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Mais les mercenaires étrangers ont de tout temps obtenu dans les œuvres de sang une juste prédilection. Le corps d'élite, sur lequel se fondaient avec raison les meilleures espérances de la Cour, était le régiment des Gardes suisses. Il était formé, comme celui des Gardes françaises, de trois bataillons, chacun de douze cents hommes. Deux de ces bataillons étaient casernés à Courbevoie, et un autre à Rueil. Leur discipline rigoureuse, jointe à la situation de leurs quartiers, les éloignant de tout contact avec la population de Paris, ils n'avaient reçu aucune impression des événements de la Révolution, et l’on n'avait point à craindre d’hésiiation dans l'exécution des ordres, quels qu'ils fussent, qui leur seraient donnés. Leurs officiers, qui appartenaient à l’aristocratie des Treize cantons , étaient tous dévoués à l’ancien régime ; et l’on doit se rappeler que l’un d’eux, le colionel Besenval, avait tellement la confiance de la Cour, qu'il fut investi, en 1789, du commandement de l’armée contre Paris, campée aux Champs-Elysées et au Champ de Mars.
Ce corps de troupes communiquait avec les Tuileries sans obstacle et même sans que la population en fût informée, attendu qu’à cette époque les parties de la ville qu'il devait traverser, étaient presque sans habitants, et que, d’ailleurs, c'était la nuit qu’avaient lieu ses marches
et ses contremarches. Une relation du capitaine Pfyffer, publiée à Lucerne, en 1819, fait connaître que le régiment vint, dans la nuit du 4 août, des casernes dé Courbevoie et de Rueil, au château des Tuileries, et qu’il y retourna de nouveau, le 8, à dix heures du soir, pour y prendre poste définitivement. Nous dirons tout à l'heure comment trois mille six cents hommes pouvaient être logés alors dans l’enceinte du palais, à l'insu de la population parisienne.
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Un autre corps de la garnison, quoique beaucoup moins redoutable, était cependant le drapeau de la défense, car il en manifestait les intentions, et montrait que c'était au principe même de la Révolution que la guerre était déclarée. D'Hervilly, qui, dans la matinée du 10 août, était à la tête de ce corps, en proclama le titre caractéristique en ordonnant à l'huissier de la salle, conduisant au cabinet du roi, d'ouvrir les portes à la Noblesse française. Madame Campan, qui était présente ‘, traite fort mal ces champions des priviléges, qu’elle dépeint sous les mêmes traits qui depuis leur firent donner le nom de voltigeurs de Louis XIV. Mais je reconnais volontiers que ces gentilshommes firent acte d’intrépidité en traversant les flots rugissants de la foule, pour venir s’enfermer dans le palais, et s’exposer aux terribles chances d’être enlevés d'assaut par le peuple en furie. La Cour leur avait fait un appel nominal, en leur envoyant à chacun une carte bleue, portant l'inscription : Entrée des appartements.
A la fin de la journée ces cartes, que leurs porteurs avaient jetées dans leur fuite, jonchaient la terre aux environs de la galerie du Louvre. Leur nombre prouvait qu'on en avait fait une grande distribution. Et, en effet, Ferrières, qui avait les moyens d'en être parfaitement instruit, porte à six cents les anciens officiers et autres gentilshommes qu’on avait rassemblés ainsi pour la défense des Tuileries. Weber réduit ce nombre à moitié. Prudhomme l'élève à cinq cents. Un capitaine de la garde nationale qui fut témoin de la revue de ces volontaires royaux, déclara, dans un rapport à l’Assemblée nationale, qu'ils étaient six à huit cents. Un gentilhomme de la chambre à écrit qu'on en
avait promis au roi huit mille, et qu'il ne s’en trouva que cent vingt, quoiqu'on eût laissé pendant deux nuits les portes ouvertes, pour faciliter leur entrée.
Montgaillard lui-même détruit cette assertion en estimant à quatre cents les royalistes qui occupaient les appartements. Mais cet écrivain monarchique leur reproche avec amertume d'être venus au combat en habit de cour et mal armés, comme s’il leur avait été possible d'affronter en uniforme et avec des armes de guerre le péril d'approcher des Tuileries. Il suivaient, d’ailleurs, la tradition. Quand Charles IX tirait, du balcon du Louvre, sur ses sujets, les courtisans qui chargeaient sa carabine étaient vêtus de soie ; et nul d’entre eux n'aurait osé se présenter devant sa personne royale, portant, comme un reître, un justaucorps de peau de buffle.
