du citoyen Pigault-Lebrun, représenté, en plmdôse dernier, sur le Théâtre de la Cité.

Avant de s'asseoir, elle regarda autour d'elle pour voir si tout était en ordre dans le petit jardin. Eïte bondit jusqu'à la statue de la République qu'elle caressa d'un joyeux sourire, en ajoutant de nouvelles fleurs à celles qui ornaient la niche.

— Ah ! voilà encore ces lis, murmura-t-elle en se baissant vers le pied de la muraille. J'ai beau les couper, ils repoussent toujours. C'est une belle fleur fraîche et pure, mais mon père dit que c'est le symbole des ennemis de la patrie.

Elle jeta dans une allée les fleurs arrachées et revint vers le banc en chantant une de ces vieilles chansons naïves qui l'avaient bercée, dont elle remplissait chaque jour les échos de son jardin et

qui lui avaient valu son surnom de Rossignolet :

Un jour de may, de grand matin, Je descendis dans mon jardin. ' Gentil coquelicot, mesdames, Gentil coquelicot nouveau.

Je descendis dans mon jardin, Pour y cueillir du romarin.

Gentil coquelicot, mesdames^ Gentil coquelicot nouveau.

Je n'en pus point cueillir un brin ; Rossignolet vint sur ma main.

Gentil coquelicot, mesdames.

Il me dit, en son beau latin.

Que les hommes ne valent rien.

Gentil coquelicot nouveau.

Le soleil couvrait le grand cerisier de ses pointes acérées et découpait, dans l'intervalle des feuilles, des milliers de petites boules jaunes qui tombaient sur la terre comme une pluie de gouttes d'or. Lise se précipita en dansant au milieu de cette averse brillante. On eût dit qu'elle voulait se baigner dans cette cascade de gouttelettes de feu qui bondissait autour de ses cheveux, de ses bras, de ses joues et qui en faisait étinceler les anneaux brillants ou la fraîche carnation. Puis elle éclata de rire, en songeant à sa folie et elle continua sa brunette :

Que les hommes ne valent i^ien Et les garçons encor moins bien.

Tout à coup elle s'aiTêta. Une voix mâle, d'une sonorité fière, harmonieuse, qui partait de l'autre côté du mur, c'est-à-dire du jardin de la maison voisine, achevait la chanson :

Des dames il ne me dît rien, Mais des demoiselles grand bien.

Gentil coquelicot, mesdames, Gentil coquelicot nouveau.

Elle était d'un caractère primesautîer et résolu, plus porté à Taction qu'à la réflexion, elle prit vivement une petite échelle, l'appuya contre le mur et avançant vivement la tête au-<lessus de la crête, elle regarda dans le jardin voisin. Il était mal en ordre, évidemment abandonné, mais fort planté et touffu. Elle ne vit rien.

— Très bien, Rossignolet, s'écria une voix joyeuse, derrière elle. J'ai toujours dit que tu finirais par habiter dans les branches. Voilà le commencement. Mfiis les échelles sont moins jolies que les chênes.

Elle se retourna, sauta à bas de l'échelle, et tendit les mains vers Charles La Bussière qui venait de parler.

— Cousin, dit-elle précipitamment, regarde-moi vite. Dis, n'est-ce pas que je suis rouge? Oui. "C'est bien cela. Eh bien! sais-tu? C'est que je viens de te faire une infidélité.

Charles pâlit et rou^t presque d'un même mouvement, et tandis que ses lèvres souriaient, ses yeux se fixaient sur la jeune fille avec une sorte d'effroi.

— Pardonne-moi, dit-il, je suis le plus heureux des mortels et cependant je frissonne. Car si tu parles d'infidélité, c'est que tu m'aimes, et pourtant si tu es infidèle c'est que tu ne m'aimes guère. Me comprends-tu?

