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L'OURAGAN DES ANTILLES

Septembre 1795.

L'influence des hommes sur les événements est vraiment prodigieuse, et pour changer la fortune, il suffit que le pouvoir tombe dans d’autres mains.

Tout était perdu aux Antilles, l’ascendant de l'Angleterre l'avait emporté sur celui de la France. Nos colonies de la Martinique, Sainte-Lucie, la Guadeloupe avaient été prises, et il ne nous restait pas un rocher où le pavillon tricolore fût encore arboré. Dans ces tristes conjonctures, arriva Victor Hugues, commissaire de la Convention. C'était un homme d'apparence médiocre, de manières vulgaires, de mauvaise éducation, mais d’un esprit naturel plein de ressources et d’un caractère rempli d'énergie et d’audace. {Il lutta contre les ennemis avec une habileté, un courage et un bonheur dont aucun autre, avant et après lui, n'a pu donner l'exemple.

Parti de France pour secourir la Guadeloupe, il apprit, à l’atterrage, que cette île s'était rendue quinze jours aupa-

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ravant. Au lieu de rebrousser chemin, comme on l'avait toujours fait en pareil cas, il dirigea son expédition sur le port du Moule, situé au vent de la Grande-Terre, et qu’on n’avait jamais regardé comme un point de débarquement. Aussi n’y trouva-t-il qu’une faible résistance. 11 mit bientôt ses colonnes en mouvement, leur fit traverser l’île rapidement et enleva d'assaut le fort Fleur-d'Épée, qui couvre la ville de la Pointe-à-Pitre. Le fort Saint-Louis, qui est commandé par l’autre citadelle, ne pouvant offrir de résistance, le commandant anglais le fit évacuer, et concentra ses troupes à la Basse-Terre, île volcanique très-montueuse, qui est séparée de la Grande-Terre par un étroit canal maritime. Victor Hugues se trouva maître par cette attaque hardie de la meilleure partie de la colonie, de sa plus grande . ville et de son premier port de commerce. L’ennemi, ayant appris qu'il avait effectué cette belle opération militaire avec une poignée de braves apportés par deux frégates et quelques transports, résolut de lui enlever sa conquête. Dans | une nuit obscure, le 2 juillet, l’amiral Jervis fit filer vers la dh | Pointe-à-Pitre des bâtiments chargés de troupes, quil | réussit à débarquer en silence dans une partie déserte du bassin de la rade. Aussitôt à terre, les soldats anglais se formèrent par pelotons serrés en masse et entrèrent dans la ville, qui était ouverte du côté de la campagne. Deux petits postes qui se trouvaient sur la route, furent surpris et égorgés sans le moindre bruit. La colonne pénétra dans mou le cœur de la cité, et sans avoir aucun doute de la victoire, | ; | entra, l’arme au bras, au pas de manœuvre, dans la grande }) li | rue pour enlever d'emblée un fort situé à son extrémité en | k EuE face de l’église. Ce poste consistait seulement en une bat- EE pe : terie circulaire de gros calibre, occupant un monticule es- Ar EU carpé dans la moitié de son pourtour ; faible défense, mal

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gardée par une garnison endormie profondément auprès de ses canons, pour se délasser des fatigues d’un jour brûlant, et profiter de la fraîcheur d'une belle nuit des tropiques. Il était deux heures du matin, lorsque inopinément une jeune fille caraïbe, couverte de ses longs cheveux, le mousquet sur l'épaule, se précipita au pas de course dans la batterie, en criant d’une voix retentissante : Aux armes! l’ennemi est dans la ville! Et aussitôt, s’élançant vers la pièce qui enfilait la grande rue, elle en arracha la platine pour découvrir l’amorce, qu'elle enflamma d'un coup de fusil. Le boulet de 24, chassé par l'explosion, atteignit la colonne des Anglais et la traversa dans toute sa longueur en faisant un terrible carnage. Les artilleurs, réveillés par cette décharge retentissante, accoururent à leurs pièces et continuèrent vivement le feu de la batterie, jaloux d’imiter l'exemple de cette jeune héroïne.