Une autre classe d’auxiliaires qui n'a laissé aucune trace de son concours, consistait en deux troupes qualifiées de compagnies, et commandées par le comte d'Angremont. Cet aventurier les avait recrutés parmi les gens sans aveu qui, dans les grandes villes, sont toujours prêts à vendre aux entreprises désespérées un secours honteux et d’une certitude douteuse. On sait seulement que la liste civile les paya ; peut-être formaient-ils le corps considérable dont parle Ferrières, et qui, d’après les autorités qu’il avait consultées, devait, pendant l’actiôn, partir des Champs-Élysées, et se porter, par le pont tournant du jardia des Tuileries, sur la salle de l’Assemblée nationale. Ni Jacobins ni Girondins n'eussent échappé à ce coup de filet.
Mais la force militaire la plus nombreuse, la plus importante, celle qui aurait permis de continuer d’en imposer aux départements par l'apparence trompeuse de la légalité et du maintien de la constitution, c'était la garde nationale
parisienne. Il s'en fallait de beaucoup assurément qu'on eût réussi à séparer la majorité des sections des intérêts de la Révolution; mais on en avait assez gagné pour agir sur les autres par intimidation ou par entraînement. C'était ainsi qu’on avait obtenu les succès sanglants de Nancy et du Champ de Mars. La situation en promettait de bien plus grands encore et surtout de plus décisifs. Des négociations ouvertes avec plusieurs des chefs de la garde nationale venaient d'arriver à une heureuse issue. Le commandant général Mandat, qui succédait alors à La Fayette, était l’âme de la défection; il avait mis au service du Château son influence et son autorité ; il était secondé par Acloque, riche brasseur du faubourg Saint-Marceau, et par plusieurs autres chefs de légion. On citait huit sections qui avaient contracté des engagements que l’on tenait cachés. Trois batailons, ceux des Filles-Saint-Thomas, des Petits-Pères et de la Butte des Moulins, étaient animés d’un zèle monarchique qui ne le cédaiten rien à celui des serviteurs lesplus dévoués dela couronne, et l'opinion populaire les signalait comme les meurtriers du 17 juillet. Enfin lacomplicité des chefs fut manifestée par une liste d'officiers de la garde nationale qui était renfermée dans un portefeuille de la reine, et qui fut apportée à la Commune après la prise du Château. L’impression en fut ordonnée, elle n’eut pas lieu.
Les espérances de la Cour s’exaltèrent par les succès de ses desseins. Ferrières affirme qu'elle se croyait sûre de la majeure partie de la garde nationale. « Elle connaissait depuis longtemps, ajoute-t-1l, "les projets d'attaque, et elle avait pris ses mesures en conséquence; loin de craindre l'insurrection, elle voulait en profiter pour se rendre maitresse de Paris ‘. »
i Ferrières, t. HI.
Ces paroles remarquables, ces aveux d’un royaliste contemporain et parfaitement instruit, sont restés comme nonavenus; et cependant c’est là qu'est tout le secret de la journée du 40 août. Il est incontestable que la Cour voulait le combat; car jusqu’au dernier jour, il fut en son pouvoir de l'éviter. Si au milieu de la nuit qui le précéda, Louis XVI s'était placé au centre du bataillon carré des Suisses, comme le firent jadis Charles IX et sa mère, et s’il fût sorti de Paris par les Champs-Elysées et la barrière de l'Étoile, environné de cette escorte intrépide et dévouée, il aurait été hors d'atteinte avant qu’on se fût mis en état de le poursuivre. Le lendemain, il aurait pu s’embarquer pour l’Angleterre ou trouver un asile dans les départements de l'Ouest, prêts à prendre les armes pour sa cause.
Ce parti était peut être trop héroïque, mais du moins il était facile de dissiper l'orage par quelque concession; ül aurait sufli, pour détourner le danger, de lever opportunément le veto qui paralysait des lo!s populaires. C’est ce que les rois d'Angleterre ont fait cent fois sans honte ; et Henri [V, qui aurait dû servir d'exemple à son descendant, fit bien plus encore, puisque, pour satisfaire l'opinion publique, il se résigna à changer de religion.
Mais le projet de résistance qu’on avait adopté paraissait sans doute si ingénieux qu'on ne doutait point de la victoire, et que, dans les conseils des Tuileries, où siégeaient l'inexpérience, les passions fougueuses et un aveuglement invétéré, il ne vint à l'esprit de personne, pendant huit jours, qu'il était possible de transiger, ou tout au moins d'entrer en négociation. Il est vrai que l’ardeur belliqueuse de la Cour était entretenue par les forces considérables dont le concours était promis à ses desseins ; nous allons les énumérer :
3,000 gardes suisses. Trois régiments.
