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fondes et des plus noires conspirations. On se privait de pommes, on vendait ses livres, pour acheter des hamecons afin de la harponner et de l'enlever, comme la chevelure de Bérénice, non pas au ciel, mais au plafond. On y réussit à la fin, mais il fallut pour ravir cette perruque plus de temps, de perséverance et d’habileté que n'en eût exigé la traduction des Oraisèns de Cicéron.
Le moment critique de la journée était la sortie des classes. On aurait dit le Pandémonium vomissant sur la terre sa population malfaisante. À peine le seuil de la porte était-il passé qu'aussitôt commencçaient un tumulte, une bagarre, un vacarme inexprimables. Les passants se garaient des éColiers, comme de taureaux en furie: les filles se sauvaient dans les allées, et les boutiquiers rentraient leurs marchandises, sous peine de voir leurs pommes, leurs noix, leurs châtaignes devenir des projectiles de combats. Il est vrai que si quelque fruitière fondait en larmes, jurant qu’on l'avait ruinée, chacun saignait sa bourse pour la dédommager. Vai vu mon ami Montreuil manger du pain sec à ses déjeuners pendant longtemps, parce qu'il portait chaque jour un sou à une pauvre femme que son étourderie avait ainsi privée de la vente d’un panier de pommes.
Il était fort difficile de sortir de elasse -sans avoir maille à partir avec quelqu'un et sans être exposé à recevoir une râclée, un croc-en-jambe, ou tout au moins une tourniole, une giffle, un atout. Les écoliers les plus pacifiques rentraient souvent chez eux, avec un œil poché, un nez Salgnant, un visage contusionné et un habit en lambeaux. Ce dernier article les recommandait mal à leurs parents et leur valait parfois d’être battus une fois de plus.
L'auteur de la Vie du connétable Bertrand Dugueselin témoigne qu'il en était exactement ainsi il y a cinq siècles,
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parmi les enfants de la Bretagne; et la civilisation de la France, depuis ce temps, n'avait apporté aucun changement à ces habitudes sauvages. Il ne faut pas cependant en dire trop de mal; car, si elles nuisaient à nos études, elles concordaient mieux que des mœurs efféminées avec les rudes épreuves de la guerre que bientôt nous devions subir. | "
Il faut dire aussi qu’il y avait dans ces habitudes désordonnées et conservées, sans doute, depuis les temps de barbarie, des traces singulières d’un esprit d'équité, semblables à celles qu’on remarque parfois, dans les lois du moyen âge, sur les duels judiciaires et les compositions pour les crimes. Il était défendu, par l'autorité de l'usage, de frapper dans ces luttes celui des combattants qui était renversé. Presque toujours le vainqueur donnait la main au vaincu, en gage de réconciliation, et ill’aidaitàse relever, — On avait le droit, dans ce pugilat, de réserver des Coups cerlaines parties du corps, le visage, par exemple ; et la convention n’était jamais violée. — I] y avait une horreur générale des coups de pied; —on ne se battait aux cheveux que par un mutuel consentement; — quand les spectateurs criaient : c’est assez, la lutte devait cesser; mais il en était parfois autrement par l’opiniâtreté des lutteurs, — Tous ces combats, qui étaient souvent sanglants et même dangereux, avaient la légalité de la coutume, et aucune plainte ne devait en être faite. — Chacun rentrait chez soi, sans mot dire, avec une mâchoire fracassée, un œil meurtri, la figure ensanglantée. — On ne pouvait s’en prendre à personne, les choses s’étaient passées en règle.
Nous espérons qu’on sera moins sévère envers cette jeunesse batailleuse, en considérant que la société entière était alors, dans tous ses rangs, possédée du même esprit, et que
partout, au nom du pouvoir paternel, de la justice, de la discipline, du point d'honneur, le plus faible était battu à ll outrance par le plus fort. Les enfants étaient fouettés à la
maison par leurs mères et à l'école par leur maître. La
femme était battue par son mari et le mari était rossé au ca-
baret par ses meilleurs amis. La justice ne trouvait rien de
mieux pour corriger les hommes, que de les faire fouetter h par le bourreau. La discipline militaire consistait à battre |
les soldats à coups de canne, de courroies, de plat de sabre,
de baguettes de fusil, de verges d'osier ou clandestinement
avec la savatte, et ces châtiments tuaient aussi sûrement et
| avec bien plus d’atrocité que le gibet. J'ai vu sur le rempart
| de Rennes, derrière les Carmes, le vicomte de Mirabeau,
colonel du régiment de Touraine, le fils de l'Ami de ! l'homme et le frère du grand orateur, présider lui-même D > au supplice des militaires qu'il faisait passer par les verges. "14 | Il les suivait pas à pas, pour s'assurer de leurs effroyables souffrances, et criait aux soldats : Frappez fort, donnant des coups de plat d'épée à ceux dont le cœur faiblissait dans ces barbares exécutions.
