L:\ OR 4 00 NN VU | 592 BANTRY
, # ‘a 3 QE turne, et s'il n'avait pas été effectué, c’est que l'officier FH eat chargé de cette entreprise n'avait pu résister à l'envie de RU ' | prendre part avec son détachement à l'attaque de la ca- ' | serne, qui lui paraissait plus glorieuse. À défaut de forces militaires, une foule de femmes et d’enfants s'étaient ras- ; semblés pour tenter de recouvrer leurs bestiaux. Toutefois, qe ils n’osaient en approcher, crainte de l’ ennemi, ét ils entre- Al vai 1 tenaient de loin avec eux le colloque bruyant et passionné | | k dont j'avais cherché vainement l'explication. En reconnais- | sant la voix de ceux qui les avaient nourris, tous ces ani- (Pts maux avaient poussé des cris d’allégresse: mais en voyant | MEL qu'on tardait à les délivrer, ils entrèrent en fougue, et, se |A 1 ruant contre l'enceinte qui les retenait en captivité, ils la | Le nus renversèrent et sortirent par la’ brèche serrés en masse, ant jetant de sauvages et effrayantes clameurs et faisant tremone bler le sol sous le galop furieux de leur colonne lancée De dans la plaine impétueusement. Quelques heures après, h tous avaient retrouvé, avec un admirable instinct, le toit Ut domestique qui les avait vus naître. | pet De retour au camp des insurgés, je m'’établis dans l’une LL AIRTAE de ses baraques, croyant y trouver le sommeil profond que la fatigue m'avait préparé : mais, poursuivi par l’image in des événements dont | je venais d’être témoin, je revis dans : mes rêves l’assaut de la caserne fortifiée et le massacre de | sa garnison ; j'entendis les cris lamentables de ceux qu'on i) 1 4 égorgeait, et l'impression qu'ils firent sur moi fut si viohi 4 | 11) lente que je me réveillai. Quand j’ouvris les yeux, je les na entendis encore. C'était, au lieu d’une illusion, une funeste réalité. À quelques pas, un homme couché à terre, garrotté comme un porc qu'on va saigner, poussait des cris lamentables. Ses cheveux roux m 'indiquaient assez qu'il appartenait à cette race saxonne si détestée en Irlande. Aucune
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blessure ne justifiait ses plaintes, et il paraît qu'il était demeuré silencieux depuis qu'on l'avait apporté dans le camp; mais il venait de découvrir près de lui des insurgés occupés à fendre de vieilles planches de sapin en éclisses pour en faire des fagots, et, par une effroyable prévision du sort qu’on lui préparait, il avait reconnu sur-le-champ qu'on allait le brûler vif à petit feu. En apercevant ma cocarde, il conçut quelque espérance, et, malgré les cordes qui le liaient étroitement, il rampa jusqu'à mes pieds pour me demander en anglais d'obtenir sa vie, ou, du moins, une mort sans supplice. Je crus d’abord que la frayeur troublait l'esprit de ce malheureux et lui exagérait le péril de sa situation. Je fus détrompé par un officier. qui me dit que cet homme avait été condamné à mort pour ses crimes par un tribunal secret, et que, en exécution de la sentence, il devait mourir par le feu. Au reste, ajouta-t-il, ce misérable aurait à perdre mille vies dans les tourments qu'il n’expierait pas encore les maux qu'il a fait souffrir à ce pays. Mais, continua-t-il, en observant les sentiments d'horreur et de pitié que j'éprouvais, vous ne connaissez done rien de cet odieux personnage. C’est un homme de
rapine et de trahison, qui a fait verser plus de larmes qu’il
n’a de sang dans les veines. Intendant d’un lord, il lui persuada de mettre en pâture à moutons un immense domaine, qui, depuis un temps immémorial, était loué à des Jaboureurs, et six cents personnes furent chassées, au milieu de l'hiver, de la terre que leurs sueurs avaient fertilisée : elles virent arracher leurs arbres, niveler leurs Jardins, démolir leurs maisons, et on ne leur laissa pas même la consolation de mourir sous leurs ruines : on les chassa comme des bêtes fauves. Recommandé puissamment par cette inhumaine invention, cet homme fut nomme
