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vers les Antilles, et ils avaient maintenant des forces triples des nôtres. Cette supériorité leur permettait d'étouffer l'insurrection des noirs à Sainte-Lucie, à la Grenade, et d’exterminer les Caraïbes à Saint-Vincent. Leur débarquement dans cette dernière île était au moins de six mille hommes,
. et la Guadeloupe n'avait pu en envoyer qu’un millier au 4 # Kecours des sauvages, qui, malgré leur résolution, de-
: aient être infailliblement écrasés. J'avais été réclamé plusieurs fois par eux comme nécessaire à leur salut, et le gé-
; an néral avait dit à Allègre que si je voulais aller les joindre,
‘il m'en laissait le choix. Le commandant m’en détourna, en alléguant qu'il était probablement trop tard pour que je pusse leur être utile. Néanmoins, croyant être engagé d'honneur dans ce devoir, j'insistai pour être jeté sur la côte de Saint-Vincent, et le balaou qui suivait le brick reçut l'ordre de m'y conduire, en se hâtant, pour me débarquer dans la nuit. Je pris congé d’Allègre qui me voyait partir avec peine, et je me mis en route pour le Sud. A dater de ce moment, la fortune, qui venait de me donner tant de marques de sa prédilection, m’abandonna tout à fait, et je tombai dans l’une des plus cruelles vicissitudes de ma vie. : | La brise de mer, qui s'était levée avec la lune, poussa mon bâteau si rapidement que, deux heures avant le jour, il m'avait déposé sur une roche solitaire de la côte orientale de l'île Saint-Vincent. J'étais parfaitement armé, je connaissais très-bien les lieux que je devais parcourir, j'avais pris librement ma résolution, et pourtant lorsque le balaou poussa au large, et me laissa seul au pied des hautes falaises du rivage, séparé des amis dont le dévouement venait de me rendre la liberté et de me sauver la vie, je me sentais triste, inquiet, oppressé par je ne sais «quels pressenti-
ments sinistres. Il est vrai que le morne silence qui régnait autour de moi, contrastait étrangement avec la réception joyeuse et animée qui m'avait été faite dans ce même lieu, quelques mois auparavant, par la population caraïbe venant saluer le pavillon de la France et accueillir l’un de ses enfants. Maintenant, me disais-je, cette population est rassemblée dans ses montagnes, pour en défendre l'accès à l'ennemi, et si jamais la Providence a protégé le faible contre l’iniquité, elle doit assurément donner la victoire aux Caraïbes et garantir d’une subversion fatale le dernier peuple aborigène de ce vaste archipel.
Livré à ces réflexions, je suivis, à la base des rochers du rivage, un étroit sentier qui me conduisit à l'entrée du bassin, où, lors de mon premier voyage, j'avais relâché avec ma goëélette. Je m’enfonçai sous les grands arbres qui couvraient cette entrée de leurs cimes touffues, et j'entrai à pas lents et silencieux dans une trace qui conduisait, à travers une savane fleurie, jusque parmi les cases du carbet voisin. Je m'attendais, ,à chaque pas, que les lévriers caraïbes allaient éveiller leurs maîtres en leur annonçant l'approche d’un étranger ; mais tout resta muet, et je crus qu'ils m’avaient reconnu pour l’un de leurs amis. En m’avançant davantage, je découvris des lueurs rougeâtres qui rasaient la terre et d’où s’élevaient des étincelles lors des rafales de la brise de nuit. Alarmé par cette vue, je précipitais ma marche dans cette direction, quand je heurtai brusquement un objet qui barrait le chemin, Je me baissai pour le reconnaître, et je vis avec un sentiment d'horreur que c'était un cadavre, celui d’un Indien massacré. En pénétrant plus loin, la même rencontre
* se renouvela trente fois; tantôt c'était un guerrier, puis
une femme avee son enfant, et plus souvent un vieillard.
Le village avait été surpris par une troupe d’ennemis impitoyables qui en avait mis en pièces les malheureux habitants, et qui avaient incendié leurs maisons. Il ne restait plus de ce carbet que des cendres dont le vent faisait jaillir encore des flammes livides comme celles d’un bûcher
qu'alimentent des ossements humains. J’eus le courage
d'examiner tous ces corps dont la terre était jonchée, croyant découvrir dans chacun d’eux une personne qui m'était chère. Cette terrible recherche fut heureusement frustrée de son triste objet.
Nul n'étant resté là qui pût m'éclairer et me guider, je m’acheminai vers l'habitation de la montagne, profitant de la clarté de la lune, dont bientôt j'allais être privé.
