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escarpement. Néanmoins, nous partimes et nous remontâmes peut-être une demi-lieue le long de la crête du morne qui était bordée de chaque côté de falaises tapisséesde lianes, cachant des précipices. Pendant une halte, plusieurs Caraïbes passèrent près de nous; je voulus les arrêter; mais ils s’y refusèrent, et me dirent des choses qui, en me montrant toute l'étendue de notre désastre, me décidèrent à jeter l'une de mes pièces du haut de la montagne dans le ravin dont nous ne pouvions distinguer la profondeur. Au moment où je venais de faire ce sacrifice, je vis venir vers MOI, en gravissant un roc presque à pie, un jeune Caraïbe noir, qui, par la longue plume rouge huchée sur sa tête, s’annonçait comme un chef de sa tribu. Ce guerrier, qui était couvert de ses nattes de combat et qui portait en bandoulière sa hache d'armes et une excellente carabine, n’était autre que la belle Fleur des Bois, la fille du chef de la tribu noire. Du plus loin qu’elle put se faire entendre, elle nous cria que nous étions coupés et qu'il fallait décamper à la course, ce que les artilleurs ne se firent pas dire deux fois. Ne croyant pas le danger si pressant, j'attendis qu'elle m'eût rejoint. J'ai pensé, me dit-elle, que dans ce tumulte on ne songerait point à vous prévenir de la retraite; et je suis partie aussitôt pour vous en informer. d’ai d'autant mieux fait qu'en chemin j'ai vu un fort détachement de troupes nègres filer par une crête, derrière vous, pour vous surprendre. Tenez, ajouta-t-elle vivement, les voilà ! En effet, il apparut subitement au-dessus des halliers, des figures mâchurées et des fusils qui s’abaissaient pour me coucher en joue. Mais, en même temps et aussi prompte que l'éclair, la jeune fille me saisit fortement par le bras et se précipita
. du haut de la falaise, en m'entraînant avec elle, dans la
profondeur du ravin qui gisait au-dessous de nous à plus de
six cents pieds. Les balles de l'ennemi sifflèrent au-dessus
de nos têtes; et quand on fit sur nous de nouvelles décharges, notre chute, presque verticale, nous avait fait arriver d’un seul bond à une distance qui, jointe à l’abri des lianes appendues sur l’escarpement, nous mettait hors de danger. Cependant, pour ôter aux noirs l'idée de toute poursuite, ma compagne, qui m'avait donné à grand’peine le temps de respirer, s’élança, de nouveau dans l’abime, en franchissant quarante à cinquante pieds d'un seul saut, et nous recommençâmes dix fois ce terrible exercice. Sans aucun doute, nous nous fussions brisés sur les rugosités du rocher si un immense tapis de plantes saxatiles ne nous eût préservés de leur dangereux contact; et nous fussions tombés tout d’une pièce, comme d’une haute tour, si un réseau de lianes et de rameaux touffus, à travers lesquels nous passions, n’eût amort fort heureusement notre chute. Je crois bien pourtant que jamais jeune fille n'a mené si vite et si rudement son partner, et ne lui a fait faire tant de chemin en si peu de temps. Par un bonheur miraculeux, nous arrivâmes au pied de la falaise, sur une belle pelouse d'herbe fleurie, sans autre mal que quelques égratignures; mais cette manière expéditive de voyager m'avait tellement essoufflé que je restai assez longtemps sans savoir si j'étais encore de ce monde. Quant à Fleur des Bois, elle trouva le jeu si plaisant qu’elle partit d’un éclat de rire, et me dit que j'étais son prisonnier. Elle s'occupa plus sérieusement de réparer le désordre de sa toilette, et ce ne fut qu'après avoir réussi à son gré dans ce soin important, qu'elle chercha comment nous pourrions sortir du ravin où nous étions renfermés entre deux murailles hautes comme des montagnes. Si nous le descendions, nous allions nous rapprocher des postes de l'ennemi et tomber en leur pouvoir. Si,
au contraire, nous le remontions, il deviendrait à chaque pas plus difficile de nous en tirer, attendu que ses escarpements s’exhaussaient et se resserraient à mesure qu'il pénétrait dans le massif des volcans du centre de l'île. Son lit était alors presque desséché, et nous pouvions le parcourir malgré les blocs de basalte dont il était semé. Mais l’énorme torrent qui avait charrié ces laves pouvait à chaque instant nous surprendre comme une avalanche; il suffisait pour nous submerger qu’une nuée orageuse crevât sur les montagnes, et versât sur la source des rivières ses eaux diluviales.