3,000 gardes constitutionnels, au moins.
20,000 gentilshommes.
20,000 gardes nationaux.
Total. 47,200 hommes, non compris les corps du comte d'Anglemont.
On conçoit très-bien que la Cour, qui comptait sur une telle force, devait repousser toute idée d'arrangements, et nourrir l'espoir d’écraser l'insurrection. Si elle n'avait disposé que d’un millier de Suisses, comme on l'a avancé si étrangement, elle n’eût pas été assez insensée pour vouloir engager le combat. Ce ne fut qu’à l’heure du péril qu'elle reconnut combien elle s'était trompée dans ses calculs, et combien était imprudente et téméraire la confiance qu’elle avait mise dans le nombre de ses défenseurs.
Cette confiance l’empêcha de multiplier les moyens de résistance qui étaient à sa disposition. Cependant elle en adopta plusieurs que les relations du temps ont omis de mentionner.
Pour prévenir une attaque sur le pavillon de Flore, par l'intérieur de la galerie du Louvre, une large coupure fut pratiquée.en travers de cette galerie, et les communications ne devinrent possibles que par un pont volant.
Il avait suffi, pour se procurer de l'artillerie, que le commandant général Mandat eût prescrit aux sections appelées pendant la nuit du 9 aux Tuileries de marcher avec leurs pièces de quatre. Dans son interrogatoire devant la Commune, à 7 heures du matin, le général déclara qu'il y avait huit pièces à la réserve du Château. Je crois qu’il y en avait dix ou douze, selon l'heure à laquelle le compte en était fait; mais ces différences importent peu; car, malgré le nombre
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de ces bouches à feu, la défense ne tira aucun service de son artillerie. |
Il en fut tout autrement de quelques autres préparatifs dont je fus témoin; non-seulement les Suisses en obtinrent le plus grand avantage le lendemain, mais encore une fausse explication de leur objet nous fit tomber dans une erreur funeste. Dans la soirée du 9, je vis introduire dans la cour royale des Tuileries, par la grande porte du Carrousel, une quantité considérable de madriers très-épais, que tous les spectateurs crurent destinés à blinder les fenêtres du Chäteau pour empêcher les balles de pénétrer dans les appartements. Au même moment, des ouvriers ajustaient dans la cour une pièce de bois d’un fort équarrissage et longue au moins de trente pieds. Tout le monde autour de moi supposa qu'on la préparait pour barricader la porte et en défendre l'entrée de pied ferme. Il est bien possible que cetie idée fût suggérée par quelque personne apostée à cet effet; elle était d’ailleurs si naturelle que nous ne pouvions éviter la déception.
Mais, pour faire connaître les circonstances auxquelles ces préparatifs devaient servir, 1l est nécessaire de retracer les localités dont le temps a effacé l'image. C’est une tâche que je remplirai brièvement. ,
À cetie époque, l'esplanade qui sépare le vieux Louvre des Tuileries était occupée par des maisons particulières, des hôtels, des cours, des jardins murés, des rues étroites, obscures, montueuses, qu’on pouvait naguère se figurer d'après l'aspect des derniers vestiges de la rue du Doyenné. Deux ou trois de ces rues aboutissaient à la place du Carrousel. En face de leur ouverture, s'élevait l'enceinte du palais, non pas précisément en l'endroit où gît maintenant la grille, mais à vingt pas en arrière, ce qui rétrécissait les
cours considérablement. Cette enceinte était formée par une ligne de bâtiments de chétive apparence, et n’offrant au dehors qu’un mur mal crépi, haut de quinze à vingt pieds, sans autre ouverture que les trois portes donnant accès dans les cours du Château. Ces bâtiments, qui ressemblaient aux communs des anciennes demeures féodales, servaient, à droite et à gauche des entrées, de logements aux concierges qui y tenaient des restaurants, et l’on avait pratiqué dans le reste de leur pourtour des corps de garde el des casernes pour les troupes du service ordinaire et pour les piquets de réserve. On apprend par la déclaration du commandant général Mandat qu’on y logeait journellement trois cents Suisses et six cents gardes nationaëx, nombre qui, dans le cas d’alerte, était porté au double.