Témoins de ces cruautés, nous donnâmes au collége, à Le ce méchant homme, le surnom de carnifex, qu'il méritait L. bien, et nous vouâmes classiquement sa tête aux dieux infernaux. Il s’écoula quatre ans avant l'accomplissement de À
__ nOS VŒUX; mais, dès le lendemain sa honte commença. Il . 4° avait épousé, pour sa riche dot, une demoiselle portant . l'un des plus beaux noms parlementaires du pays, et digne A à tous égards de cette illustration. En rentrant demi-ivre, . +
d'un repas de corps, le colonel rudoya sa femme et la battit. Mais il avait affaire à une Bretonne de vieille race. Pendant qu’il cuvait son vin, la mariée appela sa femme de chambre, grande fille de Guérande, forte comme un muletier. Toutes 17
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deux le roulèrent dans ses draps, et comme il était monstrueusement gros, elles l'entortillèrent si bien qu'il ne put s’en dépêtrer. Alors prenant tout ce qui leur tomba sous la main, elles le battirent sans pitié, comme il faisait à ses malheureux soldats. En apprenant ce fait héroïque, le collége voulut aller donner un charivari au colonel et féliciter sa femme ; il fut fort difficile de l’en dissuader.
On imagine bien que toute cette jeunesse passionnée accucillait avec une joie extrême les événements publics qui favorisaient ses inclinations. Mais il faut lui rendre cette justice, qu'elle prenait toujours le parti des opprimés et qu'elle ne se rallia jamais aux oppresseurs. Quand le Parlement encourut la disgrâce de la Cour, pour avoir résisté à des usurpations, l'École de droit et le collége manifestèrent hautement leur estime et leur admiration pour les magistrats persécutés. La fermentation des esprits devint si violente que le ministère crut devoir ordonner la formaüon d’un camp de troupes étrangères, à la porte de Rennes Ce fut la même manœuvre d’intimidation qui, six mois après, réussit fort mal aux Champs-Elysées, car ce fut elle qui fit éclater la révolution. Un projet d'enfants montrera quelles idées audacieuses remplissaient alors les têtes bretonnes. Des écoliers de ma classe formèrent le dessein de brûler le camp des régiments de Bouillon et de Royal-Suédois ; et, pleins de leur enseignément classique, ils crurent y parvenir en employant le même moyen dont s'était servi Archimède, dit-on, pour incendier la flotte romaine devant Syracuse : des miroirs ardents. Pendant deux mois, ce projet absorba toutes nos pensées, et les études furent à moitié suspendues. Le grand obstacle était de réunir le nombre considérable de miroirs qui étaient nécessaires, et je ne saurais dire combien de ruses, de persévérance, de volonté,
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il fallut pour atteindre cet objet. Une expérience qui nous permit, en plein champ, de mettre le feu à des bruyères, venait de nous combler de joie, en nous assurant du succès de notre entreprise, quand, à notre grand désappointement, le camp fut levé au moment où nous rêvions déjà pour lui la destinée de Troie.
Les étudiants en droit, dont les dessens étaient plus sérieux, ne réussirent pas mieux. La ville avait pour garnison le régiment de Rohan-Soubise, commandé par le comte d'Hervilly. On le haïssait mortellement pour avoir chassé les magistrats du Palais de Justice et en avoir fermé les portes. On commençe par interdire les cafés aux ofliciers ; on hua les soldats partout où ils se rencontraient, et l’on provoqua leur colonel. C’était un petit homme jaune, sec, botté jusqu'aux cuisses, parfaitement désagréable par ses airs arrogants. [l accepta les duels qui lui furent proposés, et, presqu'en se mettant en garde, il désarma ses adversaires par des bottes inconnues à l'escrime de pro-
vince. Trois ou quatre subirent le même sort. Il s’en pré.
