CHAPITRE X
UNE CAPTIVITÉ. —= DEUXIÈME CAMPAGNE DE SAINT-VINCENT. — DESTRUCTION DES CARAÏBES. $
Juin 4796.
La plus chétive occurrence s’enchaînant à des hasards funestes faillit me faire périr, à dix-neuf ans, d’une mort ignominieuse, et me fit retenir captif dans un cachot à quatre-vingts pieds sous terre, pendant que mes amis, qui attendaient mon secours, étaient impitoyablement massacrés. Voici comment ces malheurs m’arrivèrent :
Lorsque après notre expédition à Saint-Vincent, contre la ville de Kingstown, je retournai à la Guadeloupe, je dus me présenter à Victor Hugues; mais on me dit qu’il était d’une humeur farouche qui ne permettait pas de l’approcher. J'en pris très-facilement mon parti, et je me mis à travailler avec Pardeur d’un jeune homme qui sait déjà le prix du temps et de la liberté. M. Meiï, qui m'avait pris en amitié, facilita mes dispositions laborieuses, en me donnant, dans sa maison, une chambre agréable et tranquille, d'où je pou- vais découvrir l’aspect pittoresque du port de la Pointe-à-Pitre . et les hautes montagnes volcaniques de la Guadeloupe.
Pendant mon séjour à Saint-Vincent, j'avais tracé une esquisse topographique des mornes de cette île, de ses forêts et des reliefs qui bordent ses rivages. Toutes les communications, par des traces au milieu des bois, y étaient soigneusement indiquées; et l’on y voyait les positions militaires dont l'occupation pouvait être avantageuse. J'entrepris de mettre au net cette carte, et, quoique elle fût assez mal dessinée, c'était un chef-d'œuvre, en comparaison du mauvais croquis qu'on avait gravé à Londres, et qui était tout ce qu'on possédait sur cette île. Ce fut, du moins, le jugement qu'en porta M. Meï, qui voulut absolument, dans son admiration, la montrer au proconsul. Celui-ci la garda, et m'envoya chercher dès le lendemain. Je le trouvai examinant mon esquisse avec une profonde atten-
tion. Il me fit asseoir, et commença un interrogatoire qui
dura une heure. Quoique tout à fait étranger aux études de Ja topographie, 1l saisissait, avec une grande sagacité, les procédés par lesquels était rendue la configuration des terrains, et il en déduisait parfaitement les opérations militaires que cette configuration nécessitait. J'ai vu, depuis, plus d’un général qui lisait une carte beaucoup moins (A STE SSI | À Deux heures après cetentretien, un aide de camp m'apportait un brevet de lieutenant d'artillerie de marine attaché à l’état major, et il m'annonçait que l'intention du commissaire de la République était de me-charger d’une mission spéciale et secrète. Je fis de vains efforts pour deviner à quoi j'allais être employé; mais, mon vieil ami, le capitaine du corsaire le Vengeur, s’alarma pour moi de la faveur dont je venais d’être l'objet; et, bien persuadé, d’après le caractère de celui qui me l’accordait, qu'il me faudrait l'acheter chèrement, il m'offrit de me dispenser de la reconnaissance, en I. 22
partant pour France à son bord, sans demander congé. Cet expédient me parut un mauvais procédé, et je ne pus me résoudre à m'en rendre coupable. L'événement prouva pourtant que le conseil était bon.
Mandé bientôt au quartier général, le secrétaire de Victor Hugues, un nommé Viel, et qui, disait-on, était son âme #, damnée, m'expliqua, en son nom, ce qu'il attendait de ou moi. Malgré la supériorité des Anglais, qui reprenaient par-
ià, tout l'offensive, le proconsul songeait à leur enlever par sur- Fi prise la Martinique, comme il leur avait enlevé la Guadeloupe. Il comptait pour exécuter ce hardi dessein sur un î #1 IS renfort qui lui avait été promis, et qui devait être prêt à a tt 141) partir des ports de France. Il comptait surtout sur les dis-
| positions des nègres et sur celles des habitants de la ville SA A de Saint-Pierre, qui n'étaient pas moins partisans zélés de 1h la République que les colons des campagnes l’étaient de D'NNeAe l’ancienne monarchie. Il manquait sans doute de moyens Mu) pour faire le siége des deux forteresses de l'île; mais, en HE à jo s'emparant des campagnes et de la ville de commerce, il 1 l ne pouvait ensuite bloquer les citadelles, les serrer de trèsprès et les réduire à capituler. D'ailleurs, il ne. désespérait
pas de les acheter, argent comptant, des commandants
fi chargés de les défendre. Il avait très-bien compris que, ‘L : pour prendre Saint-Pierre, au moyen d’une atiaque ino- 1: pinée faite par les hauteurs qui dominent la ville, il fallait des dispositions militaires compliquées, exigeant une trèsbonne carte des lieux. Or, cette carte lui manquant, il avait jeté les yeux sur moi pour l’exécuter immédiatement, dans les mêmes conditions que celle de Saint-Vin- | cent dont il était satisfait. La difficulté de cette tâche c’est dons qu'il me fallait la remplir au milieu des ennemis, en bra- 4 vant leurs soldats, leurs partisans et les limiers de leur
à rend à
police. Si j'étais découvert, surpris, reconnu, arrêté, l’entreprise échouait, et J'étais livré à un conseil de guerre, une cour martiale, un grand prévôt, qui, procédant sommairement, m'envoyait à l'heure même au supplice. Le pire
