‹ Aventures de guerreChapitre 31 sur 62 · GRANDE · texte numérisé non relu

GRANDE

envoyées à bord du Caton, vieux vaisseau du port dont l'armement était résolu. Quoiqu’on l’eût rajeuni par un nouveau nom, radoubé par de nombreuses réparations, badigeonné par d’épaisses couches de couleur, et orné de la fameuse devise : Delenda Carthago, c'était un mauvais bâtiment, menaçant ruine et empesté par une odeur de moisi qui en rendait le séjour malsain et désagréable. Aussi fut-il quitté avec plaisir, quand, ne pouvant espérer qu'il püt partir avec la flotte, on en retira l'équipage pour le distribuer sur les vaisseaux de la rade qui avaient besoin de compléter le leur. Il m'échut d’être envoyé à bord du J'emmapes, vaisseau de 74, dont le nom me sembla de bon augure. Sans les événements de la campagne, qui me mirent à une épreuve un peu trop rude, .je n'aurais eu qu'à me louer du séjour que je fis à son bord.

La saison était admirablement belle, trop belle même, car la brise légère du printemps, qui soufflait en se jouant dans nos voiles, ne donnait qu’une faible impulsion à toutes ces lourdes masses, dont les flancs renfermaient une population égale à celle de trente villes et une artillerie plus nombreuse que celle de toutes nos places de guerre. Il s’ensuivait non-seulement que la marche était lente, mais encore que les manœuvres étaient difficiles et bien moins certaines que par un vent fait. On vit alors qu'il y avait entre tous ces vaisseaux, dont l'aspect différait si peu, des différences de qualités aussi grandes que celles qui existent entre les hommes. Plusieurs, couverts de voiles, restaient en arrière, tandis que d’autres, avec une faible voilure, étaient toujours les premiers. Lorsqu'on forma l’armée navale en colonnes, la diversité des qualités parut encore plus et laissa présager ce qu'on devait espérer de chacun un jour de

combat.

Dans notre impatience de rejoindre le grand convor d’Amérique, nous croyions à chaque instant le découvrir ; nous étions loin de ce moment, et bien d’autres événements devaient le précéder. Le soleil du 28 mai se leva radieux au milieu d’un ciel sans nuages. La mer était superbe, quoique nous fussions dans un parage où elle est presque toujours houleuse; sa surface était unie : on n'y voyait, au lieu des hautes lames qui d'ordinaire la hérissent, que de grandes ondulations offrant la forme de vastes conques, dont les bords n’avaient qu’une légère saillie et ne ressemblaient point aux vagues mugissantes de l'Océan. Au moment où la cloche appela l’équipage au déjeuner, vers huit heures du matin, on vit les frégates de l’arrièregarde faire des signaux, et, peu de temps après, nos vigies aperçurent des mâts de vaisseaux de haut-bord, qui sortaient par degrés de la mer et se projetaient au-dessus de con horizon. Nous reconnûmes bientôt que c'était la grande flotte anglaise de la Manche, commandée par l'amiral Howe et forte de trente-six vaisseaux de ligne, dont huit à trois ponts ; nous en avions seulement vingt-six, dont trois de 120 canons. C'était une disproportion de sept contre dix, ou une force navale moindre d’un tiers.

Cette supériorité menaçante n'intimida personne. Au contraire, lorsque l’ennemi développa son escadre sur une ligne immense qui encerclait l’horizon, 1l s’éleva de nos vaisseaux un cri de vive la République, qui alla porter à la flotte anglaise un défi énergique et un éclatant témoignage de notre dévouement à la cause sacrée que nous. allions défendre. J'ai regretté longtemps que dans cet instant, alors que l’amimiral Howe n'avait pas encore rallié tous ses vaisseaux, et quand un saint enthousiasme animait nos équipages, nous n’eussions pas attaqué l'ennemi. Quelle que fût l'issue de la

Al: LARMES AU ur Î 1

180 GHANDE BATAILLE NAVALE.

bataille, les vaisseaux anglais désemparés n'eussent pu s'opposer au passage du grand convoi, et nous avions les chances les plus favorables pour devenir victorieux. Cinq jours après, le vent de la fortune avait tourné. Persuadé que nous avions manqué l'heure du succès, j'osai dire à l'amiral Yillaret lui-même, dix ans plus tard, que le 28 mai les augures étaient à mon avis bien plus propices, et qu'en attaquant ce jour-là l'ennemi nous l’aurions défait complétement : « Cela n’est pas douteux, me répondit-il en appliquant à cette occasion sa phrase favorite, mais j'étais lié par mes instructions. » Restait à savoir s’il devait les suivre,

” mais c'était un sujet trop délicat pour être débattu avec lui

par un aide de camp.