Le péril qui nous atteignit vint d’une autre cause. Les soldats nègres à qui nous avions échappé, ne pouvant nous poursuivre, hélèrent une troupe de leurs camarades en marche sur le bord opposé du ravin, et ils nous dénoncèrent à eux comme des chefs qu’il importait de prendre. Ceux-ci ayant trouvé un sentier, se mirent à le descendre, et nous obligèrent à chercher un asile dans la partie la plus reculée du lit du torrent, sous peine de tomber dans leurs mains. L'enceinte où nous nous réfugiâmes, était fermée de tous côtés par des falaises sur lesquelles le ciel semblait s’appuyer, et qui étaient verticales comme d'immenses murailles. Composées de couches superposées, d’éruptions- boueuses, leurs parois étaient totalement dépouillées de végétaux et n’offraient aucun moyen de les escalader ou seulement de s’y cacher pour fuir, un moment, l'œil d’un ennemi. Nous n'avions réussi à nous soustraire, par une action hardie, aux balles qui nous étaient destinées, que pour tomber dans une chausse-trappe, où nous allions subir avant la mort des traitements ignominieux et barbares, dont nous entendions la menace dans les cris de joie féroce des nègres attachés à nos pas. Si
nous n'avions eu à combattre que cinq ou six hommes, je n'aurais pas hésité, sûr, comme je l'étais, du courage de mon compagnon, à prendre vigoureusement l'offensive ; mais que faire contre trente coups de fusil qui allaient être tirés sur nous avant que nous pussions joindre nos ennemis corps à corps? Il me prit un accès de rage quand je pensai à quels supplices était réservée cette brave jeune fille, qui pour me sauver avait quitté les siens, et dont le dévouement allait recevoir pour récompense le plus affreux martyre. Je roulais dans mon esprit d'horribles pensées, quand Fleur des Bois, qui s'était avancée plus loin, revint pour me dire que près de là était une caverne qui pouvait à toute extrémité nous servir de refuge. C'était la partie basse d’une immense fissure qui partageait la montagne, et qui, comme toutes celles qu’on trouve à la Martinique et à la Guadeloupe, montrait la puissance des tremblements de terre causés par les volcans. Quand j'avais traversé, la veille, avec mes pièces d'artillerie, la haute chaîne de mornes qui séparent la colonie anglaise du domaine des Caraïbes, j'avais rencontré dans mon chemin cette fissure, qui avait la largeur des fossés de nos champs, avec cette différence qu’elle était si profonde, qu'une ligne de deux cents brasses s'était trouvée, disait-on, trop courte pour la mesurer. Un pont volant m'avait fait franchir ce singulier obstacle. On m'avait assuré que le massif entier de la montagne était divisé par cette fente iénébreuse dont on estimait la longueur à une lieue et demie. Les chefs rouges qui m'accompagnaient, ne s’expliquèrent qu'avec réserve sur ce phénomène géologique ; et je demeurai persuadé que quelques traditions mystérieuses, quelque superstition effrayante était attachée à son existence. En effet, lorsque Fleur des Bois me parla de la caverne qu’elle avait décou-
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verte si heureusement, elle manifesta une grande crainte d'y pénétrer, et m'affirma qu'aucun de ceux qui avaient eu le malheur d’y entrer, n’en était sorti. Je calmai le mieux que je pus sa frayeur, et je la déterminai à me suivre dans le redoutable souterrain. L'entrée avait été agrandie par des éboulements ou par l’action des eaux; elle formait une sorte de vestibule obscur, où venait s’ouvrir, au-dessus d’un seuil élevé, la fissure prolongée et encore plus-ténébreuse qui s’enfonçait dans les entrailles de la montagne.