En parcourant le sentier sinueux qui montait entre d’épais fourrés de bois jusqu’à la haute région des mornes, Je n’omis aucune des précautions nécessaires pour me garantir de toute surprise et pour apprendre où était l'ennemi. Aucun bruit lointain ne sortait de ces campagnes désolées, et les soldats anglais fatigués de carnage, les sauvages consternés par leur défaite, se reposaient sur leurs armes dans leur position, en attendant, les uns avec impatience, les autres avec crainte, l'instant où le lever du soleil donnerait le signal de nouveaux combats. L'air ne m’apporta d’autres sons que le chant matinal de quelques oiseaux qui devancaient le jour et faisaient entendre les expressions harmonieuses de leur joie et de leur amour, comme si rien n’était changé autour d'eux.
Quand j'approchai de l'habitation où j'avais passé d’heureux jours embellis par l’amitié de la jeune Indienne et de
son brave père, le chef des Caraïbes rouges, l’anxiété que
j'éprouvais, devint plus violente, et je fus forcé de m’asseoir. /
Autant que je pouvais en juger, les ennemis n'avaient point porté leurs pas dans ces lieux. Tout y conservait le même calme et le même aspect. Les passiflores, les jasmins, les phaséoles multicolores y formaient toujours d'admirables berceaux embaumés des plus suaves odeurs. J’entrai dans ma case dont les murailles étaient des nattes de latanier ; chaque chose y était rangée comme le jour de mon départ; mon hamac à treillis élégants en fils d’agavé était tendu et paraissait préparé pour moi. Je venais de m'y asseoir pour reprendre haleine, après ma longue course ascendante, losqu'un chien accourut précipitamment et se coucha à mes pieds avec mille démonstrations de tendresse. C'était l’'épagneul d’Éliama, si fidèle dans ses souvenirs et dans ses affections. Il s'était échappé des mains de Zami, la petite bonne de la fille du chef, qui le retenait avec elle dans une cache au fond des rochers. En entendant ses cris de joie, qui annonçaient la rencontre d’un ami, la jeune enfant le suivit. Aussitôt qu’elle me reconnut, elle se jeta à mes genoux en les embrassant avec des sanglots qui semblaient devoir faire éclater sa poitrine. Je la pris dans mes bras et je fis mille efforts pour calmer ou endormir cette douleur, cette angoisse d’une âme prête à se séparer d'un corps délicat et fragile. Je n’osais l’interroger; j'étais épouvanté des malheurs qu’elle avait à m'apprendre. Avec qui donc es-tu ici? lui demandai-je. — Personne, répondit-elle. — Eh quoi! tu es seule? — Seule! — Etton maître? — Tué! — Ta maîtresse? — Mortel À ces mots, entre-coupés de gémissements et prononcés d’une voix défaillante, je fus saisi de désespoir. Je voulus douter de la réalité d'une catastrophe aussi terrible; mais l'enfant en avait été témoin. Elle avait vu périr le chef à la tête de ses guerriers, frappe d’une balle dans le côté qui lui avait subitement arraché la
vie. Sa fille, blessée plusieurs fois dans la retraite à travers les forêts, sentant que ses forces l’abandonnaient, avait cherché un refuge sur le sommet de la Soufrière ; elle y avait été poursuivie par les chasseurs nègres de l'ennemi: et voyant qu'elle allait tomber entre leurs mains, elle s'était précipitée dans la grande fissure du cratère, d’où s’exhalent des torrents de fumée sulfureuse. Les barbares acharnés à sa perte s'étaient avancés, pour s'emparer d'elle, jusqu'au milieu des fameroles; et l'enfant qui, sur l’orle de la montagne, faisait des vœux impuissants pour sa pauvre maîtresse, n'avait point vu revenir ces misérables qu'avait sans doute engloutis le volcan.
