‹ Aventures de guerreChapitre 43 sur 62 · AN SE A MXN RENE · texte numérisé non relu

AN SE A MXN RENE

laient le courant. On voyait des marsouins, des dorades, des bonites, des bancs de poissons quitter la pleine mer, et s'engager entre les rochers du rivage, pour fuir un danger dont ils avaient la prévision, quoique les hommes ne pussent encore le connaître par leurs obscures perceptions. Un ressac, venant du fond de la mer, déracinait les grands fucus pélagiques, détachait les coquillages et les mollusques cramponnés aux rochers, faisait sortir de leurs gîtes submergés des crustacés énormes, poussant pêle-mêle sur le rivage tous ces animaux, qui faisaient côte pour la première fois.

C'était surtout l'atmosphère qui était le théâtre des phénomènes précurseurs de l'ouragan. À son lever, le soleil avait paru radieux et resplendissant dans un ciel pur, lumineux et profond ; mais à midi, 1l s'était voilé de vapeurs qui changeaient entièrement son aspect. Il était tout à fait privé de ses rayons et ressemblait à la lune. Son disque avait la couleur rouge-obscur d’une fournaise qui s'éteint. La clarté du jour diminua par degrés; elle devint d’abord blafarde, fausse, tremblotante comme pendant une éclipse totale, puis un rideau de nuages sombres couvrit le ciel, tandis qu’une brume sortant du golfe du Mexique, s'élevait dans la région moyenne de l'air, et enveloppait tout l'horizon. Jusqu’alors il avait régné un calme fort extraordinaire et presque inconnu au climat des îles. Les feuilles des arbres pendaient le long des branches sans le moindre mouvement. On aurait dit que la vie se retirait des végétaux, et que les plantes, comme les hommes, subissaient, par l'effet de la chaleur Ctouffante qu’il faisait, une sorte d’asphyxie mortelle.

Nous fûmes tirés de cette torpeur par un long mugissement sous-marin, qui annonça l'approche du danger et qui fit jeter à la foule un cri d’effroi. C'était un flot impétueux,.

un raz de marée, venant de l'Ouest, qui s’avançait sur un front immense, à travers les détroits ouverts entire les An-

tilles. Lancé par une force mystérieuse, il surmontait leurs

eaux, les couvrait par une autre mer bouillonnante, et formait à leur surface un courant furieux dont la direction était contraire à la leur.

Derrière ce grand mascaret océanique rugissait le vent de la tempête. Dès qu'il atteignit la nue qui voilait la mer à nos yeux, il la déchira violemment du haut en bas; et par une percée de vue à travers une fissure opérée tout à Coup dans la masse des vapeurs, nous découvrimes, avec un étonnement inexprimable, un bâtiment de guerre, une frégate, qui côtoyait le rivage de l'île, en cherchant à profiter de l'abri de ses rochers pour arriver au promontoire de la Soufrière, le doubler et entrer dans le port de Kingstown. L'entreprise était dangereuse, mais elle pouvait réussir ; et la population qui suivait avec anxiété les manœuvres du bâtiment, commençait à croire qu'il échapperait au double péril de l'ouragan et des écueils basaltiques dont il était proche, lorsque inopinément, par une cause dont nous ne pouvions avoir aucune idée, la frégate, qui naviguait au plus près sur ses huniers, vint au vent, masqua ei fit chapelle, c’est-à-dire coiffa sa mâture avec ses voiles, dont l'effort l’abattit avec fracas sur le tillac. Elle était alors éloignée de la côte d’une À deux encäblures ; mais, dans le court moment qui s'écoula entre l’action rétrograde des voiles et la chute des mâts, elle reçut une impulsion tellement puissante, qu'elle franchit cet espace, et alla se jeter sur les rochers aigus du rivage. Aussitôt qu'elle y fut engagée, les hautes vagues du raz de marée vinrent se précipiter sur elle ; tantôt elles déferlaient sur le pont et enlevaient des matelots qu’elles entratnaient dans l’abime en se retirant; tantôt elles pas-

saient sous la carène, soulevaient le bâtiment, puis en le laissant retomber sur les pointes de l’écueil, elles démolissaient les bordages et faisaient pénétrer l’eau dans la cale par de si larges brèches que la frégate aurait coulé bas sans le secours du récif qui la soutenait.