Nous y primes poste, le mousquet tendu, prêt à tirer dès que l’occasion s’offrirait de frapper à coup sûr. Nous ne l’attendîmes pas longtemps. Les soldats nègres accourus devant la caverne, et n’osant nous y poursuivre, tâchèrent de nous atteindre par une fusillade faite au hasard, et dont nous étions parfaitement à l’abri. Nos balles, au contraire, furent choisir leurs chefs, qui tombèrent morts ou blessés. A cette vue, la troupe s’éloigna en poussant des hurlements sauvages. Elle se tint dès lors à l’écart pour se concerter, préparer de meilleurs moyens d'attaque, et attendre la nuit qui commençait à venir. En effet, le jour nous avait donné l'avantage de voir nos ennemis, lorsque l'obscurité de la caverne nous dérobait à leurs yeux, tandis que les ténèbres allaient leur permettre de nous approcher sans pouvoir être découverts. Nous eñmes bientôt un exemple de la confiance que leur donnait la nuit. La jeune fille me racontait à voix basse une histoire des esprits malfaisants qui habitaient la caverne, quand tout à coup elle s’interrompit et lança devant elle un vigoureux coup de la hache d'arme qu'elle avait à la main; elle avait vu, par bonheur, dans l'ombre au-dessous de nous, le scintillement d’un œil. Un cri perçant et une chute bruyante nous apprirent qu'un
nègre avait eu l’audace de s’introduire en rampant dans le souterrain, et que, conduit par le murmure de nos paroles, il s'était avancé jusqu'à nos pieds; il cherchait sans doute la place où il devait frapper quand il fut prévenu par sa propre mort.
Cet épisode sanglant me montra l'imprudence de. demeurer plus longtemps dans le vestibule de la caverne ; nous nous retirâmes dans son étroite entrée, dont le seuil élevé de deux à trois pieds était plus difficilement abordable. Ici, d’ailleurs, nous étions maîtres de battre en retraite dans l'intérieur de la fissure, où j'étais bien sûr qu'on n’oserait pas nous poursuivre. De cet asile, nous pouvions entendre les mouvements de nos ennemis, qui semblaient devenus encore plus nombreux et qui s’agitaient étrangement. Les bruits que nous saisissions, me firent croire qu'ils avaient entrepris d'établir solidement un poste devant le souterrain, pour surveiller notre sortie, où même pour l'empêcher, et que peut-être ils travaillaient à en fermer le passage, dans l’espoir de nous enterrer tout vivants. Nous restâmes fort longtemps dans une grande anxiété sur les projets dont nous devions être victimes. Enfin nous les vimes éclater : une lueur rougeâtre, qui grandit rapidement, éclaira l'ouverture de la caverne. Elle provenait d’un vaste bûcher dont les tisons enflammés roulèrent jusqu'à nos pieds. À moins de quelque explosion, je ne concevais pas comment on attendait de ce foyer ardent des effets qui pussent nous être nuisibles. Cette incertitude se dissipa bientôt. Une infinité de fagots de bois verts ‘, furent lancés dans le feu, et l’étouffèrent à moitié; 1l en sortit une fumée bleue, épaisse et d’une infection que rien ne
1 Sterculia fetida. LiNN.
saurait exprimer. La voierie de Montfaucon et son lac stercoral sont des cassolettes d’eau de rose près de cette fumée empestée. Nous fûmes à l’instant suffoqués, et pris d’une toux violente dont les bruyants accès furent entendus de nos bourreaux, et excitèrent leur gaieté. Notre supplice fut augmenté par leurs rires et leurs cris de triomphe. Poür échapper à ce fléau, nous nous précipitâmes dans le long . couloir de la caverne; cette horrible fumée, poussée par le vent du soir, nous y suivit et nous obligea à nous y enfoncer davantage.
Je savais quelle est l’opiniâtreté de la race qui conspirait notre perte. Il y a des nègres qui pour arriver à des empoisonnements, en ont poursuivi le dessein pendant vingt années. Il fallait donc renoncer à lasser la patience de pareils hommes, qui s’attachent à leur proie jusqu’à ce qu'il n’en reste plus un seul lambeau. Je pris sans hésiter ma résolution. Ma jeune compagne m'avait dit que, suivant les récits qu'on en faisait, la caverne traversait les montagnes de part en part, et venait déboucher dans un vallon du domaine des Caraïbes ; seulement on ajoutait à ce fait principal des circonstances accessoires, merveilleuses et très-effrayantes, que je considérai comme des fictions enfantées par la peur et la superstition. Il ne faut pas oublier que j'étais un enfant de ce xvim® siècle, le plus incrédule de tous ceux qui forment l’histoire des hommes. J'exhortai Fleur des Bois à vaincre sa terreur et à montrer, dans la situation où nous étions, la même intrépidité que dans le combat du matin et de la veille; je l’assurai qu'il n'existait point d’esprits malfaisants dans ces lieux, et que d’ailleurs il ne pouvaient avoir aucun pouvoir sur moi, n1sur elle, qui était sous ma protection. Je ne sais pas si elle en fut bien persuadée, mais elle me répondit, en
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tremblant d’effroi, qu’elle me suivait, parce que sa vie était attachée à la mienne. Nous nous embrassâmes, non comme des jeunes amants qui cédent à l'entraînement de leur passion, mais avec une étreinte convulsive, comme des hommes de cœur résignés à mourir ensemble.
