‹ Aventures de guerreChapitre 39 sur 62 · ARS · texte numérisé non relu

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sieurs cimes le sommet unique qu’elle montre au loin. Comme toutes les autres îles de l’Archipel, Saint-Vincent a pour origine un volcan sous-marin qui donne encore des signes de son ancienne activité par des eaux thermales, brûlantes, des fumeroles, des tremblements de terre violents et des éruptions de cendres et de pierres ponces portées par les vents à l’énorme distance de plus de cent

. lieues. Les Caraibes, dépossédés successivement de toutes les Antilles, depuis Porto-Rico jusqu'à la Trinitad, s'étaient

réfugiés à Saint-Vincent qu'ils oceupaient entièrement; mais les colons anglais des îles voisines parvinrent à s’y “établir et à y bâtir une ville défendue par une citadelle et par des forts. Ils mirent en culture les campagnes d’alentour, et, de proche en proche, ils s’emparèrent du territoire jusqu'aux montagnes boisées qui divisent l'île en deux parties inégales. La Basse-Terre qu'ils habitaient, avait l'avantage d’un port et d'une communication facile avec les autres parties de l'Arehipel; mais la Cabesterre qu'ils convoitaient, était plus vaste, plus fertile et plus salubre. On pouvait, suivant les colons, sans trop d’injustice, la prendre à des païens qui, de plus, étaient les alliés les plus dévoués des Français, et qui, dans chaque guerre, depuis un siècle et demi, faisaient cause commune avec eux. Les circonstances étaient très-favorables. La Martinique, défendue par le général Rochambeau, avait été obligée de se rendre à des forces supérieures ; la Guadeloupe venait, il est vrai, d’être reprise par Victor Hugues et une poignée de volontaires; mais les vaisseaux de l’Angleterre étaient les maîtres de la mer et pouvaient porter des troupes suffisantes pour enlever toutes les îles qu’elles attaqueralent successivement.

La destruction des Caraïbes était un projet qui remontait

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à un siècle et qui, dix ans auparavant, avait été sur le point d'être effectuée. Après la guerre qui avait délivré les provinces de l'Amérique septentrionale du joug pesant de l'Angleterre, le cabinet de Saint-James avait fait préparer contre Saint-Vincent une expédition de quatre régiments ; mais le ministère français était intervenu assez à temps pour en empêcher le départ, en réclamant le maintien des traités qui consacraient le droit des Caraïbes à conserver la possession de leur patrie. Les désastres de nos flottes, qui laissaient l’Angleterre dominer aux Antilles, exposaient de nouveau les indigènes à son ressentiment, et c'était pour le servir, et surtout pour devenir colonel, que le capitaine Dawson avait formé son plan d'attaque en employant les indignes moyens de l’espionnage et de la trahison. On verra bientôt comment il en fut récompensé. Jamais promenade sur mer ne fut plus belle, plus agréable que mon excursion à Saint-Vincent. Une brise douce et fraîche poussait la goëlette qui glissait sur la surface unie et argentée du canal de Sainte-Lucie. La Martinique, que je laissais derrière moi, projetait dans la haute région de l'atmosphère ses pitons environnés d’une auréole de nuages éclatants. Au-dessus d’une côte sinueuse et entièrement boisée, l’île de Sainte-Lucie montrait sa solfatare dont la fumée prenait des rayons du soleil les couleurs de l'iris. Presque chaque point de l'horizon laissait voir un site auquel s'attache le souvenir de ces intrépides Français qui vinrent attacher à ces rivages le nom de leur patrie, et qui, par le travail de leurs mains, fondèrent les colonies florissantes dont il ne reste plus que bien peu de débris. | - Aux approches de Saint-Vincent, j'éprouvai quelque anxiété en découvrant que des banes de corail ceignent la

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côte orientale de l’île, celle où je devais aborder. Sans doute, il existait quelque passage pour pénétrer au delà de ces digues naturelles, mais la carte grossière que j'avais, n’indiquait pas même ces obstacles. Je hissai le pavillon tricolore que Parmentier avait eu la présence d'esprit de me donner, et aussitôt, comme par une opération magique, le rivage, qui était désert, se peupla d’une nombreuse population, et le lac tranquille, situé en dedans des récifs où se brisait la mer, fut sillonné par des pirogues armées d’habiles et robustes rameurs.

