‹ Aventures de guerreChapitre 48 sur 62 · PE · texte numérisé non relu

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couvert de plantes vertes et robustes. Le fond de ce bassin était un sol rugueux, privé de toute végétation, retentissant sous les pas et fendillé par la chaleur souterraine, comme le serait la terre d’un marais desséchée par le soleil. En douze ou quinze endroits, jaillissaient, par des fissures, d'abondantes fumeroles blanchâtres qui, en s’élevant dans l'air, se coloraient des couleurs de l’arc-en-ciel. Vers le milieu de cette grande arène, se projetait un piton haut d’une centaine de pieds, et dont on n'aurait pu escalader les parois presque verticales, si des arbrisseaux n'y avaient pris racine, et ne l'avaient recouvert jusqu’à sa cime aiguë. Il nous prit une envie d’écolier ou de savant d’atteindre à cette cime; et déjà nous nous accrochions aux plantes pour nous aider à gravir l’escarpement, quand Éliama s'arrêta, prêta l'oreille, et déun geste suspendit mes mouvements. Elle était douée d’une perception des sons si parfaite, que les Caraïbes disaient proverbialement qu'elle pouvait entendre une souris grignoter dans la lune. Elle se pencha entre les branches, et découvrit, sur l’orle du volcan vis-à-vis nous, un chasseur avec des domestiques et des chiens d'arrêt. Ce devait être un officier anglais, attiré dans ce lieu par l’amour de la chasse ou par la curiosité de visiter la Soufrière. Il était armé d’un fusil double, et ses sens avaient des mousquets. Nous échappions à sa vue par notre position derrière le piton, et nous pouvions, de là, prévenir son attaque par le feu bien ajusté de nos carabines. Il est vrai que l'avantage de notre embuscade ressemblait beaucoup à celui d’un guet-apens; mais nul doute ne pouvait exister que si nous n’en profitions pas, l'ennemi ne se ferait pas scrupule de nous assaillir en nombre triple ou quadruple, et de ne rien épargner pour nous prendre ou nous tuer. Dominé par cette certitude, je visai l'officier, et

j'allais faire feu, quand ma belle compagne m'en empêcha, et tirant de sa ceinture un long sifflet d'ivoire, comme en portaient tous les chefs caraïbes, elle en fit sortir deux fois un son aigu et prolongé qui fendit l'air. Les chasseurs s'arrêtèrent, inquiets et incertains, en entendant ce signal, et croyant avoir affaire à une troupe de sauvages. C'était à peine une erreur. Pendant qu’ils délibéraient, deux lévriers d’un poste voisin, répondant à l'appel du sifflet, parurent tout à coup sur l’orle du cratère; ils n'eurent pas plutôt aperçu l'officier et sa suite, qu'en reconnaissant des ennemis, ils se précipitèrent sur eux. Dans leur course impétueuse, ils tuèrent, d’un coup de dent, deux ou trois chiens de la meute qu’ils trouvèrent sur leur passage, et ils fondirent sur les maîtres, sans tenir compte des coups de fusil qu’on leur tira, et que leur fit éviter la rapidité de leur élan. En une minute, les chasseurs qui avaient épuisé leur feu, furent mis en fuite, poursuivis sans relâche par les lévriers sur les versants rapides de la montagne, et culbutés dans les ravins par le choc violent de ces animaux, lancés sur eux avec une force d’impulsion irrésistible. Lors de notre retour au carbet, Éliama envoya à nos utiles alliés un témoignage de notre gratitude pour le secours qu'ils nous avaient apporté avec tant de promptitude et d’intrépidité.

