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grande rapidité, pour déboucher sur le Carrousel, par les
guichets de la galerie du Louvre voisine du Pont-Royal. Au
même moment, sans doute, par une disposition concertée,
notre bataillon, suivi de plusieurs autres, changea de direc-
tion à droite, et vint: par la place de la Colonnade se pré-
senter à la grande porte qui gît au milieu. J’imaginais qu'il
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à nos yeux. Une | À multitude de blessés étaient rapportés dés cours du Chà-
ieau, et déposés dans les maisons voisines. À notre vue, leurs douleurs étaient suspendues ; ils poussaient des acelamations pleines d'enthousiasme, et des qui deux heures après inspirèrent les sailles. Des cadavres amoncelés en v d'avance en justifier l'horreur. Com 6e Carnage avant le combat? En voici le récit tel qu'il était dans toutes les bouches sur le lieu même de la scène. Lorsque, cédant à leur impatience, un millie des faubourgs, armés seulement de piques d'instruments de leurs métiers, nous place de Grève, ils avaient suivi les quais de la Seine jus-
qu'au Louvre. Leur nombre s'était grossi dans le chemin, et ils formaient un rassembleme Où 1ls entrèrent
cris de vengeance plus terribles repréingt endroits semblaient ment donc avait eu lieu
r d'ouvriers , de broches et avaient quittés à Ja
nt considérable au moment sur le Carrousel. Foutelois, n'ayant entre eux {ous qu'une douzaine de fusils, il
S étaient fort peu re- | doutables pour le Château, et si les portes des cours eussent , été fermées et b
oarricadées, ils fussent restés dans l’inaction.
Les choses se passèrent tout différemment. En voyant cette grande masse d'hommes, on la prit pour l’armée de l’insurrection, et la porte Royale leur fut ouverte par son concierge. Le capitaine suisse Pfyffer porte un témoignage positif de ce fait, et l’assertion du libelliste Peltier, qui a prétendu qu’elle fut enfoncée, n’a pas le moindre fondement ; je puis attester d’ailleurs que deux heures après elle était mtacte. Une circonstance méconnue, et qui prouve que c'était un système de défense arrêté et préparé, c'est que l'entrée du vestibule qui git sous le pavillon de l'Horloge, et qui donne accès dans l'intérieur du Palais, fut laissée tout aussi libre, et que les portes n’en furent point fermées. On n'avait point vu jusqu'alors de place assiégée qui laissât ses ponis- -levis baissés et ses poternes toutes grandes ouvertes à l'ennemi.
La troupe d'ouvriers armés de piques qui, dans ses transports d’impatience, nous avait devancés, venait d'arriver au Carrousel quand la porte de la cour Royale fut ouverte par son gardien. Ne voyant aucun obstacle devant eux, et pas même d'interdiction, ces hommes, suivis d’une foule curieuse et confiante, entrèrent dans la cour. Parvenus au vestibule des Tuileries, ils y pénétrèrent et ils s’y établirent sans rencontrer plus de difficulté. Là seulement, ils trouvèrent enfin la garde du Palais. Sous ce vestibule, à droite, une barricade garnie de grenadiers suisses défendait l’accès du grand escalier conduisant, en face, à la chapelle, et en retour aux appartements du Château. Sur les marches de cet escalier, sur ses larges paliers latéraux, à son sommet et à sa base, dans toute l'étendue de la travée qui le précédait, étaient postés d'autres soldats suisses prêts à faire feu.
On ignore entièrement ce qui se passa aux abords de cette embuscade ; ceux qui y tombèrent n’ont pu le dire, car
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ils y périrent tous. On a prétendu qu’à la suite d’un colloque entre les gens du peuple et les soldats, ceux-ci avaient été insultés et provoqués. Jamais il n’y eut de massacre sans qu'on n'en ait dit autant des victimes ; et c’est par la calomnie qu’on se purifie du sang qu’on a versé. En ne consultant que la vraisemblance, personne ne croira que des hommes qui n'avaient point d'armes à feu, aient affronté la meilleure infanterie de 1 Europe, retranchée dans un poste défendu par des feux étagés.
Peu importent les détails; le fait capital est d’une certitude incontestable. Après avoir laissé la multitude entrer sous le vestibule des Tuileries et s’y amasser, les soldats postés derrière la barricade et sur les marches du grand escalier la foudroyèrent par une décharge à bout portant. Cent hommes du peuple étaient étendus sur les dalles de marbre du Palais, lorsque plus tard je traversai le lieu de cette tuerie. La foule qui remplissait les cours s'enfuit épouvañtée; mais elle fut poursuivie par une sortie des troupes, et, lorsqu'elle voulut gagner les portes du Carrousel, il s’ouvrit de tous côtés sur elle un feu meurtrier ; car les baraques dont les cours étaient alors environnées, avaient été garnies de tirailleurs. En joignant à ce carnage celui du vestibule, on ne peut évaluer le nombre de personnes qui périrent, à moins de six cents. Ces exploits ne coûtèrent probablement rien aux ennemis, car il ne fut pas tiré sur eux un seul coup de fusil.