C'était la première fois que je voyais des hommes de la race indigène du Nouveau-Monde. Je fus frappé de leur aspect autant que Christophe Colomb. La première chose que je remarquai fut leur air grave, digne et fier. Il y avait en eux, à cetégard, quelque ressemblance avec des Espagnols. On reconnaissait de suite des gens qui n'avaient jamais été. avilis par l'esclavage, et qui se croyaient bien fermement les égaux de qui que ce fût. Leurs regards étaient assurés et on y lisait le courage indomptable dont ils avaient fait . preuve depuis plus de trois siècles. Leurs armes étaient à côté d'eux dans leurs pirogues. C’étaient un arc en bois de fer, un carquois plein de flèches redoutables et une sorte de casse-tête, une massue sans manche composée d’un morceau de bois pesant comme du plomb, enjolivé de dessins coloriés et manœuvré au moyen d’une lanière qui servait à le lancer, de près ou de loin, avec une force irrésistible. Leurs barques étaient sculptées, ornées, incrustées, construites d’un bois si léger que, quoiqu'’elles continssent cinq hommes, il en fallait deux seulement pour les porter sur leurs épaules à travers les récifs, sans rien ôter de tout le bagage qu'on y entassait. | | Quant à leurs personnes, les Caraïbes étaient des hom-

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mes d’une taille moyenne, robustes, bien faits, agiles et d’une grande force corporelle. Leur peau était rouge de cuivre et fort semblable à la couleur que prennent en automne les feuilles de certains arbres avant d’être dessé- * chées. Aucun croisement de la race noire ne donne une couleur pareille, et 1l est impossible de confondre un Caraïibe avec-un mulâtre ou un autre métis, comme on l'a supposé, contre toute vérité, dans un roman contemporain. Les bras et les épaules des rameurs de toutes les pirogues étaient d’une beauté parfaite; on aurait pu les prendre au hasard pour des modèles académiques. Une autre perfection qui, se reproduisant dans les deux sexes, offrait un caractère de la race, c'était la petitesse des mains et des pieds ; on aurait dit en Europe que c’étaient des individus d’une classe élevée, tandis que c'était un type commun. Aucun homme n'était blond, roux, châtain, chauve, barbu comme parmi nos populations. Tous avaient uniformément les cheveux noir de corbeau, relevés en touffe au sommet de la tête, et soigneusement peignés et attachés. Nul n'avait de barbe : et cet attribut de la virilité est étranger à l’espèce humaine dans le Nouveau-Monde, sans qu'il en résulte aucun préjudice, comme on pourrait le croire, à sa reproduction.

Le premier acte des sauvages fut un trait de défiance, qui montrait que leurs voisins leur avaient fait apprendre à leurs dépens qu’un pavillon sert souvent à déguiser un ennemi, Ils n’abordèrent la goëlette qu'après avoir examiné et reconnu l'équipage. Je leur dis que j'avais un avis important à donner à leurs chefs, et que je désirais qu'ils me conduisissent dans l’un des ports de la côte voisine. Aussitôt deux pirogues prirent la goëlette à la remorque, et la firent côtoyer la chaîne des récifs, jusqu à une ouverture

étroite qui lui permit de la franchir. Les lames du large étant interceptées par cette muraille de coraux, la mer était au delà parfaitement calme, et sa surface unie et miroitante réfléchissait l’azur du ciel ainsi que les escarpements boisés du rivage. Dans ce beau lac, j'étais attendu par une réception qui avait la grâce et l’animation des plus jolies fêtes de l'Italie. Au moment où les pirogues avaient vu à ma cocarde et à mon uniforme que j'étais un militaire français, elles l'avaient fait connaître aux carbets ou villages de la côte par des fanfares éclatantes dont les sons étaient tirés d'une énorme coquille univalve qui prend aux Antilles le nom de lambis. En un clin d'œil la population entière s'était rassemblée. Les vieillards avaient pris place sur les blocs de basalte descendus des montagnes dans les eaux des torrents, ou lancés par les anciens cratères jusque sur la plage. Les enfants étaient perchés sur les arbres qui cachaient l'ouverture d’une vallée profonde; les hommes groupaient leurs pirogues en escadrille, pour venir au-devant de nous. Les jeunes filles, confiantes dans leur habileté à fendre les flots à la nage, poussaient des planches d’un bois insubmersible, sur lesquelles, avec une adresse inimi- table, elles parvenaient à s'asseoir, comme si elles eussent été dans un salon, au lieu d’être suspendues sur un fond de mer de quarante brasses. L’une d'elles vint ainsi s’établir sur le passage de la goëlette, me laissant douter si elle était guidée par la curiosité ou par la coquetterie. Sa toilette, quoique la plus simple du monde, laissait pourtant cette incertitude, tant sa grâce s’embellissait par les effets de l’art. Ses cheveux noués derrière sa tête, comme dans les statues de femme de la Grèce antique, étaient ornés d’une fleur rouge de balisier. Elle avait pour tout voile une ceinture de plantes herbacées d’un vert tendre comme le lin printa-