Nous partimes. Je ne me dissimulais point qu'il nous faudrait surmonter des obstacles effrayants et échapper aux plus grands périls; et pourtant la réalité se trouva mille fois plus terrible que tout ce que mon imagination avait pu prévoir. Pendant la plus grande partie de notre marche, le passage souterrain qu'il nous fallut parcourir si longtemps, était tellement étroit que nous dûmes nous suivre l'un l’autre, et qu’en beaucoup d’endroits les deux bermes se rapprochaient à ce point qu'il fallait se glisser entre elles de côté. Quand leurs parois s’éloignaient et formaient de longues chambres, nous étions en crainte de manquer la direction du prolongement de la fissure, ou de prendre pour elle quelque couloir sans issue, où nous nous serions égarés dangereusement. Ce n’était encore là que nos moindres épreuves ; le sol sur lequel nous marchions nous en faisait subir de bien plus chanceuses ; il était hérissé de laves détachées des escarpes, et qui nous auraient fait trébucher à chaque pas sans le soin que nous prenions de les reconnaître dans l’obseurité avec les baguettes de nos fusils, qui nous guidaient comme le bâton de l’aveugle. Parfois le sentier descendait rapidement et semblait devoir nous conduire au-dessous du niveau de la mer ou dans quelque foyer mal éteint du volcan. Des coquillages vomis dans des éruptions boueuses m’avaient montré qu'il y avait des communications entre la base des montagnes et l'Océan, et personne ne doutait qu'il n'y eût sous la Soufrière une fournaise prête à se rallumer et dont nous devions être fort
voisins. Parfois aussi, le sentier, au lieu de continuer sur le même plan, s'élevait par une pente abrupte et difficile’ à gravir; il montait si haut que nous concevions l'espoir qu'il atteindrait à l’orle de la fissure et nous donnerait une sortie dans la montagne: mais à son point le plus élevé, nous nous trouviôns, comme au plus bas, emprisonnés #3 EUX étroitement entre deux murailles centuples de la hauteur SA des plus grandes qu’aient jamais construites les hommes. ie à ‘sl Cependant une fois nous aperçûmes sur nos têtes, dans un immense lointain, une lumière bleue, et bientôt la lune passa rapidement devant nos yeux. Ce fut dans cette longue | nuit le seul objet du monde extérieur qui frappa notre vue, / et loin d’être une consolation, cet objet redoubla nos anxié- { tés, car 1l nous permit de mesurer à quelle profondeur effrayante nous étions captifs et quelle distance désespérante nous séparait du séjour des vivants.
En voyant que depuis longtemps nous étions en route sans qu'aucune apparition d'êtres surnaturels se présentât sur notre passage, ma compagne s'était rassurée à ce point qu'elle voulut marcher la première. Je dois confesser qu'elle remplit bien mieux que moi les difficiles fonctions de guide au milieu des ténèbres, et dans des lieux où tout nous était inconnu; elle reconnaissait plus promptement avec sa baguette les obstacles qui se dressaient sur notre chemin, et elle avançait davantage ; mais souvent elle s’arrétait épouvantée par quelque bruit sinistre ou par quelque vision de son esprit. Je n'étais guère moins troublé qu’elle quan® elle me signalait des mugissemeuts lointains, qui ressemblaient à ceux des flots, des sifflements aigus et modulés tels que ceux des fumeroles volcaniques, ou bien encore le bruissement des eaux tumultueuses d’une cataracte souterraine. [l était très-vraisemblable que dans une coupe
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de terrain aussi étendue, il devait y avoir des cours d’eau s’ouvrant des routes caverneuses, et peut-être formant des lacs, des torrents, qu’il nous serait impossible de reconnaître et de franchir. Il n’était pas moins probable que les gaz qui s’échappaient perpétuellement de la Soufrière, avaient leurs réservoirs dans les tristes lieux que nous parcourions, et qu’à l’approche de ces grands laboratoires du volcan, nous devions être subitement asphyxiés. Un effrayant témoignage de la réalité de ces conjectures s'était trouvé sur notre chemin ; pour en dérober la connaissance à ma craintive compagne, j'avais été forcé de m'en éloigner à la hâte; mais j'en savais assez pour croire que les Caraïbes avaient raison d'affirmer que ceux qui étaient entrés dans cette caverne n’en étaient point sortis. *
L'agitation de notre esprit, plus encore que les fatigues qu'il nous avait fallu subir, avait épuisé nos forces, et nous pouvions à peine nous soutenir. Quoique Fleur des Bois fût beaucoup plus robuste que moi, je sentais, lorsque nous marchions ensemble, qu’elle s’affaissait sur elle-même. D'un commun accord, nous nous assimes sur une butte de sable, et aussitôt la jeune fille, vaincue par une lassitude qui ne lui permettait plus l'usage de sa volonté, laissa tomber sa tête sur mes genoux et s’endormit. Je cédai à la même puissance, et l'instant d'après j'étais plongé dans un sommeil aussi profond que celui de la mort.