‘L'ennemi, épouvanté de ses pertes, rétrograda en désor-

dre, abandonnant derrière lui ses morts et ses blessés au nombre de mille hommes; mais alors les réserves et la plupart des habitants avaient eu le temps d'occuper les rues latérales à la grande rue, et &’ouvrir sur les flancs de la colonne un feu meurtrier. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peines que les troupes anglaises échappées au double feu de l'artillerie et de la mousqueterie, regagnèrent leurs embareations, après avoir perdu leurs meilleurs soldats et la réputation militaire qu'elles avaient acquise par de faciles succès.

Victor Hugues, devenu par ce combat tranquille possesseur de l'île importante de la Grande-Terre, alla chercher l'ennemi dans celle de la Guadeloupe proprement dite, où étaient concentrées ses forces. Dans lés premiers jours d’octobre, le camp de Barville, où s'était retranché le général

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Graham, fut vivement attaqué par nos troupes et forcé de capituler. Son commandant avec trente-deux officiers et six drapeaux furent pris et envoyés en France par la frégate l'Andromaque. L'île entière fut bientôt rendue à la France par la prise des autres postes des Anglais; et le commissaire de la Convention eut la gloire d’avoir reconquis une colonie importante, avec des forces inférieures de moitié à celles dont il sut triompher.

Dès que son autorité fut affermie, 1l tourna ses pensées vers les Antilles anglaises, adoptant pour système d’empèêcher qu’elles l’attaquassent, en prenant lui-même contre elles une offensive vigoureuse. Il se servit pour ce dessein d’abord des corsaires, qui par ses encouragements se mulüplièrent à l'infini, et devinrent un fléau pour le commerce et l'approvisionnément des établissements de l'ennemi. Il employa utilement pour ses projets l'esprit d'insurrection des esclaves, qui étaient animés par le décret de la Convention proclamant leur affranchissement. Enfin, 1l mit à profit la haine nationale que les Caraïbes portaient aux Anglais et les dispositions agressives qu'ils nourrissaient contre les colons de Saint-Vincent, leurs voisins et les spoliateurs de leur héritage.

Ce fut au milieu de ces occurrences que j'arrivai à la Pointe-à-Pitre. Un riche armateur, M. Meï, qui était le consignataire du corsaire le Vengeur, attendait l'entrée de la goëlette, et me reçut comme l’un des siens. Le soir même, il me présenta au proconsul, qui me fit mille questions sur Saint-Vincent. Mes réponses lui parurent, sans doute, satisfaisantes, car, dès le lendemain, d’après les pouvoirs qu'il avait reçus de la Convention, 1l me nomma lieutenant d’artillerie de marine. Vingt-quatre heures après, j'avais reçu mes instructions; ma goëélette était chargée de munitions de

œuerre ; deux pièces de quatre étaient embarquées sur des pirogues caraïbes, et je mettais à la voile avec dix artilleurs de la marine, qui devaient être suivis d’une compagnie entière. On me donna pour pilote un sauvage, qui en amena un autre comme passager jusqu’à la Martinique. J'étais fort disposé à ne pas recevoir ce dernier, attendu qu'il me semblait hasardeux d'aller relâcher dans une île qui était le quartier général des forces anglaises de terre et de mer; mais le pilote m'assura gravement, ainsi que l'aurait pu faire un marin de la Gironde, qu'avec un navire comme le mien et un guide comme lui, nous pouvions passer impunément à portée de canon d’un vaisseau anglais à trois ponts. Je ne fus pas entièrement convaincu de la vérité de cette assertion. Toutefois, en réfléchissant que mes deux Caraïbes n'avaient pas plus d'envie que moi de tomber entre les mains de l'ennemi, je consentis à recevoir le passager. C'était un vieillard encore agile et vigoureux, qui avait profité de l'expérience des années et des nombreux événements dont il avait été acteur ou témoin. Il parlait français intelligiblement, et pendant le voyage, il ne cessa de s’entretenir avec moi des hommes et des choses qu'il avait vus. Il aimait par-dessus tous les pays qu'il avait visités son île de louloumain, appelée Saint-Vincent par les navigateurs

