‹ Aventures de guerreChapitre 36 sur 62 · FACE · texte numérisé non relu

FACE

dans le cimetière d’un hameau voisin et dans le jardin de son curé; opération qui nous répugnait, et nous eût fait passer pour des mécréants dans l'opinion des gens du pays. Le curé, qui cachait sa tonsure sous une toque de laine bleue, et qui était vêtu comme tous les autres paysans, ayant appris notre déférence pour son église, vint en remercier le capitaine, et lui dit que cela porterait bonheur à nos armes. L'effet suivit de près la prédiction.

L’ennemi s’aperçut enfin que notre camp de Sainte- Barbe l’enfermait dans la presqu'île, et qu'il s’y trouvait bloqué. Il résolut une attaque combinée ; et, par une nuit obscure, trois colonnes, commandées par d’'Hervilly, Puysaie et Tinteniac, marchèrent contre notre position, sans pourtant lavoir fait reconnaître militairement. La dernière de ces colonnes, obligée de suivre des sentiers dans les sables, se perdit et arriva trop tard. Les deux autres vinrent se jeter sur nos redoutes avec impétuosité, mais elles furent repoussées et mises en fuite par le feu de nos pièces et de notre mousqueterie. Trois cents hommes restèrent sur les glacis des redoutes, et tout le terrain était couvert de sacs, de fusils et de bagages. Nous ramenâmes quaire canons de campagne avec leurs caissons. La défaite eût été plus complète, si nous n’avions pas été arrêtés dans la poursuite, lorsque le jour parut, par la mitraille de cinq chaloupes canonnières anglaises embossées sur notre gauche, près du rivage.

Le combat de Sainte-Barbe aurait dû convaincre les chefs de l'ennemi que le projet d’envahir la France était chimérique, et qu'ils n'avaient ni la force ni l’habileté qu'il leur aurait fallu pour y réussir. Mais lorsque les hommes sont sous l'empire de la fatalité, ils sont poussés irrésistiblement dans la voie qui les conduit à leur perte.

Il est très-remarquable que ce furent les moyens iniques dont 'on s'était servi pour préparer le succès de cette invasion qui amenérent sa terrible catastrophe. Voici comment advint cette sanglante rétribution.

On sait qu'en Angleterre, pendant vingt-cinq ans, les prisonniers de guerre furent entassés inhumainement dans les vieux vaisseaux désarmés nommés pontons, et que rien n’a jamais égalé leurs souffrances dans ces affreuses prisons. Lors des préparatifs de l'expédition de Quiberon, ce fut parmi ces hommes désespérés qu’on alla recruter des soldats. Beaucoup qui conservaient encore quelque énergie refusèrent avec indignation de servir contre leur patrie; d’autres acceptèrent en se réservant de retourner à leur ancien drapeau dès que l’occasion s’en présenterait, De ce nombre était un canonnier nommé David Goujon. Incorporé dans un régiment de l’armée royale, il fut débarqué à Quiberon et envoyé en garnison au fort Penthièvre; il en étudia les localités, et, mettant à profit la confusion qui suivit le combat de Sainte-Barbe, il se glissa, dans la nuit, hors de la forteresse, et gagna nos avant-postes à travers mille dangers. Conduit à la redoute des grenadiers réunis, il me reconnut pour m'avoir vu à Toulon pendant le siége de cette ville, et il me conjura de le servir auprès de notre capitaine. Celui-ci écouta très-attentivement le récit qu'il lui fit de son évasion du fort; et le général Debelle, qui avait toute la confiance de Hoche, étant venu nous visiter, il l’entretint longtemps de cette évasion et de ses particularités. Bientôt notre déserteur fut mandé au grand quartier général, et prit congé de moi comme si nous ne devions plus nous revoir. Il en fut tout autrement. Quarante-huit heures après, le 2 thermidor :, dans la soirée, il revint à la

1 20 juillet 1795.

redoute accompagné par un sergent qui ne le quittait pas d’un instant, et qui semblait être son Mentor. Je ne m'en préoccupai que fort peu, car, en même temps, arriva l'ordre d’un mouvement des troupes.

