‹ Aventures de guerreChapitre 4 sur 62 · UNE GARDÉ AUX TUILERIES EN · texte numérisé non relu

UNE GARDÉ AUX TUILERIES EN

«28 février.

Au commencement de 1791, la révolution était, disaiton, finie, et la monarchie constitutionnelle solidement établie. Sice n’étaient là d’incontestables vérités, c'était au moins l'opinion commune; et des gens éclairés la partageaient à Paris. Dans les provinces, les convictions étaient moins robustes. En Bretagne, surtout, elles étaient parfois ébranlées par les prédictions sinistres de nos vieux gentilshommes qui juraient que ce n'était rien autre chose qu’une grosse émeute, dont les auteurs, fauteurs et complices seraient envoyés au gibet par arrêt du Parlement. fl

est vrai que, nous autres étudiants du collége de Rennes, :

nous traitions fort mal ces prophètes de malheur, qui nous paraissaient des énergumènes, et que, plus d’une fois, poussés par leurs imprécations, nous usämes de représailles en leur prédisant que la guerre civile, qu'ils appelaient de tous leurs vœux, ferait retomber sur leur tête le sang qu'elle répandrait. Je me suis rappelé, avec un re-

gret douloureux, cette prophétie, lorsqu'elle s'accomplit sous mes yeux sur les plages de Quiberon.

Paris, quand j'y arrivai au mois de février, n’offrait rien dans son aspect qui pût faire présager ce triste avenir. La population était calme, confiante et joyeuse. L’affranchissement des arts et métiers produisait déjà d’heureux fruits, et le mouvement industriel et commercial ‘s’accroissait chaque jour. Sans doute, le faubourg Saint-Germain avait perdu ses nobles habitants, et ses hôtels étaient déserts ; mais à peine le savait-on dans les quartiers populeux et marchands où affluaient des consommateurs, qui, s'ils étaient moins riches, étaient bien plus nombreux, et qui d’ailleurs venaient d’hériter de la gabelle, de lataille, de la dime, et autres impôts de la vieille monarchie, abolis sans retour.

Chaque dimanche était une véritable fête. Il y avait foule dans tous les lieux publics, et l’on pouvait à peine passer sur le boulevard du Temple, qui avait alors une grande vogue. On y était surtout attiré par une pièce nouvelle, qui, comme on le disait, faisait fureur. C'était Nicodème dans la lune, sorte de comédie allégorique, qui avait pour sujet une révolution opérée pacifiquement pour le bonheur de tous. Le public en saisissait les allusions avec transport, et, pendant cent représentations, il applaudit sans relâche à des couplets à la louange du roi, qu'on comparait à une rose. ñ

Une rose est l'emblème De votre majesté.

Chez vous le diadème Couronne la bonté,

On pouvait bien, sans injustice, ne pas se prendre

d'admiration pour cette poésie lyrique; mais son succès prouvait que Louis XVE n'avait point perdu l'affection du peuple.

Il faut dire qu'il régnait alors un goût singulier pour les idylles et pour les productions les plus naïves de la littérature. La cour elle-même semblait partager cette prédilection. Pauvre Jacques et la romance qui rappelait son malheur occupaient toutes les âmes sensibles sous les lambris dorés des Tuileries, et l’on n'y lisait autre chose que les nouvelles de Gorgy, auteur entièrement inconnu aujourd'hui, quoique alors il obtint les succès les plus flatteurs.

La ville éprouvait le même prestige; on aurait dit un retour vers l’âge d’or. On trouvait partout les bergeries de Florian et les contes juvéniles de Berquin. Les romans du xvil° siècle avaient totalement disparu. Au lieu de Zadig, de l’Heéloïse et de Manon Lescaut, on lisait avec charme Zélie dans le désert, \ Enfant de la nature et les Epreuves du sentiment. Ce penchant pour le romanesque de la vie au moment des plus terribles réalités, était comme ces songes agréables qu’on voudrait pouvoir prolonger et qui sont brusquement interrompus par le fracas de la tempôte. Marie-André Chenier, dont les poésies si belles et si touchantes sont des inspirations de ce temps, se réveilla du songe de sa courte existence dans les bras de la mort; mais il avait assez vécu pour laisser un nom chéri et glorieux dans le Panthéon de l’histoire.

