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CHAPITRE IX

PREMIÈRE CAMPAGNE DE SAINT-VINCENT.—ATTAQUE DE KINGSTOWN. —— UNE CAVERNE.

Décembre 41795.

Pendant trois mois que je passai au carbet de la montagne, avec mes amis les Caraïbes, mes jours furent tissus de soie et d’or. C'était bien là l’Eden, comme l’a peint Milton, avec son printemps perpétuel, ses forêts ombreuses, ses magnifiques aspects, ses bosquets fleuris, ses oiseaux chanteurs, parés des couleurs les plus variées et les plus brillantes. Rien n’y manquait, car une autre Héva habitait ce rlant séjour.

Pakiri, le chef rouge, s'était épris pour moi d’une vive affection, et sa fille, d’une douce amitié. C'étaient, non des sentiments, comme en Europe, passagers, au milieu des mnombrables distractions du monde, mais bien des Sympathies. profondes, à l'épreuve de la vie et de la mort. Le sauvage n'avait que deux pensées, l’une dans son esprit et : l'autre dans son cœur. La première était l'amour de la guerre, la seconde l’amour de sa fille. La défense de son pays et le bonheur d’Éliama l’occupaient sans cesse; et

cet homme, qui semblait impassible devant les guerriers de sa nation, s’affligeait jusqu’à laisser échapper des pleurs quand il me parlait du sort dont sa patrie et son unique enfant étaient menacés, si nous n'étions pas victorieux de nos implacables ennemis. Je m’associai à ses sollicitudes, à ses espérances, à ses projets, et je préparai, autant que le permettaient ma jeune expérience militaire et nos faibles moyens, la campagne que nous étions impatients d'ouvrir contre nos voisins, les colons anglais de Saint-Vincent. Déjà, depuis longtemps, les Caraïbes avaient adopté l'usage des armes à feu, quoique, par nécessité et par habitude, ils continuassent de se servir de leurs flèches, de leur casse-tête et d’un coutelas qu’ils maniaient avec une grande habileté. J'avais obtenu de la Guadeloupe Ge la poudre, des balles et quelques fusils; j'en retirai dix fois plus de la frégate naufragée, que d'intrépides nageurs allérent explorer en plongeant dans ses flancs submergés. Aussitôt nos artilleurs furent changés en instructeurs, pour apprendre aux sauvages à manier leurs mousquets et à manœuvrer comme nos troupes légères. Le succès fut trèsprompt et très-facile. Ce n'étaient point là de lourds paysans qu'on devait dégourdir,; c’étaient des chasseurs alertes, vigoureux, ayant le coup d'œil juste et le pied ferme, qu’il fallait seulement former aux évolutions d’ensemble. Is réussirent si bien à tirer à la cible que je fus obligé d’en attribuer l'honneur à la vieille mère du chef de la tribu noire, dont la sorcellerie avait dû présider à leurs rapides progrès. Ses deux petites-filles : Étoile du Matin et Fleur des Bois, ne manquaient pas le but une seule fois. En voyant cette levée en masse de jeunes filles, armées pour défendre leurs foyers domestiques, au lieu de gémir et de s’en remettre à la Providence, comme on le fait en Europe,

je ne pus croire que la fortune de la guerre fût infidèle à une cause si belle et si sacrée.

J'avais déjà entrevu combien, dans les îles de l’Archipel, la prodigieuse multiplicité des accidents du terrain rend difficile l'étude du théâtre de la guerre, et complique les opérations qui peuvent avoir lieu dans une aire très-circonscrite. Je résolus d'acquérir une connaissance étendue du pays, afin d'apprendre par quels moyens il était possible de le défendre efficacement, et d'y trouver des bases aux lignes les plus avantageuses pour attaquer l'ennemi sur son territoire. Chaque jour je parcourais un canton de l'île, jusqu’à la frontière de la colonie anglaise, en me faisant accompagner dans ces excursions par Jes guides les plus intelligents. Pakiri lui-même voulut que nous visitassions ensemble la crête des montagnes qui séparaient la partie caraibe de l’île de celle envahie par les Anglais. Une suite d’escarpements ne laissait de passage que dans un petit nombre d’endroits; et ces défilés avaient été fermés presque tous par d'énormes abatis. Les cols qui avaient été laissés ouverts, étaient gardés par des vigies chargées de donner l'alarme, et par des chiens de race espagnole, grands comme des loups, agiles comme deswpanthères, et qui étaient les sentinelles les plus vigilantes et les plus farouches qu'il fût possible de trouver. Il faut dire que leurs habitudes, qui les rendaient propres à ce service, leur avaient donné, ou peut-être mérité, une assez mauvaise réputation. Quand un nègre des habitations voisines de leurs chenils venait à mourir d’apoplexie, on ne manquait pas d'assurer que les lévriers caraïbes l'avaient étranglé; ce que tout le monde . croyait parce qu’ils en étaient bien capables. Moi-même, sans ajouter foi précisément à leurs méfaits, pas plus qu'aux méchants tours que les nègres de la Martinique jouaient,

disait-on, à leurs maîtres, en avalant leur langue, je me tenais en garde contre eux. Quand je visitais les bois de la frontière en compagnie d'Éliama, ils accouraient se coucher à ses pieds, avec toutes sortes de flatieries, mais, en rampant vers elle, ils tenaient leurs yeux blancs fixés sur moi comme sur une proie, et ils grommelaient hargneusement en montrant les denis pointues dont leurs longues mächoires étaient armées. Ils me prenaient pour un Anglais, et ils ne revinrent de cette erreur qu'en m’entendant parler avec d’autres inflexions de voix et un autre langage, ou, plus probablement, en distinguant par la finesse de leur odorat que la piste n’était pas la même que celle de leurs

ennemis. Je ne veux pas oublier ici un service qu'ils me

rendirent.

Éliama m'avait proposé de faire une excursion matinale à la montagne de la Soufrière, dont l'aspect lointain excitait vivement ma curiosité. C'était le premier volcan que je visitais, et l'observation des phénomènes qu'il offrait fut pour moi du plus grand intérêt. Le cône se projetait Jusqu'à la région des nuages; mais ce jour-là, le ciel était serein, et nous permit d’embrasser d’un coup d'œil une perspective immense. Sainte-Lucie et la Grenade, avec ses ilots, étaient là sous nos yeux, toutes hérissées de pics nébuleux. On distinguait nettement la Martinique, quoiqu’elle fût à une distance de trente lieues. Les grands arbres qui ceignaient la base de la montagne, disparaissaient aux approches de ses versants supérieurs, et ses flancs étaient revêtus d’un bois touffu d’arbrisseaux charmants, couverts de fleurs élégantes, et appartenant, la plupart, à la famille des mélastomes. Le sornmet cireulaire du volcan était creusé profondément; il contenait un vaste bassin que bordait de toutes parts un orle haut de cinquante à soixante pieds, et

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