Quoique les opérations se fissent dans le plus grand silence et sous le couvert de la nuit, je pus, d’après plusieurs indices, reconnaître qu’on préparait une marche en avant vers les positions de l'ennemi. Nos troupes furent massées sur trois points : à la gauche, le général Humbert rassembla cinq à six cents hommes aux environs du village de Saint-Clément, à l’ouvert de la route qui conduit au fort Penthièvre, en suivant le rivage de la baie de Quiberon. Cette route pouvait être battue à petite portée par les chaloupes canonnières anglaises mouillées en travers pour en défendre l'accès. Un fort détachement, ayant à sa tête le général Vateau, fut posté à l'entrée d’un sentier qui parcourait le terrain le plus élevé de la presqu'île, à égale distance de ses rivages du sud et du nord. Enfin notre colonne, composée de deux cents grenadiers réunis sous les ordres de l’adjudant général Ménage, forma un bivouac à cheval sur le chemin qui suit le bord de la mer, sur la côte septentrionale de la péninsule, et qui aboutit à la falaise dont la forteresse occupe le sommet.

Nos trois corps étaient à un quart de lieue de distance les uns des autres ; mais, le terrain se resserrant aux environs de la citadelle, près de laquelle il n’a guère plus de soixante mètres, nous devions nous rapprocher de plus en plus dans nos progrès, et, finalement, opérer notre jonction. Toutefois nous étions loin de ce but, car il nous fallait traverser un espace où, pendant une lieue et demie, nous devions être exposés sur nos deux flancs au feu des bâtiments anglais, et battus de plein-fouet par l’artillerie nom-

breuse et dominante de tous les ouvrages de la forteresse.

Un instant, au coucher du soleil, le général Hoche eut la . perspective inquiétante d’une nuit claire et sereine. Il voulut juger par lui-même la position des troupes et l’ensemble du terrain des opérations qu'il avait préparées. Un observatoire naturel lui fut offert par l’un de ces rochers qui, perçant le sable, se projettent perpendiculairement à une hauteur considérable, et qui affectent sur les côtes du Morbihan les formes d’une tourelle ou d’un clocher gothique. La structure bizarre de ce rocher lui a valu le nom de la Roche aux Fées. Le général monta au sommet de ce monument, et ce fut de là qu'il reconnut son champ de bataille. Aussitôt que son panache fut aperçu, l’amour de l’armée pour son chef héroïque éclata par des applaudissements qui se répétèrent d’une colonne à l’autre jusqu'aux campements les plus éloignés. Depuis César, ces lieux n’avaient pas été témoins de pareils témoignages de l'affection vive et dévouée des soldats pour leur illustre général.

La vie militaire a, comme le théâtre, de longs entr’actes d'un mortel ennui. Ne voyant point de terme à l’attente des événements de cette soirée, je me couchai dans le sable, et je m'endormis profondément au pied de nos faisceaux d'armes. Quand je m'éveillai en sursaut, la scène avait totalement changé. La marée avait amené en montant un tout autre temps; 1l faisait un vent froid, pénétrant, qui poussait avec violence les vagues sur les rochers du rivage, et la nuit était si noire qu’un peloton ne voyait pas celui qui était devant lui. Nous nous formâmes par divisions, et nous partimes à minuit en suivant le bord de la mer, qui nous tenait | lieu de guide de droite. L’adjudant général Ménage, qui nous commandait, prescrivit le plus grand silence, et employa les exhortations les plus pressantes pour faire ajour-

ner au lendemain les quolibets et les joyeux propos dont les soldats français ont l'habitude invétérée dans toutes les aventures périlleuses ; il passa dans les rangs, et recommanda, au nom de la République, l’obéissance et la résignation, aux grenadiers et la plus stricte surveillance avec une inflexible fermeté à tous les chefs. Jamais consigne ne fut plus nécessaire et mieux suivie. Les obstacles se multipliaient et ÉRAAIESR SE à chaque pas. Le chemin, en s’avancant dans la presqu'île, s'était rétréci par degrés et n'avait plus que la largeur d’un sentier tracé entre la mer et une berme de rochers. Il nous fallut marcher par sections, puis par files, ce qui nous dispersa sur une longue ligne de route, et affaiblit notre défense en cas d’attaque. La tempête s'était déchaînée; elle lançait Les lames du large contre le flane de notre colonne qui était menacée d’être rompue et entraînée par les flots. Les sifflements du vent et le fracas du ressac nous assourdissaient, et rendaient impossible de rien entendre. Cette circonstance sauva notre entreprise, car notre présence eût été révélée aux sentinelles