Les troupes du Château, obéissant visiblement à des dispositions préconcertées, opérèrent deux sorties simultanées, l’une du pavillon de Flore, l’autre du pavillon de l’Horloge ; elles balayèrent les cours, et, poursuivant au delà de l’enceinte des Tuileries ceux échappés à leurs coups, elles vinrent se ranger en bataille sur le Carrousel, et faire des salves
am
de mousqueterie sur l'ouverture des rues qui avaient offert un refuge aux fuyards.
On a dénaturé fort étrangement, pendant un demi-siècle, toutes ces circonstances, en ajoutant foi aux écrivains les plus tarés, comme Weber et Peltier, et en croyant à la véracité des hommes qui avaient décrit les faits d’après les versions passionnées des vaincus. On a dit que cent vingt Suisses avaient vaincu l'insurrection, et que, se formant en bataillon carré sur le Carrousel, ils avaient imprimé une si grande terreur aux fédérés que les uns avaient fui jusqu'aux boulevards, et les autres à l'Hôtel de Ville. Or, l’avantgarde de notre colonne était encore près du Pont-Neuf, lorsque les événements que je viens de décrire eurent lieu ; et, quant à ce bataillon carré de cent vingt hommes qui mit en déroute quinze mille insurgés, on méconnaît que, n'ayant que dix files sur chaque face, il n'était pas plus grand qu’une patrouille, et ne pouvait tirer que trente coups de fusil dans la même direction. Ajoutons qu’une garnison de dix mille hommes qui, dans un moment décisif, ferait une sortie aussi misérablement faible, ne pourrait avoir pour chefs que des militaires ineptes. Hâtons-nous de recüfier l’assertion qui conduit à une telle conséquence. La sortie du pavillon de l’Horloge fut faite, non par une compagnie, mais par un bataillon ; et cette troupe, au lieu de se
. former en bataillon carré, comme le veulent absolument les
traditions, se rangea en bataille comme le bon sens l’indiquait.
Ici finissent les massacres, et commence le combat qui devait en tirer une mémorable et terrible vengeance.
Au moment où s’opérait la double sortie des Suisses par la porte Royale, et de la noblesse par la porte de la cour des Princes, l'avant-garde de l’armée d’insurrection se présen-
Le
tait au passage des guichets du Louvre, pour déboucher sur le Carrousel. Avertis par leurs éclaireurs de la position de l'ennemi, les Marseillais, qui tenaient la tête de la colonne, passèrent le défilé, puis, ouvrant à l’improviste leur première division, ils démasquèrent deux pièces d'artillerie qui venaient d'être mises en batterie, et ils tirèrent presqu’à brûle-pourpoint deux coups à mitraille. Aussitôt les troupes royales se replièrent précipitamment dans l’enceinte des Tuileries, abandonnant sur la place leurs morts et même leurs blessés. Elles venaient de se trouver face à face avec l'insurrection, lorsque, par la plus étrange méprise, elles croyaient l'avoir détruite en écrasant une masse de peuple qui ne pouvait leur opposer aucune résistance. Les fédérés, … suivis des premiers bataillons du faubourg Saint-Antoine, se portèrent en avant au pas de charge, et pénétrèrent à la fois dans la cour Royale et dans celle des Princes. C’est à cet instant que, sortant enfin du labyrinthe de rues étroites qui remplissaient alors la place entre le Louvre et les Tuileries, nous vinmes surgir au Carrousel, et que, sans songer à mettre de l’ordre dans nos rangs, nous pénétrâmes par la porte Royale dans l'enceinte du Château.
L'aspect des Tuileries qui se dressaient là devant nous,
comme une citadelle, ne s’est point effacé de ma mémoire.