— Ouï, reprit-elle en secouant la tête. Mais tu n'as pas besoin de frissonner, et pourtant ne sois pas heureux. Car je sais que je dois t'épouser, mais j'ignore si je t'aime; et mon infidélité a consisté à chercher à voir un homme qui chantait dans ce jardin dont le propriétaire est inconnu et où je n'ai jamais vu qu'une vieille femme muette et sauvage, dont on ne sait rien, sinon qu'elle est protégée par Dossonville, l'agent en chef des Comités. Mais la voix inconnue m'a fait une impression que je n'ai jamais ressentie, même en t'écoutanteten écoutant n'importe qui. Car tu sais que je suis très coquette, très heureuse de danser et de me montrer, très désireuse d'être admirée et courtisée, bien que jamais je n'aie gardé pendant cinq minutes souvenir des plus gracieux compliments qu'on eût pu me faire.

— Oui , je sais que ton cœur est innocent comme un cœur d'oiseau, gentil Rossignolet, et que ton âme est pure comme l'eau du ruisseau. Mais cette im» pression...

— Allons, ne sois pas triste, mon cousin. Sais-tu que tu deviens sombre parfois, toi, si renommé par ton esprit pétillant et ton inaltérable gaieté. Embrassemoi, et rends à mes joues les baisers que j'ai donnés à tes roses, cher Charles, car je suis sûre que c'est toi qui as posé sur mon balcon ce rosier. Tiens, regarde. Où pouvais-je le mettre mieux qu'aux pieds de la République, la sainte qui a remplacé toutes les autres. N'est-ce pas notre patronne, notre mère ; elle nous protège contre les méchants aristocrates qui veulent

nous replonger dans Tesclavage, et contre les tyrans étrangers qui souillent le sol de la patrie? Ah! parfois, il me semble que cette statue s'anime, qu'elle me remercie des fleure que je lui offre. Leur parfum la console des efforts qu'elle est obligée de faire pour se défendre des méchants Français...

— Qui violentent sa bienfaisance naturelle et sa grande humanité jusqu'au point de la forcer à leui couper le cou.

— Je n'aime pas le ton dont tu dis cela. Mais c'est bien la fin de ma phrase. Veux-tu, assieds-toi à côté de moi. Je sais bien ce que tu viens me demander. C'est aujourd'hui que j'ai dix-huit ans et que je dois décider si je veux t'épouser. Tourne-toi vers moi. Laisse-moi te regarder dans les yeux.

Elle le considéra attentivement. Charles était vêtu fort à son avantage. Il avait laissé de côté le sale habit à larges pans qui le couvrait la nuit précédente. Il avait revêtu le costume cher aux jeunes patriotes, et qui, sans aller jusqu'à la redingote carrée, les souliere luisants et les bas de soie chinée des muscadins, s'éloignait plus encore de l'ignoble défroque des purs sans-culottes. La carmagnole bleu-clair, le gilet blanc, ^ la cravate en mousseline, le pantalon court à raies roses, le bonnet, en forme de képi, en drap de même couleur que la carmagnole, avec une bordure de même nuance que les raies, faisaient valoir sa haute taille souple et sa figure ouverte, sympathique malgré la raillerie malicieuse qu'elle exprimait presque constamment.

PENDANT LA TERRFXR 53

Les regards de Lise, en se fixant dans les siens, perfirent bientôt de leur acuité et se noyèrent dans le vague. Elle secoua la tête.

— Je ne me reconnais plus, dit-elle. Il me semble que je viens de réfléchir pour la première fois, et je crois même que j'allais rêver tout éveillée. Que veuxtu que je te dise ? Je n'ai jamais songé que je puisse être la femme d'un autre que toi.

— Ah ! gentil Rossignolet, s'écria le jeune homme en s'agenouillant devant elle et en saisissant ses mains qu'il couvrait de baisers.

Lise le regardait en souriant, d'un sourire calme et naïvement joyeux, indiquant qu'elle-même n'éprouvait aucune des vives impressions de son fiancé, mais qu'elle était heureuse comme une sœur aînée qui voit un jeune frère content de ses joujoux.

— Alors, demanda-t-il en levant vers elle ses yeux remplis de flammes, tu m'aimes ? C'est bien l'amour qui allumera les flambeaux de notre hy menée?