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nier; etelle portait autour du cou une couronne de convolvulus bleu céleste.

Excepté les hommes qui croyaient, sans doute, qu'ils devaient dans leur dignité rester graves, toute cette foule était joyeuse, parlait sans cesse avec volubilité, riait sous cape ou aux éclats, et s’amusait des espiègleries que se faisaient les unes aux autres les plus jeunes filles. Par exemple, lorsque parmi les plus belles il s’en trouvait une qui posait avec complaisance pour se faire admirer, sa parure était presque toujours dérangée par l’une de ses compagnes, qui subtilement dénouait ses cheveux ou la guirlande dont les fleurs cachaient son sein. Ces malices étaient si favorables à celles qui en étaient victimes, que leurs meilleures amies n'auraient pu mieux les servir.

En nous approchant du rivage, nous vimes sortir d'une entrée resserrée par des rochers et ombragée par de grands arbres une pirogue de guerre, manœuvrée par soixante rameurs. C'était le chef des Caraïbes rouges, qui venait officiellement me recevoir et honorer le pavillon de la République française. Il me fit une allocution, et dirigea luimême la goëlette dans le port où nous devions rester, pendant notre relâche, sous la protection de son hospitalité fraternelle. Ce havre était un bassin environné d’une berme de basalte, haute de quinze à vingt pieds; la profondeur de ses eaux était telle qu'il aurait pu recevoir une frégate. Deux monticules couverts d’une végétation vigoureuse s’élevaient de chaque côté de son ouverture sur le rivage de la mer, et leurs arbres touffus lui formaient un portique en se penchant sur les flots: Sur les bords d'un ruisseau abondant, qui descendait des montagnes de l'intérieur et se jetait dans le port, s’élevaient les cases nombreuses d’un carbet ; elles ressemblaient à des ruches d’abeilles par la

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forme de leur toit, construit en feuilles de latanier, mais leurs parois en treillis laissaient passer les brises rafraîchissantes et les rayons du jour.

Au centre du village était une maison commune dont la salle d’assemblée avait au moins quatre-vingts pieds de long ; j'y trouvai réunis les chefs et les guerriers des deux tribus : les Caraïbes rouges et les noirs. Je n'avais pas encore eu occasion de voir ces derniers, et d’après d’ignorants récits je m'en faisais une très-fausse idée. Je croyais qu'ils devaient leur origine, comme l’ont dit les missionnaires, à des esclaves nègres échappés des colonies voisines. Je fut fort surpris de voir en eux des hommes d’une tout autre race. Au lieu d’une chevelure lañugineuse, d’un nez épaté, d’une bouche béante, bordée de grosses lèvres retournées en dehors, ils avaient les traits des Abyssins : des cheveux plats, longs, noirs, analogues à une crinière ; leur nez était droit, partant du front, légèrement recourbé vers la pointe, et comme on n’en a jamais rencontré depuis le cap Bon jusqu’au golfe de Guinée; enfin leur bouche était garnie de lèvres minces, et n'avait rien de semblable à celle des nègres, sinon la beauté des dents. Ils avaient de plus un air souverainement orgueilleux, qui se changeait à la moindre contrariété en une physionomie sauvage pleine de menaces, d’arrogance et de férocité. Cependant le chef de cette tribut vint à ma rencontre et m'invita à visiter son carbet, qui gisait dans une autre partie de l’île. Lui et les siens ne frayaient avec les Caraïbes rouges que dans les circonstances importantes. |

