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fait croire volontiers aux pressentiments. J'ai connu bien des gens d'esprit et de cœur : l'amiral Villaret, le général Hoche, le maréchal Gouvion Saint-Cyr, qui étaient obsédés par cette croyance. Mon éducation première me défendait contre elle. Cependant, je me suis étonné, dans la suite, d'avoir accueilli si froidement le projet de cette expédition ; moi, si ardent à m’embarquer dans de nouvelles aventures. Il fallait qu'il y eût dans celle-ci quelque mauvais pronostie qui m'apparaissait obscurément. Je me rendis aux raisons qui me furent données, et je sacrifiai mes répugnances instinctives à des motifs dont. la puissance serait encore sur moi la même aujourd'hui.
Mon amour des voyages se réveilla quand nous prolongeâmes, dans notre navigation, la chaîne des Antilles, qui s'étendent au midi jusqu’au continent du Nouveau-Monde. Je comptai, dans les assises des hautes falaises de la Grenade, le nombre des éruptions volcaniques qui ont érigé
cette île. J'admirai, en côtoyant le petit archipel des Gre-
nadins, une chaussée basaltique moins colossale que celle des Géants en Irlande, mais non moins intéressante, puisqu’elle prouve l'identité d'action de la même cause géologique dans l'un et dans l'autre hémisphère. Mais lorsque, pour mettre à la voile, la pirogue se fut élevée au vent, Je ne vis plus les terres que dans l'éloignement, et je ressentis la fatigue de mes longues et pénibles veilles; je m'enveloppai dans mon manteau, je m'étendis sur une natte, el m’endormis profondément.
Je fus réveillé par les cris de joie que poussaient les Caraïbes pour saluer leur ancienne patrie, le continent de l'Amérique, dont les montagnes 56 montraient au sud à l'horizon. Notre pirogue avait fait plus de quarante lieues en dix heures, comme un vaisseau de guerre. La terre
s'étendait devant nous à perte de vue, de l’est à l’ouest. C'était la côte de la belle province de Vénézuéla où les Espagnols ont fondé les grandes villes de Caracas et de Cumana. Le rivage septentrional de l’île nommée Trinitad par Christophe Colomb, quand il la découvrit il y aatrois cent soixante ans, prolongeait au loin, vers lorient, la ligne des terres continentales. Mais quand nous fûmes plus proches, le détroit qui les sépare put être distingué. C’est une effraction de la chaîne des hauts reliefs volcaniques qui se projettent le long de cette côte. Des vestiges de son ancienne continuité se voient encore dans quatre ou cinq petites îles qui obstruent le détroit et le divisent en autant de passages ou pertuis d’un accès difficile et dangereux. Colomb, qui fut près d'y faire naufrage, les nomma les Bouches du Dragon, — Boca del Drago. N fallait l’intrépidité héroïque de ce grand navigateur pour s'engager avec son lourd navire . dans un détroit semé d’écueils où règne un courant tumultueux et violent, et qui semblait devoir infailliblement le conduire à sa perte.
Mes compagnons de voyage eurent besoin de toute leur habileté, de leur force et de leur expérience pour dominer ce courant et pour franchir ces bouches dangereuses. Enfin nous entrâmes dans le golfe de Paria, qui gît entre la Trinitad et les côtes continentales de Cumana. Les eaux de la mer s’y mêlent à celles du grand fleuve de l’Orénoque, qui se jettent, par cent embouchures, dans un vaste estuaire adjacent à l'Atlantique équatorial. C’est le courant du fleuve qui vient se décharger par les Bouches du Dragon, et qui yY produit, en rencontrant la mer, un mascaret continuel, un raz de marée furieux.
Aussitôt que nous eñmes doublé le grand saillant de la Trinitad, qui ferme au nord le golfe de Paria, nous décou-
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vrimes l’île devant nous dans toute son étendue. Son aspect est admirablement beau. Une ceinture de terres basses borde le rivage; au delà s'élèvent en amphithéâtre des forêts d'arbres incorruptibles : l’acajou, le balata, le mahogani, et mille autres espèces précieuses. Le faîte des montagnes est couronné par des pics qu'ont érigés les anciens volcans auxquels l’île doit son origine. Le plus élevé de tous, et sans doute le plus puissant jadis, est celui nommé Tamana. IL était alors dégagé des nuages qui le cachent ordinairement, et je voyais distinctement s’élancer de son sommet une haute colonne de fumée, signe certain que son extinction n’était pas aussi complète que les habitants se le persuadaient. Ce phénomène excita vivement mon intérêt, et j'aurais bien voulu que Pakiri satisfit à mes questions; mais je n’en obtins que des récits aussi insensés que les traditions des anciens Grecs sur le mont Etna et l’île de Lemnos. Il est bien étrange que des hommes séparés depuis le commencement des choses aient été bercés par les mêmes fables.
Pendant que j'avais les yeux attachés sur la colonne de fumée que projetait le Tamana, je remarquai avec étonnement que sa hauteur, d’abord prodigieuse, diminuait par degrés. Quelques instants après, ce magnifique spectacle s'était évanoui. C’est un mauvais signe, me dit gravement Pakiri. Cette réflexion aurait dû m'éclairer sur la véritable
menace du danger qu’elle indiquait. Mais, dans sa sollicitude pour la population qu'il régissait, le grand chef n'avait pas cessé, depuis notre départ, de tirer des pronostics de tout ce qu’il voyait afin d’y trouver des présages qu'il interprétait soit en faveur de notre expédition, soit contre son succès ; je pris ses paroles pour un pressentiment sans moüf; je refusai de le comprendre.
A cette époque, les campagnes de la Trinitad étaient encore à l’état sauvage, comme au jour de la découverte de cette île, quoique la colonisation espagnole datât de quatre siècles. Les terres d’alluvion qui bordent la côte occidentale, n'avaient pour habitants que des troupeaux de bœufs aussi farouches que les bêtes féroces de l'Afrique. Leurs pasteurs, qui les visitaient à cheval ét la lance en arrêt, logeaient dans des huttes, sorte de granges qui offraient à peine un abri; et la civilisation était aussi loin d'eux qu'elle l'était, il y a quatre mille ans, des bergers d'Abraham. Ce fut seulement quand nous eûmes dépassé les îles Coloras qu’enfin nous découvrimes des cultures et des habitations. La beauté du climat et l'extraordinaire fécondité du sol donnaient à ces campagnes l'aspect du Paradis terrestre. Les arbres étaient chargés de fruits, et de magnifiques récoltes couvraient la terre.