La population caraïbe, réunie le long de la côte, suivait

-. d’un œil avide toutes les circonstances de ce terrible nau- FR Dès que le chef eut reconnu, au point du; Jour, les É: présages encore obscurs et cachés de l'ouragan, il avait fait

donner le signal d'alarme, qui, répété de carbet en carbet,

de montagne en montagne, avait informé chaque famille

de l’approche du danger. A l'instant, des mesures de conservation avaient été prises partout pour les personnes et pour les choses. Les vivres et les jeunes enfants avaient Gié mis en sûreté, du moins autant que possible, dans des grottes ou dans des cases qui avaient été construites pour cet objet dans des lieux abrités. Ce n'étaient guère que des erriers enfoncés dans quelque recès des mornes et qui ne donnaient aucune prise au vent de la tempête. Le grand avantage qu'avaient les sauvages sur les colons, c’est qu'étant instruits d'avance par leurs observations des pronostics de l'ouragan, ils pouvaient en détourner les effets en partie, tandis que dans les îles habitées par des Européens la population est constamment prise au dépourvu.

Quand toutes les dispositions particulières de préservation furent achevées, la foule se porta au bord de la mer pour mieux juger de l’imminence du péril. On retrouvait à, parmi les hommes d’une autre race, Ja curiosité, l’impatience que manifestent les peuples civilisés lorsque

quelque événement menaçant est suspendu sur eux. Les

Caraïbes noirs restèrent dans leurs carbets, mais ils envoyèrent demander si leur concours était nécessaire.

Un promontoire formé par le ressaut terminal d'un ancien courant de lave s’avance, au nord de l’île, dans le détroit de Sainte-Lucie. Il est escarpé de toute part et domine de plus de quatre-vingts pieds deux anses étroites, situées en arrière de chacun de ses flanes. Sur son plateau est un groupe d'énormes balsaltes superposées sur le sol. Quoiqu'il soit battu sans cesse par les vents de la mer, il est couvert, dans toutes les parties les moins exposées, d’arbrisseaux qui, en se courbant sous les rafales des tempêtes, échappent à la destruction. Ce fut 1à que nous nous rendimes, Pakiri et moi, pour suivre les progrès de l'ouragan. fl nous fallut ramper pour atteindre l'abri des blocs de lave, et sans eux il nous eût été impossible de rester en ce lieu, le vent nous eût enlevés, et, nous roulant devant lui éomme des feuilles desséchées, il nous eût lancés à la mer. Sa violence, qui allait s'accroître encore, avait déjà renversé les carbets, dispersé les moissons de maïs, déraeiné les maniocs, couché à terre Îles bananiers et abattu une multitude d'arbres dans les mornes. L'air était obseurci par les débris qui le remplissaient et qui étaient chassés impétueusement par une force dont le moteur était invisible. C'est alors que la nue qui couvrait la mer, s'étant ouverte, nous avions vu le bâtiment de guerre qui venait droit à nous. Le chef caraïbe le reconnut sur-le champ pour une frégate anglaise qui voulait entrer dans le port de Kingstown, et dont la mission était sans doute de débarquer des troupes et des munitions pour servir à l'invasion du territoire des sauvages. L'idée de ce projet fit proférer au chef rouge les plus terribles malédictions contre ce bâtiment, qui portait dans ses flancs l'esclavage et la destruction du dernier peuple américain. On aurait dit que le

ciel propice avait entendu ces vœux, car quelques minutes

après, la frégate fut jetée par une fausse manœuvre sur les rochers de la côte et y fit naufrage.