percepteur, place qui remit entre ses mains tout pouvoir de mal faire. Alors, pour nous dépouiller, il put se servir de l'autorité de la loi et de la force publique. Pour y mieux réussir, 1l exhuma de son office de vieux registres inconnus à notre génération, et 1l en fit sortir des persécutions terribles. Il fit revivre des dettes oubliées, et pour leur paye-
ment, il fit saisir la vache dont le lait soutenait la vie d’un
enfant. Cet enfant mouraït de besoin et sa mère de douleur. C’est ainsi qu’il avait confisqué une multitude d’animaux que nous avons la nuit dernière arrachés aux ongles crochus du fisc. Il exerçait pour lui-même une pareille industrie. Il se procurait à vil prix d’anciennes créances, ou plutôt 1l les fabriquait, car personne n’en avait jamais entendu parler ; et tout à coup il réclamait la maison, le champ qu'on avait reçus de son père, et il montrait qu'ils étaient criblé de redevances. Ne pouvant, faute d'argent, ul payer, ni contester en justice ces dettes supposées, de nombreuses familles étaient évincées de leurs propriétés par ce détestable larron qui s’en enrichissait.
Malgré ces détails et beaucoup d’autres, la vengeance qu'on voulait tirer de cet homme me parut affreuse, et j'allai trouver le Laird, pour lui représenter que des hommes civilisés, des chrétiens, des citoyens armés pour Îa sainte cause de la liberté de leur patrie, ne pouvaient, sans se dégrader, obscurcir leur gloire et tarer leurs noms, imiter la cruauté des plus odieux tyrans. Je lui parlai avec liberté, avec entraînement, peut-être avec l'éloquence d’une vive
conviction. Il m'écouta froidement, se retrancha derrière la
sentence qui avait été rendue, et me déclara qu'il ne pouvait pas même changer le genre de mort du condamné. Ma résolution fut prise aussitôt, je lui fis mes adieux et je me retirai. Je lui renvoyai la carabine qu’il m'avait donnée,
il refusa absolument de la reprendre, et me fit offrir de me faire escorter dans mon retour vers la eôte, ce que je refusai à mon tour. Les officiers du camp insistèrent affectueusement pour me faire rester avec eux, et ils vinrent me reconduire jusqu’à leurs avant-postes, se promettant que nous ne tarderions pas à nous revoir, et à mettre en oubli ce dissentiment.
Lorsque je quittai le camp des insurgés, la nuit commençait à tomber. Je profitai des dernières lueurs du jour pour tâcher de me reconnaître; j'y réussis sans beaucoup de peines. Je sortis des halliers à pas de loup, l'œil au guet, l’oreille attentive, l'arme prête à faire feu. Je traversai la rivière que j'avais rencontrée en venant, et je gagnai sans encombre le sentier de la crête des collines. La tem-
pête n’avait point cessé, cependant le vent mollissait par
intervalle ; et j'espérai qu'il permettrait, le lendemain, les communications de notre escadre avec la terre; je voulais, pour en profiter, me rapprocher du mouillage, et attendre une occasion favorable, soit au village abandonné si j'y trouvais la jeune Mary, soit dans quelque cachette que Je pourrais découvrir dans les rochers escarpés du rivage. Après une marche de plusieurs heures je fus prévenu du voisinage de la côte par le bruit des flots. Je ne pouvais être désormais loin du hameau, mais l'obscurité ne laissait rien distinguer qui pût m'en annoncer l'approche. En regardant au rez du sol pour mieux saisir le relief des objets, il me sembla que des sons très-faibles faisaient vibrer l'air à ma droite. Je m’avançai dans cette direction, et bientôt je ne pus en douter. Je ne tardai pas à discerner que c'étaient des voix humaines; et enfin en m'’approchant davantage j’entendis distinctement des cris de détresse et de douleur, qui étaient dominés par des jurements et des