Nos préparatifs d’invasion étaient terminés, et nous n'attendions plus pour attaquer la colonie anglaise que l'assistance des troupes de la Guadeloupe, qui nous était promise depuis longtemps ; mais Victor Hugues avait plusieurs

entreprises en Cours ‘d'exécution, et la nôtre n’était pas à

ses yeux la plus pressée. Ses retards donnèrent à l'ennemi le temps de rassembler el d'organiser ses moyens de défense et de nous opposer une puissante résistance. La

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tions de l'ennemi et de poster avantageusement les deux

ville de Kingstown, capitale de la colonie anglaise, fut couverte par un camp retranché et défendue par des lignées fortifiées qui se reliaient à la citadelle, vieux château dominé par les mornes voisins, mais qui, par la hauteur et la force de ses murailles, était à l'abri d’un coup de main. Enfin, il nous arriva un bataillon d'infanterie, et une douzaine de corsaires débarquèrent une partie de leurs équipages pour concourir à l'attaque. Je voudrais pouvoir dire que cette armée ressemblait à mes bons camarades de Quibéron que l'amour de la patrie guidait dans toutes leurs acuons, et dont l’héroïsme sans reproche était inaccessible aux mauvaises passions humaines. Mais la vérité historique exige que je peigne sous des traits différents cet assemblage de réfractaires des dépôts coloniaux, de marins déserteurs recueillis par des pirates, de nègres marrons enrégimentés, et d’une levée en masse de sauvages, dont les rangs étaient grossis, comme ceux de nos ancêtres les Gaulois, par leurs femmes et leurs filles transformées en guerriers belliqueux. Ces sauvages, il faut bien l'avouer. étaient les hommes les plus civilisés de l'armée, et ceux qui avaient le moindre penchant pour le pillage, l'incendie et la dévastation. Ils étaient plus disciplinés que les soldats, moins iéroces que les nègres, et même ils n'étaient pas aussi. ivrognes que les matelots.

J'étais trop officier d'artillerie pour ne pas avoir en antipathie la vie désordonnée et licencieuse de ceux qui m’environnaient, et ce fut avec satisfaction que je reçus une desünation qui me séparait d'eux. Tandis que la colonne d'infanterie, grossie par les marins, suivait le chemin du rivage, je prenais, avec un corps de Caraïbes rouges, les sentiers des montagnes, afin d'arriver sur le flanc des posi-

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pièces de campagne dont j'avais le commandement. Tout me réussit à souhait. Je franchis les crevasses ouvertes dans le massif des mornes par d'anciens tremblements de terre: je traversai la forêt Noire et les cols qui séparaient le territoire des sauvages de celui des Anglais, et je débouchai dans la campagne de la colonie, précédé d’une nuée de tirailleurs qui balayaient le terrain. Seulement, quelques habitations ayant résisté, elles furent emportées de vive force et incendiées par accident ou par représailles.

Dans toutes les îles volcaniques du grand Archipel américain, les collines sont de hautes coulées de laves, qui partent d'un centre commun où gisait le foyer ignivome ; elles se ramifient et diminuent d’élévation en se rapprochant du rivage de la mer. Ainsi, quand on est maître du point culminant, pn à la clef de toutes les positions militaires de la côte et de ses environs ; on les domine par un commandement avantageux, et l’on peut les attaquer par des routes divergentes. C’est ce qui explique comment je pus prendre poste avec mon artillerie sur le flanc du camp fortifié de l'ennemi, et ouvrir un feu de but en blanc qui

démonta ses pièces ou les fit abandonner par leurs canon-

niers. Aussitôt la colonne, qui s'était avancée par le bord de la mer, assaillit les retranchements et les escalada sans peine, les sauvages ayant comblé les fossés avec des fascines. Tous les ouvrages furent emportés, et leurs défenseurs furent la plupart taillés en pièces, attendu qu'ils ne s'étaient pas ménagé de moyens de retraite, et qu'ils avaient fermé leur redoute à la gorge. Si, poursuivant ce beau succès, nos troupes s'étaient lancées à la suite des ennemis, elles seraient entrées avec les fuyards dans la ville et même dans la citadelle ; mais le camp offrait une proie qui arrêta les pillards, et une fabrique de rhum située

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Ra gna 520 PREMIÈRE CAMPAGNE DE SAINT-VINCENT.