Un instant avant que cette catastrophe eut été amenée par quelque accident inconnu, qui avait désemparé le gouvernail de la frégate et fait porter ses voiles sur ses mâts, je découvris dans ses haubans à l'arrière, d’abord une personne, puis aussitôt une autre, qui me semblèrent être des Caraïbes. Il me fut impossible de m'en assurer, et je ne pus même distinguer si elles étaient rentrées dans le bâtiment ou si elles étaient tombées à la mer. Fallait-il croire qu'il y avait des indigènes prisonniers à bord de ce bâtiment? Pakiri ne savait rien qui pût le faire présumer. Nous voulûmes examiner si les flots n'avaient pas reçu quelque malheureux ; mais leur bouillonnement élevait à leur surface une masse de vapeurs agitées qui ne laissaient rien discerner, et de plus, nous étions aveuglés par le pulvérin des vagues, sorte de poussière d’eau que le vent nous fouettait dans la figure et qui nous brülait comme des orties.

Un artilleur qui m'avait suivi, mais qui était resté audessous de nous à mi-côte du promontoire, ayant un point de vue différent du nôtre, aperçut ce que nous ne pouvions voir. [l m’appela, et dirigeant mon regard, 1l me montra deux têtes noires, qui apparaissaient par intervalle au-dessus des lames et qui plus souvent étaient surmontées par elles. Il ne fallut qu’un coup d'œil à Pakiri pour les reconnaître. C'est ma fille, s’écria-t-il, et me saisissant dans ses bras, avee un transport de désespoir, 1l ajouta : Soyez-nous fidèle et dévoué ; si je péris, n’abandonnez pas mes frères dans leur malheur. 11 n’attendit pas ma réponse; il s’élança dans la mer, et sur le dos écumeux d’une vague qui se retrait, 1] gagna le large pour secourir sa fille chérie et l’arracher au péril le plus grand qu’on puisse imaginer, ou pour

mourir avec elle. Ce n’était pas uniquement la terreur de voir les deux nageurs submergés par les vagues qui nous faisait frémir sur leur sort; c'était de plus la vue du ressac, qui les attendait à l'approche du rivage, et dont la force irrésistible, maîtrisant leurs derniers efforts, devait les briser sur les rochers au moment de toucher au port. Il m'est impossible d'exprimer avec quelle anxiété douloureuse j'attendis le dénoûment longtemps suspendu de ce terrible drame. Plusieurs fois la jeune fille et son vieux gardien demeurèrent ensevelis entre les lames qui se heurtaient sur leur tête, et rien n’annonçait qu'ils ne fussent pas disparus pour toujours. Quand ils revenaient à la surface, je voyais, aux progrès qu'ils avaient faits, qu'ils avaient glissé sous ces montagnes d’eau, comme l’auraient pu faire des requins. Dix fois, lorsqu'ils s’arrêtaient pour reprendre haleine, s’encourager ou se concerter, je crus qu'ils étaient au bout de leurs forces et qu’ils allaient couler, mais bientôt ils reprenaient le rude et difficile combat qu'ils livraïent à la mer en furie et à l'ouragan. La première lueur d'espoir qui brilla dans mon esprit, fut due au succès avec lequel ils réussirent à doubler l’écueil de la pointe du promontoire, et à se tenir loin des brisants redoutables dont il est environné. |

En cet instant la scène se ferma subitement à mes regards. Les nues orageuses qui s'étaient abaissées jusqu à la région moyenne des mornes, s'étendaient par tout Fhorizon : elles crevèrént sur nos têtes et laissèrent tomber une pluie diluvialé qui emplit et obscurcit l'atmosphère. Chaque goutte avait au moins deux pouces de diamétre, et faisait dans sa chute le même bruit que la grêle la plus grosse. Le tonnerre éclata simultanément de dix points du