senta vingt pour les remplacer, mais il leur fut défendu d'aller plus loin, l’école craignant que leur succès possible ne fût attribué, dans le monde, à un guet-apens. Néanmoins le ministère, ayant reconnu que les troubles de la Bretagne devenaient menaçants, changea de politique, rétablit le Parlement et éloigna les artisans de la violence dont il avait été l’objet. Le régiment de Rohan-Soubise fut poursuivi à son départ par les malédietions populaires, et son colonel faillit être lapidé. Trois fois, de plus, je l'ai retrouvé, toujours dans des drames sanglants. La première, à la tête des chevaliers du poignard, introduits dans les appartements des Tuileries pour enlever le roi, et qui furent expulsés par les gardes nationaux aves le s traitements les
plus outrageants. La seconde, le 10 août, quand il dirigeait la défense du château des Tuileries, et la dernière à Quiberon, Où il périt.
J'étais trop jeune pour prendre part la première fois à ces événements autrement que par mes opinions et mes sentiments dévoués. Cependant, lors du projet d'incendier le camp des étrangers, je fus mis dans le secret de ce des-
sein hardi; j'apportai le volume de Buffon, qui devait nôus
— iriger, et je fis avec succès les premières expériences, au Sprand étonnement des latinistes, qui ne croyaient pas qu'un médiocre écolier püt les surpasser en rien.
Un hasard heureux me montra les sciences sous un aspect plus favorable qu’au collége, et m'ouvrit l'accès d'une région plus élevée que celle où j'étais confiné. Il a exercé une trop grande influence sur ma vie entière pour le passer sous silence, malgré son exiguité.
Le couvent des Jacobins avait à Rennes une grande célébrité, qu'il devait d'abord à sa vierge miraculeuse, qui avait sauvé deux fois la ville de sa perdition, et ensuite parce qu’il possédait un riche trésor en ex-voto et en statues d’orfévrerie. El avait de plus, dans la vaste chapelle adjacente à son église, une collection de tableaux historiques très-anciens et très-curieux, dont il ne reste absolument rien. R
Par une coutume libérale ei bienfaisante, tous les ans, lors de je ne sais quelle fête, le Prieur, personnage savant et révéré, écrivait au Principal du collége, pour inviter à une grande collation les étudiants qui avaient obtenu des marques de satisfaction soit pour leur bonne conduite, soit pour leurs bonnes études. C'était un jour solennel et impatiemment attendu. Je fus du nombre des élus. Nous nous
acheminâmes processionnellement, vêtus de nos plus beaux
habits, et précédés des massiers du collége, avec leur robe mi-partie et les insignes de leurs fonctions. Notre admission dans le couvent fut accompagnée de toutes les formes qui devaient nous en faire apprécier l'importance. Après avoir assisté à une messe et entendu une admonition, on nous fit visiter les jardins, la bibliothèque, le trésor et la chapelle de la Vierge. Là, nous nous arrêtâmes longtemps devant d'immenses tableaux qui retraçaient les faits de l’histoire de Bretagne. L'un des plus remarquables montrait le champ de bataille d’Auray, au moment où les deux rivaux, le duc Charles de Blois et le duc Jean de Montiort, allaient décider, par les armes, la justice de leurs droits contestés. Les deux prétendants étaient distingués au milieu de tous leurs chevaliers par leur manteau ducal, parsemé d’hermines, qui sont de toute éternité les armes de la Bretagne. On remarquait, sur le premier plan, un lévrier qui se dressait pour faire des caresses à Jean de Montfort. C'était le chien de Charles de Blois. Ce trait frappa nos jeunes imaginations et fit naître un intérêt général, quoique les explications qu'on en donnait fussent très-diverses. Obligé d'en dire mon avis, je maintins qu on avait imputé à ce lévrier une action purement humaine, dont son espèce était incapable; car on ne pouvait citer un autre exemple d’un chien quittant son maître pour passer à lennemi. Tout le monde, dis-je, connaît l’histoire de ce chevalier qui voyageait avec sa dame et son lévrier. Un prince qu'il rencontra devint envieux de son bonheur et lui demanda sa dame. « Je le veux bien, répliqua le chevalier trop confiant,
si elle consent à vous suivre. » À peine eut-1l prononcé ces | imprudentes paroles, que la dame le quitta pour aller avec l'étranger. Celui-ci, encouragé par le succès, réclama alors le lévrier à la même condition ; mais, cette fois, il fut désap-
pointé. Le chien, laissé en pleine liberté d'agir, courut rejoindre son maître,.qui fut consolé de l'infidélité de sa dame par la fidélité de son lévrier.