* avancées de la forteresse et aux matelots de quart à bord

des canonnières mouillées à une portée de fusil, si le bruit de nos armes, $e heurtant dans l'obscurité, n'avait pas été étouffé par les clameurs des éléments en furie.

Lors d’une courte halte que nous fimes sur une petite grève, le général en chef vint reconnaître et encourager la colonne qui se trouvait en ce moment plus en avant que celle de sa gauche. J'appris alors que David Goujon, toujours accompagné du sergent que nous appelions son ombre, était en tête du premier peloton et lui montrait le chemin.

De nouvelles injonctions passées de bouche en bouche nous firent connaître que nous touchions à la base du

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rocher escarpé que couronne la forteresse. Nous nous glissÂmes avec un redoublement de précautions dans l’étroit espace laissé par la mer au pied de cette haute projection. Nous déposâmes nos sacs silencieusement dans une cavité. spacieuse ; et après avoir contourné plusieurs saillants du

roc qui dominaient une mer mugissante couverte d’écume,

nous commençâmes à grimper péniblement sur des amas

de pierres qui me parurent les débris du flanc de la falaise. | L’escarpement que nous devions escalader se dressait alors

devant nous, et nous étions près du succès ou du revers

de notre entreprise. Cet instant fut solennel, et nos jeunes

grenadiers, en voyant l'ennemi sur nos têtes et l’abime

sous nos pieds, se prirent à faire le signe de la croix.

La paroi du roc, qui atteint à la plus effrayante hauteur, n’est pas tout d’une pièce comme elle le semble d’abord; elle est formée d’assises superposées qui rentrent plus ou moins en s’exhaussant, et laissent un rebord, une étroite corniche à la base de chacune d’elles. Ces sortes de degrés manquent en beaucoup d’endroits, qui sont, par conséquent, complétement inaccessibles ; mais si l’on suit à droite ou à gauche la corniche où l’on est arrêté par cet obstacle, on trouve immédiatement au-dessus une aufre assise munie d’un rebord.

Dieu seul sait comment nous atteignîimes le sommet de cette haute escarpe, car les ténèbres ne nous laissaient rien voir, et chacun de nous ne savait rien de plus que ce qu'il faisait. Je m'imagine que dix à douze fois les grenadiers qui étaient à mes côtés me soulevèrent pour m'aider à arriver à l’assise supérieure, et qu’autant de fois ceux qui y étaient déjà parvenus, me prêtèrent leur secours pour venir jusqu’à eux. Mon fusil suivit le même chemin, et je donnai aux autres la même assistance que J'avais reçue. Les

assises avaient environ cinq à six pieds de haut, et leur rebord dix-huit pouces.

Au faite de l’escarpement régnait un mur auquel s’appuyait intérieurement le terre-plein de la forteresse, et qui servait de parapet à une grande batterie à barbette, dirigée contre un ennemi venant de l'extrémité de la presqu'île. Nous franchimes ce mur qui était assez peu élevé, et nous nous élançâmes dans la batterie aux cris de vive la République. La garde du fort, qui s'était sans doute abritée contre la tempête, accourut sur le parapet pour s'opposer à l'escalade, mais elle fut attaquée à revers et précipitée dans la falaise. Un corps de troupes ennemies, rallié par un colonel nommé Folmont, essaya de défendre le poste important qu’il avait laissé surprendre. Au lieu de répondre à ses coups de fusils, nous l’assaillimes à la baïonnette et le mimes en fuite. Le commandant resta sur la place avec plusieurs autres personnages de l’émigration ; le reste chercha un refuge dans la partie basse de la forteresse qu'on appelait le retranchement. Là le combat fut plus acharné; la garnison était en force, il fallut la déloger des casernes, qui furent emportées d'assaut avec un terrible carnage.