compas et illumina de ses sillons anguleux les nuages qui I. 18

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descendaient jusqu’à terre. Des étincelles électriques se mouvaient en tous sens autour de nous, et le volcan de la Soufrière, répondant aux détonations de la foudre, fit entendre ses mugissements souterrains. La terre trembla trois fois. Je crus que l’île entière allait s’abîmer dans les gouffres de l'Océan. Cette crise terrible fut la fin des convulsions de la nature ; la pluie eut l’heureuse puissance d’apaiser les flots, d’épuiser et dissiper les nuages et de purifier l’air des vapeurs qui le surchargeaient. Le jour reparut à nos yeux. Le ressac, dont la violence rendait impossible l’abord de la grève, s’abaissa sensiblement et devint moins impétueux. Ce fut un grand bonheur, car, en ce moment, les nombreux Caraïbes qui s'étaient lancés à la mer pour sauver leur chef et sa fille, s’approchaient avec eux du rivage ; ils les couvraient de leur corps, leur donnaient des points d'appui, et ils réussirent par leurs efforts habiles et vigoureux à les déposer sans accident sur le sable de la plage. La multitude qui les attendait, pleine de crainte pour leur vie, poussa des cris de joie en les voyant, et les environna en leur prodiguant mille témoignages de respect et d'affection.

J'ai vu en Europe beaucoup de grandes dames recevoir les hommages de leur cour ; aucune n’avait plus de dignité, de grâce, d’affabilité que la jeune sauvage qui était là au milieu de ce peuple dévoué. Je ne la vis qu'un seul moment avant que la foule la dérobât à mes regards, mais je fus frappé profondément de sa beauté. C'était bien Vénus sortant du sein des flots. Un essaim de femmes la couvrit et lui donna tous les soins qu'exigeait la rude épreuve qu’elle venait de subir. On lui fit rejeter l’eau de mer qu’elle avait bue; on la délivra de celle dont sa belle chevelure était imbibée, et des ablutions d’eau de pluie enlevèrent

l’eau salée qui s'était attachée à sa peau et qui l'aurait corrodée. Enfin, pour empêcher que l'action de l'air ne lui devint nuisible après un exercice aussi violent que celui d’avoir nagé l’espace de plus d’une demi-lieue, elle fut revêtue de la tête aux pieds de bandelettes de coton et recouverte de nattes imperméables en fil de palmier. Son père, qui avait présidé à toutes ces dispositions avec la sollicitude de la plus vive tendresse, ne pouvait se résoudre à la quitter, quoique, plusieurs fois, on fût venu réclamer sa présence au lieu du naufrage de la frégate. En me voyant me tenir à l'écart, par discrétion, il m’appela, et dit à sa fille en français : Voici un ami! — Je le connais déjà, répliqua-t-elle. Ces mots si simples furent prononcés avec la voix la plus douce et la plus expressive, et ils furent accompagnés d’un regard dont les plus superbes du monde civilisé se seraient enorgueillis.

Mais comment cette jeune fille avait-elle été livrée si fatalement à la merci des flots? Le lendemain, j'appris du vieillard qui l’accompagnait dans cette hasardeuse aventure à quelle épreuve avaient été soumis son courage et la fermeté de son caractère.

Le voyage qu’elle avait fait à la Martinique, s'était prolongé beaucoup au delà de l’époque fixée pour son retour. Enfin la jeune créole qu’elle avait assistée pour la guérir d’une piqüre de serpent, ayant échappé, par ses soins, à une mort presque inévitable, elle partit du Macouba avec son fidèle serviteur. Elle suivit, au milieu des hautes montagnes de l’île, la trace des bois, qui la conduisit jusqu'à la côte du canal de Sainte-Lucie sans être exposée à la rencontre des troupes anglaises en garnison dans les ports. Sa pirogue, cachée dans les palétuviers de l’anse Céron, avait été préparée pour la recevoir par un nègre du voisinage,

