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J'avais échappé par un bonheur inouï aux terribles pontonsde Angleterre, maistoutcequeje possédais voguait pour Portsmouth avec l’Alexandre, et les vêtements que je por-

- tais étaient les seules choses qui me restassent. Je regrettais par-dessus tout des cahiers de notes et quelques volumes dépareillés, anglais et italiens, qui, dans mes courts instants de loisirs, faisaient ma consolation. Les officiers de la Sémillante V'apprirent et mirent à contribution leur bibliothèque pour m'ofirir tous les dédommagements possibles. Le capitaine fit tirer de la soute le linge de rechange le meilleur, et comme je le refusais les larmes aux yeux, attendri par tant de bontés, il fit faire pour moi le choix de ce qui me convenait le mieux.

Dans ces temps éloignés qui sont stigmatisés dans l’his-

toire de l’Europe comme une époque de mœurs barbares , jamais je ne suis tombé dans la détresse ou dans un péril éminent sans trouver pour me secourir quelque personne compatissante, qui partageait avec moi sa bourse, son pain, ses vêtements, quoique je lui fusse inconnu et qu’elle ne dût point me revoir, ou bien qui exposait sa vie pour sauver la mienne, sans aucun autre motif que de faire le bien. Je voudrais qu'on m’assurât qu’il en est encore ainsi maintenant.

Quand je quittai la frégate qui m'avait été si propice, je projetais de me rendre à Brest à ma demi-brigade. J’imaginais que pour moi la campagne était finie; je ne prévoyais guère qu'il m’en restait à faire la meilleur moitié, ou pour mieux dire, à en recommencer de suite une autre.

Je pris gîte à Lorient, au quartier de la marine, où l’adjudant, qui savait mes aventures de mer, me logea comme un prince; je m’endormis dans un lit qui me semblait sans pareil, et où du moins j'avais l'avantage de ne pas être bal-

lotté par les flots. Tout à coup je fus réveillé par les coups, sorte de batterie nocturne et mystérieuse qui équivaut à la générale. Je m'équipai en toute hâte et me joignis au rassemblement des troupes. Il était difficile de savoir quel était au vrai le motif de cette vive alerte. Je démêlai seulement qu'une armée ennemie venait d'être débarquée et qu'elle s'était déjà emparée de plusieurs positions d’une grande importance. Aussitôt qu’une chaloupe du port était gréée, on y embarquait autant de militaires qu’elle pouvait en contenir, et on l’expédiait pour le Port-Louis, citadelle qui défend l'entrée de la rade de Lorient, et qu'on appelait alors Port-Liberté. C'était là le point de départ des détachements pour l’armée des côtes dont le quartier général était Vannes ; mais les communications avec cette ville étaient coupées par terre et par mer, les chouans occupant toutes les issues à l’intérieur, les troupes de débarquement de l'ennemi s’é-

tant emparées des passages le long du littoral, et la flotte

anglaise qui était venue mouiller dans la vaste baie de Quiberon interceptant toutes les embarcations sorties des ports VOISINS.

Quand j'entrai dans la place, je trouvai tout'en confusion ; on aurait dit que les assiégeants étaient au pied des glacis.

Le commandant se lamentait de n'avoir pas assez d’artilleurs pour les pièces du front d’attaque menacé; et, bien déterminé à ne détacher aucun de ceux qu'il gardait en serre chaude, il s’empara de moi pour conduire un convoi de munitions qui lui donnait de mortelles inquiétudes, attendu qu'il en avait retardé le départ sous sa responsabilité, cas extrêmement grave en présence des commissions militaires chargées alors, en premier et dernier ressorts, de pratiquer la justice. Il me donna pour escorter ce

convoi une douzaine de réfractaires du dépôt colomial, commandés par un sergent ivre; et les attelages des deux caissons furent fournis par une réquisition frappée sur des chevaux de paysans, aussi rétifs que leurs maîtres. J'avais gardé un souvenir du patron d’Audierne qui m'avait enlevé son bateau sous les yeux d’une sentinelle; et je pris mes précautions pour ne pas être dupe une autre Cjois de ces rustres sournois et astucieux. Je fis marcher

