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CHAPITRE VI

Août 1795.

J'ai assisté aux derniers jours du dernier peuple indigène de l’Archipel américain, celui qui osa, avant tous les autres, se mesurer avec les Conquistadors espagnols, sans crainte de leurs vaisseaux de haut-bord et de l’invincible supériorité de leurs armes; celui qui lutta pendant trois siècles pour défendre son pays et son indépendance, et qui, lorsqu'il succomba, avait vu détruire les grands empires autocthones du Nouveau-Monde et disparaître tous les habitants primitifs des Antilles.

Les deux campagnes que j'ai faites avec ces braves sauvages sont au nombre de celles dont j'aime le mieux le souvenir. L'occasion qui me lança dans cette carrière pleine d'aventures périlleuses fut, je dois le dire, extrêmement triviale ; mais la vie réelle est ainsi faite. La liberté helvétique et celle des Pays-Bas proviennent, l’une de la résistance d'un courageux paysan qui refusa de saluer un bonnet, et

l’autre, d’une marchande de choux qui refusa de payer une taxe de quelques centimes. |

La frégate la Perle était sur la rade de Brest, prête à partir pour une mission lointaine. Le capitaine s’aperçut que son maître-canonnier non-seulement tenait fort mal la comptabilité, mais encore l’arrangeait pour en tirer profit. Résolu de remédier de suite à ce double inconvénient, 1l s’adressa à l'état-major qui me chargea de vérifier les comptes et de les tenir moi-même dorénavant en qualité de second maître..Je me rendis de suite à bord avec un vieux caporal nommé Parmentier qui avait été mon maître d’armes, et qui m'était fort attaché. L’intimidation ne pouvant avoir aucun succès avec des gens tels que nous, on recourut à la ruse, et nous fûmes complétement dupés. Un beau matin, le maître prétendit que des bons réguliers, qui justifiaient sa gestion, existaient au magasin général du port, et ilme pria d'aller réclamer un certificat de leur existence. J'emmenai Parmentier, et nous fimes tous nos efforts pour obtenir cette pièce; mais, dès lors, et c'était en l’an IV de la République, les bureaux des administrations s'ouvraient tard, travaillaient lentement ou même ne travaillaient pas du tout. On nous fit attendre éternellement ; on nous renvoya de Caïphe à Pilate; et ce ne fut que vers midi que nous reçûmes enfin une pièce constatant que de tels bons n’existaient nullement. Nous fûmes piqués d’avoir été mystifiés ainsi, sans imaginer toutefois que nous l’étions mille fois plus encore. De retour à la cale de la mâture, pour relourner à bord par le moyen du canot qui partait toujours à heure fixe, nous éprouvâmes quelque étonnement de ne pas le trouver au rendez-vous ordinaire. En l’attendant, je m’assis sur des canons en chantier sur le quai, et je charmai l'ennui de cette contrariété en tirant de mgepoche un

volume de l’Arioste dont la lecture était pour moi un plaisir inexprimable. Je fus interrompu brusquement par les exclamations de Parmentier qui, étant allé aux informations, venait d'apprendre que notre frégate avait tiré ses coups de canon de partance, et qu’elle avait fait voile deux heures auparavant. On ne pouvait douter, en consultant le vent, qu’elle ne fût déjà en dehors du goulet. On voit que le tour qu'on nous avait joué était complet, et qu'on ne nous avait envoyés à terre qu'afin de nous faire manquer le départ. C'était un cas très-grave qui pouvait nous mener devant le conseil de guerre comme déserteurs, indépendamment de la spoliation que nous éprouvions de tout ce que nous possédions au monde, et qui allait voguer sans nous à l’autre extrémité de l'Océan. Parmentier était inconsolable, et 1l énumérait sans fin aux marins assemblés autour de nous toutes les richesses renfermées dans nos coffres, et qu’on venait de nous ravir. Un beau jeune homme, attiré par ses plaintes, se fit raconter notre malheur, et aussitôt nous offrit ses bons offices pour le réparer. C'était le capitaine du Vengeur, corsaire armé dans la rivière de Landerneau, et qui partait le soir même pour une croisière dans la mer des Antilles. Il nous proposa de nous prendre à son bord avec promesse de nous réintégrer sur la frégate qu'il croyait pouvoir rejoindre, et 1l s'engagea, si c'était impossible, à nous faire sur son bâtiment tous les avantages dont il serait maître de disposer en notre faveur. Parmentier, qui avait une peur horrible de la justice militaire, me pressa si vivement, que je consentis à cet arrangement. Le soir, nous quittions la rade de Brest, parfaitement installés à bord d’un brick superbe, bien armé, excellent marcheur, et manœuvré par un équipage d'hommes de mer comme les vaisseaux de la République en avaient rarement. On conçoit que Île

métier de corsaire, laissant peu d'espoir d’une longue vie, on faisait très-bonne celle qu’on passait à la mer. Aussi, nous fûmes fort étonnés de l'existence joyeuse que nous trouvâmes sur le Vengeur, et qui ne ressemblait en rien à la diète parcimonieuse et au dur régime qui affaiblissaient la santé des équipages de nos bâtiments de guerre.