Dans toute la hauteur de l’immense facade du Palais, on voyait jaillir de ses cent fenêtres les éclairs de la mousqueterie; mais les ennemis étaient presque invisibles; et, abrités derrière leurs embrasures, ils tiraient sur nous sans danger. Les grenadiers de la Garde suisse firent seuls exception. Quand ils rentrèrent de la sortie qu'ils avaient opérée sur le Carrousel, ils vinrent se mettre en bataille devant le pavillon de l'Horloge, et ils s’y tinrent ferme
pendant assez longtemps, répondant par des salves à nos
feux de tirailleurs. Il était impossible de les attaquer à la baïonnette, flanqués comme ils l’étaient par la fusillade des croisées latérales, et défendus par celle du grand balcon, qui dominait tout le champ de bataille et inquiétait nos mouvements. Pour nous en délivrer, quelques fédérés se aétachèrent, et, au milieu d’une grêle de balles, ils mirent en batterie près de la grande porte une pièce de quatre, dont deux boulets suffirent pour faire abandonner ce poste à ses défenseurs. Les grenadiers, n'étant plus soutenus, se retirèrent en bon ordre dans le vestibule, et réduits, sans doute, par leurs pertes, à un moindre nombre, ils n’en disputèrent plus les approches que par des pelotons qui venaient tour à tour tirer sur nous, et disparaissaient ensuite pour aller charger leurs armes hors de la portée des nôtres.
La multitude des feux croisés dirigés sur nous à petite distance, pendant une heure, aurait assurément décuplé notre perte, si l’une de ces circonstances fortuites qui font varier les chances d’une bataille, n’était venue providentiellement à notre aide. Le temps était admirablement beau et l’atmosphère tout à fait calme. La fumée produite par d'innombrables détonations, ne recevant l'impulsion d’aucun courant d’air, se condensa en nuages épais qui voilèrent la façade du Château et cachèrent les combattants les uns aux autres. Seulement, lorsqu'une éclaircie partielle se faisait, les coups étaient moins incertains, mais ils furent tirés au hasard pendant une grande partie de l’action, qui eût été bien plus meurtrière encore s’il en avait été autrement.
Parmi les épisodes ‘de cette journée, il en est un dont le souvenir m'a longtemps poursuivi. Lorsque le bataillon des Minimes pénétra dans la cour Royale, les baraques qui
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la séparaient des deux autres cours latérales étaient déjà évacuées, et les soldats Suisses qui y avaient été postés rentraient aux Tuileries par le vestibule du pavillon de l’Horloge. Mais les autres baraques qui formaient l’enceinte extérieure du Château vers le Carrousel, étaient encore occupées par la même troupe qui, une heure auparavant, avait fait une si sanglante exécution de la foule du peuple attirée dans cette embuscade. En voyant les fédérés passer devant ses meurtrières, elle crut qu’elle allait obtenir le même succès; mais aussitôt sa première décharge, les Marseillais se jetérent avec furie sur toutes les ouvertures des baraques, afin de se venger de ceux qui les avaient attaqués traîtreusement. La défense fut opiniâtre, et l’attaque fut rendue trèsdifficile par l'accès resserré des lieux où ces hommes se retranchaient. Étant obligés d'agir sous le feu du château, il nous fallut, pour en finir, recourir à une fougasse. Plusieurs gargousses d'artillerie furent lancées dans les baraques ; elles s’enflammèrent spontanément, et leur explosion fit sauter le toit, renversa une partie des murs, et mit le feu partout. En un clin d'œil, l'incendie se communiqua d’un bout à l’autre de la ligne des bâtiments, et tout disparut dans des tourbillons de flamme et de fumée. Ce fut une scène effroyable dont je me détournai avec horreur.
La fusillade était toujours fort animée dans la cour des Princes où la garde nationale fit des pertes considérables, mais dans la cour Royale les feux des fenêtres s’affaiblirent par degrés et nous gagnâmes du terrain. Une colonne d’attaque fut formée, et marcha sur la grande entrée du Chäteau ; à son approche, les troupes qui occupaient encore le vestibule, se refugièrent dans les appartements du Palais ; elles voulurent défendre l'escalier, la chapelle, les galeries ; mais partout elles furent enfoncées, poursuivies à la baïon-
nette et mises à mort sans quartier, comme dans une place prise d'assaut.
Aucune expression ne saurait rendre l’affreux tumulte que produisit au passage du vestibule cette foule d'hommes armés, noircis par la poudre, couverts de sang, exaltés par l'ivresse du triomphe et de la vengeance et se jetant à corps perdu dans ce défilé, pour escalader le Château, et exierminer leurs derniers ennemis. Je faillis, malgré ma volonté, être entraîné par ce courant furieux. Je fus forcé, pour m'en affranchir, de passer au milieu des cadavres amoncelés des ouvriers tués le matin par les Suisses, et ceux des
Suisses qui venaient à leur tour de subir le même sort. Une
odeur suffocante de boucherie infectait ces lieux dévastés, qui offraient la plus triste image du néant des grandeurs humaines. Enfin, je réussis à gagner l’entrée du jardin, où je me joignis aux garde nationaux qui commençaient à sy rallier. Je ne crois pas qu’il y en eût deux de la même section, tant il y avait eu d'obstacles et de confusion au passage de ce terrible défilé.
