CHAPITRE IV
19 juin 1794 (43 prairial an 1).
Il y a des années maudites, pleines d'événements désastreux. Telle fut 1794. Le sang humain couvrait la place publique ; il arrosait les sillons de nos campagnes: et il se mêlait aux flots de l'Océan. Il fallut que la France, pour défendre les libertés qu’elle avait conquises, combattit à outrance sur ses frontières contre les étrangers, au milieu de ses villes contre les factions, et sur mer contre les formidables escadres de l’Angleterre, qui voulait tirer vengeance de la perte des États-Unis. Aux maux causés par les passions furieuses des hommes se joignirent ceux qu'enfantent les intempéries des saisons. Nos populations exposées aux misères d’un hiver dont le froid fut extrêmement rigoureux, durent encore souffrir de la famine. Le blé, devenu rare, se vendit à des prix excessifs, et le pain, falsifié par de dangereux mélanges, donna la maladie et la mort au lieu de soutenir la vie. Les comités de la Convention résolurent d’appeler, pour atténuer la disette, une grande importation des
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céréales d'Amérique; et l'amiral Vanstabel eut ordre de rallier sous son pavillon et d’escorter jusque dans nos ports les navires des Etats-Unis, chargés, au nombre de deux cents, des blés qui devaient servir à la subsistance publique.
Le ministère anglais, qui mettait alors toute son habileté
à exciter la guerre civile dans nos provinces, crut avec raison que la famine le servirait non moins bien dans ses projets de ruine ; et il se hâta de prendre des mesures décisives pour empêcher la France de recevoir le secours qu’attendaient ses populations affamées. Un immense armement, le plus grand, je crois, qu’ait jamais fait l'Angleterre, fut entrepris et terminé, en l'espace de deux mois, pour atteindre le but inhumain que son gouvernement se proposait. Quarante-six vaisseaux de ligne, dont dix à trois ponts, furent lancés sur l'Océan pour intercepter le convoi de blés d’Amérique destinés À nourrir nos populations. Pour trouver un fait historique sorti d'une intention aussi noire, il faudrait, j'imagine, reculer jusqu'aux guerres des républiques italiennes, où l'on découvrirait peut-être dans quelque chef de Condottieri d'aussi infernales inventions.
Que pouvait opposer la France à la flotte formidable de l'ennemi ? L’escadre de Brest était son seul espoir, et Dieu sait ce qu’on pouvait en attendre. Elle était plus faible de moitié, désarmée en partie, et composée de vaisseaux qui, ayant fait la plupart les campagnes d'Amérique ou de l'Inde, étaient vieux de quinze à vingt ans. Parmi ces vaisseaux, il y en avait dans le fond du port, à une lieue de la ville, qui y pourrissaient depuis la paix de 1783, et dont la carène,
percée par les vers, était recouverte d’une couche de co-
quillages. Ils ne se soutenaient sur l’eau qu'au moyen de pompes d’épuisement, manœuvrées par les galériens. Tous
ces bâtiments furent réparés tant bien que mal, grattés, nettoyés et peints des plus vives couleurs. On mit à leur bord des canons de fonte rongés par là rouille, et contempôrains de Duquesne et de Tourville; puis on les envoya en rade grossir nos forces navales. Les anciens marins les appelaient des noie-monde. Ce n’est pas à dire qu'il n’y eût pas dans notre escadre de superbes vaisseaux, comme le Tigre, le Sans-Pareil, œuvres magnifiques de mon vieil ami Sané, qui surpässa tout ce que firent jamais les constructeurs de l'Angleterre. Mais il suffit d'un mauvais bâtiment qui manœuvre mal pour laisser couper la ligne, et mettre à la merci de l'ennemi les plus beaux et les meilleurs vaisseaux du monde.
Le personnel correspondait à l’état infime de notre marine. Les équipages étaient formés de jeunes réquisitionnaires, entièrement étrangers au rude métier de matelot, ou bien de pêcheurs et de mariniers de nos côtes, qui n'étaïent jamais montés à bord d’un bâtiment de guerre. Les garnisons appartenaient à l’armée de terre, et les demibrigades d’artillerie de marine s'étaient épuisées à fournir des canonniers. Quant aux officiers, excepté quelques anciens capitaines de la Compagnie des Indes qui avaient servi autrefois comme auxiliaires, il y en avait bien peu dont l'expérience remontât au delà de deux ans, et dont les grades ne fussent dus à la nécessité de remplacer les officiers du corps royal, passés en masse en Angleterre lors de l’émigration. Les meilleurs capitaines de nos vaisseaux étaient, disait-on, les anciens timoniers. On imagine aisément que c’étaient des chefs de manières fort rudes et d’un esprit très-inculte; mais ils étaient extrêmement braves; ils conduisaient bien leurs bâtiments, et ils haïssaient cordialement les Anglais, qu’ils connaissaient depuis longtemps.