européens. C'était, me disait-1}, la perle des Antilles, On ne

pouvait la juger du rivage; il fallait pénétrer dans son intérieur et parcourir ses montagnes dont le séjour était délicieux. Cinq merveilles ajoutaient beaucoup à l'intérêt de son histoire et fournissaient des épisodes sans nombre aux récits des veillées caraïbes. En voici l'indication : La forêt

noire au pied des plus hauts volcans de l’île; on ne la traversait guère sans être épouvanté par des apparitions fantastiques. Le lac où résidait l’Esprit des eaux. C'était un cratère

obstrué où les nuages, attirés par les bois, se condensaient et donnaient naissance aux sources qui produisaient les rivières du pays. — Le dragon dont la tête était, disait-on, ornée d’une émeraude prodigieuse par sa grosseur et son * éclat. Un Or Robert Lade, fit autrefois plusieurs “Mentatives pour s’en emparer, comme on peut le voir dans la : ielation de ses aventures. — La Syrène, ou fille de la mer pe Balana — qui était aussi belle à voir que dangereuse à : connaître. J'ai fréquenté sa grotte qui était pour moi une demeure charmante. — Enfin, la Caverne de la mort, dont je ne puis faire un rapport aussi favorable et dont les sou- / venirs trouveront place dans la suite de ce récit.

On voit que les mêmes fables ont fait le tour du monde ou plutôt sont écloses spontanément, sur tous Îles points du globe, dans le cerveau malade des races les plus diverses et les plus distantes d’entre toutes celles dont l'espèce humaine est formée.

Quand je voulus savoir ce que le vieillard allait faire dans une île ennemie, il manifesta d’abord une circonspection ombrageuse. J’allais croire qu’il était chargé de quelque mission politique d’un aveu difficile, lorsqu'il m'expliqua que l’usage interdisait aux serviteurs de parler de leurs maïitres et surtout des femmes de leur famille; mais comme l'affection et le dévouement se .complaisent à louer l’objet de leur culte, il prit occasion de l'amitié que me portait le grand chef de la tribu rouge, pour se livrer bientôt sans réserve au plaisir de faire l'éloge de la fille de ce chef dont il était le père nourricier, et qu'il allait rejoindre à la Martinique. Je la connaissais déjà par sa renommée ; c'était l'héroïne du morne la Victoire, qui avait sauvé la ville de la Pointe-à-Pitre. On ne tarissait point à la Guadeloupe sur son courage et sa beauté. Pour venir donner l'alarme à la

garnison endormie et à l'instant d'être passée au fil de l'épée, il avait fallu qu'elle traversät, la nuit, avec une Pirogue de guerre, toute l’escadrille des embarcations de a flotte anglaise. L'ennemi, qui n’osait tirer sur elle, crainte de se déceler, avait tenté plusieurs fois de l’aborder; mais la rapidité imprimée à la pirogue par soixante nageurs VIgoureux, les mouvements anguleux qu'ils donnaient brusquement à sa course, et les flèches empoisonnées qu'ils fai-

saient siffler autour de ceux qui les poursuivaient de trop.

près, avaient écarté de cette nouvelle Clélie le danger qu’elle avait eu l’audace de braver et qui aurait arrêté les plus intrépides.

Cette jeune fille n’était pas moins bonne que courageuse. En apprenant que l’une de ses amies d'enfance, une créole du Macouba, venait d’être piquée par un serpent, elle était partie sur-le-champ afin de lui prodiguer ses soins et de s’efforcer de conserver ses jours au moyen des rernèdes dont elle possédait la science mystérieuse. Elle avait rendu une foule de services de cette sorte à des habitants de la Guadeloupe et de la Martinique. Elle visitait souvent cette dernière île où elle avait été élevée au couvent des Dames, à Saint-Pierre. Sa mère étant morte en lui donnant la vie et son frère ayant péri dans des combats contre les Anglais, elle était l'unique objet de la tendresse de son père et toute sa consolation. Obligé de reconnaître la supériorité des hommes blancs, le chef des rouges avait voulu que sa fille eût leur esprit, afin d'en employer les ressources pour le bien de sa race et pour son salut. Ce projet avait complétement réussi. L'éducation avait greflé ses avantages puissants sur les qualités fortes et énergiques de la nature sauvage, et les Caraïbes reconnaissaient qu'elle avait autant de sagesse dans les conseils du grand Carbet