Le conseil de la nation ayant pris séance au centre de la grande case d’assemblée, j’exposai en peu de mots qu'un événement de mer avait livré à mon capitaine un secret dont il importait que les Caraïbes fussent instruits, et qu'il

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m'avait prescrit de venir leur en faire part. Je leur rappelai qu’un officier de la garnison de Kingstown avait, l’année précédente, réclamé d’eux les remèdes qui pouvaient le délivrer d’une maladie dont il était atteint. Aussi- {tôt le nom de Dawson parcourut les rangs des guerriers accroupis en cercle autour de moi. Je continuai en disant que, pour prix de leur généreuse hospitalité et pour récompense de la vie qu'ils lui avaient rendue, il avait dressé un plan d'invasion de leurs foyers, de dévastation et de pillage de leurs campagnes, et je donnai lecture lentement du détail de ce plan qui fut parfaitement compris, les Caraïbes entendant le français et même le parlant avec beaucoup de facilité. L’auditoire, stupéfait sans doute de cette ingratitude et d’une si grande perfidie, garda d’abord le SIlence: mais bientôt des accents de rage étouffés produisirent un murmure qui, s’élevant par degré, se changea en la plus terrible tempête que la fureur humaine ait pu jamais faire éclater. Le tolle des Hébreux, les cris de mort: À la lanterne ! à l'Abbaye! n'avaient pas un accent de férocité plus sauvage. Je crus assister à l’affreux concert que les tigres et les hyènes de l'Afrique australe exécutent la nuit autour du voyageur abandonné dans le désert, témoignant ainsi l’impatience de le déchirer.

Heureusement l’objet de cette frénésie était en sûreté à bord de la goëlette, et ses ennemis ne pouvaient savoir qu'il fût si près d'eux. Je m’applaudissais du soin que j'avais pris de le leur cacher, lorsqu'un tumulte s’éleva parmi la foule qui environnait le carbet, et fut suivi de vociférations épouvantables qui m’apprirent qu'on venait de découvrir à la fois la captivité et l'évasion du prisonnier maudit. Ce ne fut pas sans peine que j'obtins l’explication de ce fâcheux événement. Il paraît que le capitaine Dawson, en me voyant

relâcher à Saint-Vincent, au lieu d’aller directement à la Guadeloupe comme il s’y attendait, crut que nous étions résolus de le livrer aux Caraïbes. Sa terreur s’augmenta lors de notre arrivée au milieu d’eux, et pour échapper à un danger sans réalité, il se précipita dans le danger le plus terrible qu'on puisse imaginer. Lorsque la nuit vint, il démasqua, dans la chambre où il était renfermé, un soupirail où hublot qui s’ouvrait près du gouvernail et qui avait échappé à notre vue. C'était un trou rond par lequel un enfant semblait ne pouvoir passer. Cependant le prisonnier réussit, en Gtant ses vêtements, à sortir par cette étroite issue où 1l risquait de rester pris comme dans un piége. Il se laissa tomber sans bruit dans l’eau du port, et en trois brassées il put gagner le rivage, se blottir dans les halliers, et bientôt s'enfuir dans les grands bois des montagnes en se prévalant d’une parfaite connaissance des localités. Le matelot qui gardait la goélette, ayant été pour lui porter à manger, découvrit presque aussitôt l'évasion de son prisonnier. Dans sa colère, il se répandit en malédictions contre le capitaine, et révéla ainsi aux indigènes que le traître qu'ils vouaient à la mort, était dans leurs campagnes à la. portée de leur vengeance.

Quand je sortis du carbet, je trouvai toute la population prenant les armes et allumant des torches pour visiter les rochers du rivage, la profondeur des forêts et les cavernes des mornes, afin d'y traquer le fugitif. Bien convaincu que, s’il était arrêté, 1l allait être mis en pièces, je me décidai à suivre la multitude dans le chemin des bois, pour tenter quelques efforts en faveur du proserit et tâcher de le sauver des mains de ces furieux.

Les campagnes étaient tellement éclairées par la vive et brillante lumière des flambeaux de gommier, qu’il semblait

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