‹ Aventures de guerreChapitre 33 sur 62 · CHAPITRE Ÿ · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ÿ

Juillet 1795.

L’escadre de la République, diminuée considérablement par les pertes éprouvées dans la grande bataille navale du 13 prairial de l’année précédente, était à l'ancre dans la rade de Brest, sous le commandement de l’amiral Villaret. Parmi ses bâtiments, on comptait l'Alexandre, vaisseau de 74 que nous avions pris aux Anglais, et qui n'était recommandable à aucun autre titre. Le jour même où je fus envoyé à son bord comme capitaine d'armes, le signal de

mettre à la voile fut donné à la flotte, et nous partimes sans

attendre le retour des hommes de l'équipage qui étaient à

terre. Le bruit se répandit qu’une division, commandée par le contre-amiral Vence, ayant été rencontrée à la mer

par des forces anglaises supérieures, s'était réfugiée dans les pertuis, derrière les îles de Ré et d’Oleron, et que notre sortie avait pour objet de la débloquer. En effet, nous nous dirigeâmes le long des côtes de France, vers le golfe de Gascogne, et nous avions sans doute l'intention de

surprendre l'ennemi; mais il fut instruit de notre approche par ses croiseurs, et, gagnant le large, il se mit en sûreté. Toutefois, notre mission était remplie et nous pouvions rentrer de suite à Brest. Nous perdimes du temps à rallier les vaisseaux, à les mettre en ligne, et la fortune, qui jusqu'alors nous avait favorisés, nous abandonna pour avoir |

négligé de profiter de quelques heures qu'elle nous avait ! accordées. :

En cinglant vers le nord, nous étions déjà en vue des ! côtes du Finistère, et il ne nous restait plus qu’à doubler le grand promontoire, nommé le Bec-du-Raz, pour nous | trouver à l'ouvert du goulet de Brest, quand tout à coup le vent changea et devint contraire ; puis, il souffla par ralales violentes, accompagnées des éclats du tonnerre. La tempête était d'autant plus dangereuse que nous étions à moitié environnés d’écueils sur lesquels la mer se brisait avec fureur. Dans cette extrémité, l'amiral fit signal à l’escadre de chercher un refuge dans la baie d'Audierne, vaste hémicycle creusé par les flots de l'Océan dans le rivage de granit de la vieille Armorique. Nous y mouillâmes en désordre, et nous nous efforçâmes, à bord de l' Alexandre, de réparer les avaries que nous avait faites le coup de vent. Pendant cette besogne, le capitaine se rappela que les hommes de son équipage qu'il avait été forcé de laisser à terre, lors de son départ précipité, devaient avoir été recueillis par la frégate la Sémillante, restée en arrière pour cette mission. La frégate étant à l'ancre au fond de la baie d'Audierne, il me chargea d'aller y chercher nos marins. Mais comme il ne pouvait mettre d’embarcation à la mer pour cet objet, il fit arrêter un bateau de la côte, qu'on mit en réquisition afin d'opérer le transbordement. La confiance que m'’inspira le patron du bateau étant fort mé-

diocre, je m'armai de pistolets d’abordage, et, sous leur protection, j'arrivai à la frégate. Je pris soin d’y faire amarrer mon bateau, ‘et de le consigner à la sentinelle des passe-avants, avec recommandation de faire feu à la moindre tentative d'évasion. Il ne fut pas facile de rassembler les hommes que je devais emmener et qui, préférant demeurer sur la frégate, différèrent le plus qu'ils purent de se mettre en devoir de la quitter. Il ne me restait plus pourtant qu'à les embarquer, quand on vint me prévenir que le bateau avait disparu. Son patron avait profité de quelque distraction du factionnaire pour couper l’amarre et s'enfuir à force de voile. Cruellement désappointé, j'allai exposer ce malheur au capitaine, qui prit part à ma peine et me promit de me fournir deux embarcations, au lieu d’une, le lendemain au point du jour. La mer était trop grosse et l'heure trop avancée pour lui permettre de le faire au-moment même. En voyant que je me résignais dificilement, il me dit avec bonté que les marins devaient accepter sans murmure les arrêts du destin, qui souvent étaient plus favorables qu'ils ne le paraissaient. Il donna l’ordre que je fusse bien traité, et je reçus, en eflet, à son bord une bienveillante hospitalité.