que de bravoure et d’habileté à la guerre. Seulement, au lieu d'attribuer à sa vraie cause l’ascendant de cette jeune fille, ils lui cherchaient une origine surnaturelle et l’expliquaient par des récits fabuleux. [ls prétendaient que leur chef, accablé par les malheurs de sa famille, avait consulté sur le sort de son dernier enfant la Syrène redoutée, qui habite une caverne creusée dans les rochers du Sud. Personne ne pouvait ou n'osait dire la réponse qu'il en avait reçue. On supposait pourtant que la fée, charmée de la beauté de cette petite fille, s'était attendrie en sa faveur et l'avait prise sous sa protection. Elle avait conseillé de recourir pour son éducation aux lumières des blancs, et l’on assurait qu’elle avait fait choix pour elle d’un nom symbolique qui était d’un heureux présage : c'était celui d'Eliama, qui signifie Arc-en-ciel, ou plutôt Arc du soleil. Il est singulier que le phénomène naturel qu'exprime ce mot signifiât chez les Caraïbes, comme jadis chez les Hébreux, l'espoir d’un meilleur temps. Il faut seulement en déduire que l'observation avait guidé les sauvages de lPArchipel américain aussi bien que l'avaient été les enfants d'Israël par l'antique sagesse de l'Égypte.

Je déposai le vieux serviteur de cette Jeanne d’Are des Caraïbes sur les marches de l'escalier du Macouba. Ce sont des degrés taillés dans le massif d’un tuffa volcanique très-solide qui borde le rivage ; ils forment un débarcadère commode et dont la construction est ingénieuse. La goëlette reprit le large, et, au lieu de poursuivre son voyage en passant au vent des Antilles, elle entra au point du Jour, toutes voiles dehors, dans le canal ouvert à l’océan Equatorial, entre la Dominique et la Martinique. Elle rangea d’abord les côtes escarpées de cette dernière çolonie; mais elle passa à grande distance devant les ports de Saint-Pierre

et du Fort-Royal, où je distinguai à leur haute mâture des vaisseaux de guerre anglais. Pas un bâtiment ne daigna s’apercevoir de notre passage, les vigies nous ayant d’ailleurs signalés, grâce à notre pavillon, comme un sloop de Saint-Vincent. Je me dirigeai, sans mauvaise rencontre, sur la Cabesterre de cette île, et bientôt je me trouvai dans le havre que j'ai décrit, entouré de mes amis les Caraïbes qui me recurent avec des transports de joie. Dans la nuit, je débarquai mes munitions et les fis transporter dans une grotte d’un abord facile, attendant avec impatience le moment de m'en servir pour la gloire de la France et le salut de mes hôtes. Le lendemain, les deux pièces de campagne arrivèrent et je n’attendis plus que le signal de marcher contre l'ennemi. Mon attente fut trompée par les événements qui reculèrent pendant plusieurs mois l'ouverture de la campagne.

Nous étions alors en plein hivernage, c’est-à-dire dans la saison des tempêtes. Dans l'enceinte resserrée du port, où la goëlette était amarrée, la chaleur était étouffante, et les maringouins obseurcissaient l'air. On sait que ces mouches, qui sont armées d’un dard venimeux, sont l'un des tourments les plus cruels auxquels Phomme puisse être exposé. Le grand chef Pakiri, attentif à notre bien-être, me donna, pour loger les arülleurs, une grotte fraîche et aérée, et pour moi un joli petit carbet, voisin de sa demeure, dans les mornes, et d’où l’on découvrait la mer du vent et une grande partie des campagnes caraïbes. C'était un lieu charmant, émaillé des plus belles fleurs de la création, arrosé par des sources d’eau vive, et où régnait une douce température, entretenue par la brise des vents alizés. Pendant son enfance, le fille du chef y résidait, et l'avait em-