Nous touchions alors au terme de notre voyage. Devant nous était le Port d'Espagne, dont les édifices semblaient être tous des églises, à en juger par le nombre de clochers qui la dominaient. Une grosse tour et quelques batteries mal armées formaient toute sa défense. À bâbord, on découvrait derrière un groupe d'îles qui lui servait de briselames, le fameux havre du Carénage, où venaient relâcher jadis les galères des Conquistadors de l'Amérique. Quant à nous, notre pirogue pouvant passer partout, nous pénétrâmes jusqu’au fond du port, près l'embouchure de la rivière qui s’y jette, et nous vinmes sans obstacle au débarcadère, comme le faisaient journellement les canots des sauvages de la Côte-Ferme, ou, pour mieux le dire, de la Guyane et de Vénézuéla. ,
Pakiri, qui connaissait la place, fut bientôt en rapport avec les négociants; et il put facilement fréter plusieurs
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goëlettes, et acquérir les cargaisons de vivres dont elles devaient être chargées immédiatement. Mais une inquiétude très-grande le tourmentait. La crainte d’encourir le déplaisir des Anglais et de s’attirer quelque mauvaise affaire avec leurs croiseurs, pouvait empêcher l'autorité espagnole de donner la permission d'exporter de la colonie
des vivres destinés à des alliés de la France : ou si l’on ne
refusait pas positivement, il était bien possible que ces considérations fissent naître des retards funestes pour la population affamée de Saint-Vincent.
Dans son anxiété, Pakiri résolut de réclamer l’intervention d’un vieux médecin français, établi depuis longtemps à la Trinitad, et qui avait acquis, par sa pratique, beaucoup de richesse et de considération. Quelques services que les Caraibes lui avaient rendus, permettaient d'espérer qu'il voudrait bien, en cette occasion urgente, leur prêter son assistance. Je m'offris pour intermédiaire dans cette négociation importante, et nous partimes, le chef et moi, à la recherche du docteur, fort résolus d'obtenir son concours à tout prix.
Il nous fallut, pour trouver sa demeure, parcourir une grande partie de la ville. L'aspect qu’elle m'offrit, ne ressemblait nullement à celui des colonies françaises et anglaises. Au delà du port, où le mouvement commercial et maritime rappelait en miniature Saint-Pierre de la Martinique, tout était désert et silencieux. Les maisons tournaient leur dos à la rue, comme dans les: villes de l'Orient, et leurs rares ouvertures consistaient dans de longues fenétres grillées qui éclairaient si mal les appartements, qu'elles ne laissaient rien distinguer dans leur intérieur. Des murs, fort élevés régnaient de chaque côté de la plupart des rues, et n'étaient interrompus que par le portail d'une
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église, la grille d’un monastère ou l'entrée d’un cimetière. On ne savait à qui s'adresser pour demander son chemin. Enfin nous arrivâmes à la maison du docteur, l’une des plus riantes de la ville, comme pour emmieller la mort. Une multitude de domestiques se hâtèrent d'accourir pour nous regarder avec une impertinente curiosité. Assez mal PR par cette réception, je fus outré de la réponse X d' une grosse mulâtresse, bouffie d’arrogance, qui prétendit “que son maître ne recevait personne, parce qu il faisait sa
sieste. « Allez-lui dire, répliquai-je d’un ton impératif,
que le médecin du général Hugues arrive de la Guadeloupe Four le voir, et souvenez-vous que je ne suis pas de ceux
/ qu’on fait attendre. » Assurément ce fut la nécessité qui
m'inspira sur-le-champ ce subterfuge; il s'agissait de la vie d’un peuple, et c'était une fraude pieuse. Quoi qu'il en soit, la vérité n’aurait pas eu un pareil succès. La mulâ-
tresse, en entendant le nom du proconsul des Antilles, crut
avoir devant elle J’avant-garde des terribles corsaires qui rappelaient par leurs exploits ceux des flibustiers; elle courut chercher son maître, qui, sur son rapport, survint avec une si grande précipitation, qu'il n'eut n1 le temps de mettre sa perruque, ni celui d’endosser sa robe de chambre. C'était un petit vieillard rubicon, robuste, actif, plein de séve et de verdeur. Il m'embrassa avec affection et me félicita d’avoir la charge de conserver les jours précieux d’un personnage si fameux dans les Antilles par la hardiesse et le succès de ses entreprises. J'ouvris la bouche pour dire que j'étais, non son médecin, mais l’un de ses officiers d'état-major; mais, mon compagnon, qui Craignait, pour les graves intérêts engagés dans notre mission, que le docteur füt refroidi par cette déclaration, l'arrêta sur mes lèvres en m’interrompant. Il expliqua le sujet de
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. notre visite, et Je me joignis à son intercession pour déterminer le vieux médecin à employer son influence en faveur des Caraïbes. Nous n’eûmes pas plutôt exposé leur triste situation, que le docteur se fit revêtir de ses habits officiels, et fut trouver le gouverneur. Quand il rentra, il remit à Pakiri les trois Laissez-passer qui autorisaient la sortie des goëlettes ; il les avait fait expédier, suivant l’usage du pays, en glissant quelques doublons dans la main du secrétaire de Son Excellence; et il les avait fait signer luimême au gouverneur en lui donnant une consultation sur l'accès de goutte dont :l était fort tourmenté. Si, par malheur, nous fussions tombés au pouvoir du commandant en second, tout aurait été perdu, car il était, disait-on, plus Anglais que le gouverneur de la Barbade.
Pakiri, au comble de la joie, courut expédier son convoi de vivres, refusant le dîner splendide qu’on commençait à servir, et me laissant pour gage de la reconnaissance que son pays et lui vouaient au bon docteur. Il me donna rendez-vous le lendemain au point du jour pour notre départ, et me confia, dans la sollicitude de son amitié, aux soins d'un jeune Caraïbe dont l'intelligence et l'intrépidité lui étaient connues. |
Le repas, quelque improvisé qu'il fût, était superbe et digne d’un médecin qui recevait 100,000 francs de rente de sa clientèle et autant du revenu de ses biens. Le seigneur des Iles, comme il surnommait Victor Hugues, est bien loin dans ses meilleurs jours, dis-je à mon hôte, de vivre dans une pareille magnificence. Engagé, contre mon
gré, à soutenir mon rôle de médecin, je le remplis avec un succès immérité qui moffrit, à moi pauvre destitué au milieu des révolutions les plus propices, la riante perspective d’une riche fortune.