de l'aventure, c’est qu'il ne s'agissait point ici d’être passé
par les armes, événement fâcheux, sans doute, mais, qui
ressemblant beaucoup à un combat malheureux, n’excitait pas très-vivement ma répugnance,; c'était une destinée bien plus effrayante dont j'étais menacé. La Martinique avait conservé avec un attachement religieux les us et coutumes de la vieille France, et l’on y continuait, comme au xy° siècle, de pendre et de brûler vif qui de droit. Chacune de ses villes avait en permanence un haut gibet, érigé dans l'endroit le plus fréquenté, et, en outre, un lieu propice pour construire un bûcher dans des dimensions qui ne le cédaient en rien à celui du Parvis de Notre-Dame. attachement que la magistrature locale portait à ces antiques monuments, était tel que douze ans après, en plein régime impérial, elle en maintint l'existence privilégiée, à l'encontre d’une tentative du capitaine général Villaret pour les abattre. La domination anglaise, établie par la conquête de la colonie en 179%, ajoutait encore à cette prédilection pour le supplice favori du moyen âge. À cette époque, le Livre des Statuts qui servait de code eriminel à l'Angleterre, n’énumérait pas moins de trois cents actes qu’un homme pouvait commettre en un jour, et dont chacun lui méritait d’être pendu. On imagine bien que, dans cette nomenclature on n'avait eu garde d'oublier le cas où
j'allais me trouver, en sorte que je ne pouvais avoir la
moindre incertitude sur le destin qui m'était réservé. J’eus
grand’peine à me familiariser avec cette prévision; mais
j'étais trop engagé pour pouvoir reculer, et d’ailleurs j'étais
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séduit par l'espoir de contribuer efficacement, au moyen d’un service personnel, à chasser l'ennemi de la plus belle de nos colonies des Antilles, et à venger l’affront que nos armes avaient reçu à l'attaque de Kingstown. Je me préparai donc à cette périlleuse mission. On me laissa entière-
AE ment maître des dispositions qui pouvaient la faciliter et
el assurer ; et je fus traité, à tous égards, comme ces moribonds à qui l’on ne refuse rien à l'approche de leur heure
‘= suprême. Je coupai mes jeunes moustaches; je pris des
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Junettes et je me munis d’un passeport de médecin voyageur et botaniste, déjà visé et timbré par je ne sais combien / d’autorités dont le secrétaire Viel appliqua, sans scrupule, À Jes signatures et les cachets simulés. Je fus mis en rapport avec un brave marin, plein d'intelligence et d’audace, le capitaine Allègre, qui commandait un beau brick de guerre, mais qui se servait habituellement pour ses expéditions hardies d’un bateau du pays, appelé : Balaou. Ce fut sur cette espèce de chasse-marée, dont la vue n’excitait aucune
défiance, qu'il me conduisit à la Martinique et me débarqua, au point du jour, à la Grande-Rivière, tout au nord de l’île; nous convinmes de nos rendez-vous et de nos signaux, et 1l s’éloigna, me laissant seul sur cette terre ennemie , où chacun de mes pas était un nouveau danger.
J'oubliai complétement ma position critique dès que j'eus jeté les yeux autour de moi. J'avais déjà vu, à la Guadeloupe, de beaux aspects, mais rien, ni là, ni ailleurs, n'égalait la grandeur et la magnificence du spectacle qui frappait mes regards. Entre deux escarpements parallèles, élevés de deux à trois cents pieds, coulait de cascade en cascade un torrent dont les eaux se couvraient d’écume ou glissaient pures et limpides, en réfléchissant l’azur du ciel. D'énormes blocs de laves qui hérissaient son lit, montraient
quelle était sa puissance lorsqu'il était grossi par les pluies diluviales de l’hivernage, ou seulement par l’abaissement des nuages de la tempête dans la vaste anfractuosité où 1l prenait sa source, sur la région la plus haute de la Montagne pelée. La végétation brillante des tropiques couvrait toute la surfaces des projections de ce vaste volcan. Des lianes fleuries formaient, sur les rochers, des guirlandes, des draperies, des festons ondoyants. Les tuffas étaient ornés de cactus aux fleurs écarlates, et d’agavés qui ressemblaient à des narcisses gigantesques. Sur l’orle des escarpes se penchaient des arbres robustes dont les racines étaient cramponnées à des basaltes, et dont la cime servait de hune à des cordages formés par des milliers de plantes volubiles, qui descendaient jusque dans la vallée, et tenaient lieu de haubans aux nègres fugitifs pour escalader la berme de la rivière. Au-dessus du lit caverneux du torrent qui s’enfonçait comme une tranchée obscure dans les flancs de la montagne, on voyait se dresser les hautes régions du volcan, couvertes de forêts bleues. Quand les nuages n’en dérobaient pas la vue, le sommet du cône, crénelé par les pitons de ses cratères, apparaissait à l'extrémité de cette immense perspective, qui joint à la majesté des Alpes la beauté gracieuse des Pyrénées.