imprécations. Quelques pas de plus, et j’arrivai sur le bord de la falaise, au pied de laquelle les maisons du village s'étendaient en cercle. On ne voyait de lumière que dans la maison d’où partaient les cris, et je reconnus avec elfroi que c'était celle où j'avais reçu l'hospitalité. Avant qu'aucune réflexion pût me guider, je m'’élançai par un saut périlleux vers la fenêtre ouverte sur le toit, et du grenier je me précipitai dans la salle à corps perdu. Je ne saurais dire quel odieux et horrible spectacle s’offrit à mes yeux. ;
Très-tard dans la soirée, deux soldats de la légion étrangère, qui étaient venus au village, en maraude, ayant sans doute entendu la grand’mère de Mary réciter ses prières, crurent volontiers que cette maison habitée serait d’un meilleur pillage que les autres. N'ayant pu se la faire ouvrir, ils s’y introduisirent par une brèche qu’ils firent dans le mur. On peut juger quelle fut, pendant qu'ils la pratiquaient, la lente agonie des deux malheureuses femmes, que chacune des pierres qui tombaient successivement, livraient, par degrés et de plus en plus, à la merci de ces. loups dévorants. La vieille femme, qui, privée de l’usage de ses membres, ne pouvait fuir, exhorta sa fille à se sauver pendant qu'il en était encore temps ; mais celle-ci, qui, dans son ignorance, croyait n'avoir à redouter que la mort, refusa d'abandonner son aïeule. En entrant, les soldats les trouvèrent , l’une à genoux, l’autre sur son lit, serrant sur sa poitrine la croix de son rosaire:; toutes deux implorant l’aide de Dieu. Ils se bornèrent d'abord à demander à manger et à boire, et comme on ne put leur donner de whisky, ils s’emportèrent en menaces, accompagnées de. serments et de blasphèmes. C'était une sorte de prologue par lequel ils se préparaient à l'exécution
du drame dont cette pauvre chaumière allait être le théâtre. Affamé de rapine, le plus âgé s’approchant de la vieille malade, lui arracha son chapelet dont les petites médailles d'argent excitaient sa cupidité. Elle devait avoir, disait-il, quelque trésor caché, et il jurait qu’elle le lui découvrirait où qu'il prendrait sa vie. L'autre brigand, qui s'était attaché à la jeune fille, la trouvant sourde à ses paroles, se jeta sur elle; comme une bête féroce, et la renversa sur le plancher. Mais à défaut de force, cette frêle enfant lui opposa une Si vive résistance, en usant de ses ongles et de ses dents, qu’il appela pour la tenir son misérable complice. La vieille femme ne fut pas plutôt délivrée de celui-ci, que voyant dans toute son horreur Îa situation de sa petite-fille, elle tomba dans un accès de frénésie qui lui rendit toutes ses facultés perdues et lui donna la puissance musculaire des forcenés. Elle se leva subitement de son lit, saisit à la gorge l'homme qui tenait les bras de la malheureuse enfant, et l’obligeant à se défendre lui-même, elle roula sur la terre avec lui.
Au moment où de quinze pieds de haut je tombai au milieu de cette scène de rage et de douleurs, les forces de la jeune fille expiraient, et ses cris n'étaient plus qu'un râlement comme celui qui précède la mort. Le soldat qui avait terrassé sa grand’mère, la tenait sous lui, mais il n’avait pu lui faire lâcher prise; il se débattait vainement sous cette main desséchée qui lui serrait le cou, el arrêtait au passage sa respiration et ses blasphèmes. Furieux de ne pouvoir $€ délivrer de cette terrible étreinte, il saisit sa baïonnette ei il la plongea plusieurs fois dans le corps de cette pauvre femme qui rendit l'âme aussitôt.