Quand je montai sur le pont avant le jour pour réclamer du capitaine l'exécution de sa promesse, elle était devenue impossible. Le vaisseau la Hontagne lançait des fusées et hissait des fanaux rouges, jaunes et bleus qui avaient tous une signification. Aussitôt la Sémaillante se couvrit de voiles et s’élança hors la baie pour explorer l'horizon pendant que l'escadre appareillait. Mais une brume épaisse, poussée vers nous par la brise du large, couvrait entièrement la mer et nous cachait déjà l'aspect du ciel. Elle nous enveloppa bientôt ainsi que toute la

flotte, et le soleil, en se levant, ne répandit qu’une lumière faible et nébuleuse, sans pouvoir percer par ses rayons les vapeurs où nous étions plongés. L’aveuglement dont nous étions frappés me causa une anxiété qui ne me permettait pas de rester en place; je montai sur la dunette pour examiner si les fluctuations du brouillard ne nous donnaient pas quelque chance d’en être incessamment délivrés. Rien ne me parut confirmer cet espoir, et c'était à peine si l’on pouvait distinguer les objets les plus proches. Cependant, en portant mes regards dans la direcrection de l'arrière de la frégate, et en cherchant s’il n’existait pas quelque trouée dans ces nuages abaissés jusqu’à la surface de la mer, je vis inopinément, à la hauteur d’une

centaine de pieds, se dessiner au milieu de la brume la

tête des mâts d’un vaisseau de haut-bord, avec sa pomme et sa girouette. Stupéfait de cette apparition, je l'indiquai par un signe au premier lieutenant. Le capitaine n'eut besoin que d’un coup d’œil pour la reconnaître et apprécier le danger de notre situation. 1] prit lui-même à voix basse le commandement de Ja frégate et manœuvra pour en changer la direction et en accélérer la marche. Quand nous fûmes à une certaine distance, il fit tirer trois Coups de canon, qui apprirent à notre escadre que l'ennemi était en présence. En effet, le brouillard s’étant à la fin dissipé, nous découvrimes que nous avions failli aborder un troisponts anglais, et que toute la flotte du canal était devant nous se préparant au combat.

L'infériorité de nos forces excluant Jusqu'à la possibilité d’une heureuse résistance , l'amiral Villaret entreprit, pour opérer la retraite de l’escadre, d'empêcher d’abord l'ennemi de l’acculer à la côte, ce qui nous eût Ôté toute chance de salut ; il se hâta de profiter de l'ouverture que les bâtiments

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anglais laissaient encore dans la circonvallation dont ils projetaient de nous environner, et toute notre flotte marchant en bon ordre s'éloigna dans la direction du sud, suivie d'assez loin par l'ennemi qui ne s'était pas attendu à ce mouvement. Mais quand la nuit fut close, nous revinmes par une contre-marche sur notre premier sillage afin de nous élever dans le nord et d’entrer dans la rade de Lorient, qui était près de là. Au point du jour, le 23 juin, il semblait que ce dessein avait complétement réussi. L’escadre anglaise, entraînée dans sa poursuite, n'avait connu qu’assez tard notre manœuvre, et ses vaisseaux dispersés n'avaient pu nous empêcher d'atteindre l’île de Groix, qui git presqu'en face des fortifications du Port-Louis, à l'entrée du port de Lorient. Mais de cruels hasards renversent souvent les projets les mieux concertés, à l'heure même où leur succès paraît certain. Notre escadre, dans sa marche rapide, avait été difficilement suivie par le vaisseau l'Alexandre, qui avait souffert de la tempête dans ses agrès. Les meilleurs marcheurs de l'ennemi l’atteignirent et l’obligérent à se rendre. Le Formidable semblait à l'abri de ces malheurs. Tout à coup, un incendie se déclare à son bord, et pendant que son équipage s'efforce de l’éteindre, il est assailli par plusieurs vaisseaux anglais , qui le prennent. Une perte encore plus déplorable fut celle du Tigre, Vun des plus beaux bâtiments de la flotte de Brest. Celui-là du moins résista avec un courage digne d’un meilleur sort, et ilne céda qu'aux attaques de trois vaisseaux dont un à trois ponts et deux de 74. Le capitaine Bédout, qui le commandait, témoigna dans cette malheureuse action qu’il était aussi bon officier qu'intrépide marin.

L'escadre vint au mouillage de Lorient. La frégate jeta l'ancre devant la ville.

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