‹ Aventures de guerreChapitre 37 sur 62 · A 8 , LÀ · texte numérisé non relu

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montrer qu'ils avaient assisté à la déroute de l’armée royale. Ils avaient changé leur feutre grossier pour des chapeaux de castor, leurs longues guêtres de toile pour des bottes à l’écuyère, et leurs chemises-de serpillière pour des chemises à jabot et à manchettes de dentelle. Ils avaient sans doute formé très-étourdiment le projet d’aller étaler

Ne

“ guer à ses vêtements très-soignés, et plus encore à son air © d'autorité. À l’instant de faire voile, la prière fut dite en

/ commun, comme il était d'usage en Bretagne, lorsqu'on * allait se confier aux périls de la mer. Je n'hésitai pas à

suivre l’exemple, et je mis ainsi les deux volontaires déguisés dans l'obligation de m’imiter, ce qu'ils firent d’assez mauvaise grâce. Nous étions encore agenouillés, quand le personnage qui était près de moi, se leva et fit en gaëlic une exhortation dont je ne compris pas un mot, mais qu'il prononça avec une émotion vivement partagée par ses auditeurs. En la terminant, il dit quelques paroles dont j'étais évidemment le sujet, car, en se relevant, les femmes se tournèrent vers moi et me firent une révérence, tandis que les hommes me tendirent cordialement la main. Pendant que je répondais de mon mieux à ces politesses, d'autant plus remarquables que les campagnards qui les faisaient sont excessivement farouches, je vis les deux soldats changer de couleur, perdre contenance, et, n’y pouvant plus tenir, se retirer à l’avant du bateau, derrière la misaine, où ils demeurèrent séquestrés pendant toute la traversée, sans avoir aucun rapport avec leurs compatriotes. En se rasseyant, mon voisin se tourna vers moi, et me dit en très-

bon français : « Monsieur, nous sommes déjà de vieilles connaissances, et même, j'en suis sûr, de vieux amis. Je suis le curé de Sainte-Barbe. Vous avez sauvé de la dévastation le jardin de mon presbytère, et, qui mieux est, la terre sacrée des sépultures de mes paroiïssiens. Je viens d’en instruire ceux qui sont ici, et ils me chargent de vous exprimer leur reconnaissance. Elle vous est acquise à bien juste titre, ainsi que la mienne. J'aurais voulu que ce devoir fût le seul que j’eusse à remplir, mais en voyant ces hommes se parer des dépouilles. de la guerre civile et porter les vêtements des victimes dont la chair palpite encore, j'ai dû anathématiser ce cruel mépris des droits de la mort et de l'humanité, et mes paroissiens ont joint leur voix à la mienne pour réprouver cette action criminelle et pour prier Dieu de recevoir dans son sein les malheureux qui ont péri dans la sanglante journée d'hier. Dès que vous avez paru à bord, ajouta-t-il, ces paysans ont remarqué que vous n’aviez point partagé ces dépouilles odieuses, et ils ont jugé que vous étiez un homme selon leur cœur. »

Je fus surpris et ému de trouver, parmi les sauvages habitants d’un village ensablé de l’Armorique, ces sentiments élevés, cette vertueuse indignation, cette piété courageuse qui rappelèrent à ma mémoire une belle et généreuse pen-

sée de l'historien romain : « Il faut, dit Tacite, aux victoires de la guerre civile, non des trophées, mais des larmes et des explations. »

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