Les gardes suisses qui avaient pu évacuer le château, étaient alors rassemblés autour du bassin central des parterres ; ils mettaient leurs armes en état de continuer le combat, en attendant, sans doute avec une vive impatience, ceux des leurs restés en arrière. En effet, une centaine de soldats qui s’élancèrent par quelques fenêtres des rez-dechaussée attenant au pavillon de Marsan, coururent à travers les plates-bandes rejoindre leurs camarades. Plusieurs gardes nationaux voulurent tirer sur eux, mais ils cédèrent à nos instances: et nous n’eûmes pas à nous reprocher d’avoir ôté à ces hommes une dernière chance de salut.
Dans ce temps, au lieu de la grille du jardin ouverte
presqu’en face du pont Royal, proche le pavillon de Flore,
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il y avait une porte cochère, comme celle d’un simple hôtel. Un bataillon du faubourg Saint-Marceau s’en empara et montra une tête de colonne qui menaça d'attaquer les Suisses dans leur retraite. Ceux-ci détachèrent, pour l'arrêter, des tirailleurs dont le feu l’empêcha de déboucher. Mais un autre danger grossissait devant eux, d’instant en instant, et semblait prêt d’éclater. Les gardes nationaux se frayant violemment un passage à travers le vestibule des Tuileries, arrivaient en foule dans le jardin, et composaient déjà un bataillon qui chargeait ses armes pour se porter en avant. Les Suisses, désespérant alors de ceux des leurs qui n'avaient pu sortir du Château, se formèrent rapidement par divisions, et marchèrent par la grande allée vers le pont tournant. Ce fut cette manœuvre qui me fit découvrir qu'ils étaient bien plus nombreux que nous limaginions et qu'on l’a dit depuis. La division qui nous faisait face, s'étant ouverte à la rencontre du grand bassin des parterres, nous vimes deux autres divisions de même force qui la précédaient. En comptant ses éclaireurs, il n’y avait pas moins de mille cinq cents hommes.
Cette retraite était à peine commencée que déjà une mulütude de tirailleurs, les plus hardis de l'insurrection, couraient s'emparer des bois au milieu desquels s’ouvre la grande allée des Tuileries, et aussitôt un feu meurtrier assaillait les flancs de la colonne, pendant que notre bataillon pressait son arrière-garde et l’obligeait à faire volte-face à chaque instant. Rien ne saurait surpasser le courage et la discipline des soldats suisses dans cette situation désespérée. On aurait dit qu’ils manœuvraient à la parade; et pourtant, à chaque pas, il leur fallait serrer leurs rangs, que la fusillade éclaireissait. Dans l’espace compris entre le bassin des parterres et le bassin octogone, ils firent peut-être
dix haltes pour faire face en arrière et sur leurs flancs, et repousser les assaillants par des feux de file parfaitement exécutés. Mais lorsque chaque minute accroissait le péril, était-ce bien l’occasion d'appliquer les règles de la tactique ? et n’eût-il pas mieux valu cent fois, au lieu de s'engager dans la grande avenue, traverser le bois de sa droite au pas de course, et évacuer rapidement les Tuileries avant que la retraite fût coupée, et que le nombre des combattants, grossi à chaque instant, eût rendu la fuite impossible et la mort inévitable.
Aux approches du grand bassin octogone, la colonne des Suisses cessa de tirer; ses rangs flottèrent en désordre, et nous la vimes se partager. Une masse considérable de soldats s’élancèrent à vau-de-route sous le couvert des arbres qui s’étendaient vers le manége, et qui bordent maintenant
l'allée des orangers; ils culbutèrent en courant ceux de nos tirailleurs qui s'étaient avancés jusque-là, et, se dirigeant vers une issue qu'avaient les Tuileries en face de la rue Saint-Florentin, une partie d’entre eux suivirent cette rue, et parvinrent à s'échapper. Mais un groupe pressé par les hommes du peuple qui les poursuivaient, se rélugièrent dans l'hôtel de la Marine, et y furent pris ou tués. Le plus
grand nombre, mieux guidés, traversèrent la place
Louis XV, au pied des bâtiments du Garde-Meuble, et disparurent par la rue des Champs-Elysées, voisine du quartier de la Madeleine, qui alors était désert. Trois cents hommes, au moins, réussirent à s'enfuir dans cette direction.