Quand nous nous réveillâämes, nous avions l'esprit plus calme et le corps moins harassé. Nous reprimes notre marche avec une espérance moins flottante, et qui-devint plus certaine quand nous eûmes reconnu que les obstacles diminuaient manifestement. La fissure s’élargissait au point que nous pouvions marcher de front, ce qui faisait le bonheur de ma compagne, dont le courage avait besoin
de s'appuyer sur le mien pour affronter le courroux des génies de la montagne. Il y avait aussi moins d’éboulements à gravir et à descendre, et nous pûmes avancer davantage, Nous commencions à croire à notre salut, quand Fleur des Bois, qui avait, comme tous les siens, une acuité de perceptions extraordinaires, me dit qu’elle entendait le brisement des flots de la mer. Au bout d’un moment, elle m'assura qu’elle voyait devant nous la lumière du jour. Je dus la croire sur parole; je n'entengais rien et je ne distinguais pas la moindre lueur. C'était pourtant la vérité. En doublant le pas, nous arrivâmes à un endroit de la caverne d’où nous découvrimes, à travers un arceau très-élevé, la perspective d’une campagne verdoyante, se déroulant dans le lointain avec des accidents d'ombre et de clair, qui montraient que le soleil était déjà fort élevé sur l'horizon. Quant au bruit qui nous inquiétait, c'était celui d’une chute d’eau considérable formée par un ruisseau souterrain sortant de l’un des flancs de la caverne. La force du courant avait creusé un bassin cireulaire qui occupait tout le vestibule de la fissure et qui nous en défendait la sortie. Sa largeur était au moins de quarante pieds, et sa profondeur ne pouvait être appréciée, attendu que l'eau qui le remplissait, était sans cesse agitée comme celle d’une chaudière en ébullition, et qu'il s’en dégageait une vapeur pesante, rampant à sa surface et paraissant ne pouvoir s'élever plus haut. Ce bassin avait vraiment un aspect infernal; il ressemblait à ces cuves d’eau bouillante où jadis on jetait les martyrs pour éprouver par un affreux supplice la constance de leur foi. Il nous fallait bien pourtant le franchir pour retourner au monde, et nous ne pouvions différer, car, depuis deux jours, nous n’avions pris aucun aliment; mais comment atteindre l’autre bord ?
Il était trop distant pour songer à y arriver par un saut périlleux; et dès lors aucun autre expédient ne nous était laissé que celui de traverser ce bassin formidable en nous plongeant dans ses eaux brûlantes. Après avoir échappé tant de fois À la mort, nous la retrouvions ici plus douloureuse.et plus terrible que jamais.