La ville de Brest, où se passe le prologue du drame que je dois raconter, ressemblait le matin à un atelier, et le soir à une tabagie; sa population était doublée et au delà par une multitude eflervescente qui remplissait tous les lieux. Dès le coup de canon de Diane, le port fourmillait de travailleurs et d’embarcations. Ici, l’on mâtait un vaisseau; là on transportait des vivres; plus loin on embarquait des canons de gros calibre; ailleurs des barils de poudre. Des chaloupes prenaient sur le quai des détachements de troupes; des citernes allaient porter de l’eau en rade; des chalands se chargeaient d’un parc de boulets; des caisses de biscuit, des voiles, des câbles sortaient des magasins; des forçats viraient au cabestan pour hisser un mât de hune; des gabiers installaient une vergue, des canonniers s’exercaient au tir du canon; des bâtiments de haut-bord étaient halés pour se rendre à la chaîne qui ferme l'entrée du port, et qui lui sert d'avant-garde. Ces opérations et une foule d'autres entretenaient un mouvement rapide, bruyant, continuel, dont tous les actes s’enchaïnaient et avaient pour but de mettre la flotte en état de prendre la mer et d’aller combattre l'ennemi.
Le soir offrait un spectacle tout différent. Au premier son de la cloche du port qui annonçait la cessation des travaux, sauf ceux des grandes corvées de nuit, douze à quinze mille hommes s’élançaient hors des grilles en courant comme des écoliers échappés. Ils allaient jouir de leur liberté, mettre leur temps à profit et dissiper leur vie. Ils étaient pressés d'exister, car il leur restait seulement vingt-quatre heures à dépenser avant d’avoir sous leurs pieds les abîmes de l'Océan, sur leur tête la furie des tempêtes, et devant eux
les canons chargés à mitraille de la triple batterie d’un vais-
seau anglais. Cette destinée menaçante et si prochaine n'al-
térait en rien leur gaieté; au contraire, elle l’excitait, et je n'ai pas vu, depuis ce temps, de grandes masses populaires aussi joyeuses qu'alors. Je ne doute point que les hommes ne soient maintenant en France beaucoup moins gais qu'a: lors et beaucoup moins doués de cette insouciance sans laquelle on n’est guère disposé à rire. En un clin d'œil, la ville était changée en une immense guinguette, où chacun s'amusait à sa guise. Le faubourg de Recouvrance devenait un vaste cabaret: une certaine rue de la vieille ville, celle des Sept-Saints, qui s'élève en amphithéâtre par de larges degrés, montrait dans sa perspective des milliers de buveurs attablés dans toute sa longueur ; les maisons ne pouvaient les contenir. Hors des portes, les plaisirs étaient plus variés et moins innocents ; il y avait des bals dont les danseuses ressemblaient à ces courtisanes d’Athènes, au prix fixe de trois oboles. J'ai cru longtemps que c'étaient les plus horribles femmes de l'univers; je ne fus détrompé que lorsque j’eus vu celles de Portsmouth: affreuses créatures dont les séductions diaboliques ont retenu, dit-on, dans leurs embrassements, pendant soixante ans, les officiers et les matelots du Royal-George, superbe vaisseau coulé dans la rade de Sainte-Hélène par trente brasses d’eau, en châtiment de leurs infâmes amours. Il a fallu qu'une batterie électrique mît fin, il y a peu d’années, à cette longue et magique orgie en faisant sauter le vaisseau enseveli depuis si longtemps sous les flots.
Au milieu de ces ébats universels, un jour on entendit un coup de canon, puis un second et enfin un troisième. Les ivrognes restèrent le bras tendu vers la bouteille, les danseurs s’arrêtèrent dans leur entrechat, les Syrènes fondirent en larmes; c'était le vaisseau amiral la Montagne qui donnait le signal de partance. Aussitôt une longue pro-
cession de marins, de soldats, d’artilleurs, s’achemina vers le port pour s'embarquer dans les canots qui devaient les porter en rade à bord de leurs bâtiments. La plupart des matelots, ornés de rubans bariolés, suivaient en troupes des violons enroués, des bignous criards, et, armés de leurs verres et de leurs brocs de vin, ils continuaient, chemin faisant, leurs rigodons et leurs jetées-battues. Une heure après, la scène avait changé ; les gens ivres avaient été dégrisés par l'air de la mer et la voix impérieuse du devoir. Les équipages viraient au cabestan pour lever les ancres ; les gabiers déferlaient les voiles, les timoniers hissaient des pavillons bigarrés, dont les couleurs avaient chacune une signification et transmettaient un ordre. Toutes les longuesvues étaient dirigées sur la Montagne, qui se projetait au centre de la flotte comme une pyramide dont les assises seraient garnies d’une artillerie formidable. On distinguait sur sa dunette deux personnages qui conféraient ensemble. L'un était le représentant du peuple damben Saint-André, envoyé du comité de Salut publie, et proconsul tout-puissant: l’autre était l’amiral Villaret-Joyeuse, ancien officier auxiliaire de la marine royale, qui s'était autrefois distingué dans l’Inde sous le bailli de Suffren. La Montagne s’ébranla, et toute la flotte, suivant son mouvement, appareilla par une brise favorable qui la poussa hors du goulet de Brest sans aucun accident. C'était bien quelque chose, car une telle multitude de bâtiments, sortant par cet étroit défilé, pouvaient s’aborder les uns et les autres et se causer de grandes avaries.
Dans ce hourvari, qu’était-il advenu de moi, et en quelle humble station avais-je trouvé place? Dès que l'éveil avait été donné à Brest pour mettre l’escadre à la mer, deux compagnies d'artillerie de la marine avaient été