Une serre attenante au cabinet du docteur contenait , non pour les préserver du froid, mais bien de l’excessive chaleur, une collection de plantes les plus belles de la zone torride. Je les reconnus et les nommai par leurs noms linéens, spécifiant, pour la plupart, leurs propriétés médicinales. Ah! s’écria le vieux médecin, que vous êtes heureux, vous autres jeunes gens, d’avoir vécu dans un temps où la science a reculé ses limites. Mes professeurs n'en sàvaient pas autant que les étudiants d'aujourd'hui, et encore ai-je mal profité de leurs leçons. C'est ce qui fait mon malheur au milieu de ma prospérité. Alors il me raconta que, quelques mois auparavant, un aventurier irlandais avait surgi au Port d'Espagne, se prétendant médecin de la nouvelle école, et guérissant infailhiblement tous les maux par là chimie, l'électricité, le magnétisme, l’acuponcture, le moxa, et une multitude d’autres moyens, dont l’apparition avait plongé le vieux docteur dans la stupéfaction. Ce n’était pas tout, ce novateur avait accusé d'impéritie la pratique de mon hôte, et il s'emparait de ses malades avec une audace qui lui obtenait des succès. Dans cette triste conjoncture, mon pauvre confrère imagina un projet dont la réussite lui paraissait certaine. Renoncez, me dit-il, à votre service, honorable sans doute, mais qui ne vous conduira jamais à la fortune. Venez ici, je partageral avec vous ma clientèle et ma maison; nous aurons le monopole de guérir toute la colonie, et l'on viendra de Caracas et de Cumana nous consulter comme jadis l’oracle de Cos. Avec les avantages de votre activité, de votre science moderne et des illustres exemples que la France offre à votre imitation, joints à ma vieille expérience et à une réputation établie, nous n’aurons à redouter aucun rival, et nous obligerons cet intrus d’Irlandais à déguerpir.
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En songeant que cet El Dorado, qui m'était promis à la Trinitad, était voisin de celui découvert par Walter Raleigh, de romanesque mémoire, je ne pus retenir un sourire d'incrédulité. Je vois bien, reprit le docteur, que vous prêtez à ce pays les habitudes de lésinerie de l'Europe. Sachez qu'ici pas un gentilhomme ne dérangera un médecin, comme vous et comme moi, sans reconnaître par un quadruple, ou même le double, la visite la plus insignifiante. Chaque soir, dans la bonne saison, je mets un millier de francs dans mon secrétaire, tandis que dans ma province j'avais grand'peine à gagner un petit éeu. Ce serait peu de chose que l’argent sans la considération; mais, à cet égard, je veux vous faire voir par vos propres yeux quelle haute position on obtient par nos fonctions magistrales chez les personnages les plus nobles et les plus puissants. L'accueil qu'on vous fera sous mes auspices vous donnera le désir de revenir ici pour me seconder.
Alors, dans Lintention déclarée de me séduire, le vieux docteur me proposa de l'accompagner dans quelques visites qui me fourniraient l’occasion de voir la bonne compagnie de Port d'Espagne. J'acceptai cette offre par curlosité de voyageur, ne prévoyant pas dans quel dédale d'événements j'allais m’engager. Par préliminaire, il fallut, pour paraître convenablement dans ce beau monde, changer mes habits de nankin contre un riche costume doctoral et laisser friser et poudrer à blanc mes cheveux noirs. Quand je me vis dans une glace, ainsi transformé, j'eus peine à me reconnaitre. J'avais dix ans de plus, et je ressemblais étonnamment à une évocation de l’autre siècle. Mon hôte était dans l'admiration, et calculait le revenu de notre association future, se frottant les mains en signe de réjouissance de la déconvenue du charlatan qui avait 056
rivaliser avec lui. Un petit chapeau sous le bras et une canne à pomme d’or à la man, je m'acheminai avec le vieux médecin, qui s'enorgueillissait d’être le mentor d’un jeune confrère formé à une aussi haute école.
Il est superflu de dire que, suivant l’ancien usage des colonies, nous étions précédés et suivis par des domes- : tiques dont l‘effronterie donnait l’opinion la plus favorable du rang élevé de leurs maîtres. Nous allâmes ainsi visiter plusieurs personnes titrées, qui recurent le docteur avec beaucoup de distinction, et nous invitèrent à des ga: las, des fêtes de famille ou des cérémonies religieuses. Nous nous excusâmés en termes généraux, et, d’hôtel en bôtel, nous arrivâmes à l’abbaye des Dames bénédictines de l’Annonciade, où devait se terminer notre laborieuse soirée.
Je crus, en pénétrant dans ce vaste monastère et en parcourant ses cloîtres, que c'était la Terre promise. La brise carabinée du nord, qui nous avait conduits si rapidement dans le golfe de Paria, était tombée subitement aussitôt que nous avions atteint le rivage de la Trinitad. Un vent de Sud brûlant lui avait succédé, et au coucher du soleil il était survenu un calme plat qui rendait la respiration difficile et augmentait encore l'impression pénible de la chaleur. Une odeur marécageuse s’était répandue dans l'air; l'horizon s'était voilé d’une vapeur blanchâtre, les feuilles des arbres pendaient le long des branches comme pendant une éclipse; les chiens affolés couraient comme si la rage, qui est inconnue dans ces pays, venait tout à coup de les frapper, et dans les rues on n’entendait qu’exclamation sur l'oppression que causait ce temps extraordinaire. Je fus délivré heureusement de ces désagréables sensations, en entrant sous les voñtes du couvent, où se trouvait conservée une fraicheur délicieuse.