La défaite des Caraïbes eut pour causes : la connaissance de leurs moyens de défense donnée aux généraux anglais par le capitaine Dawson, la grande supériorité des forces de l'ennemi, l’arrivée tardive des secours de la Guadeloupe, et surtout l’utile emploi que fit le général Abercromby d’un bataillon de nègres levés à la Martinique et commandés par deux créoles habitués par la chasse des esclaves à la guerre des bois. Ces nègres se glissèrent à plat ventre dans des passages jugés inaccessibles, et parvenant sur les derrières des positions militaires, ils arrivèrent jusqu’au réduit qui servait de refuge aux femmes et aux enfants, et de repaire pour les munitions et les approvisionnements. Ils mirent tout à sac, tuant sans pitié cette population inoffensive,
pillant et brûlant les subsistances qui devaient soutenir
leur vie et celle des combattants. Ceux-ci, à la nouvelle de ce désastre, perdirent courage. La mort de leur chef laissait flotter le pouvoir. Plusieurs troupes entrèrent en négociation, et se laissèrent persuader de mettre bas les armes, pour être conduits à Kingstown. Mais d'autre résolurent de résister jusqu’à la dernière extrémité. Le major général
Stuart, qui depuis s’est distingué en Egypte, leur fit des propositions réitérées ; il leur promit qu'en échange de leurs terres de Saint-Vincent, il leur en serait donné d'autres dans une île bien plus fertile. Les sauvages répondirent à cette offre que, si le pays qu'on voulait leur donner, était si bon, les Anglais feraient bien mieux d'aller l’habiter eux-mêmes, et de laisser aux Caraïbes la terre de leurs aïeux. Ils déclarèrent à l'officier parlementaire qu'ils préféraient mourir plutôt que d’exhumer les ossements de leurs pères, et de les porter en exil dans une contrée étrangère. Dans cette résolution ils concentrèrent tout ce qu’il leur restait de guerriers, et ils se joignirent aux Francais, qui occupaient militairement les positions en avant du morne la Vigie.
Dans la soirée, conduit par la petite Zami avec un habileté admirable, j'arrivai à ce poste fortifié, après avoir côtoyé toute la journée les gardes avancées de l'ennemi. Un simple aperçu de l’état des choses me convainquit que nous serions obligés de capituler promptement. Les vivres et la discipline manquaient également. J'aurais été réduit à la diète si l'enfant n'avait pas déterré des patates et des ignames, qu’elle découvrit dans un silo, et qu'elle fit cuire pour moi. Le lendemain, une ligne de tirailleurs anglais s'étant portée entre nos postes, je demandai au commandant Marinier la permission de les déloger pour rétablir nos communications. L'attaque fut faite et soutenue vigoureusement, et nous forçàmes l'ennemi à évacuer les positions qu'il avait prises. Cet exemple fut heureusement imité le jour d’après; et nous obtinmes ainsi successivement plusieurs avantages dans des affaires partielles. Mais pendant ce temps, le général anglais faisait chasser dans les mornes la population caraïbe, et la faisait conduire au port, où aus-
sitôt elle était embarquée sur les transports qui avaient servi aux troupes de l’invasion. Ces transports, attachés aux mouvements du port de la Barbade, étaient infectés de la fièvre jaune; et cette terrible maladie se communiquant aux déportés enfermés à fond de cale, en fit périr une immense quantité avant qu'on püût les débarquer à l’île de Rattan, lieu désert, inculte et à moitié stérile, qu’on leur abandonnait. Quant aux sauvages qui nous avaient rejoints, ils combatirent à nos côtés avec la plus grande intrépidité jusqu’au dernier instant. Lorsqu'ils apprirent que la capitulation ne pouvait plus être reculée et que tous nos efforts: FE étaient sans succès, 1ls résolurent d'échapper à la captivité, RUE en s’esquivant la nuit dans leurs canots de guerre qu'ils Are avaient cachés dans la grotte de la Syrène. Je fis très-mal de 1 Ar ne pas les suivre, comme ils me le demandaient; mais, L LU | Éé | J étais alors chargé de défendre un poste regardé comme | à ne la clef de la position, et mon départ furtif eût été une dé- LUE 4 ï sertion. Malgré la surveillance des bâtiments anglais, les k (5 | pirogues dont les avirons étaient garnis de coton, pour emti pêcher le bruit, s’éloignèrent de Saint-Vincent et débar- | : quèrent sur les côtes de la Terre-Ferme, aux environs de la Trinitad, les malheureux qui venaient de perdre, sans retour, leur chère patrie.
ou Après avoir lutté bravement, pour prolonger une rési- LA he stance inutile, il fallut bien écouter les propositions de l'en- AU nemi. Elles étaient honorables et fort dures. Abercromby | nous accordait volontiers de sortir de notre bicoque avec Rp Lil armes, bagages, enseignes déployéés et même avec des ca- ‘if foie nons que nous ne pouvions traîner, puisqu'ils n'avaient plus NE 1 d'affûts;, mais il exigeait que nous fussions prisonniers ï "4 ! fi de guerre, sauf les blessés qui seraient renvoyés directemas ment en France pour y être comptés dans les échangés des