Tout ce paysage où la nature prodiguait tant de fécondité, n’était pourtant qu’un désert; et pour m’y reconnaître, bien m'en prit de savoir mon chemin par cœur. Je trouvai, dans l’escarpement qui bordait la gauche du torrent, un sentier qui se repliait vingt fois sur lui-même, et qui pourtant était si rapide qu’il n’était possible de le descendre qu’à la ramasse, sans pouvoir se tenir debout. La grande terrasse à laquelle il me conduisit n’était que la première des trois assises que je devais gravir. J’arrivai à la dernière,
par un chemin sinueux qui me sembla pratiqué plutôt pour les chèvres que pour les hommes. J'étais enfin au bout du prologue de mon voyage. Au milieu d’un jardin, dontles " cultures offraient autant d’abondance que de variété, s’élevait une case appuyée à la montagne et encadrée dans un bois de lataniers. Des clôtures épineuses de campêche en rendaient l'accès difficile, et des chiens vigilants la gar-
daient. Leurs cris appelèrent le maître du logis, qui vint au-devant de moi. C'était un vieux nègre ridé, balafré, mais encore robuste et dispos. En étudiant sa figure qui, comme celle de ses semblables, paraissait inerte, on y découvrait de M nur la résolution et de la malice cachées sous une feinte stupidité. En l’abordant je lui demandai s’il n’était pas le citoyen
(Fe Lubin, ancien caporal dans l’armée française, à la Guade- D 4 Ai loupe; l’orgueil de sa contenance, bien mieux que sa réjo 18 MA ponse entortillée, m’ayant montré que je ne me trompais L point, je fis un geste convenu, et je lui dis le mot d'ordre : HERMRE ça bon. Il répondit aussitôt : ça ben bon, et fit un signe de Aa reconnaissance ; puis, convaincu qu'il trouvait enfin quelba qu'un de sa religion politique, 1l se mit à crier : Vive la RIT République ! vive le général! au diable les Anglais! Cette bruyante effusion fit sortir de tous les coins de l'habitation 1 une légion de petits nègres tout nus qui firent chorus, avec 1 (ii des sauts de joie, des contorsions, des grimaces si étranges, | qu'il me prit un fou rire dont ils se prévalurent comme EU d'une approbation.
in Un déjeuner splendide suivit cette joyeuse réception. Le | pain et le vin y manquaient; mais on m’y servit des ortolans, des œufs de pintade et des cuisses de crapaud, grosses comme celle d’un chapon. On me promit, pour le dîner, des friandises plus recherchées : des vers palmistes et des thermites, nommés poux blancs: mais je demandai de pré-
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DESTRUCTION DES CARAIBES. 243
férence un poulet dinde avec des tranches d'igname cuites sous la cendre. Je dois confesser que le dessert fut superbe, et composé de vingt sortes de fruits, dont l'orange et l'ananas sont les seules qu’on connaisse à Paris.
J'appris à table l’histoire de mon hôte. C'était un nègre, libre de naissance, avantage dont il était aussi fier que s’il eût été un Burckhart ou Bouchard, c’est-à-dire un Montmorency. Il avait pris. les armes dès les premiers troubles
de la Martinique; et ses souvenirs militaires remontaient à.
à M. de Béhague. Le général Rochambeau l'avait choisi pour guide ; et lors de l’arrivée de Victor Hugues à la Guadeloupe, il avait pris du service dans les troupes françaises, et avait été blessé à l'assaut du fort Fleur-d'Épée. Revenu à la Martinique, le séjour de Saint-Pierre était devenu dangereux pour lui, le procureur du roi se proposant de lui faire un mauvais parti à cause de son dévouement à la France. Il s'était retiré sur les hauteurs de la Grande-Rivière, loin des lieux habités, et là, il avait créé un fort joli domaine, où il vivait à l'abri des persécutions, avec une famille nombreuse, élevée dans l'amour de la République et la haine des Anglais. Il avait conservé des relations avec la Guadeloupe, où il allait tous les trois mois chercher une petite pension; et Victor Hugues, qui avait le bon esprit de ne mépriser personne, ajoutait toujours à ce peu d'argent quel-
. ques pièces de monnaie et de bonne paroles pour le pau-
vre soldat nègre. C'était là le guide sûr, habile et dévoué, qui m'avait été destiné par le proconsul.
Dès le lendemain je commençai les opérations de l'exploration difficile et dangereuse que je devais exécuter, et, pendant trois semaines je les continuai jour et nuit. Je relevai, pendant cette longue période, le gisement des reliefs, des cours d’eau et des communications de toute sorte exis-
tant dans l'aire du volcan éteint de la Montagne pelée, qui forme, par son massif, la partie septentrionale de la Martinique, et comprend les plus beaux quartiers de la colonie. Je traçai, sans beaucoup de peines, le figuré de ceux de ces quartiers qui sont situés au vent ou à l’est; il en fut encore ainsi de la haute région de la montagne ; mais aux approches de la ville de Saint-Pierre, je rencontrai de nombreux obstacles dans la multiplicité des chemins, la clôture des terrains, la concentration de la population, et surtout le voisinage des troupes et des autorités, dont les regards étaient pour moi mortels. Néanmoins j’achevai ma tâche, et Je pus Indiquer clairement les lieux de débarquement de vive force ou par surprise, les chemins servant aux débouchés des colonnes d'attaque, les sentiers pour prendre à revers les batteries de la côte, les lieux de la ville où l’on trouverait de la résistance, et ceux qu'il faudrait occuper et fortifier après la reddition ; enfin, les moyens d’intercepter les secours et de couper les corps de l’ennemi qui voudraient les donner. La carte militaire qui contenait ces détails topographiques, sur une grande échelle, formait quarante-cinq feuillets, renfermés dans un étui en cuir ressemblant à un livre. Ces feuillets servaient à un herbier, pendant l'exploration, afin d’en masquer la destination.