La justice du ciel ne se fit pas attendre. Le- meurtrier se relevait, couvert du sang qu'il venait de verser, et il allait
mm assaillir quand un coup de feu l’étendit mort à mes pieds. Son camarade, qui avait abandonné sa proie avec des cris de rage, s’élança sur moi en se servant de son sabre avec autant d'adresse que de vigueur. Je fus réduit à parer ses attaques avec mon fusil : car, en sautant du haut de l'échelle avec plus d’impétuosité que de prudence, la secousse avait fait jouer l’une des deux batieries, et le coup que j'avais tiré était Je seul qui me restât. Je ne pouvais, dans ce péril imminent, recourir à mes autres armes, puisque le moindre mouvement pour les prendre m'aurait découvert et aurait infailliblement causé ma perte. Heureusement le feu de genêt qui flamboyait dans l’Atre laissant tomber sa clarté sur mon adversaire, me permettait de l'observer et de prévoir ses coups; il s’en apercut et fit une volte pour changer de place; mais au moment où il revenait sur moi l’arme haute, son bras descendit privé de force et comme échappant à sa volonté. I] venait d'être frappé par le fer d’une faux dont la jeune fille s'était armée en voyant la lutte inésale que je soutenais pour la défendre, et qui menaçait d'avoir pour tous les deux une si fatale issue. Avant de savoir la cause qui Suspendait le coup qu'il me destinait, la balle de l’un de mes pistolets mit fin à ce combat à ou trance.
Nous venions, Mary et moi, de sauver notre vie: mais il fallait encore, pour la cofserver, échapper à tous les périls dont nous étions environnés. Les brigands avaient fait une brèche pour entrer dans la maison; il nous fallut avant tout la boucher, car leurs camarades attirés par le bruit des coups de feu et guidés par la lumière, allaient nous découvrir à l’instant: et ils pouvaient du dehors nous voir par cette large embrasure et nous viser à loisir comme des lapins qu'on tire dans une garenne. Sans doute il valait mieux
abandonner la place sur-le-champ; mais la jeune fille ne
put s’y résoudre avant d'avoir donné à sa grand'mère Îles dernières preuves de son attachement. Elle lui prodigua tous les soins que reçoivent les morts; et l'ayant enveloppée du meilleur linceul que pût fournir la chaumière, elle l’arrangea sur son lit, les bras en croix sur sa poitrine, avec un buis bénit dans la main. Il fallut aussi nous occuper des cadavres des deux soldats, qui, s'ils étaient trouvés par les leurs,. feraient infailliblement brûler le village. Nous les chargeâmes de pierres et nous allâmes les jeter dans une mare profonde et limoneuse dont les eaux noires et ‘étides leur servirent de tombeau. Je fus aidé, dans cette exécution, par cette malheureuse enfant qui était à moitié morte d’exténuation et de chagrin; et moi-même je me sentais défaillir en respirant cette odeur de sang, chaude et nauséabonde, et en maniant ces cadavres déjà glacés à moitié par le froid de la mort. Ma répugnance à les toucher était d'autant plus grande que leurs visages hideux retracaient encore leurs passions malfaisantes, et qu'il me semblait que, pour exercer sur ces hommes son inexorable justice, le ciel m'avait dévolu l'office de leur bourreau. Enfin, après avoir barricadé les portes et fait disparaître toutes les traces de ces meurires, nous quittèmes la maison. Nous en sortimes avant le jour par le chemin de la falaise; et une heure de marché suffit pour nous conduire à une caverne ouverte au bord de la mer, et dont l'asile avait déjà reçu autrefois la famille de Mary, dans des temps de persécution. Plusieurs issues et de nombreuses caches en faisaient un lieu sûr. De là j'aurais pu voir presque toute la baie de Bantry si le temps n'eût été brumeux ; mais je distinguais aisément nos vaisseaux à l'ancre, tourmentés par
une grosse mer qui ne laissait aucune espérance d'opérer
cp = se -‘atteintes -des mécréants en le transportant dans un caveau fil (st “ ro fé
1% l'entrée. Je m'Opposai vivement à ce dessein qui me pa-