/chsent des charretiers entre deux soldats, le fusil en ban-

” doulière et la baïonnette à la main avec ordre de faire

main basse au premier signe de trahison. Je disposai une

âvant-garde pour ne pas tomber à limproviste dans

‘quelque embuscade, et je fis tenir les armes prêtes à

tirer. Tout se passa fort bien tant que la nuit fut claire et la route facile: mais, au bout d’une heure, l'obscurité devint profonde et le chemin fort mauvais. Les chevaux n’allèrent plus qu’au pas; leurs conducteurs parurent pris de sommeil: les soldats harassés se relâchèrent de leur surveillance; et, malgré tous mes efforts, l’escorte tomba dans cette somnolence qui s'empare des hommes fatigués, surtout au’point du jour. Nous en fûmes très-brusquement

tirés par des cris rauques et retentissants, ceux qui ser-

vaient aux chouans de signal, et qui partaient d’une berme de rocher dominant l’un des côtés du chemin. Aussitôt, les conducteurs y répondirent par un cri semblable, et tournèrent leurs chevaux, avec violence, dans un chemin de traverse où ils se précipitèrent au galop. Ge mouvement fut si rapide qu’il renversa les soldais échelonnés sur le flanc gauche du convoi. A l'instant je commandai le feu. Nos balles atteignirent l'un des traîtres et blessèrent un limonier qui, en se cabrant, fit venir en travers du chemin le premier caisson et empêcha le second de passer. Néan-

moins, l’autre charretier eut encore le temps de couper les traits, et de se sauver avec les autres chevaux. Nous pûmes d'autant moins nous y opposer, qu'une fusillade était alors ouverte sur nous du haut des talus dont le bas chemin était bordé. Nous y répondimes en nous retranchant derrière nos caissons, qui furent criblés des coups de l'ennemi. L'action dura assez longtemps pour laisser poindre le jour; et nous allions être exposés bientôt à un feu moins mal dirigé, quand inopinément les chouans abandonnèrent leur position. Une compagnie de grenadiers qui était dans le voisinage, ayant entendu la fusillade, s’était portée au pas de course vers le lieu du combat, et avait mis l'ennemi en déroute rien qu'en se montrant.

Ces braves furent très-contents de nous avoir délivrés ; ils nous aidèrent à tirer nos caissons du chemin creux où leurs maudits conducteurs les avaient engagés, et ils leur donnèrent, aux dépens de quelque ferme du voisinage, un attelage nouveau. D’après le compte que je lui rendis, le capitaine se chargea du convoi et renvoya son escorte au Port-Louis; il insista avec bienveillance pour me déterminer à rester avec lui comme volontaire. « Nous voici sur la côte, me dit-il; c’est presque un service maritime que nous allons faire, et nous lui sommes étrangers: vous pouvez nous être fort utile par votre expérience. En récompense nous vous ferons faire, en bonne compagnie, une belle campagne d’où la République sortira triomphante. Vous servirez sous les yeux du premier homme de guerre qu’ait la France, le général Hoche, qui nous aime comme ses enfants, et qui ne nous a pas fait venir pour rien. » Il n’en fallait pas tant pour’ me décider. Je consentis à rester avec les grenadiers réunis, et je reçus, en gage de mon

affiliation, cette fameuse queue de cheval, ce panache rouge qui, en s’épanouissant, couvrait nos chapeaux, et dont l'aspect ébranlait le courage de l'ennemi.

Nous arrivämes au camp de Sainte-Barbe, et nous y primes position. Ce fut là seulement que je pus apprendre avec certitude quels événements venaient de se passer et quels autres se préparaient.

À la suite du combat naval de l’île de Groix, la flotte anglaise étant maîtresse absolue de la mer, rallia une 1mmense multitude de transports et les conduisit dans la baïe de Quiberon, vaste bassin de la côte de Bretagne, formé par le grand saillant de Saint-Gildas et par une longue presqu’île de sable et de rochers qui donne son nom au mouillage. Ce lieu était parfaitement choisi, étant adjacent aux campagnes du Morbihan, où les chouans pullulaient, et aux deux rives de la Loire, que les Vendéens couvraient de leurs armées.

Dix mille émigrés, formant cinq régiments et plusieurs COrpS francs, furent débarqués le 27 juin, par les chaloupes anglaises, sur la plage de Karnac, au fond de la baie de Quiberon, entre Vannes et Lorient. Aussitôt une de leurs colonnes, commandée par le comte de Boisberthet, marcha en avant et occupa la petite ville d’Auray. L'armée, au lieu de suivre ce mouvement et de se porter sur Vannes, qui ne pouvait résister, entra dans la presqu'île de Quiberon, et s’avança jusqu’au fort Penthièvre, qui la barre etla défend dans sa partie la moins large. Cette citadelle, qui devait opposer une résistance tfficace, se rendit à la première sommation, des intelligences ayant été ménagées longtemps à l'avance dans sa garnison. Sa défense fut confiée à un corps d'élite des émigrés, et pour la rendre plus formidable, on retira les pièces d'artillerie des batteries dirigées vers l'ex-

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