La première division, qui avait continué sa marche vers le pont tournant, croyait pouvoir gagner sans obstacle les Champs-Élysées. En débouchant sur la place Louis XV, elle y trouva posté, en avant du pont Louis XVI, un bataillon
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du faubourg Saint-Marceau, avec deux pièces de quatre en batterie. Un seul coup fut tiré, mais il abattit trente-quatre Suisses; les autres, dispersés par cette terrible exécution, jetérent leurs fusils, et se défendirent, dans leur fuite, avec leurs sabres, armes inutiles contre les piques de leurs ennemis acharnés. Une trentaine d’entre eux tinrent un ins- . tant au pied de la statue de Louis XV. Aucun de ceux-là ne fut épargné. Toutefois, quelques-uns plus heureux gagnèrent les Champs-Élysées, et furent cachés jusqu’au soir par de braves gens qui les travestirent et les firent évader.
Lorsque, pour sauver les vaincus, il ne fallut que la volonté d’un citoyen, d’une famille ou d’un petit nombre de personnes, nul ne fut arrêté par la crainte du péril que pouvait susciter cet acte de clémence; et la fuite de ces - malheureux fut assurée. Mais aucune chance de salnt ne fut laissée à ceux qui tombèrent au pouvoir des combattants exaspérés par une longue et sanglante résistance ; et les hommes des faubourgs, qui avaient à venger leurs amis, leurs enfants, tués en trahison sous le vestibule et dans les cours, trois heures auparavant, mirent impitoyablement à mort tous les fugitifs qu’ils purent atteindre. Jamais la loi de la guerre, qui légitime l'extermination des défenseurs d'une place prise de vive force, ne reçut une application plus rigoureuse et plus terrible. La furie du peuple est comme l'incendie, dont la violence est d'autant plus grande qu'il y à davantage de matière combustible.
L’alternative de rencontrer des masses de peuple affamées de vengeance, ou bien des hommes prêts à exposer leur vie pour sauver celle de leurs ennemis prosternés, explique comment 1l y eut une si grande diversité dans le sort des gardes suisses échappés au carnage du combat.
Une partie de leurs tirailleurs, qui avaient empêché un
bataillon du faubourg Saint-Marceau de déboucher dans le jardin des Tuileries par la porte du Pont-Royal, n'ayant pu rejoindre la colonne en retraite, se jeta dans le bois alors épais, agreste et touffu, prolongeant dans toute sa longueur
la terrasse du bord de la Seine. Après une résistance déses-
pérée, ils furent forcés de se réfugier sur cette terrasse. Les uns se cachèrent dans le jardin du Dauphin, et furent bientôt découverts et mis en pièces ; les autres se précipitèrent du haut de la terrasse sur le quai dans l'espoir d'atteindre la rivière et d'y trouver quelque chance de salut; mais bien peu d’entre eux y réussirent, et la plupart périrent avant d’avoir pu demander aux eaux du fleuve le secours qu'il accorda jadis aux protestants le jour de la Saint-Barthélemy.
Ces tirailleurs étaient au nombre d'environ quatre-vingis ; “une trentaine s’échappèrent.
Un autre détachement, celui qui, dès huit heures et demie du matin, avait accompagné le roi à l'Assemblée nationale, n’était que de deux cents hommes suivant le capitaine Pfyffer. Cependant, d’après le récit de cet officier, un M. Coquet, lieutenant de la garde nationale de l’'Oratoire, en sauva presque autant; et nous VOyOnS, dans une lettre au président de la Commune, que les officiers et soldats suisses retirés dans l'enceinte des Feuillants, et qui furent conduits à la prison de l'Abbaye sous une forte escorte, y arrivèrent le 44, à midi, au nombre de deux cent soixante. Il est infiniment vraisemblable que, pendant leur séjour à l'Hôtel de Ville, beaucoup trouvèrent les moyens de s'enfuir. Ainsi, voilà plus de cinq cents hommes échappés au carnage du combat. D'après la même autorité, il périt de six à sept cents hommes, et pourtant, par une singulière inadvertance, l’auteur du récit n’élève l'effectif des Gardes suisses qu à sept cent cmquante. |