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Le docteur nous ayant fait annoncer dans un style oriental, on nous attendait, et nous fûmes introduits, en grande cérémonie, dans l'intérieur du monastère. La présentation se fit dans une vaste salle où tout le couvent était réuni. L'abbesse était assise sous un dais, et les dames dignitaires occupaient des places inférieures sur les degrés de l’estrade où elle: trônait. À droite et-à gauche étaient les religieuses vôtues de blanc, avec des voiles noirs qui descendaient jusqu’à terre; puis à leur suite, les novices tout en blanc, et les pensionnaires en toilette de ville. Quand mes yeux se furent habitués au demi-jour de cette salle, ils parcoururent avec plaisir ce cercle de jeunes filles,
qui étaient l'élite des colonies espagnoles. Nous fûmes
admis à offrir nos respectueux hommages à l’abbesse. qui fut bienveillante et gracieuse. Pendant que le docteur lui faisait sa cour, une dame qui parlait très-bien français, m'interrogea sur la Guadeloupe où elle avait des amies. Notre conversation fut interrompue par une envoyée de l’abbesse, chargée de m'inviter à prendre le thé ce soir là et tous les autres suivants. La novice qui remplissait cette mission; était une jeune fille d’une taille élevée, d’une physionomie pleine d'expression el d’une rare beauté. Je répondis qu'un si doux engagement me faisait regretter de partir dès l'aube du matin. Une exelamation accentuée qui échappa à la charmante Espagnole, m'obligea d'ajouter par politesse que je conserverais le souvenir de cette insigne bonté et de l’aimable messager qui, en l'exprimant, en avait augmenté le prix. Un instant après, on passa, par une longue galerie, dans un salon digne d’un palais par les tableaux dont il était orné, et par ses décorations architecturales. À l’une de ses extrémités s'élevait une fontaine en marbre et en bronze, dont les vasques super-
posées épandaient des nappes d'eau sans cesse renouvelées, afin de diminuer par leur basse température la chaleur brûlante du climat. La source de cette fontaine était située dans la montagne à une élévation considérable audessus de la ville. |
Une collation composée de mille friandises dont le secret n'était connu que dans ce riche monastère, fut servie par les jeunes novices avec un empressement et des soins gracieux. La belle favorite de l’abbesse, qu’on appelait Dorothée, mit une attention toute particutière à venir m'offrir les bonnes choses les plus exquises; ce que j’attribuai à la recommandation de la supérieure en faveur d’un étranger. Pouvais-je deviner que cette jolie personne faisait servir des sucreries à sa politique, et que ses politesses séduisantes étaient des ruses diplomatiques pour préparer une négociation ? Je ne me tins en garde que contre la quantité de ses dons, qui menaçaient de me faire éprouver le sort de Vertvert, mort, comme on sait, d’une indigestion causée par les excellentes dragées des religieuses de Nevers. 3
L'abbesse était rentrée dans ses appartements : le docteur avait été visiter ses malades, et j'allais me retirer, croyant Ja soirée finie, quand elle allait commencer avec plus d’intérêt. L'une des dignitaires du couvent était chargée de l'éducation des novices et des pensionnaires. C'était une dame encore jeune, qui avait l'estime et l’affection de toutes ses élèves, et qu'elle méritait par son savoir et sa bonté. Elle fut fort aise de trouver l’occasion très-rare de s’entretenir avec un voyageur français, et qui plus est un médecin dont on vantait les connaissances. Elle insista pour que je restasse au travail de la communauté qui, chaque soir, devait durer deux heures. Aussitôt, conformément à la règle, toute la brillante jeunesse de l'abbaye s’agroupa autour de
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guéridons qui portaient des bougies, et l'on se mit à louvrage silencieusement. Les travaux étaient fort divers. Les unes faisaient de la dentelle ou brodaient ; d’autres composaient des fleurs artificielles pour l’oratoire de leurs parents, ou bien imitaient de vieux tableaux avec des découpures de papier coloré qu'on revêtait d’un vernis: d’autres encore traçaient des cartes géographiques ou copiaient de la musique d'église. On imagine aisément que je prodiguai mes éloges à ces artistes, qui en furent comblés de joie. La confiance enfantine de tout ce troupeau d’écolières me fut promptement acquise; et de partout on m'apporta des œuvres nouvelles qui étaient emmagasinées dans les cellules du couvent. Mais il y eut tant d’allées et de venues qu'en ouvrant les portes on fit pénétrer dans la salle la température de feu qui régnait au dehors et qui agissait violemment sur ces jeunes filles habituées à la fraîcheur de leurs salles voûtées. Les voiles qui couvraient leur tête et leurs épaules étaient insupportables par une telle chaleur. La permission de les ôter fut donnée aux novices seulement, les dames étant assujetties à toute la sévérité de la règle, quelque graves qu’en fussent les suites sous un climat si différent de
celui de l’Europe. La dame qui avait accordé cette indul-
gence s’en excusa, en alléguant que les jeunes créoles recues dans le monastère, appartenant à de grandes familles et ayant été élevées dans l'habitude de faire toutes leurs volontés, on ne pouvait les soumettre à toute la rigueur de la discipline; mais que néanmoins l'abbaye ressemblait bien plus que les monastères du Mexique et de Îa Terre- Ferme aux couvents rigides de l'Espagne. En acceptant cette explication, je ne pus m'empêcher de remarquer avec quel plaisir ces futures religieuses profitaient des derniers moments de leur liberté, et se prévalaient des avantages que
leur avait prodigués la nature et dont elles allaient être bientôt privées à jamais. En écartant son voile, la belle Dorothée découvrit une magnifique chevelure qu'elle ne devait plus conserver que quelques. jours, la cérémonie de sa prise d'habit étant fixée irrévocablement. Quand elle ajusta ses cheveux, elle dit, les yeux humides de larmes, qu'elle devait leur faire ses derniers adieux.