Les manifestations de nos équipages convainquirent l’amiral anglais qu’il ne devait pas compter seulement sur sa supériorité numérique, et qu’il fallait, avec des gens déterminés comme ceux qu'il allait combattre, user de tous Îles avantages de sa vieille expérience. Au lieu donc de nous presser, il manœuvra tout le jour et se tint prêt à nous enlever le plutôt possible l’avantage du vent. On sait que celui qui l’obtient devient maître de tous ses mouvements, et qu'il a l'initiative de l’attaque, la refusant quand bon lui semble et prenant l'heure qui lui convient.

Dès le soir même, cette habileté nous fit éprouver un échec. Le Républicain, vaisseau à trois ponts, mauvais marcheur et mal conduit, s’était laissé tomber sous le vent, et quoique notre armée fit petites voiles, il s’en était séparé. L’amiral Howe s’en aperçut, il envoya une demi-douzaine de vaisseaux le canonner. Il semblait que cette force devait l’obliger à se rendre; mais, quoique le capitaine eût été tué et que le bâtiment fût démâté, il continua de se défendre et se fit abandonner par les assaillants que rappelaient Îles

signaux de leur amiral. Au lieu de laisser aux frégates le soin de le secourir et de le remorquer au port le plus voisin, un vaisseau, l'Audacieux, quitta la ligne de bataille et vint le chercher pour le conduire à Rochefort, sollicitude étrange qui nous priva d'un second vaisseau, quand lennemi accroissait sa force par de nouveaux renforts.

Le branle-bas étant fait depuis le matin et les hamacs rangés dans les bastingages, nous nous couchâmes sur le tillac auprès de nos pièces. Ce jour-là et les suivants nous n'eûmes à manger que du fromage et du biscuit, parce que les préparatifs du combat avaient fait mettre la cuisine en inactivité. C’est beaucoup compter sur le courage des hommes que d'attendre d’eux qu'ils se battront à outrance après avoir jeûné huit jours durant.

Ce régime, qui devait nous calmer, n’empêcha pas qu'une vive excitation se manifestât à bord dans la soirée. On blämait l'abandon qui avait été fait du Républicain, et l'on disait que si nous temporisions pour faciliter le passage du grand convoi, il serait impossible de poursuivre suffisamment ce système, parce que jamais deux armées aussi nombreuses et aussi exaltées ne s'étaient trouvées en présence, sans tomber l’une sur’ l’autre malgré toutes les volontés contraires, assertion qui ne tarda pas à trouver de nouvelles preuves. N

Quand le matin, de bonne heure, je montai sur le pont, je fus vraiment émerveillé du spectacle magnifique qu’offraient les deux flottes naviguant, comme de concert, parallèlement presqu’à la même hauteur. On voyait là en colonnes, pavillons déployés, canons aux sabords, soixante vaisseaux de ligne accompagnés ou suivis d'autant de frégates et d’un |essaim de bricks et d’avisos. Pourquoi, me demandais-je, n'est-ce pas au lieu d’une bataille qui va être livrée aux dé-

pens de l'humanité, par les deux premières nations de l’Europe, pourquoi n'est-ce pas une croisade entreprise par un mutuel accord pour délivrer d’autres peuples de l’esclavage, et pour leur porter les bienfaits de la civilisation et de la liberté? Mouillée devant la Néva ou dans la Corne d’or, près de Pétersbourg ou de Constantinople, cette flotte sans pareille aurait par sa seule présence restauré la Pologne et rendu l'indépendance à la Grèce, à l'Egypte et à l’Asie Mineure. Je fus ramené à la réalité des événements par le bruit du canon.