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Des contradictions aussi palpables se retrouvent dans les autres récits publiés pendant un demi-siècle, avec l'intention d'attribuer une part essentielle dans l’action et dans ses périls aux gentilshommes appelés à la défense du Château. Les postes qu'ils occupèrent furent principalement : la galerie du Louvre, dans la partie qui flanque en retour la cour des Princes et les appartements des Tuileries, dont les fenêtres s'ouvrent sur cette même cour et sur la cour Royale. Quand le peuple envahit les approches du Palais, à neuf heures du matin, la fusillade qui fit tomber tant de victimes, venait de ces fenêtres, ainsi que de la galerie du Château, dont les grandes croisées étaient garnies par quatre compagnies des gardes suisses : Affry, Salis, Dielbach et Pfyffer. Au moment où la foule surprise et épouvantée reflua vers les portes pour chercher son salut dans la fuite, les gentilshommes la poursuivirent en sortant en masse du pavillon de Flore, et en se ruant sur les fuyards; mais lorsqu'ils atteignirent le Carrousel, un coup de canon à mitraille, tiré par les Marseillais qui débouchaient en cet instant par les guichets du quai, leur fit éprouver une perte considérable, et les obligea à rentrer au Château. Us y reprirent leur poste aux fenêtres du Louvre et des Tuileries, et nous assaillirent par un feu de mousqueterie très-vif et fort prolongé. II y avait assurément à chaque croisée quinze à vingt tireurs: mais aussitôt que nous eñmes enlevé le vestibule de vive force, ce feu s’éteignit subitement: et toute cette troupe de cinq à six cents gentilshommes évacua le Palais par la grande galerie du Louvre, dont l'extrémité lui offrit une sortie sans danger par l'escalier de Catherine de Médicis, qui aboutissait dans un lieu désert d’où rayonnaient de nombreuses issues. Personne ne s’opposa à leur fuite, les combattants ne songeant qu'à poursuivre les Suisses, et à en tirer vengeance.
Il n’y a pas une ombre de vérité dans l’assertion de Madame Campan, qui a prétendu que les nobles fuyant par la galerie du Louvre furent poignardés ou tués à coups de pistolet. Suivant une autre assertion, ils seraient sortis par le pavillon de Flore afin d'effectuer leur retraite par le jardin ; celle-ci appartient au libelliste Peltier, et n’a pas le moindre fondement. Au pied du pavillon était un bataillon du faubourg Saint-Marceau, devant lequel il leur avait fallu passer: et, vers le pavillon de l’Horloge, nous étions mille à douze cents hommes en bataille. Ce n’est pas à dire qu'il soit impossible que quelques gentilshommes de cette troupe se soient jetés aveuglément à travers le péril ; mais la masse, qui savait d'avance quel moyen assuré de retraite elle possédait, se garda bien de venir se mettre entre deux feux pour entrer dans le jardin et y chercher une perte certaine.
On eût reconnu tout de suite parmi les morts les gentilshommes qui étaient en habit de cour, et je n’en vis aucun : seulement on distinguait dans la multitude des cadavres revêtus de l'uniforme des Suisses beaucoup d'individus dont le linge très-fin décelait le travestissement. C’étaient des jeunes gens qui avaient appartenu aux gardes constitutionnels du roi, et qui avaient doublé le nombre des combattants du Château. |
De tous les grands événements historiques, les plus difficiles à bien connaître sont sans doute les révolutions. La rapidité, la complication, la multitude des faits dont se compose leur action, n opposent encore que les moindres obstacles à la recherche de la vérité. Les plus puissants sont les passions, les intérêts, les préjugés opiniâtres de ceux qui entreprennent la tâche de les décrire; et jamais ces causes d'erreur n’eurent plus de succès que dans les récits de la journée du 10 août. Les combattants qui seuls pou-
PRE ue ET ETES SPRICE ESS
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vaient contredire les impostures répandues par le parti vaincu, étaient allés à la frontière la défendre contre l'étranger, et la plupart sont morts sur le champ de bataille, ignorant les calomnies dont ils devaient être noircis devant la postérité. Ce ne fut que vingt ans après, qu’étant en Angleterre prisonnier de guerre, J'appris comment Pelüer et Lälly-Tollendal, sous le nom de Weber, avaient dénaturé toutes les circonstances de ce mémorable événement. Je vais en rectifier quelques-unes, choisies parmi les plus essentielles à l'intelligence des faits.
Le capitaine Pfyffer dit, dans sa narration, que Ja populace avait cinquante pièces d'artillerie et que les Suisses, dans leur sortie, en prirent sept; 1l ajoute qu'ils en trouvérent deux au moment de commencer leur retraite par le jardin, et qu'ils les tirèrent contre nous, ces deux pièces étant chargées, quand elles avaient été abandonnées. Toutes ces circonstances sont controuvées.