La conversation continua avec cette effusion, et quoique ces dames fussent d’une haute extraction, elles se montrèrent toutes sans le moindre orgueil, et j'admirai leur naturel, leur franchise, leur bonne éducation et surtout leurs bons sentiments. Je pus avec sincérité en faire l'éloge et témoigner à l'excellente religieuse qui dirigeait leur éducation, combien j'appréciais l’œuvre à laquelle était dévouée sa vie. Docteur, me dit-elle, l’ami que vous représentez si bien a pour mes chères filles une bonté paternelle si grande qu'il ne vient point ici sans écouter leurs doléances sur les maux dont elles se croient atteintes ou menacées; et, depuis une heure, elles me demandent de vous consulter pareillement. J'ai beau me récrier sur l’indiscrétion d’une telle requête, elles prétendent que, rempli de bonté pour de pauvres recluses, vous. ne vous refuserez pas à leurs vœux. Quoique je me fusse bien passé de cette épreuve qui ne laissait pas d’être embarrassante, je dus m'y soumettre et répondre que j'étais entièrement au service de ces dames. Aussitôt une petite pensionnaire me prit par la main et me conduisit au vaste fauteuil qu'occupait ordinairement le docteur quand il rendait ses oracles. Le secret en était gardé, par la situation à l'écart de ce dispensaire, dans : l’embrasure d’une large fenêtre; car, pour rien au monde, ces jeunes filles n'auraient voulu que leurs maux fussent connus dans la crainte qu’on ne s’en raillât. Le silence que
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plusieurs d’entre elles avaient gardé à cet égard leur avait été funeste. La confiance sans bornes de cette innocente enfant me rendit confus, et ses confidences m'auraient fait sourire si j'avais été moins pénétré de la gravité de mon rôle ; elle n’était malade que de ses quinze ans. Je la rassurai de mon mieux et lui donnai l'assurance qu'avant six mois écoulés elle serait l’une des plus brillantes élèves de l’abbaye ; elle accepta cette prédiction et m'en exprima sa reconnaissance. Une religieuse qui vint ensuite, avait eu recours inutilement aux remèdes du docteur; aucun n’avait pu la débarrasser de mouvements fébriles qui avaient un type régulier intermittent. Vous demeurez, lui dis-je, au rez-de-chaussée; elle fut fort étonnée que je connusse sa cellule. La science, ajoutai-je, m’en a révélé la situation : il faut y renoncer, quelque agrément qu’elle puisse vous | offrir; et votre santé se rétablira dès que vous aurez habité | pendant quinée jours l'endroit le plus élevé de l’abbaye. Elle me promit d'exécuter, dès le lendemain, mon ordonnance, sans néanmoins y rien concevoir. Il vint ainsi me consulter nombre de malades réels où imaginaires. Les dernières étaient les plus difficiles à guérir.
Ce ne fut pas sans étonnement que je vis s'approcher la señora Dorothée, dont la fraîcheur et le coloris auraient pu rivaliser avec les plus belles fleurs. Elle ne pouvait avoir à se plaindre que d’une santé trop»prospère. Elle s’assit sur un tabouret devant moi, et, fixant ses yeux sur les miens, elle me dit à voix basse, avec une intonation profonde et saccadée : Je sais, Monsieur, qui vous êtes. J'ai foi dans votre honneur et dans votre générosité ; sauvez-moi : si je reste ici, je suis morte. Vous partez dans quelques heures; emmenez-moi. Je suis jeune, noble, riche, belle: si vous m aimez, vous m’épouserez. Sinon, vous m'enverrez à la
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es 300 PORT D'ESPAGNE.
Martinique. J’ai là, aux Dames de Saint-Pierre, une tante qui m'aime et qui n'exigera pas que je prenne Île voile contre ma volonté. Interdit par cet étrange discours, je ne LETHMURS trouvai pas de paroles et restai dans un silence causé par lu si mn. ma confusion. La charmante novice se hâta de l’interpréter u é | comme un acquiescement ; elle se leva aussitôt, et, croi- : } sant ses belles mains sur sa poitrine, elle s’inclina plusieurs --/ fois, comme pour me témoigner sa reconnaissance de mes bons avis. Mais, avant de s'éloigner, elle ajouta, sans attendre ma réponse, qui ne lui semblait pas douteuse : C'est | ne | convenu; à une heure, avant le jour, à la petite porte de bi 11 ,V / l'église, à la gauche du grand portail !
rs b M d Je crus rêver, en me trouvant engagé, sans le vouloir, à ne | commettre un rapt, un sacrilége, un odieux abus de confiance, un acte désespéré, qui devait m'imposer un ma- | riage mal assorti. Un incident imterrompit tout à coup mes UE oi réflexions et mit brusquement un terme à mes consultations. Une rumeur soudainè mit toute la compagnie en émoi. C'était l'immense volière établie dans le cloître, dont
HE les oiseaux s'étaient réveillés en sursaut au milieu de Ja nuit et faisaient entendre leurs bruyantes clameurs. Presque aussitôt, il se joignit à ce concert un charivari de cris aigres, ni percants, rauques et discords, et l’on vit entrer dans la salle | une longue colonne de perroquets, de perruches, d'énormes aras, de cacatoës et d’autres espèces qui m’étaient inconnues. Tous ces animaux, qui, d'ordinaire, dorment Jusqu’au jour, avaient quitté leur perchoir d'un commun accord, et, moitié volant, moitié marchant, ils s'étaient mis à la recherche de leurs maîtresses, les appelant par des vociférations inouïes, en battant des ailes et en menaçant de leur bec crochu les domestiques qui voulaient les arrêter. On eut beaucoup de peine à repousser cette ctrange
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invasion : on ne put renvoyer ces hôtes incommodes qu'après les avoir repus de gâteaux, et encore fallut-il que, pour retourner à leur logis, des dames les y reconduisissent, Leur conduite extraordinaire fut attribuée à la présence de quelques vautours sortis de la montagne, pour épier dans la ville les oiseaux de basse-cour. Cette explication laissa des doutes dans mon esprit, lorsque j'appris que les perroquets w’avaient jamais commis d’autre incartade que celle dont Je venais d'être témoin. Assurément si les vautours en avaient été la cause, ces oiseaux de proie devaient chaque nuit leur en fournir de nouvelles occasions, puisqu'ils avaient leur gîte si proche de la ville.
Mon incrédulité fut justifiée par l'arrivée bien autrement surprenante d’un personnage qui n'avait rien à redouter des vautours, et qui inspirait bien plutôt la crainte qu'il ne l'éprouvait.