I serait interminable de dire quelles épreuves il me fallut subir pendant ce travail. D'abord, je dus vaincre ma répugnance et coucher dans des cases à nègres, Lubin ne voulant, par aucune raison, me laisser dormir à la belle étoile, parce que j'aurais infailiblement pris la fièvre. Je vécus pendant tout ce temps de pain sec et de café à l’eau. C’étaient le soir et le matin qui étaient les heures favorables: dans le jour, il survenait autour de nous des fâcheux pour nous observer ou entrer en conversation. L'un me prenait
pour un arpenteur et croyait que j'étais chargé d'examiner ses propriétés pour augmenter les impôts qu'il payait. Un autre s’imaginait que j'étais le grand-voyer de la colonie, et protestait qu'il ne laisserait point ouvrir de chemin sur ses terres. Un autre encore, supposant, non sans raison, que j'étais un officier d'artillerie, m'attribuait le projet de vouloir élever dans son voisinage quelque batterie dont l'attaque ferait brûler sa maison par ce damné Victor Hugues qu’on redoutait et qu'on attendait partout. Tous s'éloignaient en disant qu'ils allaient porter plainte, ce qui pouvait m'attirer les irruptions de l'autorité. Beaucoup me suivaient par pure curiosité, ou bien pour me montrer des plantes vulnéraires que j'avais l'air de chercher. Nous rencontrâmes plusieurs fois des soldats anglais, mais ils étaient si étrangers au pays qu'ils me virent sans suspicion. J'échappai avec le même bonheur à d’autres ennemis trèsformidables : les serpents fer-de-lance, qui fourmillaient dans la campagne, et dont la piqûre tue, avec d’atroces douleurs, en quelques heures seulement. J'en vis peutêtre une douzaine, surtout à la lisière des champs de cannes à sucre, aux environs de la ville. Heureusement ils étaient à la chasse des rats ou des oiseaux, et ils ne daignèrent pas s'occuper de moi. Leur aspect était effrayant, soit à cause de leur grandeur et de leur agilité, soit par cet étrange phénomène d'êtres privés de membres et possédant pourtant une locomotion rapide, le pouvoir de grimper dans les arbres les plus élevés, et la faculté de s’élancer, comme le tigre, à une grande distance pour saisir leur victime.
Ayant à peu près terminé mon ouvrage, je pensai que c'était assez braver les hasards de la fortune, et je m’acheminai par les hauteurs du Prêcheur vers l’anse Céron, où je devais trouver le balaou du capitaine Allègre. Nous dé-
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couvrimes à l'ancre, près de la côte, ce bienheureux ba- | teau qui devait être pour nous le port du salut, et nous nous hâtâmes de descendre les mornes pour nous yem- | barquer.
En suivant un chemin creux qui conduisait à la grève, Lubin, qui était chargé du précieux fardeau de ma carte, me devança en courant pour appeler le canot du balaou, afin qu’il vint nous prendre sans délai. Au moment où, par ce soin opportun, il mettait hors d'atteinte mon utile travail, un homme, se jetant à corps perdu du haut de la berme du bas chemin où j'étais encore engagé, tomba sur
moi et me terrassa. Un dizaine de ses camarades, qui étaient embusqués dans le même endroit, sautèrent pour le rejoindre, et je fus en un clin d'œil désarmé, dévalisé, garrotté etemmené prisonnier. Le capitaine Allègre ni Lubin ne purent me secourir; mais ils résolurent de ne pas m’abandonner dans mon malheur et de recourir pour me délivrer à tous les moyens possibles.
Quelques heures après, j'entrais à Saint-Pierre, escorté par les misérables miliciens qui m’avaient surpris sans défense, et bientôt la porte de la geôle s’ouvrait pour moi. Un: attroupement, que je crus hostile, obstruait l'approche de la prison; j'appris par ses menaces que c’étaient, au contraire, des amis, et je ne pus en douter en voyant Lubin s'agiter au milieu de la foule. Néanmoins les grilles se fermèrent derrière moi, et je me trouvai dans un lieu dont aucune expression ne pourrait peindre l'horreur. La nuit était venue, et je ne distinguais les objets qu’à travers une clarté douteuse; mais je fus suffoqué par une abominable odeur de cloaque, de charnier, de ménagerie, d'hôpital pestiféré. Le guichetier me délia les bras et me conduisit près d’une longue barre pour me mettre aux fers avec
des nègres qui y étaient déjà entravés par les deux pieds. L'indignité de ce traitement, dont la possibilité ne s'était jamais offerte à mon esprit, provoqua la révolte de toutes les forces de mon âme. Me relevant de toute ma hauteur, j'ordonnai à cet homme, avec la voix impérative d’un supérieur habitué à être obéi, d’ailer chercher le concierge en chef de la prison. Il y fut sans réplique, et m'amena ce personnage. Préparez de suite, lui dis-je du même ton, votre meilleur logement de la pistole; qu'il n y manque rien, et n’épargnez pas vos soins; vous serez payé suivant vos mérites : les bandits du Prêcheur m'ont volé ma bourse, mais je vous donnerai un mandat sur mon banquier. Oserai-je, Monsieur, demanda-t-il, m'informer de son nom? Il vous est assez connu, répliquai-je ; c’est le général Victor Hugues. À ce nom redouté, le geôlier se découvrit, s'inclina respectueusement, et me dit d’une voix pateline : Monsieur, je suis votre très-humble serviteur. En une minute, il mit en mouvement toute la valetaille de la maison, et il me fit préparer un appartement qui n’était pas fort agréable, mais qui, comparativement à l’affreuse cour où j'avais failli loger, était un lieu aussi enchanteur que le palais d'Alcine. On m’apporta bientôt, toujours pour être payés sur le même compte, du linge et des vêtements qui remplacèrent mes habits poudreux et déchirés, et je me trouvai métamorphosé subitement de manière à pouvoir rivaliser d'élégance avec les meilleurs gentilshommes du pays. de me dédommageai par un bon dîner de ma longue abstinence, et je dormis d’un aussi profond sommeil que si je n'avais pas été menacé d’une sentence capitale. Il avait fallu qu'on me mit en prison pour que j'eusse l'avantage de coucher dans un fit.