près de là attira les ivrognes, c’est-à-dire la plus grande * partie de l’armée. Un millier de pièces de taffia furent englouties par les vainqueurs, qui restèrent par centaines sans mouvement sur la place. Pakiri, voyant que, non-seulement 1l était impossible de continuer l'attaque, mais encore que nous serions infailliblement écrasés si l'ennemi =. profitait de notre désarroi, fit mettre le feu à la fabrique, qui brûla comme un bol de punch, au grand désespoir de ux dont la soif était inextinguible. | | Le lendemain, les troupes s’ébranlèrent fort tard : la . moitié dormaient encore en marchant à l'ennemi. Le fau- ! bourg fut pris facilement, et la ville aurait éprouvé le même ‘4 Sort sans un incident imprévu qui fit tourner la fortune. # La veille, à l'approche des corsaires, une corvette qui était | 4 4 dans le port avait filé ses amarres et, mettant à la voile, elle | avait disparu. Pendant la nuit, elle gagna le vent, et, quand le combat fut engagé, elle revint vers Kingstown, se dirigeant sur les douze corsaires de la Guadeloupe, qui étaient au mouillage sans défense, puisque leurs équipages, débarqués en masse, étaient dans les rangs de l’armée. A la vue du danger que couraient leurs bâtiments, les capitaines s’émurent; ils rappelèrent leurs hommes, sans plus s’inquiéter du succès de l'attaque sur la ville, et, les réunisnuit sant sur la plage, ils se jetèrent dans leurs canots pour ga- We AU A0 gner promptement leur bord. Ce mouvement, qu’on ne s’expliqua pas d’abord, jeta du désordre dans les opérations et de la crainte dans les esprits. Il fut pris pour upe IH ii retraite, et, de proche en proche, il en produisit une qui DTA ii devint générale. Si l’ennemi s’en était apercu de suite, il . rl na pouvait faire une sortie dont la réussite n’eût pas été dou- LE Fi a 1 teuse. Pour lui dérober l'évacuation du faubourg, Pakiri PU EEE fit mettre le feu aux premières maisons. L’incendie s’éten-

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dit rapidement, et le rideau de flammes et de fumée qu'il jeta entre les combattants permit aux nôtres de se retirer avant que la ville eût reconnu que nous abandonnions

notre entreprise.

Pendant cette journée si différente de la veille, j'avais tenu en échec l'artillerie de la citadelle qui aurait pu nuire considérablement à notre attaque sur la ville. J’avais porté mes pièces sur le dernier ressaut d’une longue colline dont la crête étroite se rattachait aux montagnes centrales de l'île. De là je battais de revers une partie des défenses du château, et je n’avais à craindre qu’un cavalier crénelé dont l'élévation était encore plus grande que celle de ma batterie. Je parvins à éteindre son feu, et j'empêchai les autres ouvrages que je dominais, de continuer à tirer sur nos troupes lorsqu'elles occupèrent le faubourg et attaquèrent la ville. J'avais avec moi un détachement qui devait me soutenir et mettre obstacle à ce que, dans la position avancée où J'étais, je ne fusse coupé par quelque corps de l'ennemi. Mais quand le faubourg fut pris, chacun voulant avoir sa part du butin, se hâta de descendre de la colline pour arriver des premiers à la curée, et je restai seul.

Du haut de la cime où j'étais posté, je voyais au-dessous de moi se développer successivement tous les malheurs qui ruinaient mes espérances et qui conduisaient mes amis à leur perte. Quand la retraite se fut changée en déroute et que l'ennemi eut fait sortir de toutes ses poternes des colonnes chargées de poursuivre nos troupes, je songeai qu'il était temps de rétrograder. À peine pouvais-je me flatter de sauver mes pièces, n'ayant pour les traîner jusqu'aux montagnes que quelques artilleurs épuisés de fatigues, et surtout ayant à leur faire franchir l'obstacle d’une pente rapide, qui, dans plusieurs passages, se dressait comme un

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