dans cette journée le débarquement des troupes. Cédant à la fatigue, je m'endormis. À mon réveil, Mary, qui n'avait pas discontinué de prier avec ferveur, me dit qu'elle regret- * tait d'avoir laissé le corps de sa grand’mère à découvert, qu’elle craignait pour lui quelque outrage si la maison était 4 -* forcée de nouveau, et qu’elle voulait aller le soustraire aux
creusé dans la falaise, et dont il était difficile de découvrir
,Taissait téméraire ; mais elle y persista sans doute par l’effet T4
0] de ses scrupules religieux qui lui faisaient voir, comme
/ une horrible profanation, que les restes d’une sainte femme pussent tomber entre les mains de ces hommes de crime et d'impiété. J’insistai pour l'accompagner ; elle s’y refusa, parce qu'en partant de suite, elle n’avait, disait-elle, rien à craindre des maraudeurs qui, pour battre la campagne, atiendaient l'obscurité. Elle me promit d’être de retour longtemps avant la brune, et elle me quitta, me laissant, quoi qu'elle eût pu dire, dans la plus vive inquiétude. Que fut-ce donc, quand les heures se succédant lentement, amenèrent le soir et puis la nuit sans que Je la visse paraître! Dix fois * je fus au-devant d’elle et je revins dans l'espoir qu'elle était retournée par un autre sentier. Il me fallut enfin renoncer à celte illusion, et ce fut avec des pressentiments funestes que je m'acheminai d'un pas rapide vers le village abandonné.
La nuit précédente, j'avais déjà parcouru la route qui devait m'y conduire ; mais j'étais alors dans une agitation si grande que je n’en avais gardé aucun souvenir. Je marchais donc au hasard quand j'aperçus une lueur rougeâtre qui s'élevait au-dessus de l'horizon. Je ne doutai point que ce ne fût là qu'était le village et que cette lueur ne fût celle
de l'incendie de ses maisons. Guidé par cette clarté sinistre, je m'avançai vers la crête de la falaise à laquelle sont adossées les chaumières du hameau. J’eus lieu de croire, en m’approchant davantage, que je m'étais alarmé par une fausse conjecture, car un embrasement aurait répandu, dans ses progrès, une lueur de plus en plus étendue, tandis
que celle-ci ne variait que très-peu, et ne semblait point en
proportion avec la cause que je lui avais attribuée. En effet, dès que j’eus atteint le sommet des escarpements qui dominent le village, je vis que cette clarté était produite par un feu de bivouac, allumé au pied du rocher où s'élevait l’église, et tout proche de l'arbre qu’avaient protégé pendant plusieurs générations des croyances religieuses. Il y avait autour de ce feu une demi-douzaine de soldats, ayant près d'eux leurs armes en faisceaux, et gardés seulement par une sentinelle placée à la croisée des chemins vers le bord de la mer. C'était probablement une patrouille de Hanovriens qui, au lieu de surveiller la côte, était venue s'établir en cet endroit pour s’enivrer avec le whisky volé aux paysans, et se chauffer avec les bois de charpente enlevés aux maisons voisines. Les chansons bachiques, les querelles, les jurements, le tapage, m’annoncèrent assez que l'orgie était dans toute sa fougue, et qu’elle avait dû commencer depuis longtemps. Je ne jetai qu’un coup d'œil sur ces pillards, et je gagnai par plusieurs détours la partie de la falaise qui était derrière la chaumière de Mary. Je ne pouvais manquer d'y apprendre par l'état des lieux si cette jeune enfant l'avait visitée. Je me glissai le long du rocher pour chercher la planche qui servait de pont volant, et au moyen de laquelle on atteignait la lucarne du grenier. Je fus surpris de voir qu’au lieu d’avoir été retirée, après qu'on en avait fait usage, elle était restée en place. Évidemment Mary
était venue en ce dangereux endroit pour remplir la pieuse MNT mission qu'elle s'était imposée ; mais avait-elle eu la témé- 1 # nl rité de s’en acquitter presqu'en présence de ces brigands, pH ou bien avait-elle quitté la maison à leur approche, sans avoir le temps de leur ôter le moyen de la poursuivre? C’est ce que je résolus d'éclaircir, à tout risque, en descendant dans la chaumière. Quel fut mon étonnement quand je vis
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| | jh que l’intérieur en était éclairé ! La lueur du feu du bivouac it ‘ y pénétrait par la brèche que nous avions refermée et qui