Je fus éveillé fort tard par quelqu'un qui me chuchotaït
dans l'oreille; J'ouvris les yeux, et je vis une jeune mulàtresse à la mine agaçante, que j'avais déjà entrevue la veille rôdant autour de moi. Monsieur, me dit-elle, Lubin, mon oncle Lubin, me charge de vous dire que cette nuit, par hasard, le feu a pris à la maison de l’homme qui vous a arrêté au Prêcheur. La maison est brûlée et l’homme est mort. Ce hasard-là me parut fort suspect; et lorsque sept ans après j'en fis des reproches à Lubin, il m’avoua qu'il y était bien pour quelque chose; mais il s’excusa en m’assurant que du temps de M. de Béhague c'était toujours ainsi qu'on en agissait. Le vieux soldat nègre, qui n'avait pas l'esprit prévenu par les tristes leçons de l’histoire, croyait fermement que la bonne cause ne pouvait succomber. Il avait donc dit à sa nièce, qui était l’esclave du geôlier, que si elle me servait bien, je lui ferais octroyer sa liberté quand nous serions les maîtres. La jeune fille avait accueilli cette espérance comme une prochaine réalité, et par une anticipation de la reconnaissance qu’elle me devrait un jour, elle m'était tellement dévouée que pour m'être utile elle n’aurait pas hésité le moindrement à rivaliser de zèle avec son oncle, en mettant le feu à la prison. Ainsi, par une suite de circonstances bizarres, dans cette ville, où je venais d’entrer lié comme un criminel, je pouvais, au bout de quelques heures, disposer de la bourse du geôlier et de son bon vouloir, correspondre au dehors en toute sécurité par l’intermédiaire du blanc corset d’une jeune fille courageuse et fidèle, menacer l'ennemi de représailles, en répondant à l’assassinat juridique par le poignard et la torche: enfin rendre opportun et profitable le tumulte de la rue, et peutôtre recouvrer par des esclaves ma liberté.
Toutefois, ma situation avait un fort mauvais côté. Il était à craindre que dans ces temps de violence, dans ce
pays d’oppression, le procureur du roi, qui avait l'omnipotence d'un pacha, ne me fit étrangler entre deux portes par les nègres guichetiers. Un cadavre sortant de la prison pour aller chercher une fosse au cimetière de l'hôpital aurait été d’n bel exemple pour l’attroupement qu'il aurait traversé. Ce fut la petite mulâtresse Zélie qui s’avisa de cette possibilité, dirigée, sans doute, par quelque souvenir semblable. Pour obvier à un tel événement, elle m'apporta un grand couteau de cuisine qu’elle mit sous mon oreiller, et elle prépara, d’après une recette de son oncle, pour rafraichir les assassins qui se présenteraient, une bouteille d’excellent vin si parfaitement empoisonné qu'il suffisait d'en boire une gorgée pour rendre l’âme. Je ne sais comment cela se faisait; mais lorsque mes honorables alliés voulaient me défendre, il y avait toujours dans leurs moyens de résister à l'oppression quelque chose de la vengeance de l'esclave ou du sauvage; et la première chose qui s’ofirait à leur esprit c'était de recourir à l'incendie, au poignard ou au poison. J'imagine que c'était l'effet de la tradition ou de quelque biais d'esprit de leur race.
Ce procureur général, qui était redouté comme le plus cruel tyran, vint à la prison avec son substitut pour procéder à mon interrogatoire. C'était un homme sec à figure coupante, privée entièrement de front, son crâne étant terminé juste au-dessus des sourcils par un plan horizontal, ce qui le faisait ressembler à un oiseau de proie nocturne de la pire espèce. Son seul aspect m’inspira, comme celui d’un reptile, un mouvement instinctif de répulsion, et je me mis aussitôt en révolte ouverte contre lui-et son autorité. Je maintins qu'il n'avait reçu ni du roi de France, ni de la République, ni du roi d'Angleterre l'institution qui investit un magistrat du pouvoir de représenter l’État ou la société
comme accusateur public. Je soutins qu’il n’avait nullement qualité pour remplir ces importantes fonctions et qu'il le fe reconnaissait lui-même puisqu'il n'avait point opéré dans | ma cause comme le lui prescrivaient l'ordonnance de Louis XIV sur l'instruction criminelle, les nouvelles lois de
AT TR, procédure rendues par l’Assemblée nationale, ou bien les
mi . ee . ‘ormes rigoureuses prescrites par la législation anglaise et
“| {< ae : duites dans le Livre des Statuts. De l’abstention de ces OU \c “actes essentiels, je conelus qu’il confessait n’avoir aucun
=" droit à s’immiscer dans une procédure intentée contre moi, :,;et qu'il était en flagrante contradiction avec lui-même dans la tentative de m'interroger. Je déclarai que c’était mon fl {intention formelle de résister à cette prétention arbitraire et abusive; et je demandai acte de mon Opposition, me | ' | à réservant de me pourvoir par-devant qui de droit à l'effet tt de poursuivre la vindicte et la réparation d’actés extra-léans gaux, d’intrusion illicite, d'abus de pouvoir et d’une capti- A0. tivité pour chaque jour de laquelle j’obtiendrais des dédom- : magements et intérêts, indépendamment du châtiment exemplaire de ceux qui en étaient les auteurs, fauteurs et complices.
Le méchant homme que j'attaquais avec autant de sangfroid que d'énergie, avait fait pendre plus de vingt personnes sans qu'aucune y trouvät un mot à redire, tant il leur en imposait par son insolente autorité. On peut juger quelle fut sa rage quand il se vit braver en face, renié, confondu, accusé à son tour, et menacé dans tous ses intérêts. AI il perdit toute mesure, et me laissa voir qu'il ignorait qui j: hi pu j'étais, en m'imputant d’avoir été envoyé par les révolu-
RATE | üonnaires de France pour soulever la colonie. Il était si pe loin de deviner en moi un militaire, que lorsque son substitut parvint à l'emmener, il lui dit, au rapport de Zélie :
C’est un avocat ou c’est le diable. Sa colère fut tellement violente qu’en rentrant chez lui, il fallut le coucher et le saigner. Un incident fort inattendu redoubla son malaise et me délivra de ses mauvais desseins.