Au moment où, maîtres du plateau de la citadelle, nous nous précipitions dans le retranchement, les troupes ennemies qui l’occupaient, étaient si loin de croire au péril de leur position qu’elles ouvraient le feu de leurs batteries sur la colonne du général Humbert, qu’attaquaient en même temps les chaloupes canonniëres anglaises, mouillées sur son flanc gauche dans la baie de Quiberon. Lorsque le jour parut, cette colonne qui s’avançait le long du rivage ayant été découverte à la fois par ces chaloupes et par la forteresse se trouva exposée à leur artillerie. Ces feux simultanés ne laissèrent point douter que la colonne de droite n’eût

échoué dans son entreprise, et que les grenadiers réunis ne fussent perdus. Dans cette conviction, le commandant ordonna la retraite, et déjà elle s’opérait, quand , en levant les yeux vers le fort Penthièvre, on vit flotter sur ses hauts remparts le pavillon tricolore, déployé triomphalement dans toute son étendue par la brise du matin. Jamais l’apparition des couleurs nationales ne causa plus de surprise et de joie. L'armée, répandue dans les sables de la presqu'île, les salua par ses acclamations, et le général Hoche, sortant de son calme habituel, en donna l'exemple aux soldats. Nous y répondimes du haut de ces murailles, que nous venions de gegner , et cette vive expression d'enthousiasme retentissant dansles airs parvintjusqu'à la flotte ennemie pour la convaincre de notre dévouement à la France et à notre illustre chef.

Maintenant il était en notre pouvoir de châtier les chaloupes anglaises qui avaient tiré à mitraille sur nos colonnes d'infanterie. Là, devant nous, étaient des mortiers à grande portée qui avaient été chargés par l'ennemi quand la forteresse était en sa possession. {l nous suffit d’en changer légèrement la direction, et bientôt, en éclatant au milieu de ces chaloupes, de redoutables projectiles apprirent à leurs équipages que le vent de la fortune venait de tourner contre eux. Quand 1il coupèrent leurs câbles pour fuir nos bombes, une immense risée partit du rivage et les poursuivit implacablement.

L'adjudant général Ménage, qui nous commandait lors de l'escalade, entra dans la batterie l’un des premiers. Le représentant Tallien fut toujours à la tête des colonnes d’attaque. Dans la terrible nuit de l'assaut, le général Hoche se montra digne de sa grande renommée et acquit de nouveaux titres à l’amour de l’armée. Il vint visiter le rocher

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| QUIBERON. 223 L LR.

| , le | que nous avions gravi, etil remercia les grenadiers réunis de ce beau fait d'armes, qui venait de décider le succès de + : la campagne et de confondre les projets des ennemis de la ... Es | France. « Mes enfants, ajouta-t-il, je viens vous féliciter ‘|

| au nom de la République ; actuellement, il m'est permis de

| vous dire que de ma vie je n’ai éprouvé d'inquiétude comme Ho

celle que vous m'avez causée pendant que vous étiez sus- |. pendus au flanc de ce rocher. » Ces paroles, dites avec un nn *. accent pénétré et une voix pleine d'affection, nous firent les

venir les larmes aux yeux. Un trait caractéristique de ce | temps, c’est qu'il n'y eut aucun avancement dans les grena- 4 diers. Personne n’y songea ; chacun croyait n’avoir fait que son devoir.

La forteresse étant prise, l'ennemi qu’elle avait tenu hors | de notre atteinte, était maintenant à découvert. Nous ne | perdimes pas un moment ; et l'armée formée en colonnes d'attaque traversa l’isthme défendue par le fort Penthièvre, s'avançant en bon ordre dans la partie de la presqu'île qui se trouve au delà. Il était difficile d'imaginer comment, de L dessein prémédité, une armée d’invasion s'était cantonnée là, dans un lieu sans eau, sans position militaire, acculé | de toute part à la mer et privé même de localité favorable | pour se rembarquer. On ne pouvait concevoir pourquoi, au lieu de couvrir le fort, d’en éclairer et d'en défendre les ap- L.proches et de s'appuyer à ses ouvrages armés de grosse ar- | no tillerie, les chefs des troupes royales avaient été se poster | derrière la forteresse qui ne pouvait ni les protéger, ni être . protégée par eux. Assurément, ces chefs étaient des hom- Lit mes honorables et courageux ; mais ils servaient bien mal | 4 leur propre cause et faisaient la guerre comme jadis à Minden et à Rosbach. La position principale qu'ils avaient qu: choisie, gisait au milieu des sables de la presqu'île, à une