La sécurité de Paris semblait à l'abri de tout danger; elle reposait sur une base qu'aucune autre capitale n'avait encore jamais eue : soixante mille baïonnettes intelligentes, toujours prêtes et dévouées, et qui n’exigeaient ni solde, ni casernes, ni rien de tout ce qu’il faut aux troupes ordi-

vaires. La grande institution de la garde nationale pari-

ë | 18 UNE GARDE

| sienne, enfantée par la Révolution, était devenue le Palla- | | dium de la cité. Au premier coup de baguette, on voyait j | sortir de chaque maison un citoyen qu’à sa tenue mili- | taire on aurait pris pour un soldat d'élite. Ce n'étaient pas seulement de belles troupes, c’étaient des braves gens qui combattaient comme s'ils en avaient fait métier toute leur vie, et que j'ai vus soutenir pendant trois heures le feu de la meilleure infanterie de l’Europe.

Cette armée, dont le souvenir mérite bien d’être conservé, avait reçu son instruction de détail des gardes françaises, et son organisation du général La Fayette. La plus grande reconnaissance payait ces services. Les instructeurs de la garde nationale ont été promus aux plus hauts grades, et quant au général, la gratitude du peuple en fit, pendant plus de deux ans, le roi de Paris. On ne peut se faire, de nos jours, une idée de l'idolâtrie dont il devint l’objet. C’était une fascination qu'on ne saurait expliquer que par la

jeunesse de cœur et d'esprit de toute cette population qui naissait, pour ainsi dire, à la vie politique. Aussitôt que La Fayette paraissait, une foule immense se précipitait à sa rencontre, l’environnait, le pressait, et remplissait l'air d’acclamations. On voulait le toucher et caresser son cheval blanc, qui accueillait ces hommages, comme son maftre, avec une patience infatigable et une bonté à touteépreuve. | Ceux qui n'ont connu La Fayette que pendant la seconde

partie de sa vie, croiront volontiers que nous avons agrandi les proportions de ce personnage historique, en le décrivant tel que nous l’avons vu à cette époque. Non ! c’est que de toute manière 1l était bien changé. Les cachots d'Olmuiz avait brisé son corps et son esprit. A leur supplice s’ajouta celui d’une existence de quarante ans d’espérances

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trompées, de projets avortés, de méprises funestes, et peutêtre aussi la crainte d’être jugé sévèrement par la postérité, après avoir contribué cependant à l’affranchissement de deux grandes nations, au péril de sa vie, et aux dépens de sa liberté, de sa fortune et de son bonheur.

* C'était, en 1791, un charmant cavalier de 35 à 36 ans, mince, élancé, d’une taille élégante, d’un air très-distingué et parfaitement aristocratique. IL avait le teint blanc, le visage pâle, les cheveux blonds poudrés, crêpés à l'oiseau royal avec des ailes frisées cachant les oreilles. Quand il avait la figure animée et l'air satisfait, son aspect était fort gracieux et produisait l’impression la plus favorable. C'était seulement lorsqu'il était excédé qu’on remarquait sur son front des signes d'irascibilité, et que sa bouche avait quelque chose de dédaigneux ; mais ces légers indices étaient bientôt effacés par une expression de bienveillance et d’affabilité qui lui était habituelle, et qui lui gagnait l'affection populaire portée jusqu’à l'enthousiasme.

Des circonstances où ma volonté n’était pour rien, m’ayant mis en présence des événements politiques, me donnèrent l’occasion, tout jeune que j'étais, de voir et d'observer les hommes qui en étaient les promoteurs, et qui, poussés par une fatalité irrésistible, allaient se faire écraser sous les roues du char qu'ils avaient eux-mêmes lancé.

Quoique arrivé récemment à Paris, et retiré dans l’une des rues les plus désertes du Marais, je fus aussitôt réclamé, grâce à ma haute taille et à mes moustaches noires, pour servir dans la garde nationale. Quand j'objectai à Tallien, qui était président du conseil de la section des Minimes, autrement de la place Royale, qu’il s’en fallait de deux à trois ans que j'eusse l’âge requis, il me répondit avec le

Fe es

20 UNE GARDE sourire le plus agréable et la voix la plus flatteuse, que :

« Chez les âmes bien nées, La vertu n'attend pas le nombre des années. »

Et huit jours après, le 28 février, j'étais, la baïonnette au bout du fusil, dans les rangs d’un piquet de trois cents hommes fourni par la garde nationale de la section pour aller aux Tuileries garder le roi. C'était ordinairement un service dont l'honneur était payé par beaucoup d’ennui; mais cette fois 1l en fut tout autrement.