L'escadre anglaise, après avoir masqué par de faux mouvements le mouvement véritable qu’elle préméditait, lança la dernière division de sa colonne sur notre arrièregarde, et traversant notre ligne avec plusieurs de ses meilleurs vaisseaux, elle coupa deux des nôtres, Le Tyrannicide et l’Indomptable qui, assaillis sur Jes deux bords, furent rudement traités et perdirent une partie de leurs mâts. La Montagne ordonna aussitôt que toute notre escadre fût à leur secours par une contre-marche rapide. Il faut croire que le signal de cette opération fut méconnu, car la tête de la colonne continua sa route comme s’il était résolu que ces deux vaisseaux seraient abandonnés, ainsi que le Républicain l'avait été la veille. Alors l'amiral Villaret, sortant de son indécision habituelle par une impulsion heureuse et honorable, alla se jeter lui-même le premier, toutes voiles dehors, au milieu du combat, en hissant à son grand mât un pavillon dont la signification était : qui m'aime me suit. La puissance de l'exemple fut irrésistible. Les plus éloignés firent une telle diligence qu'ils arrivèrent à temps pour former une ligne très-serrée à demi-portée de l'ennemi. La canonnade s’ouvrit très-vivement et continua des deux côtés, presque sans intervalle, pendant une

heure au moins. À notre approche, les vaisseaux anglais qui entouraient les deux nôtres s’en étaient écartés pour reprendre leur place de bataille, en sorte que la tentative qu'ils avaient dirigée conire eux, avorta complétement. Le combat, quoiqu'il fût assez long pour être meurtrier, n'eut cependant pas de très-grands effets, attendu que les Anglais faisant porter leurs voiles, nous fûmes forcés de les imiter, et que les changements de place continuels des bâtiments empêchaient les boulets d'atteindre leur objet. Nous n'en reçûmes qu’une vingtaine à bord du Jemmapes, sans compter ceux qui traversèrent nos voiles; et dans la soirée, quand nous remimes nos batteries en ordre, tous ceux d’entre nous qui n’avaient encore vu que ce combat naval, parlaient fort dédaigneusement de la guerre maritime, et trouvaient bien autrement redoutables les chemins creux de Ja Bretagne et les broussailles de la Vendée. L'expérience que nous acquimes vingt-quatre heures après nous fit changer d'avis.

Pendant les deux longues journées des 30 et 31 mai — 11 et 12 prairial — un phénomène imprévu vint imposer une trève aux deux armées. Une brume épaisse, une évaporation del’Atlantique, formant un nuage blanchätre, nous enveloppa totalement: c’est à grand’peine si nous pouvions distinguer le beaupré du vaisseau qui nous suivait, et le flanc de celui qui marchait à côté de nous. Nous passions des heures sans savoir ce qu'ils étaient devenus; puis nous les retrouvions inopinément quand nous éprouvions vivement la crainte de nous en être éloignés. Il avait été défendu d'employer les signaux qui servent d'ordinaire pour tenir ralliés les bâtiments d’une escadre, car ils auraient appelé l'ennemi et nous auraient trahis. Dans l'étrange isolement où nous tenait le voile dont nous étions entourés, nous’ nous occupâmes,

TR

chacun chez soi, de réparer les avaries du dernier combat et de nous préparer à un nouveau. Mais n’avions-nous rien de plus à faire? Servions-nous efficacement la cause qui nous était confiée, en battant la mer aveuglément sans savoir où était l'ennemi que nous devions attaquer, ni le convoi que nous devions défendre? Est-il permis à la guerre de passer quarante-huit heures à portée d’une armée qu’on doit combattre, et de n’entreprendre aucune opération offensive ou défensive? Une bataille dans la brume, composée d’actions partielles, aurait-elle eu des chances plus défavorables que toute autre, surtout pour ceux qui avaient l’infériorité du nombre? Faut-il donc absolument dans un combat naval voir toute la ligne des vaisseaux ennemis, et ne peut-on les attaquer et les vaincre un à un dans l'obscurité, comme on fait dans les attaques des places fortes, en profitant de la tempête, du brouillard ou de la nuit? |

La preuve que l’inaction était funeste, c’est qu’elle pesait lourdement sur tout le monde. On s’en tourmentait à bord au delà de toute expression ; et lorsque enfin le 1° juin — 13 prairial — le jour, en paraissant pur de toute vapeur, nous découvrit la flotte anglaise, il y eut une acclamation de joie; il semblait que nous étions délivrés de la captivité où la brume nous avait retenus oisifs, sans pouvoir offrir notre vie en sacrifice à la Patrie.

Il fallait que ce sentiment fût bien profond, puisqu'il ne

fut pas étouffé par l’effet de deux occurrences funestes qui

apparurent ensemble devant nous pour nous montrer l’inutilité de notre dévouement. L’escadre ennemie avait recu un renfort de plusieurs vaisseaux ; et ce qui était bien pire encore, elle avait gagné, pendant les deux jours de brouillard, l'avantage incalculable d’être au vent à nous.