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lieue du fort. C'était un méchant village nommé Kerdavis ou quelque chose d’approchant ; il était ceint de murs en pierres sèches, qui passaient pour des retranchements ; il y avait là plus de trois mille hommes sous les ordres de M. de Puysaie. Une nuée de tirailleurs s’en détachèrent et s’avancèrent avec assez de résolution ; mais aussitôt que nos colonnes les eurent reconnus pour des chouans, sorte d’ennemis qu'elles avaient en haine, elles coururent sur eux sans ürer un seul coup de fusil. Ce mouvement suffit pour les faire disparaître entièrement ; et bientôt, nos gardes avancées nous Informèrent que la garnison du village l’évacuait par un chemin creux ou un ravin qui lui servait de caponère. On n’atteignit que les derniers, qui payèrent pour tous les autres.

Ce village, dont nous visitâûmes les maisons, était rempli de bagages, de munitions, d'armes de toute sorte. Nous en sortimes promptement et nous marchâmes sur Saint-Julien, autre village situé à une lieue plus loin, et où le comte de Sombreuil avait établi son quartier général. Les ennemis, quoiqu'ils fussent encore au nombre de neufmille hommes, étaient tellement démoralisés qu’ils fuyaient de toutes parts. Le comte de Puysaie donna l'exemple. Il se jeta dans un bateau pour aller, disait-il, informer de la défaite des émigrés l'amiral anglais, qui pouvait bien se passer d’un tel avis, puisque depuis le point du jour il voyait flotter le pavillon tricolore sur la forteresse , et nos troupes s’avancer au delà, le long du rivage de la presqu'île.

Dans leur déroute, les ennemis firent une halte au port d'Aliguen. Forcés de l’abandonner, ils se retirèrent dans le fort de Saint-Pierre, situé sur un rocher élevé au bord de la mer. Une frégate anglaise et plusieurs bricks battaient par leur arüllerie la plage qui conduisait sur les deux flancs

QUIBERON. 225 de ce fort, et tandis que leur feu tenait nos troupes en échec, leurs chaloupes venaient prendre les fugitifs. L'embarquement au milieu des récifs était extrèmement périlleux. Les prisonniers nous dirent le soir que c'était là qu'on avait sauvé MM. de Damas, de Rohan, de Contade, de Vauban et d'Hervilly. Ce dernier se mourait; mais une foule d’autres y perdirent la vie. Les matelots anglais, qui craignaient que leurs embarcations surchargées ne coulassent bas, repoussaient impitoyablement ceux qui s’y attachaient et leur faisaient lâcher prise à coups de sabre. Deux pièces de campagne que nous mîmes en batterie coupèrent ces communications. Alors l'ennemi, sommé par le général Ménage de mettre bas les armes, se rendit à discrétion. On nous signala parmi ces malheureux prisonniers le comte Charles de Sombreuil, qui, je crois, commandait en chef, l'évêque de Dol, MM. De Rieux, de Soulange, de Broglie et un grand nombre d’autres portant des noms historiques ou connus honorablement. Les bâtiments anglais continuant à tirer obstinément après la reddition, je vis l'instant où leurs bons offices, tardifs et inutiles, allaient devenir funestes à leurs protégés.

Cette terrible journée arriva, si je ne me trompe, le 29 juillet, vingt-quatre jours après la prise du fort Penthièvre par l'ennemi. L'armée qui venait d’être détruite était forte alors de près de vingt mille hommes, savoir : dix mille émigrés, deux mille chouans, quatre mille prisonniers français recrutés dans les pontons, et environ trois mille matelots et soldais de marine appartenant à la flotte anglaise.