avait été rouverte et agrandie. Les soldats avaient toui saccagé ; ils avaient enlevé jusqu'au suaire de la vieille femme dont le cadavre dépouillé gisait la face contre terre. Ils avaient démoli une partie du toit, où nous avions caché dans le chaume les fusils des deux maraudeurs tués dans la nuit précédente ; et ils avaient pu apprendre par le témoignage de ces armes le sort de ceux à qui ils elles avaient appartenu. Mais qu'était devenue Mary? l’avaient-ils surprise dans la chaumière près du corps de son aïeule? Cet enfant était donc leur prisonnière ; et, s’il en était ainsi, quel devait être le sort qu'ils lui avaient réservé, si, comme je ne
> ARR" E ge ne. De Ve
pouvais en douter, ils ressemblaient aux deux misérables : dont, la veille, elle avait été délivrée d’une manière si miraculeuse? Etait-il possible que le ciel eût, cette fois, abandonné cette malheureuse fille, et qu’elle fût là, au milieu
de ces ravisseurs, forcée, la baïonnette sous la gorge, d'assis-
| ter à cet odieux festin, où le crime était assis entre l'ivresse
fab et la débauche? Cette pensée me fit éprouver une angoisse
EE inexprimable, et je sortis à l'instant de la maison, décidé à examiner de près l’orgie dont j'attendais cette horrible ré- FAT vélation.
Au moment où je venais de quitter la chaumière et où j'atteignais la crête de la falaise, les soldats poussèrent de
grands cris qui me firent croire qu’ils m'avaient découvert. Mais c'était seulement leur sentinelle qu'ils rappelaient pour prendre part au banquet où pour l'associer peut-être à quelque nouvelle scélératesse. Je prolongeai l'escarpement à distance, de manière à ce que son orle couvrit ma marche jusqu’au point le plus rapproché du bivouac ennemi. Là, m'avançant jusqu’au bord de la falaise, je vis au-dessous de moi, à quarante ou cinquante pieds, tous ces inalfaiteuré assis ou couchés autour d’un grand feu, trinquant, buvant, criant à tue-tête tous ensemble et hurlant un refrain de walse, .entre-coupé de risées, pendant qu'un d'entre eux; monté sur un tonneau, faisait pirouetter un objet que le mouvement m'empêcha d'abord de discerner, mais qui était suspendu au vieil ormeau planté devant l'éclise. Tout à coup ma vue se troubla, mes yeux se remplirent de larmes, ma poitrine se gonfla de sanglois étoullés ;
j'avais reconnu, attaché aux branches de cet arbre, un ca-
davre dont le visage décelait une mort violente après d’atroces douleurs, et c'était la pauvre Mary, cette innocente
enfant, à qui les barbares avaient fait subir cet horrible
supplice !
Les pleurs que m'avait arrachés cet affreux spectacle se
séchèrent soudainement. Je fus saisi d’un accès de rage, -
qui, d’abord, m'ôta tout jugement. Je m'accusais de la mort de cette jeune fille, qui, la veille, m'avait sauvé la vie. Mais si j'étais arrivé trop tard pour la défendre, je pouvais du moins la venger. Dix projets pour y réussir s’offrirent à mon esprit; aucun ne put me satisfaire, car 1l était difficile que leur exécution s’étendît à tous ces bourreaux et qu'aucun n'y échappât. Dans cette perplexité,
j'appelai à mon secours tous mes sauvenirs de guerre, et
aussitôt le démon du meurtre me souffla l’une de ses inspi-
ne à
rations. Je courus vers l’église ; je pénétrai dans son sanctuaire dévasté; je fouillai derrière l'autel dans le caveau sépulcral que j'avais visité huit jours auparavant, j'en tirai
un baril de poudre à canon; je le chargeai sur mes épaules malgré sa pesanteur, et, revenant d'un pas ferme et rapide
au bord de la falaise, je le lançai dans le feu de bivouac
qui brûlait au pied et qu'entouraient les assassins. L'explo-
sion fut subite et terrible; elle m'atteignit et m’enveloppa
d'une nappe de flamme, et m'envoya tomber à vingt pas
de là dans un marais bourbeux. J'étais perdu si les cartouches que j'avais sur moi eussent sauté. Mon immersion éteignit le feu de mes vêtements, mais J'eus les cheveux, k la figure et les mains brülés. Quand je parvins à me tirer
de la vase, j'étais dans un état pitoyable. Je me trainai pourtant au bord de la falaise et je regardai en bas. Tout
était sombre et silencieux. Rien ne restait.