Pendant qu'on me racontait l'histoire des perroquets, qui sont là dans leur pays natal, un tumulte se fit entendre dans les cloîtres, et une foule de mulâtresses et de métisses, qui étaient les femmes de chambre de ces dames, se précipitèrent dans la salle en poussant des cris d’effroi. Derrière elles entra lentement un monstre hideux, un alligator, ou, comme on dit en Europe, un crocodile. Sa longueur exCédait dix pieds, et les écailles dont il était recouvert le rendaient invulnérable. 11 fouetta de sa queue puissante les dalles de marbre et les fit retentir ; puis, ouvrant sa gueule armée de dents tranchantes, il claqua ses larges mâchoires les unes contre les autres, comme pour montrer leur force et comment il s’en servirait pour couper un membre et procéder à une mastication de chair humaine; mais il n'attaqua ni ne poursuivit personne, et la lumière sembla l'éblouir. Il eut, au reste, à peine le temps de se recon-
naître. Le jardinier, un nègre robuste, accourut, et lui jeta un lasso, c'est-à-dire une forte lanière tressée, qui s’enroula autour de son corps, et dont il se servit pour l’entraîner. L'animal résistant à ses efforts, il fallut capituler à moitié, en lui donnant un poulet, un gigot, qu'il engloutit d’une seule pièce dans son estomac. Il se laissa dès lors conduire comme un mouton.
Cette scène, qui, d’abord, était menaçante, finit par piquer ma curiosité. Je demandai comment, au milieu de cette compagnie d'élite, il survenait de tels hôtes, qui, sans doute, n'avaient aucun droit à s’y trouver invités. On m'apprit que c'était à la science du docteur qu’on devait celte connaissance. Voici comment c'était arrivé. Le jardin de l’abbaye confinait d’un côté à des marais qui s’étendaient vers la montagne. Des grenouilles vinrent s'établir dans leurs eaux, non pas comme celles d'Europe, d’une petite taille et d’une voix argentine, mais des grenouilles grosses comme la tête d’un homme, ayant des mugissements semblables à ceux d’un taureau et tout aussi bruyants. — Bull Frogs. Du soir au matin, elles remplissaient l'air de leurs chants sataniques, et il était impossible de dormir à l’abbaye. Le docteur fut consulté, et, grâce à lui, on fut délivré de ces insupportables animaux. Il envoya chercher au Continent un jeune alligator, à peine adolescent, et le fit mettre dans le marais. Les chants eurent bientôt cessé : les grenouilles furent eroquées, ou bien s'expatrièrent pour échapper à la dent meurtrière de leur ennemi. Pour récompenser ce service, les religieuses recommandèrent leur libérateur aux cuisines de l’abbaye, d’où, chaque Jour, une copieuse pitance lui fut apportée au bord de son marais. On m'assura qu'il connaissait parfaitement l'heure de son repas, et qu'une fois, son pourvoyeur l'ayant négligé, il s’é-
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tait acheminé à travers le jardin pour venir faire ses réclamations. C'était uniquement dans cette occasion qu'il avait pris une telle liberté, et l’on ne pouvait imaginer comment et pourquoi il s'était hasardé à faire l'étrange visite dont je venais d’être le témoin.
Des exemples récents m’avaient appris que les espèces animales les plus dépourvues d'intelligence étaient cependant organisées de manière qu’elles avaient la prévision des grands phénomènes de la nature, dont les hommes méconnaissaient l'imminence. Il n'y avait pas, à Saint-Vincent, jusqu'aux serpents boas qui n’eussent pressenti l’approche de l’ouragan. Mais quand je voulus expliquer par cet instinct la visite de l’alligator, il me fallut bien renoncer à cette conjecture, car il demeura bien prouvé que la Trinitad était, par sa position géographique, à l'abri de
cette terrible tempête, et que jamais ou n’en avait éprouvé les ravages.
La soirée, déjà avancée, touchait à sa fin, et j'allais prendre congé de ces bonnes Espagnoles, quand inopinément les eaux jaillissantes de la belle fontaine qui s'élevait à l'extrémité de la salle, cessèrent de couler. Les orifices qui leur donnaient issue, se mirent à ronfler comme des tuyaux d'orgue. Il faut croire que la source venait d'être tarie par quelque commotion dans la montagne, et que des fumeroles échappées par les fissures de cet ancien foyer volcanique s'étaient emparées des conduites d'eau et en avaient fait des conduites de gaz. Tant est-il qu'aussitôt il se répandit dans la salle une vapeur sulfureuse empestée, et que toutes les lumières s’éteignirent. La peur et l'obscurité produisirent un tumulte inexprimable.
Au milieu des cris, des pleurs, des prières, je m'efforçais,
comme les autres, de gagner la porte; une main m'arrêta,
et une voix me glissa dans l'oreille le mot : remember.
Je me trouvai fort heureux, quand j’atteignis le cloître, de pouvoir mettre un terme à ces épreuves. Je priai une élégante mulâtresse, qui était sur mon chemin, de me con-
duire à la porte extérieure. Je ne sais ce qu'elle me dit en
-m'accompagnant, étant fort préoccupé de tout ce qui ve-
nait de m'arriver ; mais mon attention fut éveillée, lorsque, en me quittant, elle me souhaita, en riant, un bon voyage, en m'appelant commandant. (
Au parloir, où l'on recevait les hommes qui n'avaient pas, comme moi, l’immunité de la science médicale, était demeuré pour m'attendre le jeune Caraïbe que son chef avait chargé de m'accompagner. Les femmes de chambre du couvent lui avaient apporté à diner par un tour qui servait aux relations avec le dehors; elles avaient pris grand. soin de lui, et l'une d'elles, qui était sans doute la camériste de la señora Dorothée, lui avait surpris, malgré sa défiance de sauvage, l'aveu que j'étais officier, et non mé: decin; elle avait témoigné une grande joie quand elle avait appris quelle estime et quelle affection avaient pour moi les Caraïbes de Saint-Vincent.
Nous arrivâmes, sans encombre, à mon logis, chez le véritable docteur. Je me hâtai de me dépouiller de ma friperie d'emprunt, et de me débarrasser avec des torrents d'eau de ma frisure poudrée. Je revêtis joyeusement mes habits de marin; je préparai mes armes, et je me jetai par le travers de mon lit, tandis que mon compagnon s'étendait sur une natte. Nous avions quatre heures à dormir: nous en dormîmes cinq, et l'aube du jour allait paraître quand nous quittâmes la maison, où tout le monde sommeillait encore. C'était le moment du rendez-vous de Pakiri pour partir, mais l'heure de celui de la jeune novice était
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passée, ce qui n'importait guère, puisque je m'étais bien :
promis de ne pas m y rendre.