Assurément te chien de Charles de Blois, qui était de la même espèce, était tout aussi incapable de trahir son maître, et tous les lévriers que nous connaissons témoignent par leur constance à toute épreuve qu'aucun de leur race n'a été coupable de cette indignité.
Mais, ajoutai-je, on prétend que le chien de Charles de Blois fut trompé par le costume de Jean de Montfort, qui était le même que celui de son rival. Cette assertion n'est pas soutenable, car elle suppose que les chiens reconnaissent leurs maîtres en les regardant, ce qui est contraire à la vérité et à l’expérience de tous les jours. C'est par l'odorat qu'ils suivent, retrouvent et reconnaissent leurs maîtres, . et par conséquent les habits d’hermine ne pouvaient tromper celui-ci et égarer son instinct et sa fidélité. Au reste, la tradition conservée par ce tableau s’explique aisément. Jean de Montfort resta vainqueur, et, à l’aide des Anglais, il devint due de Bretagne ; mais dans un pays dont les habitants sont si opiniâtres, il eut besoin de justifier sa légitiinité par des fables qui le montraient comme l'élu de la Providence. On peut bien penser aussi que les courtisans qui avaient abandonné Charles de Blois dans sa mauvaise fortune furent bien aises qu’on crût que son lévrier leur en avait donné l'exemple.
En achevant ces paroles, je sentis une main s'appuyer sur mon épaule, je me retournai, et je vis presque avec effrot le savant Prieur, dom Félix Mainguy, qui, s'étant approché de nous, avait entendu ce que je venais de dire. Eoin de blâmer ma hardiesse, comme je le redoutaïs, il déclara que ces légendes, rattachées abusivement à l’histoire, devaient
lé
être examinées avec une saine critique, et soumises à l’autorité de la raison. Il ajouta avec une grande bienveillance, que cette occurrence lui donnait un heureux augure de mes études. Je fus si confus que je ne trouvai pas un mot pour exprimer ma gratitude, et que je ne pus répondre qu'en m'inclinant avec respect.
Je ne dirai rien de la collation qui suivit, et dont la maenificence fut telle que chaque écolier eut un saladier de fraises au sucre, et, en outre, des pommes ou des poires plein ses poches. Mais j'ai conservé dans mon cœur la mémoire des encouragements que je reçus du Prieur, avant que nous quittassions le couvent. Il m’exhorta à venir le voir lorsque j'en aurais la liberté, et me promit de me prêter tous les livres dont j'aurais besoin. Dès lors, je fus sauvé de l'ignorance, cette lèpre qui, alors bien plus encore que maintenant, dévorait le genre humain. Cet homme excellent me guida dans mes études avec une bonté paternelle, et aplanit devant moi une foule d'obstacles qui m'arrêtaient à chaque instant, alors qu’il n’y avait presque point de vres élémentaires, et que les méthodes d'enseignement estimées les meilleures seraient aujourd'hui jugées détestables. On expliquait assez bien les auteurs latins; mais les compositions en français étaient fort médiocres ou pires encore. Les participes étaient un vrai grimoire pour Îles étudiants, qui ne pouvaient s’y reconnaître qu’en traduisant leurs phrases en latin. En m'enseignant l'analyse grammaticale, mon respectable maître me rendit familier avec les règles qui les gouvernent. Ilme confia les cahiers manuscrits
d’une grammaire qu'il avait faite, et qui se rapprochait de celle de Dumarsais, mais dont la rédaction était mieux appropriée à l’enseignement scolaire. C'était un trésor dont les richesses m'ont encore plus servi dans l'acquisition des
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langues modernes que dans celles de l'antiquité, qu'aucune nécessité ne me faisait cultiver.
étais plongé dans ces études auxquelles je mettais enfin de l'application, quand je fus obligé de partir pour Paris, au commencement de 47914.
Quoique je ne fusse encore qu’un pauvre étudiant, j'avais été élevé au milieu de cette agitation publique de la Bretagne, qui avait mûri mon esprit, et j'avais déjà acquis par mes lectures des notions assez étendues pour observer avec quelque fruit les événements mémorables qui se passèrent sous mes yeux. Défigurés, comme ils l’ont été tant de fois dans des rapports infidèles, il n’est peut-être pas sans intérêt d’en avoir une relation faite par un témoin oculaire et impartial, qui joignait à l’ingénuité de son jeune âge l’amour que porte à la vérité tout Breton conservant le caractère de sa race et le type de son sauvage pays.
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