Un jeune officier qui avait servi dans l’armée française cous le général Rochambeau, était demeuré à la Martinique, après la prise de l’île, retenu par l'amour qu'il portait à une grande dame de Saint-Pierre, qui le payait de retour. Obligé d’aller à la Guadeloupe pour y reprendre du service, il mourut presqu’en arrivant. Un paquet à son adresse étant parvenu au secrétaire du gouvernement, M. Viel, celui-ci, scrupuleux comme un agent politique, le décacheta, mais il en fit mépris en n’y trouvant qu'une lettre passionnée. Cependant, lorsqu'il apprit que je venais d'être arrêté au Prêcheur, il résolut de s’en servir pour donner le change sur l’objet de mon voyage à la Martinique. Cette lettre me fut remise de sa part, et dans ma candeur, je n’y conçus rien, sinon qu’une belle dame dont Lélie me dit le nom, ne pouvant plus supporter l'absence de son bien-aimé, le conjurait de revenir au plus vite, lui donnant l'assurance qu’il ne courrait aucun danger, attendu que le procureur du roi était tombé amoureux d'elle, et que ce tyran était enchaîné à ses pieds avec des rubans roses. J'avais l'esprit si lourd que je ne voyais pas en quoi cetie confidence pouvait me concerner, et il fallut que l'intelligente soubrette m’expliquât comment je devais passer pour le défunt et avoir été appelé à la Martinique par une grande passion, ce qui était bien pardonnable, au lieu d'y être venu pour dresser une carte du pays, ce qui était un cas pendable.
Il paraît qu’en préparant ce quiproquo, le secrétaire Viel ne s'était fié que médiocrement à mon intelligence en fait
d'intrigue, car, d’une autre part, il fit donner avis à la dame que, malgré de sages conseils, son ami, cédant à son invitahon, s'était rendu à la Martinique, et que, par jalousie, le procureur du roi l'avait fait arrêter indignement et jeter dans les cachots les plus infects de la geôle, pour lui préparer une mauvaise fin. À cette nouvelle le désespoir et la colère s’emparèrent de la dame ; elle descendit au mitieu de la nuit, avec une longue suite deses gens, chez le magistrat, qui tremblait la fièvre, et elle lui fit une scène dont il faillit mourir. Elle prétendit qu’il devait remettre en liberté, surle-champ, son prisonnier; et ce fut à grand’peine qu’elle lui accorda un répit de vingt-quatre heures. Aussitôt la prison fut assaillie par ses messagers qui, sans les bons offices de Zéle, fussent parvenus jusqu'à moi, et auraient mis un terme, par leur rapport, à l'illusion de leur maîtresse, car probablement je ne ressemblais guère à celui qu'ils croyaient trouver. Le méprise se serait sans doute dissipée le lendemain à mon détriment: mais un autre incident vint la prolonger.
L'officier anglais qui commandait à Saint-Pierre, s’in-
quiétant des attroupements formés chaque soir autour de la
geôle, en rendit compte au gouverneur de l’île, qui demeurait au fort Royal, et il ne manqua pas d'attribuer à ma présence cette agitation. Il recut l’ordre de me faire partir sur-le-champ, et deux heures avant le jour, un piquet de grenadiers vint me chercher à la prison. On me donna dix minutes pour me préparer, et je fus embarqué dans une grande pirogue qui, suivant les rochers escarpés de la côte sous le vent, entra quelques heures après dans la superbe baie du fort Royal, vaste bassin formé par l'intervalle des reliefs de six volcans éteints. Nous abordâmes à la Savane, promenade charmante qui gît entre la ville et la citadelle,
où je devais prendre gîte. Je passai, accompagné de mon escorte, les ponts-levis, les poternes et tous les dehors de la place ; et j'entrai dans une sorte de chemin couvert, d’une grande longueur, fermé d’un côté par le rempart extérieur que baïgnent les eaux du port nommé le Carénage, tandis que de l’autre se projette une berme de rochers, haute de cent pieds, couronnée par les batteries de la forteresse et creusée à sa base profondément, pour donner à la garnison des logements à l’abri de la bombe. Une porte d’épais madriers ouvrit l’entrée de l’une de ces casemates, et se referma sur moi. J'étais dans le cachot qui m'avait été destiné. C'était, je dois le reconnaître, un palais, du moins par sa vaste étendue. J'avais, pour moi seul, une demi-douzaine de salles, longues de cinquante pieds et larges de trente, communiquant par des arcades et s’éclairant par de rares ouvertures grillées, qu'on aurait pu nommer soupiraux. Le jour que donnaient ces fenêtres, était d'autant moins vif qu'elles le prenaient dans un chemin couvert, ressemblant au fossé d’une place forte, et qu’elles s’ouvraient dans un roc dont l'épaisseur n'avait pas moins de douze pieds. Au premier moment, je me trouvai dans une obseurité profonde, mais bientôt mes yeux s’habituèrent à ces ténèbres, et me laissèrent distinguer tout ce qui m'environnait. Ces grands souterrains sont excavés dans le massif d’un courant d’éjections boteuses, sorti de quelque foyer secondaire du grand volcan du Carbet. L’énorme terre-plein qui les surmonte, est formé de couches superposées de brèches volcaniques, d’origine et de composition différentes : et j'étais là sous cette montagne de produits volcaniques, enfoui véritablement dans les entrailles de la terre. J’examinai tous les coins de cette caverne, sans y dé-
couvrir le moindre signe qu'elle eût été jamais habitée. I. 23
Seulement dans une retirade, je déchiffrai sur sa paroi Île millésime 4729, avec un nom qui avait été rendu illisible. Je frappai du pied; le sol résonna comme s'il eût été creux, et j'imaginai qu'il y avait là quelque sépulture cachée, où de vieux ossements auraient pu rendre témoienage d’une mort violente comme celle dont j'étais menacé. En effet, mon enlèvement nocturne de la prison civile, pour être claquemuré dans une citadelle, annonçait une extradition devant un tribunal militaire ; et dès lors, il suffisait d’une constatation de mon identité, d’une procédure sommaire, d’un arrêt griffonné et annoté par un greffier pour me faire mettre douze balles dans la tête, sur la place même où j'étais, et sans plus de bruit, au milieu de ces souterrains, que si l’on avait seulement fermé quelque porte.