Dès la veille, dans la soirée, le bruit s'était répandu qu’il y aurait des troubles au faubourg Saint-Antoine ; les annoncer était un moyen bien connu de les faire naître et d'y convier tous ceux qui les aimaient. Une opinion assez commune en attribuait le projet à ceux qui haïssaient la monarchie constitutionnelle ; mais j'entendis des gens mieux instruits prédire que ce serait un coup d'état royaliste pour étouffer la Révolution. L'événement prouva que les deux partis voulaient contribuer à cette folle journée, quoique la haine qu ils se portaient l’un à l'autre ne leur permit certainement pas de se concerter.

On apprit dans la matinée qu’une centaine d'hommes, très-probablement soudoyés, étaient entrés sans difficulté dans le château de Vincennes, et qu’ils se proposaient de le démolir pour empêcher que le Pouvoir n’en fit une nouvelle Basülle. Ce prétexte leur avait été fourni par la municipalité, qui avait ordonné fort imprudemment qu’on réparât le château afin d’en faire une succursale des prisons de Paris. C'était la chose la plus simple que de faire révoquer cette disposition, mais alors il n’y aurait point eu de bagarre ; et il semble que beaucoup de gens étaient d’accord pour en vouloir une. |

Les démolisseurs s'étant mis à l'ouvrage, on vint leur faire des représentations au lieu de les menacer d'aller mesurer la profondeur des fossés du donjon. Naturellement ils ne tinrent aucun compte des discours qu’on leur fit, el l'Hôtel de Ville prescrivit alors de faire marcher contre eux un bataillon de la garde nationale, On pouvait choisir sur soixante ; on prit précisément dans ce nombre le seul qu'on dût excepter, celui des Enfants-Rouges du faubourg Saint- Antoine, commandé par le brasseur Santerre, dont l’exaltation démagogique était connue de tout le monde. Qu'il sût ou ne sût pas quelle était la faction qui provoquait une émeute, il devait trouver bien qu’on la fit, et que l'autorité montrât son impuissance et son incapacité. Dans cet objet, il garda ses compagnies rassemblées, sans les mettre en marche malgré des ordres réitérés.

La Fayette, aussitôt qu'il lui en fut rendu compte, fit monter à cheval les escadrons de la garde nationale soldée ; et, se mettant à leur tête, il partit au grand trot pour Vincennes, brûlant le pavé du faubourg Saint-Antoine, et, montrant une force armée vigoureuse, qui ne craignait pas de traverser les rangs des malintentionnés. Lorsque nous rencontrâmes cette troupe d'élite, nous rendîmes les honneurs militaires au général, mais il était si fortement préoccupé qu'il ne nous vit pas, lui dont la politesse n'avait jamais d'absence.

Enfin notre piquet arriva tardivement au château et prit poste dans la cour des Princes. D'autres détachements vinrent s'établir dans les corps de garde qui avaient été pra- tiqués autour des deux cours attenantes, dans d’ignobles masures qui formaient alors au levant l'enceinte des Tuileries, à la place où gît la grille du Carrousel. Ces cours étaient séparées par des baraques de la même espèce, et

communiquaient entre elles par des portes cochères, munies de guichets, servies par un concierge et gardées par des sentinelles. Les portes extérieures qui s’ouvraient sur le Carrousel, en face d’un labyrinthe de petites rues, étaient absolument semblables. Tout cela, en dedans comme en dehors, était laid, sali, indigne d’une résidence royale. Le château n’était guère mieux tenu ; et le Parlement de Rennes était bien autrement logé. Lorsque j'en témoignai mon étonnement, on me répondit que, de mémoire d'homme, aucune réparation n'avait été faite au Palais et à ses dépendances. La cour y était campée depuis son arrivée de Versailles, où, disait-on, elle comptait bien retourner le plus tôt possible. On prétend même, ajouta mon interlocuteur en riant, que c’est la nuit prochaine. C'était en effet un bruit assez accrédité dans Paris, qu’un beau matin les hôtes du château ne s’y retrouveraient plus. Le départ des tantes du roi, et le projet avorté du départ de Monsieur, avaient donné quelque consistance à ce bruit invraisemblable.