La ville, que nous parcourûmes à grands pas, était silencieuse et déserte; ses habitants, accablés par la chaleur, étaient plongés dans un sommeil léthargique qui ne devait pas avoir de réveil. Je croyais que nous allions descendre au port, et je fus surpris de trouver que notre chemin nous avait conduits sur la place de l'Abbaye. Le clair de lune permettait de voir, comme s’il eût fait jour, ce respectable édifice. Sous le porche qui couvrait une entrée à la gauche du parvis, il y avait un cierge allumé, et à côté un bouquet, que je reconnus à une fleur bleue, belle et rare, pour celui que j'avais admiré dans les mains de Dorothée. Évidemment, la jeune novice était venue au rendez-vous, et, n'y trouvant personne, elle avait pris le sage parti de rentrer au couvent.
Cette résignation me toucha, et je me demandai si je n'avais pas eu trop de sévérité pour cette malheureuse et imprudente enfant. Dans ce moment, où mon cœur s’amollissait, j'entendis avec émotion les chants religieux qui s’élevalent sous les voûtes de l’église, et qui parvenaient jusqu’à nous, comme des accents aériens à demi étouffés. Je compris que les dames de l’abbaye étaient descendues au chœur pour les matines; et je cédai au désir de voir une dernière fois ces pauvres recluses.
La porte était ouverte devant nous et nous pénétrâmes dans la nef; sa partie supérieure était éclairée par la lune, dont la lumière passant à travers des vitraux colorés faisait apparaître sur les vieux murs des images colossales et fantastiques. Le bas de l’église était dans l'obscurité, et l’on voyait seulement, de loin en loin, quelques cierges allumés devant de saintes images. Nous nous approchâmes
de la grille du chœur, et je pus distinguer, par létroit intervalle des ses épais barreaux, toute la communauté rassemblée pour la prière. Les voiles étaient baissés, les fronts inclinés vers la terre, et les traits effacés par l'ombre du sanctuaire. Cependant lorsque, quittant leur stalles, les sœurs et les novices passèrent processionnellement devant la grille, je reconnus plusieurs d’entre elles, et malgré le changement de mon costume, elles me reconnurent aussi, et me témoignèrent, par un signe, qu'elles n'avaient pas perdu mon souvenir. Je me laissai aller à ces douces idées, sans prévoir que la mort était suspendue sur ma tête et qu’elle devait frapper à l'instant ces innocentes et belles créatures.
Soudain les cloches de la grosse tour de l’abbaye se mirent en branle, et tintèrent comme pour un glas funèbre ou le toesin. Une lampe de bronze qui était suspendue par une chaîne à la voûte de l’église, s’agita d'elle-même et oscilla comme un pendule. Un bruit lointain et se rapprochant avec rapidité semblait être le mugissement de la marée montante, mais quand ses sauses inconnues agirent sous nos pieds, il devint plutôt comme le bruit du train d'artillerie d’une armée roulant sur les pavés d’une ville. Tout est perdu! c’est Baribarou, s’écria mon jeune compagnon, et sa prédiction sinistre, quoiqu'à moitié inintellipible, fut accomplie aussitôt que proférée. La terre trembla avec une si grande violence que nous faillimes être renversés ; nous perdimes pied comme dans le tangage d'un vaisseau, et tout, autour de nous, s’ébranla jusqu’à la grille massive du chœur, à laquelle nous nous retenions pour ne pas être culbutés.
Une scène affreuse eut lieu là, devant mes yeux, derrière cette funeste grille. Les jeunes sœurs, les pensionnaires se
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précipitèrent, en poussant des cris d’épouvante, vers la porte de sortie, qui devait leur permettre de fuir la mort ; mais déjà les secousses du sol avaient fait s’écrouler la voûte de cette issue, et le passage en était fermé par un mur de décombres. Ces malheureuses filles revinrent sur * leurs pas, et coururent en foule à une autre porte qui , désormais était leur seul espoir. Elles firent de vains efforts pour l'ouvrir, et redoublèrent leurs cris déchirants. Plusieurs vinrent, dans leur égarement, se cramponner à la grille qui nous séparait d'elles ; nous avions déjà employé toutes nos forces contre ce fatal obstacle, nous n’avions pu faire sur lui la moindre impression. On l'avait élevé pour en faire au monastère une clôture de fer infranchissable, et l’on n'y avait que trop bien réussi. À cette heure dernière l’abbesse, appuyée à Pautel, les bras en croix, les regards vers le ciel, priait pour ses chères filles, et les bénissait. Il n’y eut entre cette agonie et l'instant suprême, que le court intervalle qui sépare de la mort l’homme agenouillé devant le billot de la décapitation. Un nouveau choc remua jusque dans leurs fondements les murs de la vieille église. Un craquement épouvantable se fit entendre au-dessus de nous, la voûte se déchira et me laissa voir le ciel bleu à travers. Aussitôt, le dôme qui couronnait l’autel, s’abîma sur le chœur et l'ensevelit sous un énorme amoncellement de ruines. Il n'échappa pas une seule victime à cette avalanche de pierres qui étaient tombées de cent pieds de haut. Pas un cri, pas un gémissement ne sortit de ce sépulcre, qui engloutissait vivantes quarante jeunes filles, belles de tous les dons que peuvent réunir la nature et la société.