belli de ses mains. Elle avait entrelacé ces bosquets de

PGA L'OURAGAN

jasmins gigantesques et odoriférants:; elle avait fait naître ces amaryllis éclatantes ; elle avait peuplé d'iris dorées le bassin de la fontaine; tous ces myrtes fleuris, ces lauriers, ces palmes s'étaient élevés par ses soins vigilants. Elle avait fait plus : dans son jardin, elle avait cultivé pour les malades et les affligés une foule de plantes médicamenteuses dont elle connaissait les vertus et qu’elle donnait avec de sages avis, pour ramener la santé à ceux qui l'avaient perdue. Son père lui avait préparé, dans les derniers temps, une demeure plus grande et plus convenable pour un guerrier déjà renommé, qu’il voulait arracher aux douces occupations de la paix. Je dus à cette circonstance le bonheur d'habiter cet Elysée, qui est resté dans mon souvenir comme le séjour où j'ai passé les plus beaux moments de ma vie. ,

Je n'étais pas seul dans ce carbet. Quand les chefs noirs ou rouges avaient terminé leurs conférences avec moi, pour débattre le’ projet de quelque entreprise militaire, je me trouvais avoir pour compagnie une petite fille d'une dizaine d'années et un épagneul. Voici comment ces deux personnages m'avaient pris en affection. Le jour où j'abordai le rivage de l’île, je remarquai sur un bloc de basalte, à l'entrée du havre, un petit chien d’une espèce que je croyais avoir disparu avec les grandes dames d'avant la Révolution. JL bumait le vent et poussait des gémissements. La manœuvre de la goëlette me le fit oublier; mais le lendemain je le vis de nouveau; il était sans doute allé au même lieu pour exbaler ses peines, et une petite Caraïbe le rapportait en s’efforçant de le calmer. L'enfant, que je fis appeler, étant venu à bord, aussitôt l’épagneul se mit à fureter partout, comme s’il eût découvert une piste, et 1} témoigna beaucoup de chagrin d’être désappointé dans sa recherche.

Ce petit animal avait, en effet, reconnu que le père nourricier d'Eliama avait séjourné sur la goëlette, et il le réclamait par ses cris. Ces traits d'intelligence et d’attachement excitèrent mon intérêt; mais c'était un chien de race parfaitement aristocratique, qui recevait les caresses comme un tribut, et dont il me fallut gagner l'amitié par de nombreux services. Quant à la petite fille, son affection me fut acquise plus facilement. Lorsque je voulus savoir qui elle était, elle

me répondit en bon français, à mon grand étonnement,

qu’elle était la femme de chambre de Mademoiselle. Je ne

pus m'empêcher de rire en voyant cette Lisette des bois reproduire, dans la vie sauvage, le rôle le plus raffiné de la civilisation du xvin* siècle. Au reste, la jeune enfant était, comme l’exigeait son emploi, jolie, spirituelle et pleine de vivacité : et son costume, composé en tout d’un petit tablier de rassades, n’était guère moins coquet que celui d’une soubrette, tant elle mettait d'élégance dans l’arrangement des fleurs qui ornaient sa ceinture et ses cheveux. Quand

je fus installé au carbet des montagnes, ces deux petits êtres

ne me quittèrent presque plus; et, en toute occasion, ils me témoignèrent le même attachement qu'ils avaient pour leur maîtresse bien-aimée. La petite fille s'appelait Zami ; elle avait passé un an au couvent de Saint-Pierre avec Eliama, ct, douée comme elle l'était de la faculté de l'imitation, elle avait fait dans notre langue d’étonnants progrès.