Je dus croire pourtant que cette exécution n'était pas pour le jour même, car on avait préparé mon coucher. Je trouvai dans le recès le meilleur un hamac indien tout tendu et parfaitement confortable, avec une table, une chaise et le ménage entier d’un officier en garnison. À ces avantages ma nouvelle demeure en joignait deux autres auxquels je ne fus pas insensible. La température n’y était pas brûlante, ni l'air altéré, comme à la geôle où j'avais logé, et, de plus, ayant à ma disposition un immense espace, je pouvais jouir de l'exercice de la promenade, si nécessaire à un prisonnier. À midi sonnant, un déjeuner anglais, rostbeef et pommes de terre, me fut servi avec un soin et une propreté qui ne permettaient pas de supposer la moindre mauvaise disposition.
J'éprouvai une bien autre surprise quand, la porte de ma galerie s’étant ouverte, je vis entrer une nombreuse suite de gens qui tâchaient de se reconnaître dans le demi-jour
DEÉSTRUCTION DES CARAÏBES. 355
de mon souterrain. Le premier de ces personnages était Lubin, habillé en jockey des colonies, avec veste bleue à collet rouge galonné. En sa qualité de nègre libre, 1l portait des souliers ornés de boucles d'argent, et, pour plus de distinction, il avait réussi à trouver dans sa chevelure courte et lainée la matière d’une queue, longue d’un demipouce, et dont il n’était pas médiocrement fier. Derrière lui venait Zélie, parée comme les élégantes de Saint-Pierre d’un corset blanc avec une jupe de Perse à grands ramages. Un beau mouchoir des Indes, de haut prix, coquettement plissé et arrangé comme les dames créoles, couvrait sa tête, et un autre, dedifférentes couleurs, lui servait de fichu. Des bandeaux de cheveux, lissés tant bien que mal, sortaient de dessous son madras pour encadrer sa figure mutine, et surtout pour montrer orgueilleusement la part qu’elle avait dans la race blanche. L'apparition, dans la citadelle, de cette flamboyante beauté, si supérieure en toilette et en séduction aux mulâtresses du Fort-Royal, fit une vive impression sur les officiers anglais de la garnison, qui se promirent bien de cultiver une aussi gracieuse connaissance. À la suite de l’oncle et de la nièce venaient des porteurs chargés de malles et de caisses, comme au débarquement d’une troupe de passagers. ELubin m'annonça qu’il venait avec Zélie pour me servir dans mon donjon, et que déjà tous deux en avaient obtenu l'autorisation du commandant de la place, qui leur avait donné l'assurance qu'il pourvoirait à tous leurs besoins. Quant à ces bagages, quoique je fusse arrivé à la Martinique avec deux chemises et un pantalon de rechange, il me garantit que c'était ma garde-robe et celle de mes gens. L'origine de plusieurs caisses de vin de Bordeaux, de liqueurs et autres friandises me fut expliquée par la générosité de la grande dame qui,
persuadée que je souffrais pour elle de rudes et injustes persécutions, avait chargé Lubin de m'apporter ces nouveaux témoignages de son affection. Je ne pouvais, sans compromettre ma vie, refuser ces dons, mais je résolus de ne pas profiter, à cet égard du moins, de l'illusion que j'aurais voulu détruire. «
Cette illusion produisit bien d’autres merveilles. Un ad- : judant vint me prier, de la part du major Campbell, de monter au fort pour y recevoir de lui une communication satisfaisante. Je fus conduit par un escalier voûté de plus de cent marches et à travers je ne sais combien de batteries étagées jusqu’à l’esplanade du sommet de la citadelle où s'élevait la maison du commandant. Cet officier, qui aurait eu la charge de me faire supplicier, était un beau jeune
“homme, d’une physionomie douce, expressive et du type
le plus distingué. Il me dit en très-bon français que le gouverneur venait de recevoir de Saint-Pierre une lettre dont il s'empressait de me donner connaissance. Le procureur du roi lui mandait que, dans son zèle empressé pour le service de $. M. B., il avait procédé rigoureusement contre un étranger qui semblait être un agent de trouble et de ré-. volution envoyé de France, mais que les faits considérés mûrement n'avaient point justifié la prévention, et que, d’après des renseignements donnés par des personnes honorables, cet étranger était tout simplement un jeune officier de la Guadeloupe que quelque amourette avait attiré à Saint-Pierre. Le judicieux magistrat ajoutait que la gravité des inculpations s'étant ainsi heureusement évanouie, il croyait que cet officier, qui avait été transiéré au Fort- Royal, pouvait être regardé seulement comme prisonnier de guerre, et que même, étant cautionné par des personnages de la plus haute distinction, il était susceptible d’être
admis, sous toute réserve, à la faveur de jouir de sa liberté dans les limites que, dans sa sagesse, S. Ex. le gouverneur jugerait bon de lui tracer.
