TOTAUX DES HOMMES TUÉS
Peltier
Prud'homme.
Montgaillard.
Pfyffer.
Lacretelle. . | 5.500
Tous ces nombres sont exagérés du double au triple ; et, grâce à Dieu, la victoire ne fut pas achetée si chèrement. On ignore, il est vrai, le chiffre exact des victimes de cette grande journée : mais pour acquérir la certitude qu'il ne peut être aussi élevé, il suffit de rapprocher la perte attribuée à chacun des deux partis. On trouve alors que chaque garde Suisse aurait tué cinq à six insurgés et que la perte de ceux-ci aurait été sextuple de celle des vaincus. Ge sent là des proportions sans exemple.
En examinant les résultats donnés par mes recherches sur la perte qu'éprouvèrent les Suisses dans chaqne localité du combat et dans chaque moment de l’action, je suis conduit à porter à huit cent soixante-six le nombre de ceux qui perdirent la vie.
On voit que s'ils n’eussent pas excédé sept cent cinquante à huit cents, comme l'ont dit Lacretelle, Weber et Madame Campan, il resterait à expliquer comment il y en avait beaucoup moins qu'il n’en fut tué. Mais les chiffres de ces auteurs sont entièrement fictifs et ne méritent aucune
attention.
Il y avait en réalité près de sept mille combattants, non compris les gentilshommes et les gardes nationaux royelistes. Par conséquent cette perte fut d’un sur huit on de
Les
Re
d er! :
12 à 13 pour cent, ce qui est énorme. Les blessés qui succombèrent à quelques jours de là, angmentèrent encore cette effrayante proportion ; mais, au milieu de ce carnage, cinq à six mille hommes de la garnison du Château parvinrent à sauver leur vie, en fuyant par les issues des Tuileries, qui étaient bien plus nombreuses et plus propices alors qu’elles ne le sont maintenant qu’on a isolé de toute part ce Palais.
L'armée de l'insurrection et les hommes du peuple qui la devancèrent en entrant, avec une confiance aveugle, dans les cours du Palais, laissèrent syr le champ de bataille environ onze cents hommes, savair :
Sousdevestilulentoe fn ee 100 Dansilesscoursss SR MP ACIER 400 Dans l'attaque et pendant la retraite. . 600
Total. . : … 4400
Le premier de ces nombres ne me semble pas exagéré : il y avait sous le vestibule des Tuileries, lorsque, j’y passai, des monceaux de cadavres s’élevant à hauteur d'homme.
Ge premier massacre et celui de quatre cents personnes tuées dans la cour Royale et la cour des Princes par le feu des Suisses embusqués dans les baraques, élèvent à la moitié de la perte totale celle des gens du peuple qui pénétrèrent dans l’enceinte du Château avant que l’armée d’insurrection arrivât au Carrousel.
Le troisième nombre comprend les gardes nationaux qui périrent dans l’attaque du Palais et dans la poursuite des fuyards. J'incline à croire qu’il dépasse la vérité, parce qu'il comprend les blessés des troupes royales qui succombèrent
les jours suivants et qu’on ne peut défalquer des relevés de la mortalité.
Les relevés dressés d’après des actes eivils de la ville de Paris jusqu'au 22 septembre fournissent les chiffres ci-
après :
Naissances, mâles seulement . . . . 8,508 D cut): 440
Excédant des décès. 1,132
Ce nombre coïncide avec celui que nous avons donné précédemment d'après l'opinion publique contemporaine. I permet d'établir la perte totale de la journée du 10 août, ainsi qu'il suit :
Troupes royales. . . . . . 866 morts.
Insurrection. . . … … ... 4,192 Hot: OM mr 008 1MOrtS"
Et en effet Tallien, qui était membre et secrétaire de la Commune du 40 août, et qui conséquemment avait tous les moyens d’être informé de la vérité, a dit devant moi qu'il avait péri deux mille hommessur le champ de bataille ou par les effets de leurs blessures. AU
Les Suisses étaient compris dans cette évaluation, qui ne diffère pas de la nôtre. Les récits des écrivains royalistes l'ont doublée ou triplée. Il y en a qui ont porté le nombre des morts à dix mille. C’est une exagération de cinq cents pour cent.
On peut juger par ces faits de l'audace des fictions qui ont été mises à la place de la réalité dans l'histoire de ce grand événement. Je me bornerai à en indiquer quelques autres parmi les plus remarquables. Si l'on en croyait Prudhomme, le Château aurait été pris d'assaut en trente
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minutes. I est notoire que l'action dura cinq fois plus de temps. Le peuple fit irruption dans les cours à neuf heures un quart. À neuf heures et demie, le feu commença sous le vestibule et continua, contre la foule, sans résistance, pendant une demi-heure. L'attaque des Tuileries par l’armée de l'insurrection n'eut lieu qu’à dix heures moins quelques minutes. À midi la place était emportée de vive force et l'ennemi fuyait de toutes parts.
