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mune, au lieu d’y trouver la vieille Municipalité à moitié royaliste, et dont il était sûr, il se vit en présence d'un nouveau conseil, formé pendant la nuit par les députés des sections, et qui, depuis plusieurs heures, représentait dans toute son énergie l'insurrection parisienne. Le malheureux Mandat l'avait ignoré, et il était venu, par la plus fatale méprise, se mettre entre les mains de ceux qu'il avait voués à la mort. L'ordre qu'il avait écrit de faire feu sur le peuple lui fut représenté. La trahison était flagrante; la condamnation et l'exécution furent comme la foudre qui gronde, frappe et tue. Cette terrible vengeance était l'augure de la journée sanglante que je vais décrire.
Dans le récit que je viens de faire des circonstances qui précédèrent le 10 août et qui amenèérent ce grand événement, mes souvenirs ne diffèrent pas très-essentiellement de ce que les meilleurs historiens ont raconté ; mais il en est tout autrement des circonstances les plus importantes de l'attaque des Tuileries. Presque aucune de celles dont j'ai été témoin ne ressemble le moindrement à ce qu'en ont dit Weber, Peltier, Ferrières, Barbaroux et les autres qui se sont confiés dans leur véracité. Il est vrai que pas un seul de ces contemporains n'ayant assisté à l’action n'a pu en rapporter les détails que d’après des ouï-dire ; mais ce ne sont pas seulement des erreurs qu'on doit leur reprocher, ce sont encore des assertions fausses pour dénaturer Îles faits et pour changer, par esprit de parti, la vérité historique en d’absurdes et d’odieuses faussetés.
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En élevant contre des traditions accréditées un témoignage formellement contradictoire, je dois faire connaître
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par quelles occurrences j'ai été conduit en présence des événements, et de quel point de vue j'ai pu les considérer. J'aurais voulu m’abstenir, comme je l'ai toujours fait, de toute particularité personnelle, mais cette réserve aurait été nuisible à l'appréciation de la vérité des faits, car elle eût empêché d'apprendre comment j'en avais acquis la connaissance.
Le bruit courut dans la soirée du 9, jusque dans les rues du Marais les plus reculées, qu'une colonne de troupes allait sortir des Tuileries, marcher sur l'Hôtel de Ville et s'en emparer. Cette rumeur provenait sans doute de quelque demi-révélation des projets du général Mandat. L’alarme se répandit aussitôt, et la garde nationale se tint prête-à marcher. La section des Minimes ou de la Place- Royale, à laquelle j’appartenais, fit prendre les armes à un piquet de deux cents hommes qui éclaira par de fortes patrouilles la grande rue Saint-Antoine et le boulevard de la Bastille. Pendant ce service, j’entrai à l'Assemblée générale de la section, qui était présidée par Tallien. Elle était nombreuse et passionnée. À chaque instant des députations des autres quartiers de Paris se présentaient pour exprimer, au nom de leurs concitoyens, la résolution de sacrifier leur vie pour sauver la France des trahisons pratiquées de concert avec l'étranger par le gouvernement royal. Ces protestations étaient accueillies par des acclamations comme jamais il n’en fut entendu dans ce quartier paisible. À minuit, Tallien, qui était un beau jeune homme, d’une physionomie douce et d’une éloquence persuasive, fit une allocution touchante qui ressemblait à de derniers adieux. Il se rendait en ce moment à l'Hôtel de Ville pour y siéger comme membre de la Commune du 10 août, constituée par l'insurrection parisienne et in-
vestie de tous les pouvoirs du peuple. C'était marcher à l'échafaud si nous n’obtenions pas la victoire.
Une patrouille dont je fis partie me donna l’occasion de visiter au milieu de la nuit le faubourg Saint-Antoine. Je me figurais qu’il devait offrir le tumulte d’une émeute. C'était une erreur. Ses rues étaient illuminées comme un jour de fête, mais elles étaient désertes el silencieuses ; toute la population dormait profondément en attendant le combat, la garde seule veillait pour prévenir une surprise. Nous nous arrêtâmes longtemps dans un lieu qu'on nommait alors les Enfants-Rouges, et où le quartier général était établi. Personne, dans les conversations animées que j'entendis, ne fit la moindre allusion à l'établissement d'une république ; mais les manifestations furent unanimes pour obtenir à tout prix justice des ennemis publics conjurés contre les libertés du pays.