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et, dès le point du jour, elle voguait à travers le canal, poussée par une brise légère et favorisée par une mer de cristal. Arrivés près des rivages sinueux de Sainte-Lucie, les hardis navigateurs les prolongèrent jusqu'à l'entrée du détroit qui sépare cette île de Saint-Vincent. Ici le vieillard fit remarquer à sa maîtresse qu’un rideau de nuages menacants venait de cacher le ciel au couchant, et que plusieurs pronostics annonçaient une tempête, ou peut-être même un ouragan; il l’exhorta à relâcher, pour attendre un moment plus propice ; mais Eliama, inquiète de son père, persista à vouloir traverser le détroit, espérant devancer l'orage. En s’éloignant de la terre, elle découvrit à une faible distance une frégate qui était tombée en calme; cette vue n’avait rien d’alarmant, car un bâtiment de guerre ne daignait pas ordinairement prendre garde à un esquif. Il en fut cette fois autrement. Le capitaine ayant vu par le moyen de son télescope qu'il y avait une femme dans la pirogue, il la jugea de bonne prise; et, quand une bouttée de vent souffla dans ses voiles, il en profita pour joindre la

barque caraïbe, et pour ordonner à ceux qui la montaient

de venir à son bord. Il fallut obéir à la force. La jeune sauvage, revêtue de ses nattes de palmier et de ses longs cheveux, monta l'échelle de commandement d’un pas ferme et sans vouloir d'appui. Elle était suivie de son serviteur qui portait ses arines. En arrivant sur le pont de la frégate, elle demanda en anglais qui était le capitaine, et ce qu'il lui voulait. Il lui fut répondu que c'était lord Seymour, et qu'il l’attendait dans la grande chambre. « Allez dire à Sa Seigneurie, reprit-elle, que se servir d’un vaisseau du roi d'Angleterre pour arrêter à la mer une femme qui voyage seule sous la foi du droit des gens, c’est l’action d’un forban, et que celui qui la commet est indigne de porter un DOM

PR

illustre. Messieurs, ajouta-t-elle en s'adressant aux officiers,

je me réfugie sous la protection de votre pavillon, et, plutôt que de quitter cette place, je me ferai mettre en pièces. » Elle dédaigna de rien répondre à plusieurs messages que lui envoya le capitaine. Celui-ei qui l’épiait, perdant enfin pa- #ience, sortit, et, la saisissant violemment par le bras, il s’efforça de l’entraîner après lui; mais il rencontra une résistance non moins vive qu'inattendue. La jeune fille, au lieu de retirer son bras, le poussa avec tant de force qu'il glissa entre les doigts qui l’étreignaient, et que sa main fermée, atteignant son adversaire à la figure, en fit jaillir le sang. En même temps, la secousse qu’elle lui imprima lui fit perdre l'équilibre et l’envoya tomber sur l’un des canons du gaillard. Furieux d’être ainsi traité par une faible femme en présence de son équipage, le capitaine revint sur Eliama pour prendre sa revanche, mais il la trouva armée de l’une Ge ces flèches redoutables qui donnent, par la plus légère blessure, une atroce agonie. « Lord Seymour, lui cria-telle, si tu fais un pas, tu marches à ta mort! » Les officiers qui, avec un sang-froid britannique, étaient demeurés spectateurs de la lutte corps à corps, s’opposèrent à ce qu'elle devint un combat à outrance, et ils firent rentrer leur capitaine en essayant de le calmer.

La jeune fille se retira à l'écart, à l’extrémité du dôme de la dunette : elle s’assit sur le tillac, non comme nous ou à la manière orientale, mais accroupie à la façon des Caraïbes, ce qui permet de se relever par un bond tel que celui des kangourous ou des sauterelles de nos prairies. Elle vit alors-qu’elle avait été blessée au bras par les doigts crochus du vautour auquel elle avait échappé. Elle fit dégoutter sur le pont son sang qui coulait abondamment; puis, ôtant de

sa chevelure une longue plume blanche de l'oiseau des

tropiques, qui d'ordinaire se dressait sur sa tête, elle la teignit de ce sang, et la lança dans l'air en disant : « Vole apprendre à mon père quels odieux traitements sa fille vient de subir sur ce vaisseau ; il saura quelle vengeance 1l doit en tirer. » La plume s’éleva en tourbillonnant, et se dirigea vers le rivage de Saint-Vincent dont on distinguait & deux portées de canon les formidables rochers. « Ce pourrait bien être, dit un vieux matelot, la sorcière rouge dont il est tant parlé à la Barbade; et dans ce cas, camarades, nous devons recommander notre âme à Dieu. »