Nous primes possession des postes du Palais ; le plus important était la salle des gardes à l'entrée des appartements du roi; mais elle en était séparée par une porte hermétiquement fermée, et par une enfilade de pièces inaccessibles même à notre vue. Ce poste était purement honorifique, et ne gardait rien du tout. La surveillance des cours semblait devoir être plus réelle, et l'agitation de la journée rendait nécessaire de l'exercer rigoureusement. Mais Ià encore notre service se bornaït à un acte de présence. La porte donnant sur le Carrousel était fermée ; et le guichet ouvert dans lun de ses battants était confié à la discrétion d’un gardien à qui nous devions seulement prêter main-forte au besoin. À la nuit tombante, nos sentinelles commencèrent à s'inquiéter du grand nombre de visiteurs qui survinrent,

et dont l'aspect n’avait rien de rassurant. C’étaient des hommes couverts d’un long manteau, et ayant des tricornes enfoncés sur les yeux. On remarqua qu’au lieu de se diriger vers le pavillon de Flore, ils allaient vers la partie du chàteau qui n’avait point d'entrée gardée par nos factionnaires. On ne pouvait savoir où ils entraient, car ils se perdaient dans l'obscurité, les cours n'étant alors éclairées que par quelques rares lanternes dont la lumière semblait destinée plutôt à faire voir les ténèbres qu'à les dissiper. Les sentinelles prirent leur parti résolüment; et, après avoir interrogé vainement le gardien, qui fit la sourde oreille, elles lui notifièrent qu’elles allaient arrêter le premier visiteur qu'il introduirait, et qu’elles appelleraient la garde pour le reconnaître. Ayant ajouté que le tumulte du faubourg ne permettait pas de laisser entrer nuitamment des inconnus dans le palais, le gardien, touché sans doute de leur sollicitude, qui témoignait de leurs bonnes opinions, les rassura en protestant que ces hommes mystérieux étaient des gentilshommes. Mais comment, lui dit-on, les reconnaissez-vous avec certitude? Par une carte, répliqua-t-1l, qu'ils exhibent, quand j'ouvre le guichet, et par un mot de passe qu'ils me donnent en entrant. Mes jeunes camarades trouvèrent ces précautions fort suspectes, et se rappelèrent que les conspirations s’ourdissaient ainsi. Dès que leur faction fut finie, ils rendirent compte au commandant de ce qu'ils avaient vu et appris.

Dans un conjoncture aussi critique, il aurait fallu un officier expérimenté, et non un militaire par hasard comme notre chef, qui était un fabricant de meubles de la rue Saint-Antoine, riche et fort estimé sans doute, mais dont on ne pouvait attendre les qualités d’un homme de guerre. Il se tira fort bien pourtant de cette position épineuse et

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déploya soudainement autant de caractère que d'intelligence et d'activité. I fit sortir toute la garde, la mit en bataille sur deux rangs, fit charger les armes, et tint les tambours prêts à battre la générale. Après une exhortation énergique, il se mit à la tête d’une forte patrouille et alla visiter les postes et interroger les sentinelles. Il s’assura par leurs rapports que plus de quatre-vingts individus dont le costume ressemblait à un déguisement, avaient été introduits dans le château ; et l’on admit que ce nombre était au moins doublé ou triplé par ceux qui, étant entrés par la cour des Suisses, avaient échappé à tout contrôle. Des personnes, dans l'intimité des royalistes, dirent le lendemain, qu’il \ avait eu une troupe de sept cents hommes dans les appartements. En recherchant comment ils y étaient entrés, on reconnut que ceux venus par la cour des Princes avaient pénétré dans l'intérieur du Palais, au moyen d’une porte étroite servant d’issue à des cuisines souterraines, et conduisant à un couloir où aboutissait an escalier tournant et dérobé qui, disait-on, communiquait avec les grands appartements. Au fond de ce couloir était un lumignon qui éclairait si peu, que l'entrée était tout à fait obscure au dehors. Un factionnaire fut placé en cet endroit avec la consigne d'observer ceux qui se présenteraient pour entrer par un passage réservé seulement à des marmitons et favorable à des conspirateurs. Au reste, rien, dans l'aspect du château, ne laissait deviner qu’il se mît en état de guerre ; et ceux qui en connaissaient les habitudes, voyant le calme régner partout, nous accusaient de nous livrer à de vaines alarmes.