Les deux flottes coururent longtemps la même bordée pa-

rallèlement, sans doute pour mesurer leurs forces et fixer la place de leurs coups; puis elles obliquèrent pour diminuer la distance qui les séparait, et bientôt elles se trouvèrent à portée du canon. On distinguait de part et d’autre les pièces des batteries basses des vaisseaux montrant par chaque sabord leur large bouche prête à vomir la mort. On découvrait dans les hunes des fusiliers appostés pour tirer aux officiers des gaillards et aux amiraux en observation sur la dunette. De grands filets étaient tendus au-dessus du pont pour préserver les hommes qui y manœuvraient, de la chute des poulies et des agrès coupés par les boulets ramés. On voyait arboré en tête du mât sur notre vaisseau amiral le pavillon carré aux trois couleurs que ne connaissait encore ni la victoire, ni même l'Océan, mais qui, dans cette journée, allait recevoir de notre sang une consécration mémorable. De l’autre côté, flottait le pavillon de Saint-Georges, fier de sa vieille renommée, et de couvrir un essaim d’offi-

ciers expérimentés, tandis que ceux que nous aurions pu

leur opposer avaient déserté la France et conspiraient contre elle avec ses implacables ennemis. .

Vers neuf heures du matin, au moment où nous ache-

vions notre déjeuner frugal et rapide, la ligne anglaise se

rompit, et, tandis que la tête continuait de nous tenir en échec, l’autre partie, changeant tout à coup de direction, se porta, voiles déployées, avec une impulsion puissante el rapide, entre le centre de notre colonne et son arrièregarde. Un superbe vaisseau à trois ponts, la Reine Charlotte, suivi du Bellérophon, du Léviathan et de beaucoup d’autres, opérèrent ce mouvement hardi, avec autant de précision que d'intrépidité. Leur file serrée, beaupré sur poupe, pénétra dans la nôtre, et la coupa à angle droit, derrière le vaisseau amiral la Montagne. Ce fut un moment

solennel. Le feu n'ayant pas encore commencé, la scène était libre de fumée et pouvait être embrassée par les regards. Chacun prévit les conséquences de cet acte décisif; et les malédictions les plus énergiques chargèrent le nom du capitaine qui avait laissé rompre la ligne devant son vaisseau.

La Reine Charlotte, et successivement tous les bâtiments qui la suivirent dans le passage qu’elle leur avait ouvert, làchèrent leurs bordées, en le traversant, sur les deux vaisseaux qu'ils séparäient. Ces bordées, les prenant d’enfilade d’un bout à l’autre, et sans rien rencontrer qui limitât l’action des boulets, furent extrêmement méurtrières et bouleversèrent l'artillerie des batteries. Dès que le passage fut effectué, les vaisseaux anglais se dirigèrent à contre-bord le long de notre ligne, et la canonnèrent d’un côté pendant qu’elle était attaquée de l’autre par une seconde colonne tenue en réserve pour cet objet, mettant ainsi notre arrière-garde entre deux feux, et opposant deux vaisseaux à un seul, c'est-à-dire cent quarante-huit canons ou même cent quatrevingt-quatorze à soixante-quatorze. Cette manœuvre navale équivaut à celle de. l’ordre oblique employée dans la guerre de Sept ans ; elle a pour but d’écraser une force inférieure en dirigeant sur elle par surprise une force beaucoup plus considérable. Toute vulgaire qu’elle est, et quoiqu'il faille bien peu d'efforts pour la faire échouer, elle a réussi constamment à l'Angleterre, et ses succès ont érigé en hommes de génie des amiraux, très-braves sans doute, mais sans un grand talent comme navigateurs et tacticiens.

L'extrême péril où cette manœuvre jetait notre arrièregarde ne fut pas plutôt aperçu par l’amiral Villaret, qu'il fit virer de bord la Montagne, et ordonna à la tête de l’escadre de suivre et imiter ses mouvements. Il n’attendit pas l'exécution de son signal et se jeta au milieu du combat.

Nous y entrâmes presque en même temps; et dès lors, quoique je fusse aux pièces du gaillard et même à celles de la dunette, je ne pus rien voir au loin, une épaisse fumée couvrant tout le champ de bataille et ne laissant distinguer que les vaisseaux ennemis qui s’approchaient de nous à brûle-pourpoint pour nous atiaquer.