Autant la guerre m'avait complu avec le caractère de hardiesse et d’habileté que lui imprimait notre cher général, et surtout avec l'espérance de délivrer la Patrie d’un

péril imminent, autant elle me parut remplie de nécessités dures et cruelles, de soins abjects et révoltants, lorsqu'il fallut rassembler les prisonniers et les escorter, et lorsque nous dûmes enterrer dans les sables mouvants les corps de nos pauvres camarades, ainsi que ceux de nos ennemis dans lesquels nous reconnaissions nos concitoyens. Lors d'un combat naval, une fosse commune est toujours ouverte, et la mer, en se refermant, efface promptement les traces du carnage. Jei la terre manquait pour inhumer ceux dont elle était couverte. Sous la superficie du sol gisait une roche qui refusait de s'ouvrir pour les recevoir. E

Mais un spectacle encore plus triste et plus douloureux fut celui d’une longue colonne de prisonniers entre deux files de gardes qui leur témoignaient tant d'égards qu'on voyait bien qu’ils marchaient à la mort. Il y avait là des prélats, des généraux, des officiers de marine, des gardeschasse, des paysans, chacun avec les insignes de sa position sociale. Je remarquai beaucoup de personnes de la physionomie la plus distinguée, peu de jeunes gens et presque autant de vieillards que d'hommes d’un âge mûr. Des femmes avec leurs enfants les suivaient en pleurant; on leur permettait de les approcher, de rester avec eux à chaque halte. Les grenadiers ne cessèrent point, jusqu'au fort Penthièvre, de leur rendre tous les services qui dépendaient d’eux. Moi-même, comme plusieurs autres, je me chargeai d’un enfant que sa mère ne pouvait plus porter, et le capitaine, loin de le trouver mauvais, fit, en me voyant ce fardeau, un sourire de bienveillance et d'approbation.

J’eus plusieurs fois l'occasion de m'’entretenir avec les prisonmers, et je fus forcé de reconnaître que la plupart étaient encore, malgré leur malheureuse situation et le témoignage des événements, dans une sorte d'infatua-

QUIBERON. 227 il .

| tion qui rendait leur perte inévitable. Réfugiés et en- D. : | tassés dans un fort sans issues, privés de toute défense du côté de la terre, 1ls avaient été forcés de se rendre à

discrétion au moment où ils allaient être emportés à la Lu . baïonnette, et pourtant ils croyaient être prisonniers de ‘4 | guerre et devoir être traités comme tels; ils ignoraient le | décret qui les mettait hors la loi, et ils s’attendaient à être Ka

délivrés tôt ou tard par l'insurrection vendéenne. Il y en eut qui repoussèrent les avis et les facilités qu’on leur offrait | pour s'échapper, soit par un faux point d'honneur, soit par de folles espérances, ou peut-être par une injuste défiance de nos conseils. Beaucoup cependant furent mieux inspi- ri) s rés ; ils profitèrent de la nuit et du tumulte pour gagner la | L

| côte du nord de la presqu'île qui n'était pas encore gardée, D : | et les pêcheurs les conduisirent aux îles d'Houat et d'Hédic, . | près desquelles étaient mouillés les bâtiments anglais. Il RAT | s’échappa ainsi, ou dans la marche du lendemain vers la ‘1 ville d’Auray, environ trois mille prisonniers; mais le moindre nombre d’entre eux était composé d’émigrés, et ce 4 furent surtout les chouans qui, connaissant les lieux, parvinrent à se sauver. Les autres, enfermés dans l’église du A Saint-Esprit, à Auray, furent traduits de suite devant une 11 | commission militaire. L’effroyable massacre qu'exigeait la pi à condamnation de tant d'hommes fit frémir les juges. Ils | à À déclarèrent être incompétents. Ce ne fut qu’un répit pour Le | les prisonniers. Une autre commission, formée par ordre RUES L 4} | de la Convention, ne recula point devant sa terrible tâche, ui | et huit cents captifs furent fusillés, à raison de soixante par Ne +R jour, dans une prairie située à la porte de la ville. Cent 1} EL quatre-vingt-sept autres furent condamnés à Vannes et exé- F cutés. M. Charles de Sombreuil et l’évêque de Dol furent au CRE

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nembre de ces infortunés.