La patrouille allait rentrer, quand un cliquetis d'armes, des vociférations et une lourde chute se firent entendre. Nous courûmes, guidés par le bruit, vers le lieu de la

scène. C'était notre sentinelle à la porte basse, qu'avait heurtée violemment l’un des nouveaux commensaux du palais, en se précipitant vers l’escalier dérobé. Cette brutalité lui avait attiré un coup de crosse de fusil, qui avait envoyé rouler sur le pavé, en proférant des injures et de fort imprudentes menaces. Quand on voulut arrêter cet homme, il se révolta, se débattit vigoureusement, et il fallut employer la force pour le conduire au corps de garde. Là, on vit, avec une extrême surprise, que, SOUS son manteau, il était armé comme les brigands de la forêt Noire que Schiller venait d'illustrer. Son habit de cour, avec une ceinture garnie de dagues et de pistolets, lui donnait l'air le plus grotesque ; et il était impossible de le reconnaitre pour lun des élégants seigneurs familiers des Tuileries.

Cet incident produisit une agitation et un tumulte inexprimables. Nous fûmes tous convaineus que les aventuriers introduits dans le château en étaient déjà les maîtres, et qu'ils allaient enlever le roi, de gré ou de force, en surmontant toute résistance opposée à son départ. Cet audacieux projet, qu'on allait exécuter insolemment devant nous, enflamma de colère et d’indignation tous les esprits ; et, pour punir à l'instant les conspirateurs, on proposait déjà les

partis les plus violents, quand tout à coup la grille du quai

s’ouvrit, et le général La Fayette, trempé de sueur, couvert de boue, se précipita au grand galop dans la cour des Princes, suivi seulement de quelques officiers d'état-major. Nous le recûmes avec des acclamations, car il était bien temps qu’il arrivât. Il venait de Vincennes, et il avait traversé tout Paris avec une telle vitesse, que son cheval, exténué de fatigue, se coucha sur le flane sitôt qu’il en fut descendu. Le général avait fait prisonniers une soixantaine des démolisseurs du donjon, et les avait envoyés à la Con-

ciergerie; il s'était frayé un chemin, à son retour, à travers les attroupements du faubourg Saint-Antoine, et Santerre n'avait pu luifaire tirer que deux ou trois coups de fusil, tant la rapidité et la hardiesse de sa course avaient déconcerté ses ennemis. La municipalité, qui avait le devoir et le pouvoir de faire marcher cinquante bataillons pour le couvrir de toute atiaque, n'avait donné aucun ordre ; son engourdissement était si profond qu’elle ne savait pas même de quel danger le château était menacé en ce moment. La Fayette en avait été instruit par un avis tardif, et il avait éprouvé un mortel dépit, en découvrant que l’échauffourée de Vincennes n’était qu'une ruse imaginée pour le tenir éloigné des Tuileries, et mettre à profit son absence. Aussi ses premières paroles furent-elles pour s'informer du roi, qu'il croyait avoir été enlevé. Notre commandant lui dit sans doute que ceux qui en avaient le dessein étaient encore dans le château pour l’exécuter, car le général, élevant la voix d’une manière menaçante, s’écria : Je vais y mettre ordre; et il ajouta d’un ton impératif, comme s’il nous avait menés au combat : Suivez-moi, messieurs!

Aussitôt nous nous précipitâmes sur ses pas, et en un instant nous franchîmes, serrés en masse, l'escalier du pavillon de Flore. Après avoir traversé deux ou trois salles, nous arrivâmes à la porte fermée qui servait d'entrée aux appartements. Les battants étant restés clos obstinément, le général fit un signe de la main, et ils s’ouvrirent comme par enchantement.

La salle où nous entrâmes ne contenait qu'un groupe d'officiers que je.pris pour des gardes du corps. Nous atteignimes, au pas de course, la porte d’une autre pièce beaucoûp plus vaste, et nous nous trouvâmes face à face avec l'ennemi, et pour ainsi dire poitrine contre poitrine. Il y

avait là cinquante à soixante hommes pressés les uns contre les autres, tous armés jusqu'aux dents, et portant un habit de cour avec des figures patibulaires. Le général, qui était entré le premier, se trouva au milieu d'eux; etle souvenir des quarante-cinq de Henri ET m'ayant frappé l'esprit, je le crus mort. Sans aucun doute ils auraient pu lui faire subir le sort du due de Guise à Blois, mais ils hésitèrent, et l’occasion leur échappa. Désarmez-les, nous €ria le général; et, sans s'arrêter, il se fraya un chemin au milieu d'eux, méprisant le danger ou plutôt ses adversaires dont il semblait dire dédaigneusement : ils n’oseraient.

