‹ Aventures de guerreChapitre 41 sur 62 · PRE · texte numérisé non relu

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Après une longue route, faite en courant à travers les bois, il arriva, hors d’haleine, à une montée rapide qui conduisait à l'entrée du souterrain. Poussé par son mauvais génie, il y pénétra, et fut surpris et déconcerté lorsqu'il vit, avec la vicille femme, ses deux petites-filles qui, malgré leur jeune âge, égalaient des guerriers en force et en intrépidité. Il était armé d’un large couteau, et son air hagard mit en défiance toute la famille. Justement, quand il entra à limproviste, la plus jeune des deux sœurs, qui avait assisté au grand carbet avec son père, venait de raconter que le capitaine Dawson avait été déclaré taboulou, c’est-à-dire mis hors la loi. Le proscrit, ayant traversé des buissons de plantes épineuses, était tout en sang et à peine vêtu ; il semblait épuisé, éperdu, frappé de vertige comme le sont ceux, disent les Caraïbes, que le pays repousse de son sein. [l demanda à boire; puis, craignant qu'on lui donnât du poison, il alla lui-même étancher sa soif à une source qui jaillissait du rocher. Un regard, un geste, un mot de la vieille furie scella irrévocablement son sort pendant qu'il buvait. Cherchant des yeux l’ouverture du passage qui descendait à la mer, il s’avança pour y entrer ; mais, au moment où il baissait la tête pour passer sous la voûte, un filet de pêche, lancé subitement avec adresse, l’enveloppa de la tête aux pieds, et, tiré violemment par une secousse, le renversa à terre. Aussitôt les trois fernmes se jetèrent sur lui, le garrottèrent avec des cordes de mahot, si fortes qu'on ne peut les rompre et qu’on peut à peine les couper : elles lui arrachèrent son couteau, et le traînèrent devant le foyer, dont elles ravivèrent la flamme afin de le rôtir tout vivant et de le boucaner.

Mon entrée dans la caverne suspendit l'exécution de cet infernal projet. Reconnu pour le commandant de la goëlette

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française, je fus accueilli comme un allié et un ami. La vieille sorcière, que je ne regardais qu'avec horreur, s’efforça même de me faire une mine agréable en me montrant, par un sourire affreux, ses dents pointues, dont la blancheur tranchait sur sa face noire et ridée. Ses deux petites-filles, qui venaient tout à l'heure de remplir l'office de bourreaux, étaient pourtant de jeunes beautés aux yeux doux et caressants. Surprises par ma visite.inattendue, elles n'avaient aucune parure, et leur taille haute, leurs contours élégants, leurs bras arrondis, se montraient sans voile à l'admiration. Elles me servirent, en un instant, un repas abondant et soigné de racines et de fruits très-variés. Je refusai d'y prendre part tant que j'aurais sous les yeux le prisonnier, qui, pour me complaire, fut relégué dans une partie éloignée du souterrain, celle qui dominait la falaise battue par la mer. Je ne désespérai pas que cette première concession ne fût suivie de quelque autre qui permettrait au capitaine de s'évader. Mais lorsque je voulais entrer en négociation, les jeunes filles m’opposaient la volonté irrévocable de leur grand’mère et l'arrêt de mort porté contre le proscrit. Alors je prolongeai le repas, pour provoquer l’occasion d’en faire l’instrument du salut de ce malheureux. Il ne me fut pas difficile d’exciter le désir de plaire de mes belles hôtesses. Je louai leur magnifique chevelure ; elles la détachèrent pour m'en montrer la longueur; j'admirai avec justice la petitesse de leurs mains, les lignes harmonieuses de leurs bras ; elles justifièrent mes éloges avec autant de complaisance que de naïveté. Je demandai leurs noms, en promettant de les retenir, ce que j'ai eu grande peine à faire, tant ils étaient baroques ; mais leur significaüon valait mieux que le bizarre assemblage des sons dont ils étaient composés. L’aînée s'appelait Etoile du Matin, et

la cadette Fleur des Bois ‘. Elles parlaient le français assez mal, et pourtant d’une manière intelligible. Quand un mot de notre langue leur manquait, elles mettaient à la place un mot anglais ou caraïbe. Très-contrariées de ne pouvoir m'offrir du vin, elles me proposèrent de faire du punch, dont on a toujours, aux Antilles, les ingrédients sous la main. Les jeunes filles en prirent fort peu, mais leur mère y prit goût, et ayant fait apporter ensuite une calebasse remplie d’eau-de-vie caraïbe, nommée ouicou, dont elle prétendait me régaler, elle me donna si bien l'exemple, qu’elle s’enivra et s’endormit. Je crus être maître du champ de bataille : je me trompais. Mes instances pour délivrer le prisonnier restèrent sans succès. La plus jeune des deux sœurs me semblait ébranlée; mais l’aînée, plus ferme dans ses idées de devoir et de subordination, refusa d’encourir la légitime colère de sa famille pour un criminel dangereux. Tout ce que j’obtins fut qu'on relâcherait les liens qui faisaient souffrir cruellement le proscrit. Nous allâmes dans le souterrain où il gisait, et Fleur des Bois, qui se chargea de cette tâche, la remplit si bien, pour me complaire, qu’il devint possible au captif de recouvrer sa liberté, sans y trouver beaucoup d'obstacles. Un regard furtif m'avait informé de ce dessein, qu’elle exécuta pendant que sa sœur se livrait au bonheur d’être trouvée belle, et qu’elle me faisait voir un diadème de plumes de colibri qui la rendait ravissante.

Une demi-heure après, pendant qu'Étoile du Matin me racontait des histoires d'amour, je vis le capitaine Dawson paraître, comme un spectre, au fond de la caverne, et se elisser cette fois sans obstacle sous la voûte du sentier qui

1 Oualou-Couma. Illehuë-Arahou.

conduisait à la mer. Il était donc enfin dans le chemin de son salut. Je prolongeai la veillée pour lui donner le temps qui lui était nécessaire, et je partis fort tard, guidé par Fleur des Bois, qui me précédait avec un flambeau. Arrivé au pied des montagnes, à proximité du port, je remerciai de nouveau cette jeune fille, et je m’efforcai de lui faire accepter un cadeau de quelque valeur. Elle le repoussa en m'embrassant, et me laissa fort surpris et très-ému d’avoir trouvé, parmi ces filles des forêts, étrangères à notre monde, à notre race, à notre civilisation, les sentiments qui semblent ne devoir être l’apanage que des élus de l'humanité.

Je n'étais pas sans appréhensions sur la suite que le capitaine Dawson pouvait donner à ses projets militaires en revenant à Kingstown, et j'étais résolu de lui écrire à.

.ce sujet, pour faire un appel à son honneur. Je chargeai

donc le chef des Caraïbes rouges de s'informer de lui, par les intelligences qu'il avait dans la colonie anglaise. On lui répondit que le capitaine étant parti pour la Martinique, n'avait plus reparu. Ainsi sa tentative de sortir du pays des Caraïbes par le chemin de la Corniche était restée sans succès, et probablement il avait péri en l’exécutant ; un faux pas, une pierre roulante, un étourdissement suffisant dans ce sentier périlleux, pour faire engloutir un homme par la mer.

Le chef des Caraïbes noirs ayant appris qu'un officier anglais avait visité ce passage, en avait multiplié les dansers quelques jours avant que Dawson essayät d'y pénétrer, et sans doute il y avait dressé quelque embüche où

le malheureux trouva la mort pour récompense de sa trahison. |

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