L'espace entre la façade du Château et son enceinte extérieure était divisé en trois cours d'inégales grandeurs, par deux rangées parallèles de bâtiments semblables à ceux que je viens de décrire, La première à gauche, celle qui précédait le pavillon de-Flore et que fermait d’un côté la galerie du Louvre, se nommait la cour des Princes; sa porte d’entrée était voisine des deux guichets qui font communiquer le Carrousel avec le quai. La seconde, appelée cour Royale, était de beaucoup la plus vaste; elle conduisait au vestibule du pavillon de l'Horloge, et elle était bornée latéralement par les deux rangs de bâtiments que j'ai déjà signalés. La troisième cour était celle des Suisses; on la nommait ainsi, parce qu’elle leur était spécialement affectée ; elle occupait les abords du pavillon de Marsan et avait, comme les deux autres, une porte s’ouvrant sur la place du Carrousel.
On voit qu’alors la grande cour qui s'étend aujourd'hui d’une extrémité à l’autre de la façade des Tuileries au levant, était partagée en trois quadrilatères bordés sur toutes leurs
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faces d'édifices dont les portes, fenêtres, œils-de-bœuf, soupiraux, pouvaient tenir lieu de créneaux, de meurtrières et de machicoulis. Les feux croisés qui devaient en sortir étaient protégés par des blindages destinés à masquer les ouvertures, à cacher les soldats et à les garantir.
C'est la même inspiration qui, quelques années après, fit servir d'embuscade la cour profonde et sans issue de la ci-
- {adelle du Caire, où les Arnautes embusqués détruisirent à
coups de fusil toute la milice intrépide des Mameloucks. -! Le vieux maréchal duc de Mally avait été investi du commandement en chef; mais c'était pour agir, Jusque dans cette extrémité, suivant les règles de la hiérarchie et de l'étiquette. Le véritable commandant était le comte d'Hervilly, et c'est à lui qu’il faut attribuer l'invention du stratagème dont on attendait, avec tant de confiance, le succès de la journée. Il fallait que cette confiance fût bien grande et bien aveugle, pour laisser passer la nuit entière du 9 au 10 sans sortir de l'inaction, sans prendre aucune initiative ctsans rien ajouter aux préparatifs de la défense.
À minuit, lorsque le tocsin sonné dans toutes les paroisses de Paris donna le signal de l'insurrection, les troupes du Château furent mises sous les armes, et on les tint sur pied pendant neuf heures, dans l'attente de l'ennemi, au lieu de les laisser reposer, comme l’auraient fait des officiers expérimentés. Des gardes nationaux qui étaient de service à l’intérieur me dirent, le lendemain, qu'à trois heures du matin il y avait dans les cours et dans le jardin trois mille Suisses et dix mille hommes de différents bataillons de la garde nationale qui avaient obéi aux ordres du commandant général Mandat.
À cinq heures et demie, le roi sortit de ses appartements et passa les troupes en revue ; il était accompagné par des
gentilshommes dont l'habit de cour et les manifestations apprirent aux gardes nationaux qu'on les avait appelés non pour défendre la royauté constitutionnelle, mais pour rétablir tout ce que la Révolution avait renversé. Le duc de Mailly et la reine, oubliant combien, chez un peuple railleur, un mouvement théâtral peut prêter au ridicule, aggravèrent ces tristes imprudences. Le duc, én arrivant au centre des troupes en bataille, tira son épée, se jeta aux pieds du roi et renouvela, au nom de la noblesse française, le serment de mourir pour son prince. La reine, saisissant Île pistolet de ceinture d'un canonnier, l'offrit au roi en Jui disant que c'était l'instant de se montrer ei de se mettre à la tôte de ses fidèles défenseurs.
Une demi-heure après ces démonstrations intempestives, l'artillerie abandonnait le Château, et il n'y restait plus que trois bataillons de la garde nationale. Une si terrible défection devait éclairer la Cour sur le seul parti raisonnable qui Jui restait : l'évacuation des Tuileries et la retraite sur Versailles, dont tous les chemins étaient encore ouverts. À cet instant, rien n’était à craindre de la poursuite, car les assaillants n'étaient pas seulement rassemblés.
Vers huit heures et demie, on vit inopinément le roi et.
sa famille sortir des Tuileries, traverser le jardin et se rendre à la salle de l’Assemblée nationale, qui était située sur l'emplacement où gît aujourd'hui le ministère des finances, entre la rue de Rivoli et celle de Castiglione. Deux batail- Jons de la garde nationale et deux compagnies de gardes suisses formaient son escorte et stationnèrent, lorsqu'il fut entré, dans l'enceinte des Feuillants, à quatre pas de l'Assemblée. L'un des bataillons était celui des Filles-Saint-Fhomas. Deux circonstances importantes, qui passent aujourd'hui pour historiques, à force d’avoir été répétées par ceux inté-