Pendant que nous repoussions les concpirateurs à la pointe de nos baïonnettes, et que nous leur arrachions leurs armes, le général s’avança vers la porte qui s’ouvrait à l’autre extrémité du salon; j'y courus, persuadé qu'il allait à sa perte, et que cette autre pièce était encore pleine d’ennemis. Mais, sur le seuil, il se découvrit, fit un geste pour nous arrêter, et se trouva devant le roi, qui était debout et isolé au milieu de l’appartement. « Sire, dit-il, d'une vOIx émue, et dont l'accent laissait percer une colère contenue, pendant que la garde nationale et moi nous nous dévouons pour le service de Votre Majesté, des aventuriers, armés comme des assassins, sont introduits dans votre palais, et y appellent sur leurs traces tout un peuple en furie, dont rien ne. saurait arrêter la vengeance. »

Quoique je ne fusse qu’à quelques pas du roi, je pus à peine saisir les premiers mots de sa réponse, tant on faisait de vacarme derrière nous dans le salon voisin. Je crus comprendre que c'était une phrase négative, une sorte d’excuse, telle que : Je n’y suis pour rien. Mais j'entendis trèsbien ce qu’il ajouta. « Ce sont, dit-il, des serviteurs trop zélés, qui ont cru à tort que j'étais en danger; faites tous

vos efforts pour qu'ils n’éprouvent aucun mal. Je désire que tout ceci n'aille pas plus loin, et qu'il n’en soit pas parlé. »

Ces dernières paroles, dont je ne rapporte que le sens, furent, je le crois, plus expresses : elles furent prononcées avec une intention et une émotion très -marquées.

Le général, qui recevait chaque jour aux Tuileries un très-mauvais accueil, ne pouvait s'attendre à une meilleure réception, lorsqu'il venait y faire une visite fort imprévue et'encore moins désirée. Il fut surpris et presque stupéfait d'entendre le roi lui parler avec une bonté et une sorte de confiance qu'il n'avait jamais obtenues, quoiqu'il les eût mieux méritées. La résolution qu'’annoncait assez son entrée brusque et hautaine, l'abandonna soudainement. Il prononÇça quelques paroles de dévouement et protesta qu’il allait faire exécuter les ordres du roi. S'il avait Cru, comme on l’assura le lendemain, qu'il avait montré suffisamment son pouvoir pour saisir enfin l’ascendant qu’on lui refusait, il dut être détrompé à l'instant par une circonstance très-significative. Il venait à peine en sortant de passer le seuil de l'appartement royal, quand la porte fut fermée derrière lui avec fracas et une insultante brutalité de laquais.

Cette manifestation insensée de haine et de mépris pou-

vait être le signal de la mort des prisonniers qui étaient là dans toutes les antichambres, attendant leur sort. Les uns étaient couchés sur le parquet, garrottés avec les rideaux des fenêtres; les autres étaient acculés contre les murs et s’attendaient, à chaque minute, à être précipités du haut des balcons sur les pavés de la cour.

La Fayette, qui m'avait semblé fort irrésolu devant le roi, fut ici en face d’un grand péuil, et, au milieu d’un

tumulte effroyable, calme, habile et courageux. Sa voix fut”

d’abord étouffée par des imprécations et des cris : À mort! mais il parvint à faire entendre à cette foule de furieux des paroles de miséricorde. Il ne se pardonnerait jamais, dit-il, une complicité, même involontaire et forcée, dans l’événe- ment qui ensanglanterait le palais du roi, et il s’exilerait d'un pays où les meilleurs citoyens, égarés par des passions cruelles, préféreraient la vengeance à la gloire de pardonner. Il demanda, comme une récompense de ses services, comme un gage de l'affection qu'on lui portait, que les prisonniers fussent épargnés, et qu'on les expulsât du château sur-le-champ sans leur infliger aucun mauvais traitement.

Le succès de cette allocution fut décidé par les officiers, qui entraînèrent l’assentiment unanime en criant : Vive le général! Ces acclamations, répétées dans toutes les parties du palais, durent lui causer une satisfaction d'autant plus grande que ses ennemis les entendirent, et furent forcés de reconnaître le pouvoir qu'il possédait.