298 QUIRERON

Je ne fus pas témoin, grâce à Dieu, de cette sanglante catastrophe. En revenant le soir, très-tard, de l'expédition qui nous avait rendus entièrement maîtres de la presqu'ile, j'étais rentré au fort Penthièvre. Il était comblé de troupes qui y célébraient la victoire en buvant d'excellente bière anglaise et du vin de Porto, apportés en abondance par la flotte pour les besoins de l'armée royale et de ses alliés du Morbihan. Jamais on n’a prodigué les moyens de populariser une invasion avec une aussi grande magnificence. Il y avait dans chaque village une profusion étonnante d’approvisionnements de toute espèce, et si l’on avait jugé du nombre des ennemis par leurs magasins, nous en eussions compté plus de cent mille. On trouva cent trente mille paires de souliers, et la moitié autant avaient déjà été enlevés par nos soldats et par les paysans, qui s’associaient au pillage avec une rapacité vraiment celtique. Nous recueillimes dans la presqu'ile soixante-dix mille fusils anglais, mais il fallut menacer de brûler, sans autre forme de procès, les hameaux dont les habitants en auraient recélé. C'était une affaire très-grave, car le lendemain ils les auraient vendus aux chouans, pour s’en servir contre nous.

Ce fut à grande peine, au retour de l’expédition de la presqu'île, que je pus trouver place au fort Penthièvre pour y passer la nuit. La moitié de l'armée était à dans une orgie triomphale. La frugalité républicaine n'avait pu résister: à la tentation d’une soirée de bombance, et la citadelle était changée en une immense hôtellerie où, dans cent foyers improvisés, entre deux canons, cuisaient de toute manière une innombrable quantité de jambons de Cork et de côtes de bœuf salé, du meilleur de l'Irlande. Les convives, rangés en cercle autour d’un baril de bière forte,

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y puisaient tour à tour en attendant leur succulent repas, et s’évertuaient à chanter, sur mille tons différents, les hymnes de la République. Toute cette joie bruyante m'attristait. Les officiers des grenadiers réunis m'ayant aperçu, m'appelèrent pour partager leur bonne fortune : ils allaient prendre du café! On ne peut s’imaginer aujourd'hui quelle rareté c'était alors; il y avait là des jeunes gens qui en avaient entendu parler, mais qui n’en avaient jamais vu. L'Angleterre, qui dans ce temps-là avait tout le café du monde, en avait embarqué des ballots sur sa flotte, et nous en avions pris énormément. Toutefois, nous en ürions un fort mauvais parti, et, par exemple, celui dont nous faisions fête, avait été rôti dans une poêle à frire, broyé avec un boulet et fait dans une marmite de fonte. Aussi lui fallait-1 un fort parfum de moka pour dominer tous ces autres goûts qu'il avait contractés en passant à travers tant de vicissitudes.

Les troupes partirent au point du jour, les unes pour Auray et Vannes, les autres pour garnir les forts de la presqu'île et les mettre en état de défense contre les attaques partielles de la.flotte anglaise. Je pris congé de mes bons camarades, les grenadiers réunis, et de leurs chefs, qui m'avaient donné tant de marques d'affection. On ne sait pas combien de sentiments généreux sont inspirés par la fraternité des hommes au milieu des périls de la guerre.

Je gagnai un petit port de la côte du Nord d’où partait un bateau de passage allant à Lorient par le courant de Groix, détroit qui sépare cette île des rivages du Morbihan. Il y avait à bord une vingtaine de paysans, hommes et femmes, dans leurs plus beaux atours, et, de plus, deux soldats bas-bretons qui allaient en congé sous prétexte de je ne sais quel mal, et qui étaient accoutrés de mamière à

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Ptit ne di e e . 0 $ LPX dans leur paroisse ce luxe, qui me parut de si mauvais

3 goût, que je ne tins aucun compte de leur présence. Les :“paysans se pressèrent pour me faire une place auprès du plus considérable d’entre eux, qu’il me fut facile de distin-

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