On rapporte dans plusieurs relations que des tombereaux ramassaient les morts dans les Champs-Élysées, sur la place Louis XV, dans le jardin et dans les cours des Tuileries, et qu'il y avait quatre mille cadavres de fédérés et de Suisses qui furent brûlés sur des bûchers allumés au Carrousel. On n'a pas songé que si tout un quartier est infecté par une seule fabrique de chandelle, Paris aurait été entièrement empesté par la combustion en plein air de cinq à six cent mille quintaux de chair humaine. Le fait est que les cadavres des Suisses restèrent seuls sur la place, et qu’au lieu de quatre mille, il n'y en avait que sept cents qui furent inhumés dans le cimetière de la Madeleine, pendant la nuit du 14, par l'ordre du comité général du conseil de la Commune.
Quelques contemporains ont avancé que l’armée de l'insurrection avait des chefs qui la guidaient, et l’un a nommé le général Westermann. Je ne saurais dire si cet officier s'était joint, en effet, à la colonne d'hommes du peuple, d'ouvriers armés de piques, qui nous devança d'une demi-heure, et tomba dans l’embuscade où elle avait été attirée ; mais je puis affirmer qu’il ne parut n1 au défilé de l’armée dans la rue Saint-Antoine, ni à la station de la place de Grève, ni pendant le combat livré dans les cours du Château. Et cependant, il était impossible de ne
pas le remarquer puisqu'il était le seul qui fût à cheval. Au reste il est bien certain qu'il ne fit point enfoncer la porte de la cour Royale, car c’est le concierge qui lui-même ouvrit cette porte; et il est fort douteux qu’il se soit porté en avant à la tête des gens du peuple, puisque tous ceux qui s’avancèrent jusqu’au vestibule des Tuileries y perdirent la vie.
On a prétendu qu'une conspiration avait préparé la journée du 10 août. Il n’en est rien. Cette révolution, observe judicieusement Barbaroux, se fit comme toutes les INnsUrreCtions par un mouvement irrégulier, résultat de mille Circonstances fortuites. Pas un personnage connu, ajoute-t-1}, n’assista au combat. C’est entièrement mon opinion ; et je ne vis pas un seul de ceux à qui allait échoir la puissance. Barbaroux lui-même, qui avait mandé les Marseillais à Paris, et qui aurait dû être entrainé, par les sentiments ardents de son pays et de son jeune âge, s’abstint, dit-il, par des motifs de prudence, de se mettre à la tête des Fédérés. Il ne s’en explique pas autrement; et l'on peut supposer que s’il agit ainsi, ce fut parce que les Girondins, dont il avait embrassé le parti, ne voulaient pas le renversement du trône de Louis XVI. La conduite de Vergniaud, qui présidait l'Assemblée nationale, prouva évidemment que c'était à le fond de leur pensée. Ce ne furent done pas les illustres orateurs de ce parti qui préparèrent le 10 août, et quant aux républicains, ils étaient encore isolés, et leur ascendant ne date que de cette grande époque. Danton ne parut pas plus que Guadet ou Brissot dans les phases de cette mémorable journée, et il n'existe pas le moindre motif de l'attribuer à aucun des hommes célèbres de ce temps. Le peuple seul, sans aucun chef, sans guide, sans instigation, opéra une révolution afin de sauver le pays des trahisons du
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gouvernement royal. Il fallait que le sentiment de l'indignation publique fût bien puissant pour décider une population mal armée et presque sans munitions à attaquer une infanterie nombreuse, aguerrie, retranchée, et qui devait écraser les assaillants par des forces supérieures et par une formidable artillerie.