Pressé de mettre fin à nos angoisses, je me baissai pour mettre la main dans cette vaste chaudière. Ma surprise fut extrême en trouvant que cette eau tumultueuse avait une température si peu élevée qu’elle ne brûlait point par son contact. Mais le danger dont elle nous avait épouvantés n’en existait pas moins; seulement, au lieu d’être dans la chaleur de l’eau, il était dans la nature délétère des vapeurs qu’elle exhalait, et qui lui donnaient en la traversant l’apparence de lébullition. Dès qu’en m’approchant de la surface du bassin, je me fus trouvé un instant dans l’atmosphère des gaz qui s'y accumulaient, j'en ressentis la pernicieuse action. Je fus pris d’éternuements violents et d’une toux convulsive. Je vis qu’il n’y avait pas un moment à perdre, ou que mon Secours manquerait à ma Jeune COmMpagne qui allait périr avec moi. Je lui dis d’arrêter sa respiration, et je l’entrainai dans le bassin en la soutenant avec le peu de vigueur qui me restait. Nous ne fûmes point obligés de nager; mais les eaux s’élevèrent jusqu'à notre poitrine, et nous restâmes pendant un court instant au milieu des vapeurs qui en sortaient en sifflant. Sans doute la jeune fille, oubliant ma recommandation, respira, car je sentis qu'elle s’affaissait et qu'elle allait s’enfoncer sous l'eau. La menace de ce malheur me rendit toute ma force; je saisis la pauvre enfant entre mes bras, j'achevai de traverser le bassin, je montai son orle extérieur, et, sortant de
la caverne, je déposai sur l’herbe ce corps inanimé. Une
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minute de plus, et nous périssions tous deux dans la grotte. Quoique de retour dans une atmosphère pure, je me sentis défaillir. J’eus à peine le temps d’armer mon fusil et de tirer pour appeler du secours, et je tombai évanoul à côté de cette jeune fille qui venait de me donner tant de preuves de courage, d'affection et de dévoue-
ment.
Lorsque je repris connaissance, il me sembla que J'étais au fond de la mer, ballotté par les flots. Ce n'était pas tout à fait une illusion ; j'étais roulé sur une natte, d’un côté sur l'autre, par une demi-douzaine de femmes caraïbes, sous la direction d'un matelot qui m’aspergeait tantôt avec de l’eau chaude, tantôt avec de l’eau glacée. Ce remède violent me üra de mon asphyxie. Il avait eu le même succès, et même plus promptement, lorsqu'on l'avait appliqué à ma jeune compagne, que ses amis avaient déjà emportée au carbet de
son père dès qu’elle avait eu recouvré à
moitié ses sens. Mon
mal fut plus tenace, et j'étais encore privé d’une partie de mes facultés quand Pakiri et sa fille, qu’on avait avertis, accoururent près de moi pour me donner leurs soins. Ils me firent conduire à l'habitation de la montagne, où je me. rétablis par degrés, mais fort lentement.
Le vallon où la fissure aboutissait était désert, et nous y fussions morts abandonnés, sans une circonstance favorable à notre salut. Les sauvages et les militaires qui avaient quitté le champ de bataille les derniers, n'avaient atteint le revers de la montagne que longtemps après le lever du soleil, et ce fut en descendant les mornes qu'un. coup de fusil appela leur attention et leur fit découvrir, étendus sur l'herbe, les deux malheureux asphyxiés de la caverne. Les Caraïbes n’auraient pas osé s’appocher de ce
Leu redoutable, mais les soldats et les marins leur donnè-
dd à
rent l'exemple, et bientôt on vint nous prodiguer les secours qui nous rendirent à la vie. |
Dès que je pus marcher, j'allai voir Fleur des Bois; elle était très-changée, mal rétablie, souffrante et fort triste. Je lui dis, pour ranimer son courage, tout ce que m'inspira la tendre affection qu’elle avait si bien méritée par son dévouement pour moi. Je lui rappelai combien les siens avaient besoin de ses services, et je fis briller à ses yeux [a promesse des victoires qui allaient bientôt venger son pays; elle ne me répondit que par ses larmes; ei nous nous quittâmes pour ne plus nous revoir.
Le soir même, je reçus un ordre de Victor Hugues qui m'appelait à la Guadeloupe. Furieux de l’échec que nous avions éprouvé devant Kingstown, il voulait envoyer au supplice ceux qu’il accusait d'en être cause, et il comptait sur moi pour l'aider dans ce dessein. Je me révoltai contre l'idée de cette association sanguinaire; et je me sOuvinNS, avec un serrement de cœur douloureux, qu'au moment où, dans la caverne, ma jeune compagne se réveilla, elle exprima vivement le regret que son sommeil n'eût pas toujours duré. J’eus la même pensée qu'elle, lorsque, en rentrant dans la vie, je trouvai devant moi les hommes du Pouvoir, avec leurs mauvais penchants et leurs passions fougueuses et perverses.
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