Le nuage qui nous enveloppait ainsi était produit par la combustion de cent mille barils de poudre à canon; il ne ressemblait pas à la brume océanique des jours précédents ; au lieu d’en avoir la couleur grise uniforme, il variait, selon une foule d'accidents, d'intensité, de forme et de teintes. Tantôt il était d’un noir opaque, fuligineux, brillanté d’étincelles et envahi subitement par des flammes rougeâtres, et tantôt il était diaphane, donnant à la lumière du jour l'aspect d’un clair de lune, et effaçant les objets par une sorte de mirage fantastique. Il était souvent parsemé de cercles brunâtres s’élevant dans l’air horizontalement et qui rappelaient ceux que les peintres du moyen âge traçaient au-dessus de la tôte des personnages saints. Ce phénomène singulier, qu'on n’a point encore expliqué d'une manière satisfaisante, est l’un des effets de l'explosion de la poudre la plus parfaite.

Quand le nuage se déchirait, quelque vaisseau ennemi, ceint d’une double et triple zone jaune ou rouge nous montrait son flanc hérissé de canons prêts à nous foudroyer. Bientôt cette citadelle flottante, ramassant avec ses voiles immenses la légère brise de l'air, prenait une position plus rapprochée et se couvrait de feu. Une effroyable détonation se faisait entendre, et une grêle de boulets énormes venaient démolir les murs de bois qui nous servaient de parapets. Souvent nous prévenions cette décharge meurtrière par celle de toute notre artillerie, et lorsque, à

travers les tourbillons de fumée, nous découvrions que nos coups bien dirigés avaient renversé un mât, abattu une vergue, enfoncé un plat-bord et fait une large brèche aux batteries de l'ennemi, alors il s’élevait un cri de triomphe qui relevait le courage de nos compagnons moins favorisés que nous par les hasards du combat.

Dix fois ces terribles occurrences se renouvelèrent avec des aggravations diverses. C'était, le plus souvent, un vaisseau anglais qui venait se ranger bord à bord, et ouvrait sur nous un feu très-vif d'artillerie et de mousqueterie, espérant nous réduire bientôt à amener notre pavillon ; détrompé par la vigueur de notre résistance, il éventait ses voiles pour chercher plus loin quelque autre bâtiment de plus facile capitulation. Mais des rencontres dont le péril était bien plus grand, nous attendaient à la fin de la journée. Pendant que nous ripostions à un vaisseau de 74, il en vint un second nous attaquer à l’autre bord. Nous fûmes écrasés par l’irruption des boulets qu’ils nous lancèrent pendant plus d’une heure. Notre mât de misène fut coupé au raz du pont; le grand mât se rompit par la moitié, et la chute de l’un entraîna celle de l’autre avec l'immense édifice dont ils étaient les soutiens. La percussion fut si violente que, dans la batterie basse où j'étais, tout le monde crut que le bâtiment s’entr'ouvrait. Notre position n’était guère meilleure. La mâture avec les vergues, les voiles, les agrès, pendaient le long du bord, . plongés à moitié dans la mer, et pesant de tout leur poids sur le vaisseau qui donnait la bande et se penchait sur les flots comme s’il allait chavirer. Chacun courut aux sabords pour en abattre les mantelets et les fermer. Il était temps ; l’eau entrait déjà par ces ouvertures dans la batterie basse, et nous allions être submergés. L’équipage, ayant en tête

les officiers les plus actifs, s’arma de haches affilées, et à coup redoublés trancha tous les haubans, toutes les manœuvres qui rattachaient encore au vaisseau ses mâts naufragés. Nous étions certainement perdus, si, pendant nos efforts pour nous en dégager, l'ennemi eût continué de tirer sur nos travailleurs exposés à découvert ; mais un incendie qui se déclara en ce moment dans sa batterie, l’obligea à s’occuper de son propre salut, et lui fit éprouver des pertes telles qu'il s’éloigna de nous sans ajouter davantage à n0S malheurs.

Privés de voiles et même de tout moyen d'en employer, nous étions cloués sur le champ de bataille sans pouvoir nous défendre. Un vaisseau à trois ponts ayant reconnu notre situation désespérée vint, pour en profiter, se placer en travers de notre arrière à demi-portée. L'amiral qui le commandait, parut sur sa dunetie haute et crénelée comme la grande tour d'un vieux château, et il cria à nos officiers : J'espère bien, Messieurs, que vous avez amené. — Pas du tout, Monsieur, répliqua notre capitaine; et appelant un timonier, il lui dit : Mon garçon, va-t’en là-haut montrer notre pavillon à M. l'amiral. L'enfant grimpa quaire à quatre les enfléchures des haubans d’artimon ; et saisissant l’un des coins du pavillon qui, faute de vent, tombait en paquet, il l'étala dans toute sa grandeur et le maintint ainsi en défiance de l'ennemi. L'amiral anglais nous envoya à tous les diables par un gros juron et ordonna le feu. C'était vraiment battre un homme à terre, égorger un blessé et mutiler un mort. Aucune de nos pièces ne pouvait tirer sur notre adversaire dans la position qu'il avait prise, et nous étions réduits à nous laisser metlre en pièces sans la moindre résistance. Il est vrai qu'à la distance où nous étions, l'ennemi se trouvait trop près pour faire usage de toute son artillerie, mais la moitié suffisait pour produire