Le cintre du trangSept qui était sur nos têtes, ne résisla que quelques secondes de plus, et fit pleuvoir bientôt une
grêle de pierres de taille qui nous terrassérent. Mon Jeune compagnon s'étant relevé le premier m'entraîna sous les arches d’un bas-côté de l’église qui résistait encore aux secousses multipliées de la terre. J’ignore complétement comment de là nous gagnâmes la porte par où nous étions entrés. Je sais seulement qu’en arrivant sur la place nous nous assimes éperdus, épuisés, meurtris et presque privés de jugement. | Dans ce lieu, à moms que la terre ne s’entr'ouvrit, comme on en était menacé par ses convulsions, 1l y avait quelque sécurité par l'éloignement des édifices qui s’écroulaient ; et ce devint le refuge des malheureux qui parvenaient à sortir de dessous les décombres de leurs maisons. Surpris pendant leur sommeil, ils étaient nus et n'avaient sauvé que leur vie. Encore beaucoup d’entre eux étaient blessés ; il fallut dépouiller un enfant de sa chemise, pour en faire des bandes afin d'arrêter le sang d’un homme. Les fontaines étaient taries, et l’on ne pouvait étancher la soif des mourants. Des familles entières avaient été écrasées sous leurs lambris dorés; 1l n’en restait qu'un faible enfant qui errait dans la foule en demandant sa mère. Des femmes échappées au péril, ne voyant pas auprès. d'elles quelque objet de leur amour, rentraient dans leur maison pour l'en retirer, et périssaient victimes de leur dévouement. D’autres, ne trouvant plus d'issue pour sortir de leur demeure, et voyant les murs près de se renverser sur elles, se précipitaient du haut d’un balcon, et venaient se briser sur les dalles de la place. À chaque nouvelle secousse, on entendait le fracas de l’écroulement des maisons, avec des cris d’angoisses, d'agonie et des invocations à Dieu, pour qu’il arrêtât cet affreux fléau. Comme si ce n'était assez de tant de maux, des terreurs paniques se
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répandirent dans cette multitude. On prétendit que Îles esclaves de la geôle, libérés par la chute des murailles de leur prison, parcouraient la ville, égorgeant les habitants qui se sauvaient en emportant leur or et leurs bijoux. Si ce ne furent des hommes qui ajoutèrent aux calamités publiques, ce furent certainement (les animaux féroces et puissants. Un tauréador qui avait eu des succès à Caracas, était arrivé à Port d'Espagne, depuis quelques jours, afin d'y donner le spectacle attrayant d’un combat de taureaux. Dans ce but, il avait amené une douzaine de ces animaux, choisis parmi les plus forts et les plus farouches. Cette troupe formidable fut délivrée de ses entraves, par Je tremblement de terre, qui abattit toutes les clôtures; elle s’élanca dans la ville, poursuivant et foulant aux pieds les infortunés qui croyaient avoir épuisé la coupe de ladversité. Nous entendimes les mugissements de ces animaux et le bruit de leur galop infernal, quand 1ls passèrent à une extrémité de la place, et jetèrent autour de nous l’effroi et la consternation: mais continuant leur course furieuse, ils nous laissèrent, par bonheur, derrière eux.
L'aspect de tant de misères sans aucun remède nous ft souffrir plus patiemment nos propres maux. [l faisait alors grand jour; nous nous levâmes tout endoloris et nous nous acheminâmes vers le port. Nous y arrivâmes très-difficilement, les rues étant obstruées par des amas de ruines. Pakiri, qui désespérait de nous revoir, nous reçut à bras ouverts ; il nous fit porter à bord de la pirogue et nous prodigua toutes sortes de soins. Un moment aprés, nous sortions du port. Je ne me crus délivré de la fatalité attachée à cette île, si belle et si féconde, que lorsque notre embar cation fut balancée par les flots du golfe de Paria. La mer
EDR un, bé PTS CHRONO
(l \ cha À Ê 2 , LE AMEN S 910 PORT D ESPAGNE.
me parut un port de salut auprès de la terre agitée que je venais de quitter.
Quand j'eus recouvré quelque tranquillité d'esprit, Pakiri me raconta que, grâce aux laissez-passer du docteur, ses trois goëleties, chargées de subsistances, avaient pu surmonter les difficultés de la douane et faire voile dans: la soirée et dans la nuit. Lors de la première secousse qui às’était fait sentir sur le quai, il avait tenu ses hommes à 4e poste, et cette mesure lui avait permis de garantir la 5 pirogue des effets que le tremblement de terre avait exercés Ée ne sur les eaux du port. Deux fois la mer s’était retirée à perte
Wig de vue, laissant les navires à sec; puis, elle était revenue :1,7 [en furie et avait rempli et coulé ceux de ces navires qui | “ { s'étaient couchés faute d’être soutenus. La pirogue, main- ||. Ati tenue par ses rameurs, n'avaient souffert aucune avarie. | Pakiri ajouta, à ma grande surprise, qu’il avait fait partir pour la Martinique les deux mulâtresses que je lui avais
h 1 à : envoyées. Ceci, assurément, exigeait une explication ; voici AUDE celle qu’il me donna. Dans la nuit, deux jeunes filles, qu'il prit à leur costume pour des Mestives, l’avaient fait appeler, et s'étaient recommandées, de la part du commandant d'artillerie de la Guadeloupe, pour passer à Saint- 41 = Vincent ou à la Martinique. Un balaou à cette dernière 4 destination étant prêt à partir, il leur avait offert cette oc- Li casion en garantissant le soin qu’on aurait d’elles à bord : mais elles avaient différé d'accepter cette proposition. Alors le tremblement de terre étant survenu, il avait veillé sur po pan elles autant que le permettait un si grand désastre. Ne me al } ji voyant pas revenir après ce terrible événement, il avait dû ie croire que j'avais péri et que c'était vainement qu'on m'’attendait. Alors ces deux femmes s'étaient résignées, en sanglotant, à s’embarquer pour Saint-Pierre, et quelques mi-
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nutes après, le balaou avait pris le large. Il était probablement l’une de ces voiles blanches qui paraissaient dans le golfe à l'horizon. Je reconnus dans ces deux voyageuses Dorothée et sa camériste, et je me félicitai d'être au moins pour quelque chose dans le salut de cette charmante fille, la seule, sans doute, qui, de toute cette brillante jeunesse, eût échappé aux étreintes de la mort.
Les funèbres images de cette nuit de désastres me poursuivirent longtemps; mais de nouveaux malheurs en affaiblirent les tristes impressions ; et, lorsque, en débarquant à Saint-Vincent, je trouvai l’île ravitaillée par le succès de notre expédition, et sa population joyeuse et reconnaissante d'avoirrété délivrée de la famine, j'éprouvai la satisfaction d’avoir concouru à causer cet heureux changement. Trois goëlettes de la Guadeloupe, chargées de vivres, venaient d'arriver. Les insulaires pouvaient attendre sans inquiétude la récolte que le mais précoce leur promettait dans quarante jours, et il ne leur restait plus à redouter d'autre fléau que la guerre et d'autres ennemis que les
Anglais.