Aussitôt les prisonniers furent déhés, et ils défilèrent un à un, saisis au collet, comme des repris de justice, et conduits ou plutôt poussés et traïînés jusqu’à la porte de la cour des Princes, donnant sur le quai. Là, ils furent libérés et durent se féliciter d’en être quittes pour si peu, après avoir vu la mort de si près. On a dit que, dans leur chemin pour sortir, ils avaient été battus outrageusement ; il n°y eut rien de semblable devant moi. Assurément ils furent traités avec rudesse, et ceux qui affectaient des airs de Matamore reçurent bien quelques horions et des bourrades de fusil. Mais ils s’étaient exposés à pire encore par leur folle et téméraire entreprise, et tous ceux qui virent les armes

qu'on leur avait arrachées, et qui remplissaient les pa-

niers d’osier servant à porter le bois pour les cheminées du

ce

château, demandèrent comment de tels conspirateurs étaient restés impunis, à moins que ce ne fût pour les encourager à s’y mieux prendre une autre fois.

Après le départ du général, j'avais laissé passer devant moi le cortége des prisonniers, prévoyant, dans ma jeune . expérience, que leur transfert ne serait pas sans encombre dans les escaliers. Je vis arriver pour garder les apparte- - ments de nouveaux piquets, qui, bien plus habiles que

‘4e -/ ceux du Marais, se mirent à fureter partont, persuadés qu’il

y avait encore des ennemis cachés derrière les tapisseries. Îls avaient raison; une armoire fut découverte, qui en con- | tenait une douzaine, et il y en avait autant dans un bûcher. On assurait qu’il s'en était échappé bien davantage que nous n'en avions pris, et que, par des corridors secrets, ils avaient gagné la cour des Suisses et la rue Saint-Nicaise.

J'appris alors, par les nouveaux venus, comment au commencement de cette Journée, nous étions réduits à un si petit nombre, et n’avions point de commandant supérieur. Le chef de légion, qui était le colonel général de service, avait donné un grand dîner chez un restaurateur renommé de la terrasse des Feuillants; et quand il avait fallu qu'il marchât, ce fut impossible. A l'égard des piquets qui devaient nous prêter concours et assistance, il se trouva, par un singulier hasard, que c’étaient ceux de deux sections cônnues par leur royalisme sans bornes, et qui se moquèrent des avis que nous leur transmîmes. Nous n'avions pas d'ordre à leur donner en l'absence au chef de légion. C’est ainsi que le palais fut abandonné à la grâce de Dieu, et faillit être pris par les conspirateurs.

Monsieur, me dit un vieux garde national de bonne mine, qui me prenait, je crois, pour un jeune royaliste,

vous faites là une triste expérience des révolutions. Le désordre est partout; M. le marquis de La Fayette entre chez le roi sans être annoncé. Un gentilhomme de la chambre, qui est un roturier d'hier, lui ferme la porte sur les talons, sans égard pour sa haute et antique extraction. Demain les journaux vont le vilipender, parce qu'il n'a pas fait égorger par nos mains une centaine de pauvres diables venus ici pour gagner un louis; car bien certainement vous n’imaginez pas que ce soit autre chose que des manants. Des gentilshommes traités comme ils. l'ont été se

seraient fait mettre en pièces. Je n’aime pas M. de La Fayette, ” ajouta-t-il, mais je suis obligé de convenir qu'il s’est fort bien comporté cette nuit, et j’espère qu'il s’est engagé de manière à rompre bientôt avec la révolution. Cette opinion, qui n’était pas dénuée de tout fondement, me frappa de tristesse, et me fit douter de l'avenir.

J'avais entrevu vaguement dans l'appartement du roi plusieurs personnages qui étaient mmmobiles et rangés à l'écart. Je demandai leurs noms à mon interlocuteur, espérant découvrir dans l’un d’eux de chambeïlan qui avait fermé la porte sur le général avec tant de violence. Je le reconnus aussitôt à son caractère, dans le comte d’Hervilly, l'ancien colonel de Rohan-Soubise, chargé par la cour, en 1788, de prendre au corps sur leurs siéges fleurdelisés les conseillers du Parlement de Bretagne. J’en avais gardé un souvenir d'enfance plein d’indignation. C'était un petit homme jaune, atrabilaire, rongé d’ambition et déterminé à parvenir à tout prix. Bretteur très-adroit, il avait pour familiers à Paris tous les maîtres d'armes fameux par l’art de tuer dans les règles savantes de l'escrime; et il

avait pu les rassembler sans peine, sous sa direction, dans les appartements des Tuileries, pour exécuter le complot

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