* Le 4 septembre, de grand matin, je vis accourir le chien fidèle. Il témoignalt une crainte extrême, et il chercha un refuge en se cachant dans mes vêtements. Zami, qui le suivait, me dit qu’il avait été, comme à l'ordinaire, attendre sa maîtresse au bord de la mer, mais qu'après avoir aspiré l'air, comme pour découvrir si elle venait, il avait été tout à

coup frappé d’effroi et s'était enfui. Je demandai si la vue de quelque lamentin ou autre habitant de la mer n'avait pas pu produire cet effet. L'enfant n’avait rien vu de pareil : elle avait remarqué seulement, avec son talent d’observaüon naturel, que l’eau du port semblait plus haute et plus agitée qu'à l'ordinaire, quoique le temps fût complétement calme. Sans attacher à ces particularités une grande importance, je suivis cependant l'habitude que j'avais prise à la guerre de ne rien négliger, et je me rendis près du chef. Je le trouvai sur un piton isolé, distant de notre demeure: il s’occupait d'une expérience météorologique qui, pour une invention de sauvage, me parut assez ingénieuse. Son objet était, me dit-il, de trouver le vent; or, comme il n'y en avait pas le moindrement, sa recherche me parut fort hasardée. Voici quelle fut son opération : Il alluma un bûcher de bois vert donnant, au lieu de flamme, une épaisse fumée qui, dans la stagnation absolue de l’atmosphère, s'éleva verticalement sans aucune déviation. Mais quand elle eut atteint la région supérieure de l'air, cette colonne perdit son aplomb, s’inclina vers le nord, et fut couchée dans cette direction par un courant venant du sud. Pendant que J'admirais ce moyen si simple de déterminer le lit des vents à des hauteurs inaccessibles, Pakiri, alarmé de sa découverte, se mettait en devoir d’en profiter, en prenant toutes les mesures qui pouvaient diminuer les désastres d’un ouragan près d’éclater sur nos têtes. L’indication d’un vent du sud s’établissant dans les couches élevées de l’atmosphère, pendant que les plus basses demeuraient stagnantes, était le présage de l’une de ces terribles tempêtes qui, dans l’hivernage, désolent l'archipel des Antilles. S'il était resté quelque incertitude sur ce péril, une foule d'autres phénomènes l’auraient bientôt. dissipée. De même

que l’épagneul, qui, par son organisation délicate, avait eu le premier le pressentiment du fléau, d’autres espèces animales montraient déjà qu’elles en ressentaient l'influence, qui les glaçait d'épouvante. Des oiseaux de haut vol s’abattaient sur les cases caraïbes, d'énormes chauves-souris, des chats-huants aussi gros que des oies, des iguanes longs comme des crocodiles sortaient des rochers et venaient chercher un asile dans le carbet. Un serpent tête-de-chien monstrueux vint se réfugier chez moi et ne voulait plus en sortir. Des chèvres à poil fauve, comme des antilopes ou des biches, descendirent au galop des pâturages des montagnes et vinrent, toutes craintives qu'elles sont, s'établir sous l'abri de la salle du conseil. Je crus un moment qu'une bande de loups accourait du haut des mornes prendre gîte au milieu de nous. (’étaient des lévriers gigantesques, au pelage gris-noir, au museau allongé, à l'œil sanglant; ils étaient de la race de ceux qu'employérent autrefois les Espagnols à Saint-Domingue pour chasser les indigènes dans les bois. Les Caraïbes les avaient -importés, et leur avaient donné la garde des passes des montagnes qui débouchaient sur le territoire anglais. Ces sentinelles hardies, vigilantes et féroces, avaient été saisies de crainte et venaient de déserter leurs postes.

Cependant, on ne sentait encore aucun souffle de vent, mais toute la nature prenait par degrés un aspect qui 1nspirait l’effroi. La mer se soulevait et bouillonnait comme l’eau d’une chaudière en ébullition. Elle avait changé sa température et son niveau ; au lieu d’être moins chaude que l'air, elle l'était beaucoup plus ; elle était devenue thermale. Sa surface s'exhaussait sous une pression inconnue, et ses eaux, franchissant leurs limites, débordaient dans le port et s’avançaient dans le lit des rivières, dont elles refou-

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