Nous étions” si mal préparés pour une attaque, qu’évidemment rien n'avait été concerté à l'avance pour son exécution, et que, par conséquent, il n’existait d’autre conspiration que l'unanimité de la volonté du peuple. Non-seulement nous n'avions point de gargousses, ce qui nous avait privés de nos pièces de quatre, mais, de plus, c’est à peine si nous avions des cartouches pour répondre au feu des gardes suisses, à qui l'on en avait distribué quarante pour chaque homme. La section des Minimes fut l’une des plus favorisées, parce qu'il lui avait été donné, l’année précédente, lors de l'affaire du Champ de Mars, vingt cartouches par chaque garde national. Je croyais, dans mon inexpérience, en avoir assez pour une campagne entière, et je fus cruellement détrompé, lorsqu'au milieu du combat, je m'aperçus que j'allais brûler la dernière. Un tirailleur, sans uniforme, mais fort bien armé, m'en offrit gracieusement un paquet, et rendit le même service à plusieurs de nos camarades. C'était un ébéniste du faubourg Saint-Antoine, venu au combat sans fusil, accompagné de son apprenti, jeune garçon d’une douzaine d'années, qui, avec un sangfroid et une intrépidité admirables, l'avait pourvu d'armes aux dépens des morts, et qui, pendant près de deux heures, ne cessa de nous fournir des munitions, en fouillant, sous une grêle de balles, les gibernes de tous ceux qui tombaient dans nos rangs, ou que l’ennemi abandonnait dans ses mouyements de retraite. On voit qu’il v avait dès lors,
dans les enfants de Paris, ce caractère audacieux, cette ins telligence précoce de la guerre, qui, depuis, ont fait des gamins de la capitale les héros de chaque bataille livrée sur la place publique.
En lisant les relations du 10 août publiées par les écrivains royalistes, l'Europe entière et même la France ont cru que c'était une émeute de la populace, dirigée par quelques chefs républicains. Il est facile de se convaincre, en étudiant l’histoire du temps, que personne ne possédait alors l’ascendant nécessaire pour soulever le peuple. Les clubs avaient bien moins d'influence qu’on ne l'a supposé ; la beauté de la saison lés faisait abandonner par la foule, et je me rappelle d'avoir entendu, aux Jacobins, des orateurs renommés qui parlaient dans le désert. Sans doute les G1rondins pouvaient, par leur admirable talent, enflammer les esprits; mais pas un seul d'entre eux n’était doué d'un génie révolutionnaire; ils ne possédaient pas un seul homme d’action : d’ailleurs la plupart inclinaient vers la moparchie, et voulaient la modifier et non la détruire.
Quant aux éléments de l'insurrection, ils ne se formèrent point uniquement, comme on l'a dit, de la population ouvrière des faubourgs; toutes les classes d'habitants de la capitale prirent leur rang dans l'attaque des Tuileries, et, lors de notre halte à la Grève, à huit heures du matin, on comptait vingt bataillons de la garde nationale représentés par des détachements plus ou moins nombreux. La jonction du faubourg Saint-Marceau en ajouta six à ce nombre; et, lorsque ayant abandonné la poursuite del’ennemi, je rentrai dans les Tuileries après le combat pour tâcher de retrouver ma section, dont je m'étais séparé au passage du vestibule, il y avait en ce moment, dans la grande allée et sur la ter-
rasse qui prolongeait le Château, trente à quarante mille
re
gardes nationaux rangés en bataille. Le peuple, en reconnaissant les bataillons qui s'étaient distingués dans l'action, faisait éclater ses sympathies par les plus vives acclamations, tandis qu'il accueillait par des huées ceux qui avaient attendu la victoire pour se déclarer.
Je me joignis, pour retourner au Marais, aux grenadiers du quartier de Popincourt, avec qui je m'étais trouvé déjà de service ; ils marchaient précédés d’un fourgon qu'on aurait suivi à la trace sanglante qu'il laissait après lui: ils \ avaient placé les corps de trois des leurs, tués dans la bataille, et qu'ils allaient rendre à des familles qui, sans doute, se livraient à l'espoir de leur retour.
Ces grenadiers, qui s'étaient comportés dans le combat comme les meilleures troupes d'élite des monarques de l'Europe, étaient des bourgeois, des marchands, des pères de famille, des rentiers, de mœurs fort douces, d’habitudes modérées, et n'ayant pas la moindre ressemblance avec les portraits des hommes du 40 août que j'ai trouvés en Angleterre. Is avaient pris les armes, parce qu’ils étaient indignés que la Cour des Tuileries ne cessât, depuis quatre ans, de nous tromper et nous trahir. L'un d'eux, riche boulanger, qui était mon voisin, et qui peut-être vit encore, me disait dans la cour Royale, au milieu du feu le plus vif : c’est un grand péché pourtant que de tuer ainsi des chrétiens, mais, du moins, ceux-là n’ouvriront pas la porte aux Autrichiens. C'était là l'idée fixe du peuple : et certes jamais le bon sens de la multitude ne l’éclaira mieux pour son salut, car six semaines après, sans le dévouement héroïque des habitants de Lille, notre frontière du Nord était ouverte, et l’ennemi arrivait devant Paris.