Le voyage fut heureux en toute chose. La mer fut belle pendant trente jours; nous trouvâmes les vents alisés aux Canaries, et nous fûmes poussés par eux à travers l'Océan atlantique, comme s'ils eussent été à notre commandement. Nous traversâmes, sans être vus par elles, trois croisières anglaises dont le voisinage nous était annoncé par leurs mâts de perroquets, qui se projetaient au-dessus de la dernière limite de l'horizon. Enfin nous fimes trois prises dont chacune payait l'armement du corsaire.

Le capitaine fut parfait de procédés et d'attention pour moi. C’était un jeune homme instruit et bien élevé, qui était fort aimé de son équipage. Il avait une petite bibliothèque dont j'usai largement; il me rendit un service important, en m’encourageant à suivre les opérations de la marche du bâtiment et à déterminer sa position par l'estime et l'observation. Tous les jours je faisais mon point, avec lui ou avec le maître timonier, comme si je devais être appelé à tracer notre route entre les deux hémisphères.

Un soir, au coucher du soleil, nous vimes devant nous les Antilles. Je ne crois pas qu’il y ait au monde une aussi belle perspective. On découvre, aussi loin que les regards peuvent s'étendre, des îles verdoyantes formant une chaine interrompue par des canaux qui servent de passage aux flots de l'Océan pour se précipiter dans le golfe du Mexique. Ces îles sortent de la mer et se projettent jusqu'au sein des nuages, où se perdent les sommets de leurs montagnes.

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Sur leurs flancs se superposent les cultures, qui s’élèvent en gradins, et s'arrêtent devant la zone des forêts. Près des rivages on reconnait les plantations de cannes à sucre, au vert tendre et brillant de leurs feuilles de roseau. Plus haut sont les quinconces des caféyers, dont les fleurs odoriférantes remplissent l’air de parfum. Vient ensuite la région des forêts, dont la verdure semble bleue à une grande distance. Du vaste massif d'arbres séculaires qui peuplent cette région, s’élancent des pics de basalte et de porphyre, revêtus de feuillages jusqu’à leur cime aiguë, et couronnés de nuages orageux.

Ce magnifique tableau, dont je fus émerveillé, est éclairé par la lumière éclatante du soleil des tropiques, et encadré dans la mer azurée de l'océan Équatorial.

En nous approchant de ces belles îles, nous vimes vers le midi, dans un lointain presque effacé, les mornes amoncelés de la Grenade ; près de nous se dessinaient, comme de hauts murs crénelés, les volcans mal éteints de Sainte- Lucie ; à notre droite, nous distinguions les crêtes dentelées de la Dominique, et devant nous se déroulaient sur une multitude de plans divers les campagnes de la Martinique, domimées par des groupes de pitons les plus pittoresques qu'on puisse voir.

Nous diminuâmes de voiles pour ne pas devancer la nuit, qui nous permit par son ombre de pénétrer sans être aperçus dans le canal ouvert entre la Martinique et Sainte- Lucie. Nous prolongeâmes ce détroit dans toute sa longueur et nous entrâmes vers minuit dans une baie de la première de ces îles, située à son extrémité méridionale, et qui semble un recès creusé dans le massif du haut promontoire appelé : le Gros morne du Diamant. C’est une sorte de cuve circulaire, dont les bords sont fort élevés, et dont la pro-