Pendant ce temps, l'ouragan, sorti du golfe du Mexique, avait atteint la chaîne des Antilles, et poussait devant lui un raz de marée qui refoulait dans les détroits de ces îles Île grand courant de l’Atlantique équatoriale. Son flot puissant avait forcé la frégate à s'approcher de la côte pour gagner, à l’aide du remou produit par ses promontoires, le port de Kingstown où elle espérait trouver un asile. Le vent, qui devenait de plus en plus violent et tempêtueux, se refusait à la marche du bâtiment qui était orienté au plus près. Les officiers, après s'être concertés, avaient envoyé dire au capitaine que sa présence était nécessaire. Le danger s’accroissant, le plus ancien fut obligé d'aller lui-même réitérer cet avis pour la troisième fois. Enfin, lord Seymour sortit de sa chambre, pourpre de colère et frappé de vertige. En entrant sur le gaillard, 1l trouva, assise près du passage qu'il suivait, la jeune Caraïbe, qui, les yeux baissés, semblait étrangère à tout ce qui l'environnait. Sa vue ranima sa fureur, et il la heurta du pia. Exaspérée par cet acte brutal et méprisant, Éliama sé dressa, comme l'aurait fait un serpent fer-de-lance sur lequel on aurait marché. Elle maudit avec une énergie sauvage le capitaine et sa frégate, et leur prédit qu'ils allaient périr. « Tiens, lord Seymour,

ajouta-t-elle, regarde, voilà le gage certain de ta perte ; ma vengeance commence à s’accomplir. » En levant les yeux

vers l'endroit qu’elle montrait, l'équipage consterné vit les

flammes sinistres, tremblotantes et livides du feu Saint- Elme, qui parcouraient lentement la grande vergue. Tandis

que l'équipage est absorbé par l'aspect de cet effrayant phé-

nomène, la jeune sauvage saisit une hache d'armes appendue auprès du mât d’artimon, et d’un seul coup, lancé d’une main sûre et vigoureuse, elle coupe la drisse du gouvernail, ce qui fait venir la frégate au vent, et, par l’effet des voiles sur les mâts, la fait culer sur les rochers où l'attendait un affreux naufrage. Éliama, suivie du vieux Caraïbe qui la seconde en tout, traverse le gaillard en faisant tourner sa hache d’armes autour d’elle; elle s’élance sur un canon, atteint les haubans et se jette à la mer. Un coup de feu est tiré sur elle; bien d’autres dangers sont bravés et surmontés par son courage. Elle surgit au milieu des siens sur la plage, après un combat victorieux contre les éléments et contre la perversité humaine, plus funeste encore que les périls de l'ouragan. Cette lille intrépide n'a-

vait, comme moi, que dix-huit ans.

Lorsque, enfin, le chef rouge fut libre de venir au lieu du naufrage, nous nous hâtâmes d'y arriver. La mer, qui brisait avec furie sur la frégate engagée dans les rochers, en avait démoli et submergé une partie; elle avait enlevé et précipité dans l’abîme la moitié de l'équipage, à commencer par le capitaine, qui périt des premiers. L'autre moitié s'était attachée au couronnement qui s'élevait audessus des flots, et des cris d’elfroi étaient poussés par ces malheureux chaque fois qu’une lame du large, haute comme une colline, s’élançait impétueusement sur eux pour les arracher à leur asile et les entraîner à la mort. Comme si

la tâche de leur infortune n'était pas comblée, 1l leur était

survenu d’autres ennemis aussi impitoyables que l’oura-

gan. Les Caraïbes noirs avaient escaladé le pic de basalte

au pied duquel gisait la frégate désemparée, et de ce roc,

où leurs archers s'étaient établis, ils perçaient de leurs

flèches les matelots que la tempête avait épargnés. Il était

7%, temps que nous vinssions les sauver. Je fis entendre au

chef de ces barbares que le plaisir qu’il prenait à tuer des

hommes, lui coûtait trop cher pour qu'il continuât de

se le donner. Je garantis qu’en faisant prisonniers ces mes-

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