La colonne des insurgés partie de la Grève n'avait que deux pièces, celles des Marseillais. Les sections n'avaient point amené les leurs, parce que le général Mandat avait si bien pris ses mesures, qu'aucune d’elles n'avait de munitions d'artillerie, excepté les trois sections royalistes qui furent appelées aux Tuileries, et qui avaient huit pièces de 4, quand elles passèrent la revue du roi, à six heures du matin. Ce furent ces pièces qui, abandonnées par leurs canonniers, restèrent dans les Cours au Château, sans pouvoir servir à l’un ou à l’autre parti, parce que les canonniers n'ayant pas le moyen de les enclouer, les avaient rendues tout aussi inutiles, en enfonçani de force un boulet dans l'âme, sans aucune charge de poudre. Ainsi les gardes suisses ne les tirèrent point ; et l’on ne saurait dire qu'ils les aient prises: car seulement ils les trouvèrent sur leur
chemin, abandonnées depuis plusieurs heures et complétement hors de service.
L'insurrection n'avait d'artillerie que les deux pièces des Marseillais et deux autres amenées par le faubourg Saint- Marceau, au pont de Louis XVI, mais qui arrivèrent si tardivement que, lorsqu'elles furent mises en batterie la victoire était à nous. Cependant le feu de l’une d'elles fit une terrible exécution parmi les troupes en retraite; et si elles ne décidèrent pas le succès, elles augmentèrent le carnage.
Dans une énumération récente des forces du Château, on voit que la défense avait en batterie, à six heures du matin, une douzaine de pièces d'artillerie, postées ainsi qu'il suit :
5 dans la cour Royale.
2 dans la cour des Princes.
4 dans la cour des Suisses.
4 «dans la cour de Marsan.
> au Pont-Tournant.
À vis-à-vis le Pont-Royal.
4 à la porte du Manége.
fi pièces.
Mais la revue du roi ayant fait connaître les projets de la Cour, les artilleurs refusèrent de les servir; la moitié forcèrent les portes et emmenèrent leurs canons; les autres environnés d’ennemis furent réduits à abandonner leurs pièces, après en avoir rendu l'usage impossible, à moins de longues et difficiles opérations.
Au reste, dans cette journée sanglante et dont le succès fut si opiniâtrement disputé, tout le combat ne fut qu'un feu de mousqueterie ; et l’on ne tira pas plus de cinq ou six coups de canon, les pièces étant masquées aussitôt par les
assaillants, qui se jetaient en avant avec une impétuosité que rien ne pouvait arrêter.
Parmi les circonstances les plus importantes il en est deux surtout qui ont été falsifiées dans les récits qu’on a publiés : ce sont le nombre des combattants et celui des victimes de cette meurtrière journée. Nous allons essayer de mettre la vérité à la place de l’erreur.
Les Marseillais, dans une adresse à l’Assemblée nationale, disaient, quelques jours avant le 10 août, qu'ils étaient au nombre de cinq cents. Il y avait trois cents fédérés bretons, en tout huit cents hommes. Lacretelle dit qu'ils étaient deux mille, et Montgaillard six mille, ou sept à huit fois leur nombre réel.
L'armée de l'insurrection est énumérée ainsi qu'il suit dans les différentes relations :
Peltier évalue la colonne du faubourg Saint-Antoine à quinze mille hommes et celle du faubouft Saint-Marceau à cinq mille. Au total vingt mille.
Lacretelle élève le nombre des assaillants à cent mille hommes, avec cinquante pièces d'artillerie, mille cinq cents gendarmes à cheval et dix mille femmes en furie. Il faudrait encore enfler ces nombres considérablement si l’on en croyait une autre assertion de son ouvrage, savoir que quatre-vingt mille hommes des faubourgs se portèrent sur les Tuileries et que presque toute la garde nationale prit part à l’attaque. Or, comme elle était alors de soixante mille, nous aurions été près de cent quarante mille.
Voici des supputations plus certaines. Quand la colonne descendit la grande rue Saint-Antoine, dans sa partie la plus large, les divisions se développaient sur un front de soixante files au moins ; mais arrivées devant l'église Saint- Louis, elles rompirent par pelotons d'environ cent hommes
chacun, et qui n'étaient pas au-dessous de quatre-vingts. Mais dans les intervalles marchaient les ouvriers armés de piques. Il y en avait peut-être trois ou quatre mille; en sorte que ce corps d'armée de l'insurrection était fort d'environ onze mille hommes dont huit mille de garde nationale. Ce fut celui qui assaillit le Château. La colonne du faubourg Saint-Marceau était d’après toutes les relations de cinq mille hommes. Mais elle n’entra en action qu'au moment de l'évacuation des Tuileries. Ainsi, ce furent huit mille hommes seulement qui formèrent l'attaque et décidèrent le succès du combat. M. de Lacretelle a largement décuplé ce nombre, ce qui dépasse les bornes des fictions historiques les plus téméraires. Nous allons rechercher combien d’ennemis nous attendaient derrière les murs du Palais.