Lise le regarda de nouveau plus attentivement et avec une nuance de sui'prise. Elle secoua la tête :

— Je n'y ai jamais pensé, répondit-elle simplement. Écoute-moi, continua-t-elle, en voyant Charles se relever d'un bond. Que veux-tu donc? Allons, assiedstoi là, là sous les feuilles. Tu as l'air d'être vêtu de larges paillettes d'or, comme Arlequin-grand-seigneur. Ah! ah! Écoute-moi, continua-t-elle en prenant son tricot et en remuant vivement ses aiguilles ; ta mère et mon père étaient cousins germains ; ils s'aimaient beaucoup, car mon père a toujours été très sensible

et très bon, et tu sais comme il était renommé pour sa bienfaisance, pour sa charité envers les pauvres accusés, quand il était, sous le tyran, greffier du Parlement. Ta mère et lui décidèrent donc, dès que je vins au monde, d'unir leurs enfants et que je serais ton épouse. Élevée dans cette idée, je n'ai jamais pensé à autre chose. Je voyais que tu étais courageux et franc, et joyeux; je me disais ; Quand je serai mariée, ce sera la même chose que maintenant; j'aimerai Charles comme je l'aime aujourd'hui. Il me fera rire à la jouniée. Il me protégera, si jamais les traîtres aristocrates, les complices des despotes coalisés, triomphaient des sages et vertueux Montagnards. Au liou d'aller aux fêtes, dans les théâtres, aux Porcherons, au cirque d'Astley, dans les tribunes des Jacobins et de la Convention, dans les promenades, partout oix je meurs d'envie d'aller chaque jour, au lieu d'y aller avec mon cher père, avec ma cousine Emilie Crassus et les citoyennes Duplay, j'irai avec lui et bien plus souvent. Puis, au lieu d'avoir seulement pour distraction le vénérable auteur de mes jours, j'aurai des enfants aussi dont je ferai des héros républicains, comme le jeune Yiala et le jeune Barra. Je me suis réjouie bien souvent en croyant déjà que j'entendais leurs petites voix chanter l'hymne des Marseillais et le Ça ira. Voilà tout.

— C'est tout, dit La Bussière, dont les yeux riants * s'assombrissaient. Tu n'as jamais pensé à m'aimer?

Tu n'as jamais songé à l'amour.

— Mais je t'aime, cousin nigaud. Quand tu as été

si longtemps absent à titre de soldat, je pensds à toî, en me disant : Il reviendra bien pour me mener à l'autel. Quand j'entendais dire que tu contai» fleurettes à d'autres, là-bas, dans la Picardie où tu étais, ou h Paris chez Mareux où tu joues la comédie avec beaucoup de jolies citoyennes, je me disais : Il est si fou, il se moque d'elles ! L'amour ! j'en ai souvent entendu parler, j'en ai lu dans les livres, j'en ai vu dans les spectacles. Mais je n'écoutais pas et je n'y ai jamais réfléchi. A quoi bon, puisque j'avais mon époux tout choisi, cela ne me regardait pas. Il me semble que tout ce qui est de l'amour se passe sur un théâtre, et, bien souvent, quand on en parle, j'écoute exactement comme je fais ^uand mon cher père récite ces phrases des auteurs latins qu'il aime tant, et que je ne comprends pas.

— Et, demanda Charles toujours assombri, tu n'as jamais ressenti pour... qui que ce soit, autre chose que ce que tu éprouves à mon sujet ?

Une rougeur, mais si fugitive qu'elle put passer pour un de ces reflets brillants que tamisaient les feuilles, couvrit ses joues ; elle répondit avec la même candeur ravissante et sereine :

— Oui, j'ai ressenti... Écoute-moi donc tranquillement ; je veux, pour punition de ton impatience, que tu gardes cette plaque dorée qui tombe du ciel, sur le bout de ton nez. Il y a quelque temps, il me sembla que j'allais devenir réfléchie et songeuse. J'étais incpiiète sans savoir pourquoi. Je pensais souvent à quelqu'un.

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