Les fédérés de Marseille, qui se placèrent si glorieusement à la tête de nos colonnes, ont été poursuivis par la
baine et la calomnie dans toutes les publications royalistes. Montgaillard n’a pas rougi d'affirmer qu'ils étaient plus de trois mille, tous sortis du bagne de Toulon, ce qui suppose que c’étaient des voleurs et des assassins. On ne saurait en imposer avec plus d'audace. D'abord, les Marseillais dont il élève le bataillon à trois mille, ne dépassaient pas cinq cents: et ilen a sextuplé le nombre. Ensuite le bagne de Toulon n'avait, en 4792, qu’une population de quinze cents forcats, et l’on ne voit pas comment on aurait pu en tirer deux fois autant, d'autant plus que le tableau de ses mouvements ne porte les sorties qu'à cent quarante, dans le cours de toute l'année. Il y a plus, c’esi que les fédérés marseillais étaient des militaires expérimentés, des hommes d'élite, comme à coup sûr on n'aurait pu en trouver au bagne. Mais, il est bien inutile de réfuter les assertions injurieuses que les aventuriers imaginent pour dénaturer les événements, diffamer les plus honorables caractères, et faire servir leur plume vénale aux plus odieuses passions.
Cette bataille, la plus meurtrière de toutes celles de la Révolution livrées sur la place publique, ne fut pas, comme on l'a dit et répété, une agression dirigée contre la couronne — contre la monarchie constitutionnelle, — contre le roi Louis XVI lui-même; ce fut un effort suprême de la population parisienne et des fédérés — de la bourgeoisie et du peuple, pour sauver le pays et la révolution de 1789 d’une oligarchie qui pactisait avec l'étranger, et qui allait nous faire éprouver le sort de la Pologne.
Les promoteurs politiques de ce complot étaient prinei-
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le Ce Fr S æ
x { fl; palement le comte de Montmorin et Bertrand de Molleville, LÀ | LENS employés déjà, l’un et l’autre, dès 1788, pour arracher à - la Bretagne ses franchises et ses libertés, en étouffant la ET voix de son Parlement et de ses États.
à 1 | Les promoteurs militaires furent :
Quant aux troupes réglées : le comte d'Hervilly, ancien colonel du régiment de Rohan-Soubise, qui avait été l’inpe X + strument des violences exercées, en 1788, contre le Parle- ) ee ps de Rennes, et qui commandait les Suisses le 10 août ‘4 aux Tuileries et les émigrés au combat de Sainte-Barbe à à or où il fut blessé à mort. 2% Et quant aux gardes nationales : Mandat, ancien officier / des gardes Françaises, commandant général, successeur { du général La Fayetie — et Acloque, brasseur renommé du faubourg Saint-Marceau, chef de division des gardes nationales de cette partie de Paris.
Le maréchal duc de Mailly n’était qu'un chef nominal, désigné pour satisfaire à l'étiquette. C'était le seul seigneur dont le nom et les services fussent connus, qui, dans ce jour de danger, accourut, malgré ses 80 ans, au secours du roi.
Il n'y a point d'autre exemple, dans les annales du monde, d’une monarchie féodale périssant, dans une bataille, sans avoir été défendue à outrance par sa haute noblesse.
Les Leudes karlowingiens succombèrent à à Fontenay-lès- Vézelay avec l’empire de Charlemagne.
Les Thanes anglo-saxons se firent tailler en pièces à Hastings par les chevaliers de Guillaume de Normandie.
La noblesse anglaise disparut presque tout entière en combattant pour les Stuarts contre les Côtes de fer de Cromwell.
A PARIS. ail
Et il n’a survécu à la Pologne que bien peu de ses nobles et intrépides défenseurs.
Le 10 août, il ne périt pas un seul des hommes politiques qui avaient préparé cette sanglante bataille, ni même aucun des hommes militaires qui l'avaient livrée.
Les uns et les autres vécurent encore assez pour voir quels funestes services ils avaient rendus à leur malheureux roi et à la vieille monarchie de saint Louis.
Ce récit a été écrit, il y a près d’un demi-siècle, pendant une captivité en Angleterre, et lorsque des cris frénétiques étaient poussés par la populace et les transfuges, contre la France, la Révolution et l'Empereur. L af vive et pénible de ces circonstances n’a point altéré, j'en suis certain, la véracité de la narration que je viens de reproduire ; mais je crains que mes expressions n en aient éprouvé les effets, et qu’elles ne conservent la rudesse et l’âpreté de ces temps éloignés, auxquels nos jours ne ressemblent point. Dans ce cas, j'adjure nos contemporains de me le pardonner avec l'indulgence qu'on accorde aux vieux écrivains dont le style est suranné et dont l'unique mérite est de dire la vérité.