un affreux carnage et faire couler le Jemmapes sous nos pieds. En effet, une première décharge de ses trois batteries sur l'arrière de notre vaisseau balaya les gaillards, ra-

vagea nos ponts, démonta nos pièces de gros calibre, fit pénétrer des boulets à fond de cale, et y acheva nos bles-

sés qu’une première fois avait épargnés la mort. Notre perte

x eût été encore plus grande si nos officiers n'avaient pas : \ ordonné aux canonniers de se jeter à plai-ventre, quand ils

. virent les artilleurs anglais prendre leur boute-feu. Néan-

| ” moins, une seconde décharge allait certainement nous ex- —. werminer, et notre sort semblait inévitable, quand un hasard vint tout à coup nous délivrer. L'amiral ennemi fut frappé

par les balles de quatre jeunes soldats de marine postés dans la hune d’artimon, le seul mât qui nous restât dans notre terrible détresse. Cet événement déconcerta l'attaque, suspendit le feu destructeur dont nous allions être victimes,

et donna le temps à la Montagne de venir à notre secours.

Le vaisseau anglais, menacé par notre amiral de se trouver dans la dangereuse position où nous étions, celle d’ taqué par sa poupe, se hâta de s'éloigner et d'aller rejoin-

dre les siens. Nous avions vu notre perte si imminente, que nous pouvions à peine croire à notre salut.

être at-

La Montagne s'approcha de nous; nous l’accueillimes

par les plus vives acclamations. L'amiral Villaret et le éommissaire de la Convention examinèrent avee intérêt notre malheureux vaisseau dont le dernier mât venait de tomber, ce qui le laissait ras comme un ponton. Ils s’avancèrent sur le couronnement, et, se découvrant tous deux, ils crièrent : Vivent le Jemmapes et son Capitaine; paroles que répétèrent avec enthousiasme les braves marins de (a Montagne. Ce vaisseau fut le premier et le dernier au combat ; il reçut trois cents boulets dans ses flancs et sa flottaison ; il eut

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trois cents hommes tués ou blessés, dont dix-huit officiers. Son capitaine, M. Basire, perdit la vie, et il ne lui resta après la bataille que cinq lieutenants ou enseignes capables de continuer son service. IL combattit douze ou quinze vaisseaux ennemis, et il résista courageusement à sept qui l’attaquaient simultanément.

Notre capitaine, qui avait montré un grand caractère dans cette longue et rude journée, et qui n'avait pas sourcillé dans le plus terrible danger, se trouva mal en entendant les acclamations que méritait sa belle conduite. Un instant auparavant j'avais été témoin d’un autre exemple de la bizarrerie de l'esprit humain. Les jeunes volontaires qui, dans la hune d’artimon, s'étaient comportés comme des héros, furent rappelés en bas, le mât entaillé par les boulets menaçant ruine; Mais quand il leur fallut descendre de cette hauteur, ils ne l’osèrent jamais; et l'on fut dans la nécessité d'envoyer des gabiers les chercher et leur donner le bras: ce quifit une scène comique au milieu de notre deuil,

Le bruit du canon qui nous assourdissait depuis plus de sept heures, s'était éloigné et affaibli. Les vaisseaux anglais avaient évidemment quitté le champ de bataille, obéissant à un ordre de ralliement. C'était un signe de notre succés;

: mais, en regardant autour de nous, il nous semblait dou-

teux que nous pussions vivre a8$ez pour en voir les effets. A chaque instant, notre situation s’empirait. Des voies d’eau produites par les boulets avaient rempli la cale; et le faux pont ne devait pas tarder à être envahi. Déjà les soutes aux vivres de l'avant étaient inondées ; et, quand on prêtait l’oreille aux écoutilles, on entendait la mer s’engouffrer par les trous faits aux bordages de la flottaison, et tomber en cascades dans l'intérieur du bâtiment. Le maître vint rap-

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