De retour à la section des Minimes, les gardes nationaux du piquet furent autorisés à rentrer chez eux, mais avec l’ordre de se rallier au premier coup de baguette. Bercé par la jeunesse et la fatigue, je dormais encore à sept heures du matin, lorsque soit en rêve, soit par intuition, j'eutendis le tambour. Un instant après j'étais dans la rue Saint-Antoine, où je rejoignis d’autres gardes nationaux qui, comme moi s'étaient attardés, et qui attendaient leurs compagnies au défilé, pour y prendre leur rang:
Alors l'insurrection était en marche, elle s'avançait en colonne au milieu d’une foule immense qui s’ouyrait pour Jui faire un passage. On pouvait découvrir à perte de vue, dépuis l’église Saint-Louis jusqu’à la Bastille, une forêt de baïonnettes ; il y avait au moins quatre-vingts divisions de cent à cent vingt hommes chacune. L'avant-garde avait été confiée, comme le poste d'honneur, aux fédérés de Marseille.
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Au point du jour, la moitié de leur troupe, casernée aux Cordeliers, avait passé la Seine au pont de la Tournelle, et s'était portée au faubourg Saint-Antoine, tandis que l’autre moitié prenait la tête de la colonne du faubourg Saint- Marceau. ;
Dans l'intervalle des divisions, marchaient hors rang des groupes d'hommes du peuple armés de piques ; quoiqu'ils n'appartinssent pas à la garde nationale et qu'ils n’ignorassent pas quelle était leur infériorité devant une mousqueterie formidable, ils n'avaient pas voulu renoncer à l’espoir de contribuer, par leur dévouement, à la délivrance de la patrie. Mais ils ne formaient point, ainsi qu'on le croit communément, la masse de l'armée, et quand on a représenté le 40 août comme un soulèvement de la populace, on a falsifié notre histoire. L'élite de la garde nationale marcha dans cette journée; et sur mille hommes inscrits aux conirôle de la section des Minimes, il y eut plus de six cents combattants.
La colonne mit beaucoup de temps à descendre la grande rue Saint-Antoine, parce qu’à chaque rue latérale il survenait des bataillons qui réclamaient leur rang. Enfin, nous
arrivâmes à la Grève par cette arcade Saint-Jean dont le défilé nous aurait été fatal, si les projets perfides du général Mandat avaient reçu leur exécution. Là nous fimes une halte, une longue halte qui devint l’origine d’un grand malheur. Nous attendimes près d’une heure l'ordre de marcher en avant. J'ai entendu dire, depuis, que la Commune retardait de le donner parce qu’elle $e flattait que quelques concessions du roi lui permettraient au dernier moment de conjurer la tempête populaire. D’autres prétendaient'que la colonne du faubourg Saint-Marceau n'étant pas en mesure de faire sa jonction à l'heure prescrite, nous avions dû né-
cessairement différer notre départ. Je ne sais laquelle est la meilleure de ces deux versions ; et peut-être l’une et l’autre sont vraies.
À huit heures et demie, une troupe nombreuse d'hommes armés de piques, se frayant un passage à travers les gardes nationales dont la Grève était encombrée, manifesta l’intention de ne plus attendre les ordres; elle prit pour chefs quelques fédérés et se dirigea par les quais sur le Carrousel. Dans la conviction où nous étions que nous allions partir quelques minutes après, nous n’attachâmes pas à cette démonstration toute l'importance qu’elle méritait. Une demi-heure s'étant encore écoulée, l’impatience fut au comble. es Marseillais n’écoutèrent plus rien; ils se mirent en marche: et tous les bataillons des sections se formant en colonne serrée suivirent les pas de l'avantgarde.
Les quais avaient alors si peu de largeur, qu'il fallut rompre les divisions ; et que plusieurs corps prirent le parti de marcher par le flanc, ce qui allongea beaucoup la colonne, et mit de la lenteur dans ses mouvements. Au Pont- Neuf un nouvel incident vint nous retarder encore. Les bataillons du faubourg Saint-Marceau, qui arrivaient au pas
‘de charge, opérèrent leur jonction; et les fédérés qui for-
maient la tête de leur colonne, vinrent se réunir à ceux de notre avant-garde.
Tout à coup, pendant cette manœuvre, une fusillade vive et prolongée se fit entendre; on aurait dit un feu de file de deux ou trois régiments. Cet événement était pour nous inexplicable; car nous avions sous les yeux notre avantgarde, qui n’était alors qu'à la hauteur du jardin de l'Infante, et qui par conséquent ne pouvait être engagée#aux Tuileries, où paraissait se livrer un combat. Mais, quoi qu'il