CAMP DE SAINT-RENAN. — CONSPIRATION CONTRE BREST
C'est à l'extrémité de la Péninsule armmoricaine, au milieu des escarpements granitiques du Finistère, battus éternellement par les flots de l'Atlantique, que fut établi notre camp. H'prit d'un village voisin, presque abandonné, le nom de Saint-Renan, qui n’est autre que Saint-Ronan ou plutôt Saint-Ronuald.
C'était un site sauvage, désert, privé de toute ressource, mais bien choisi pour commander la côte du nord de la rade de Brest, pour la couvrir et pour éclairer des rivages fréquentés par les contrebandiers anglais et les déserteurs de notre marine. Une chaîne de forts assuralent les commMunications avec Recouvrance, faubourg de Brest enfermé dans l'enceinte de cette place dont il forme la partie occidentale.
I ne faut pas croire que ce camp eût la moindre ressemblance avec ceux qu'on fait maintenant, à une époque de paix et de prospérité, Au lieu de tentes en toile et de mar-
quises en coutil, il était formé de huttes qui n'étaient comparables ni pour l'aspect ni pour l'usage aux carbets des Caraïbes et aux cases des nègres. Leur carcasse était construite avec des tiges de genêts arborescents, que rattachaient ensemble des ficelles tirées de vieux câbles de vaisseaux ; la toiture et les parois étaient en torchis de paille de seigle ou de sarrasin. Chaque coup de vent, — et sur ce promontoire, sans abri, il ventait de tous les points de lhorizon, — menaçait d'enlever nos baraques et de les jeter à la mer. Il fallait, pour les défendre, les lester avec des blocs de granit, la seule chose qui ne nous manquât pas.
Bientôt les contingents des départements bretons vinrent prendre la place qui leur était assignée, et l’on entreprit de leur donner quelque instruction militaire. C'était une rude tâche. La levée en masse de 1792 comprenait une foule d'habitants des villes, déjà exercés comme gardes nationaux à l'usage des armes. Mais la levée des trois cent mille hommes, en 4793, fit marcher des paysans qui n'avaient jamais touché un fusil. Cependant telle est la force du naturel, dans ce brave pays de France, qu'au bout de trois mois, ils faisaient les manœuvres comme les soldats prus- siens du grand Frédérie.
Des ordres du Comité de salut public firent arriver au camp un inspecteur général chargé d’embrigader les bataillons, d’incorporer les compagnies, et d'amalgamer les corps francs dans les nouveaux cadres. C'était le général De Vaux, qui avait une réputation d'habile organisateur. Avant de faire la répartition des troupes, il préleva dans leurs rangs un détachement d'hommes choisis, destinés à l'artillerie de la marine; il me désigna pour être de ce nombre, quoique ma constitution délicate ne me recom-
mandât certainement pas pour ce service, qui exige des É 9
jeunes gens robustes. Lors de l'inspection qu'il faisait homme par homme, il s'arrêta devant moi, me considéra avec une attention bienveillante, et dit à haute voix : Il eft d'une bonne taille, mais je le voudrais plus fort. N'importe, ajouta-t-il, inscrivez-le pour l'artillerie; puis, en se tournant vers son aide de camp, il cita, en souriant, un vers italien, qu'on peut traduire ainsi :
‘4 C'est l’aiglon qui bientôt saura porter la foudre.
so Il vit dans l’expression de mes traits que je l'avais comte. pris. Vous savez l'italien? me demanda-t-il. Je répondis, en
/présentant les armes, que du moins j'avais commencé à l'apprendre. { parut satisfait, et il fit apostiller mon nom. Après la revue, chacun vint s'informer de ce que m'avait dit le général, et l'on ne manqua pas d’en tirer un augure favorable pour mon avancement. !l est inutile de dire que ces prévisions furent vaines, d’abord, sans doute parce que le général m'oublia, et ensuite parce que, suivant ma coutume, je ne fis rien pour me rappeler à son souvenir.
Le lendemain j'étais incorporé dans le premier régiment d'artillerie de marine, dont il ne restait guère que le nom, avec quelques vieux sous-officiers, qui me racontèrent leurs campagnes dans l’Inde sous le bailly de Suffren. Je pris plaisir à ces récits, qui ressemblaient à ceux de Sinbad le marin, mais j’eus bientôt d'autres occupations. On promit aux jeunes gens nouvellement venus qu'ils seraient envoyés à l'avant-garde, sur les forts extérieurs de la rade, en présence des vaisseaux anglais, dès qu'ils auraient acquis l'instruction qu'un bon artilleur devait posséder. Toute mon émulation s’éveilla, et quoiqu’on prétendit qu'il fallait pour cet apprentissage beaucoup plus d’une année, en deux
mois j'avais atteint la première classe de chaque scrte de manœuvre; j'avais coupé le mât qui servait de but au tir de la bombe; j'avais mis trois fois un boulet dans le blanc de l’école; je savais monter et démonter une pièce de gros calibre : et je faisais des artifices pour tuer les hommes presque aussi bien que Ruggiéri en sait faire pour les amuser. Un mérite aussi distingué faillit me valoir le grade de caporal et déjà lé colonel Corderan s'était prononcé; mais il lui fut remontré qu'il cédait, sans le vouloir, à la tendance révolutionnaire, et que, suivant la tradition du régiment, Je ne pouvais atteindre ce titre que lorsqu'il me serait donné par mon ancienneté de service, condition dont l’accomplissement pouvait exiger une dizaine d'années.
Ces particularités seraient sans aucun intérêt, s'il n'en sortait deux faits généraux. Le premier, c’est qu'il suffit de soixante à quatre-vingts jours pour faire d’un étudiant échappé du collége un militaire sachant bien le service de l'arme dont l'instruction est la plus étendue et la plus difficile. Le second, c’est que, même en 1793, la cinquième année de la Révolution, rien n’était changé dans l'esprit et les traditions des vieux corps de l’armée, et que tout s’y faisait comme au bon temps de M. de Choiseul.
Au privilége aristocratique de la naissance avait succédé celui d’une gérontocratie ignorante à ce point, qu'elle ne pouvait pas dresser la feuille du prêt, et que, pour ma part, il fallait toujours que je fisse celle de quatre ou cinq compagnies.
Ayant complété mon instruction, je fus détaché sur la côte du nord de la rade, pour les travaux de son armement. Le fort Minou, où je vins prendre garnison, est situé au delà du Goulet de Brest, à l'endroit où les rives resserrées de cet étroit passage s’éloignent brusquement pour former un