La Cour comptait, le 9 dans la nuit, sur près de cinquante mille hommes pour étouffer l'insurrection ; mais les manifestations qui eurent lieu pendant la revue du roi, le matin à six heures, ayant détrompé les bataillons de la garde nationale en leur montrant la contre-révolution, au lieu de la monarchie constitutionnelle qu’ils voulaient soutenir, la défection se mit sur-le-champ parmi les défenseurs des Tuileries. Des sections entières sortirent tambour battant de l’enceinte du château, abandonnant à sa funeste des- | tinée cette famille royale frappée de vertige. La retraite du h roi à l’Assemblée nationale diminua encore la garnison de
deux compagnies de gardes suisses et des bataillons roya- Lot
listes des Filles-Saint-Thomas et des Petits-Pères, qui for- ï
mèrent l’escorte, et qui, lors de la victoire du peuple, se L dispersèrent sans avoir rendu aucun service à la cause qu'ils 1
avaient embrassée.
La Cour avait fondé ses projets sur une armée de cin-
quante mille hommes, double ou triple de celle des insur- LE 7
gés; la défense se trouva réduite au sixième de ce nombre, savoir :
3,300 Gardes suisses. . . , . … 4 p:0; 3.600 Gardes constitutionnels . . 45
600 Gentilshommes. , . . . fl
600 Gardes nationaux. . . . 2 8,100 Dombes 22 VA TER CIDRE
Cette force était inférieure à celle des assaillants; mais elle était pour ainsi dire triplée par sa position retranchée et surtout pâr sa supériorité militaire devant des bourgeois et des hommes du peuple, qui savaient à peine charger leurs fusils.
Ces nombres ont été fort étrangement altérés par tous ceux qui ont décrit la journée du 10 août.
; ne LR MIN Se pe UN GARDE |.
AUTORITÉS LÉ GENTILSHOMMES NAMONALE | POAUE lFerrières. | 1,200 «| 600 plusieurs. | 1,800! Montgaillard | 4,000 100 2,600 | 4,000 1Peltier. " 950 » » 950 Weber. URI 800 200 &,600 5,600 Un Officier de la Garde | :
nationale. » 600 10,000 110,600 Lacretelle mr: Real 750 600 dés 1,350 Capitaine Pfyffer. . .| 1,330 200 » 1,530 MMS Campan., 1... 800 800 » 1,600!
Barbaroux. . . . .|Un nombre très-considérable.
La plupart de ces nombres ne sont autres que ceux du service ordinaire des gardes suisses aux Tuileries, doublés par le général Mandat, comme il le déclara dans son interrogatoire, mais qui furent portés au quadruple par la
jonction des trois bataillons appelés des casernes de Courbevoie et de Rueil dans la nuit du 8 au 9. Il est bien singulier qu'on ait méconnu que le régiment des gardes étant formé de trois bataillons, il était impossible d'admettre raisonnablement que dans un danger aussi imminent et prévu longtemps à l’avance, on eût oublié ou négligé de les faire marcher pour les réunir, et que, s’il n’y avait en tout que sept cent cinquante hommes, l'effectif de chacun de ces bataillons n’eût été que de deux cent cinquante; ce qui supposerait contre toute vraisemblance des compagnies de cinquante hommes tout au plus. 5
Dans tous ces récits, on omet de comprendre les gardes constitutionnels du roi, sauf dans celui de Ferrières, qui déclare qu’on leur avait fait prendre l’uniforme des Suisses. Montgaillard avoue lui-même le fait de ce déguisement. Mais, ni sa narration, ni celle des autres écrivains royalistes, ne tient compte de la force de ce corps d'élite, qui doublait le nombre des gardes suisses.
Pour se convaincre de la part qu'il prit à la défense du Château, il suffit de se rappeler que son chef, le comte d'Hervilly étant chargé d'organiser les troupes royales, il devait en premier lieu appeler son régiment à leur tête, et se prévaloir des soins qu'il avait donnés personnellement au choix des hommes dont 1l était composé. Personne ne peut croire que le roi, qui refusait ouvertement son acceptation aux décrets de l’Assemblée nationale les plus urgents, ait fait exécuter celui qu! supprimait sa garde constitutionnelle, lors surtout qu’il avait le dessein de résister à outrance à une attaque prévue depuis longtemps. C'était pour seconder ce projet, qu’au lieu de l'effectif de mille huit cents hommes fixé par l’Assemblée nationale, 1l en avait été rassemblé le double, et qu’on avait porté ce corps au