LES CARAIBES. PAT

fondeur est si grande que le brick vint s’'amarrer à terre, aux rochers, et communiqua avec le rivage par un pont vo-, lant. Aussitôt nous jetâmes dans le bois qui couvre cette partie déserte de la colonie un nègre qui, je crois, avait été embarqué pour remplir le rôle spécial d’espion. Le drôle, qui connaissait le terrain, s'éloigna à toutes jambes, avec la satisfaction de jouer bientôt quelque méchant tour à ses anciens maîtres et amis. Au point du jour ayant reconnu, par le revers des montagnes, que deux navires chargés se disposaient à partir de la baie du Fort-Royal, il nous en avertit en allumant deux bûchers sur le penchant du Gros morne, lorsqu'en même temps une vigie que nous avions placée sur cette montagne, nous prévint qu'une goëlette se dirigeait vers nous, sans toutefois se douter de notre VOISInage, attendu que nous lui étions cachés par la masse énorme du Diamant, rocher volcanique escarpé de toute part, haut de neuf cents pieds et séparé du rivage de l’île par un passage assez profond pour donner accès aux plus gros vaisseaux. Il était de la plus grande importance que ce petit bâtiment ne nous échappât pas, car il pouvait donner l'éveil aux frégates de la station, qui bientôt se seraient mises à notre poursuite. Sur un signal de notre vigie, nous sortimes denotre embuscade, et en trois embardées nous fûmes bord à bord avec la goëlette. Son patron, qui était un jeune homme élégamment vêtu, crut que nous étions un brick anglais qui se méprenait en l’arrêtant, et il s’empressa de hisser le pavillon britannique. Nos joyeux matelots éclatèrent de rire en voyant l'erreur qu’il commettait lui-même ; et ils nous firent ainsi reconnaître pour des Français, qui, comme on sait, sont les seuls du monde à trouver à rire en quoi que ce soit. En voyant sa méprise, le patron tira d'une cache des papiers qu’il se hâta de jeter à la mer,

mais l’un de nos marins se lança aussitôt par-dessus le bord du brick, et alla les pêcher à la nage. Tout cela fut fait si promptement qu'ils étaient à peine mouillés. Notre capitaine interrogea le patron qu'il avait fait venir et qui, après quelques hésitations, déclara qu’il était le capitaine Dawson, du corps royal des Ingénieurs; qu’il venait de Saint-Vincent et qu’il allait à la Martinique. Il insista vivement pour être relâché sur parole, promettant en échange de sa personne vingt prisonniers français, du nombre de ceux gardés dans les casemates souterraines du Fort-Royal. Il s'engagea à nous les remettre dans la journée, si nous voulions venir sous pavillon parlementaire à l'entrée de la baie où cette forteresse est située. Cette proposition parut insidieuse à notre capitaine et le disposa assez mal. Ce fut bien pire encore quand je lui eus donné connaissance du contenu des papiers jetés à l’eau et qui, comme de raison, étaient écrits en anglais. Le document principal était un mémoire adressé au général commandant les forces britannique à la Martinique. Le capitaine Dawson exposait qu'il avait eu l’occasion unique de pénétrer dans la partie de l’île Saint-Vincent habitée par les Caraïbes, et qui formait le dernier asile de leur population. Il avait profité du séjour qu'il y avait fait, pour reconnaître militairement ce pays d'accès difficile, étudier ses positions défensives, ses sentiers, ses ravins, ses cavernes fortifiées et le gisement de ses places d’approvisionnements, qui étaient pour ces sauvages un secret d'Etat. Il terminait par une évaluation du nombre des guerriers que pouvaient mettre en campagne les deux grandes peuplades de l'île : les Caraïbes rouges et les Caraïbes noirs ; et il traçait les opérations par lesquelles on pouvait envahir leur territoire, leurs villages, enlever leurs magasins de vivres, brûler leurs récoltes et

finalement les détruire par la famine, ou les exterminer par le fer et le feu.

Ce projet sanguinaire était signé de l’auteur qui en avait dressé le plan lorsque, étant malade, il avait cherché un soulagement dans les montagnes de l’île, dont l'air est éminemment salubre. C'était à l’abri de l'hospitalité que Jui avaient donnée plusieurs familles caraïbes, qu’il ‘avait conçu cette trahison et qu’il avait médité les moyens de l'exécuter. Plusieurs fois, pendant la lecture du document où il indiquait ces moyens, l’indignation de notre équipage éclata en menaces qui n’allaient pas à moins que de jeter à la mer sur-le-champ le capitaine anglais. Sous le poids de la haine publique, le prisonnier, s’il restait à bord, courait grand risque de quelque mésaventure; aussi ne fit-il aucune réclamation quand il fut reconduit à sa goëlette et claquemuré dans sa chambrette, dont toutes les issues furent closes. Notre capitaine décida que je prendrais la conduite du petit navire, et qu'après avoir été à Saint-Vincent prévenir les chefs de l’île du complot tramé contre eux, je me rendrais à la Guadeloupe pour remettre l'officier félon à Victor Hugues, commissaire de la Convention, qui gouvernait énergiquement la colonie. Pendant mon absence, qui ne devait être que de deux ou trois jours, Parmentier fut chargé de mes fonctions à bord du brick. On me donna un matelot et un mousse pour manœuvrer la goëlette, et Je partis.

L'ile sur laquelle je me me dirigeai était devant moi, à une trentaine de lieues ; mais l'atmosphère lumineuse des Antilles me la laissait distinguer à l'extrémité de l'horizon comme une montagne arrondie sortant de la mer, et qui, d'abord, basse et nébuleuse, s’éleva et s'agrandit par degré, puis se teignit en un vert d’émeraude et divisa en plu-

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