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deux pays. Il appuyait ces propositions, pour les faire accepter, du déploiement d'une demi-douzaine de colonnes d'attaque qui étaient là, sous nos yeux, prêtes à nous enlever d'assaut. Quoique ce fût un résultat infaillible, nous continuâmes de nous débattre absolument comme si nous avions eu le choix de nous rendre ou de nous défendre; et l'ennemi mettait la plus grande complaisance à répondre à nos raisons par d’autres raisons, quand un événement fort imprévu et fort malheureux pour moi vint tout à coup hâter le dénoûment.
Un chef de Caraïbes noirs, furieux de la prochaine reddition du fort, et ne voulant pas tomber vivant entre les mains des Anglais, pénétra dans le magasin à poudre et le fit sauter pour être bien sûr de mourir en nombreuse compagnie. J'étais à cinquante pas de ce magasin, debout sur le rempart, qui était élevé d’une trentaine de pieds au-dessus du glacis. L'explosion me jeta en bas et me lança au loin. La grêle de pierres qu’elle fit tomber, acheva de tuer la plupart de ceux qui, comme MOI, avaient été projetés à travers les airs : j'eus le bonheur d’être épargné par elles, mais je tombai si rudement sur les roches rugueuses dont le sol était formé, qu'aussitôt je vomis le sang à grands flots, et je m'évanouis. Le médecin en chef de l’armée anglaise, Île docteur Gildchrist, étant accouru pour donner des soins à un officier anglais blessé par l'explosion, trouva près de moi la petite Zami qui se lamentait et qui lui demanda de me secourir, protestant que je n'était pas mort. Le docteur s'étant assuré que l'enfant avait raison, me saigna sur la place, me fit relever et m'envoya par mer à Kinsgtown, en me recommandant comme officier d'artillerie des troupes françaises. Touché de l'attachement que me montrait la jeune sauvage, il l’autorisa à m'accompagner. Quelques heures
auparavant, dans la prévision de ma mort, j'avais écrit en français et en anglais quelques mots qui faisaient connaître le triste sort de cette petite fille, adjurant les hommes humains qui pourraient la protéger, de ne pas lui refuser leur généreuse assistance. Ce papier que Zami montra au docteur, me fit connaître et fit bien venir cette pauvre enfant.
Quand je repris connaissance, je me trouvai dans une salle qu'habitaient pareillement plusieurs officiers anglais, blessés récemment. Zami était à genoux, près du bord de mon lit, le front appuyé sur l’une de mes mains, qu’elle tenait entre les siennes. Le docteur, qui eraignait une maladie cérébrale, avait ordonné qu’on me fit perpétuellement des applications d’eau froide et de vinaigre sur la tête et la face. Zami voulut absolument se charger de cette opération, et elle s’en acquitta avec tant de soin et de persévérance qu'elle refusait de s’interrompre pour boire et manger , et les officiers anglais furent touchés de son dévouement. L'un d'eux me disait lors de ma conva: lescence, qu’il n'avait jamais eru que cet attachement pût être trouvé dans l’espèce humaine, et qu’il s'était toujours imaginé que l’honneur en était réservé aux animaux, Spécialement aux chiens de son pays, qui communément se laissaient mourir de faim sur la fosse où leur maître était enterré.
Pendant que je me rétablissais par. degré, la malheureuse enfant dépérissait de plus en plus. Quand elle cessa d'être excitée par l'idée de remplir un devoir difficile, qui, dans son esprit se rattachait au pieux souvenir de ses maîtres, elle s’aflaissa et ne retrouva plus que par intervalles la lucidité de son esprit. Alors elle regrettait de ne pas s'être précipitée, après sa bonne maîtresse, dans la bouche du volean, et elle se reprochait d’avoir été retenue
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par une crainte plus forte que sa volonté. Nous appréhendions qu’elle ne s'enfuit pour exécuter ce dessein, mais déjà elle était trop faible pour pouvoir l'entreprendre. J'étais bien décidé à ne pas me séparer d’elle, et à l'emmener avec moi en Europe ; mais le docteur me remontra que ce serait hâter sa mort, et que dans la consomplion qui la dévorait, il fallait, pour prolonger sa vie de quelques jours, qu'elle demeurât dans une existence tranquille, sans tumulte et sans émotion. J’eus beaucoup de peine à me laisser persuader, et pour me faire renoncer à ma résolution, il me fallut la certitude que l'affection du docteur serait plus efficace et plus heureuse que ne pouvait être la mienne pour cette pauvre petite fille.
Un navire ayant été frété pour conduire en France les
prisonniers blessés, M. Gildchrist m y fit réserver un passage, et je pris congé de ce digne homme, qui me promit que si la jeune Caraïbe échappait à la mort dont sa maladie la menaçait, il aurait pour elle la tendresse d’un père. Le même jour, 14 juin 1796, pendant que nous étions réduits à capituler, et à livrer à l’Angleterre l'île Saint-Vincent, qui était le dernier domaine des indigènes de l’archipel des Antilles, le général Nicholson prenait la Grenade. Le détachement de troupes françaises qui occupait les forts de Maboura et de la montagne Goyave, était forcé de se rendre, et le nègre Phédon, qui était à la tête des insurgés, abandonnait le morne Guagno, poste situé dans la forêt Noire, et qu’on eroyait être imprenable. La colonie entière fut bientôt soumise, et celle de Sainte-Lucie s'étant déjà rendue au général Ralph Abercromby, il ne resta plus à la France d’autres possessions, en Amérique, que les seules îles de la Guadeloupe.
La traversée fut longue et monotone; j'avais le cœur ri 27
navré, et je ne pouvais me livrer à aucune occupation. Je Le ne trouvai rien de mieux pour distraire mes chagrins que D ab L . de me faire raconter par les marins anglais leurs périlleuses | navigations. Ces récits simples et énergiques des maux d'autrui me firent prendre les miens avec plus de résigna- #7: tion. Je fus débarqué à l'entrée de la rivière de Morlaix, Fr Nille d’où je me rendis à Brest, à ma demi-brigade. On m'y As A F”, “reçut fort bien, mais mon HEENEONE lieutenant d'artillerie M x, "fut déclaré sans valeur, parce qu'il avait été délivré par un 4 te h 777 commissaire de la Convention, puissance dont les actes HU 17 étaient attaqués avec violence par une réaction victorieuse. te 77 /On me promit la première place vacante, et l’on m'offrit le ‘ grade de sergent-major, commandant une compagnie sans | officiers. Je refusai opiniâtrement toute composition, et je Ti) us demandai à reprendre l’humble grade que j'avais à terre [5 auparavant, et qui était alors le refuge des jeunes gens dis- | VAE tingués par leur éducation et leur conduite.
| 45 Je ne veux pas oublier de dire qu'au moment de m'em- | barquer pour la France, la maison Meï m'avait fait compter, Ni: par ordre deVictor Hugues, une année de mes appointements, li | et, de plus, une autre somme pour part de prises du corsaire le Vengeur. Je fis un utile usage de cette fortune. Je : i louai, rue de Siam, une chambrette, et, m'étant procuré mail il i . d’excellents livres de la Bibliothèque du port de Brest, Je Anse Hi me mis à étudier avec autant d’ardeur que si je n'avais pas lu appris, par une récente expérience, qu'il ne sert à rien dans ce monde, pour y obtenir une place, de l'avoir méritée.