Je reconnus la main blanche et potelée qui avait tracé cette lettre, et qui avait serré la gorge du procureur du roi pour la lui faire signer. Je répondis en termes généraux, sans m'écarter de la vérité, que je possédais un document qui aurait montré à ce magistrat l'erreur où 1l était tombé, mais que je n'avais pas voulu m'en servir par une discrétion dont les motifs pouvaient être facilement appréciés. Le major m’assura que, toute louable que fût cette réserve, elle était sans succès, attendu que l'aventure s'était ébruitée, puisque le commandant de Saint-Pierre en avait rendu compte. Il ajouta que le gouverneur ne lui avait pas encore donné ses ordres en ce qui me concernait, mais qu'il ne doutait point, d’après son honorable caractère, qu'ils ne fussent, comme je le désirais. Effectivement, le général Drummond ayant été annoncé, et le major m’ayant présenté à S. Ex. dans toutes les formes de la civilité anglaise, il m’accueillit à merveille, et se livra avec beaucoup de bonhomie à une conversation dans laquelle il déploya d'heureuses qualités. Je me rappelle un trait qui frappa mon esprit. Le gouverneur, soit par un orgueil de race parfaitement justifié, soit par courtoisie pour un officier des armées de la République, me dit que du côté de sa mère il descendait du général Fairfax, le commandant des troupes du Long-Parlement, opposé à l’armée du roi Charles I. À ce nom que, depuis mon enfance, je vénérais comme celui de l’un des hommes qui, les premiers, avaient attaqué le vieux despotisme sous lequel gémissaient les peuples de l'Europe, je me levai, je saluai respectueusement, et je dis d’une voix grave : « Milord, je souhaite
à notre siècle et à notre patrie d’enfanter encore des héros aussi illustres que votre glorieux ancêtre. » Le général ré-
MALE APR pondit à cet hommage avec une vive émotion, et s’avança JU Ÿ. { e e 0 e 3
Ÿ | | vers moi pour me serrer la main. Le major vint m'embras-
4 VUE ser, et je trouvai dans mes ennemis les amis les plus af-
fectueux.
(es Un incident fort imprévu vint interrompre cet entretien. | On informa le gouverneur qu'un brick de guerre français portant pavillon parlementaire $e présentait à l’ouvert de la rade, et qu'il louvoyait déjà entre l’Ilet aux Ramiers et la Pointe des Nègres. On le découvrait des fenêtres de
dE DE l'édifice où nous étions, et je le signalai au général comme
LA pl étant le bâtiment du capitaine Allègre, qui, en l’absence hi AALE de la division navale, commandait la station à la Guade- LOS 2 loupe. Cet officier descendit de son canot au débarcadère
de la Savane, où le capitaine de port était allé le recevoir. Il se banda les yeux lui-même avec son mouchoir, et fut 1H conduit par les détours du chemin couvert jusqu’au plateau net de la forteresse. Après avoir salué le général, il me sauta Lot au cou, en me disant que j'allais être convaincu que mes | amis ne m'avaient. pas oublié. Il exposa au gouverneur 1 qu'il était chargé par le commissaire de la République de lui Lo ! ie proposer, pour être immédiatement eflectué, mon échange a contre un offitier anglais, prisonnier de guerre, qu'il avait 1 Val à son bord, et dont 1l apportait une lettre. Cet officier était
un neveu du gouverneur, qui, s'ennuyant à la Dominique |. où il était employé, était allé dans un canot releverles sonti dages du mouillage des Saintes. Surpris dans cette occupation par un de nos cutters, il avait été conduit à la Guapdt deloupe, fort inquiet du sort qui lui était réservé; mais, à | ‘ son grand étonnement, il avait été très-bien traité, et son échange était proposé par Victor Hugues au général Drum-
mond. Celui-ci, comme on l’imagine bien, l’accepta sur-lechamp. Je lui fis mes adieux avec beaucoup de témoignages de gratitude, et le colonel Campbell nous reconduisit, Allègre et moi, jusqu’à l’embarcadère où venait d'arriver le jeune officier anglais. Un quart d'heure après, j'étais encore une fois sous le pavillon tricolore, à bord d'un bâtiment de guerre français, délivré de l'horrible angoisse qui m'avait étreint l'âme pendant un mois, m'obsédant, jour et nuit, de la peur d’être pendu. Il faut avoir eu, pour ainsi dire, la corde au cou, pour se faire une idée de cette cruelle situation. FRA 1
En arrivant à bord, je fus choyé comme un homme qui revient des sombres bords. On voulut savoir mon histoire lamentable et comment j'avais échappé à la barre de justice de la geôle et à l’ensevelissement des catacombes du Fort-
Royal. On se mit à table, et l’on fêta gaiement ma déli-
vrance : une cuve, presque aussi grande que celle d'Heidelberg, fut remplie de punch et vidée en buvant à la gloire de la République, à la confusion de ses ennemis et à la beauté des dames créoles des colonies françaises. On célébra pareillement la générosité des grandes dames de Saint-Pierre en portant leur santé avec leur excellent vin, car Lubin, qui m'avait suivi à bord, n'avait eu garde de l'oublier dans les casémates, et il en faisait sauter les bouchons avec un plaisir infini. |
I fallut bien en venir aux choses graves de la vie. Le
commandant Allègre m’emmena dans sa chambre pour m'entretenir. Il commença par m'annoncer que ma carte militaire des environs de Saint-Pierre avait pleinement satisfait le général Hugues qui comptait en tirer bon parti: mais, par malheur, pendant que les factions politiques se battaient en France, ‘les Anglais faisaient filer des troupes