Au point du jour, j'avais atteint péniblement les rochers
du rivage, et je cherchais à retrouver la caverne qui m'’a-
vait déjà donné asile, quand je m'entendis héler du côté de la mer. (était une embarcation du brick l’Affronteur, qui s'était approchée d’une grève pour tâcher de se procurer un pilote irlandais. L'officier qui la commandait, m'avait pris, me dit-il, pour un sauvage du pays, et dans l’équipage où J'étais, noirci par la poudre, couvert de boue, de la iête aux pieds, il était difficile de deviner qui je pouvais être. Il me recueillit avec intérêt, et me conduisit à son bord où je fus traité avec bienveillance. Nous levâmes l'ancre le soir même, et nous partimes pour Brest en compagnie de plusieurs vaisseaux. La tempête qui nous avait surpris au départ, et qui avait duré constamment pendant les huit jours que je passai à terre, redoubla de furie dès que nous eûmes appareillé. Elle nous poursuivit jusqu’à
notre arrivée au port, et causa dans la flotte de nouveaux désastres non moins grands et terribles que ceux qui avaient signalé notre sortie par le dangereux passage du Raz. Le vaisseau le Scévola coula bas; la frégate l’Impatiente fut jetée sur les rochers du cap Clear; le transport le Fils- Unique tomba entre les mains de l'ennemi; la Résolue perdit tous ses mâts dans un abordage et fut sauvée par le Pégase qui la remorqua; plusieurs vaisseaux, battus par l'ouragan sur la côte d'Irlande, furent forcés de se réfugier dans le Shannon, c’est-à-dire d’entrer dans un fleuve comme la Seine ou la Loire, et lorsque rien de pareil n’était jamais arrivé: la plupart des bâtiments ne quittèrent la baie de Bantry qu'en coupant leurs câbles et en abandonnant leurs ancres : enfin, la tempête était si violente que lorsque l'amiral Linois rentra à Brest, il put se frayer un chemin avec sa division à travers l’escadre anglaise sans qu'il fût possible à celle-ci d’engager le combat. |
Si les vingt-cinq mille hommes de l'expédition eussent été débarqués, ou seulement si la division du général Grouchy, forte de six mille hommes, eût été mise à terre comme il le voulait, l'Irlande eût échappé infailliblement à la domination de l’Angleterre.
L'opinion publique eut peine à croire que le mauvais choix d’une saison tempêtueuse fût la seule cause qui eût fait échouer l'expédition. On s’évertua en conjectures de toutes sortes, et l’on prit pour un prétexte l’allégation que la frégate la Fraternité s'était égarée dans la brume, avec les amiraux qui devaient guider la flotte. Un blâme dont l'objet n'offrait aucune incertitude, fut déversé sur celui qui avait refusé obstinément de débarquer les troupes, malgré l'avis unanime du conseil de guerre, présidé par le général Grouchy.
Quelque temps après notre retour à Brest, j'étais à PA l'hôtel du commandant de la Marine, au conseil de guerre. Fe L'amiral Bruix me fit demander; je le trouvai avee un “HHae QU personnage venant de Paris, et qui, je crois, était Hughes Maret, quoique quarante ans après je n’aie pu le reconnaître. « Mon enfant, me dit l’amiral, vous étiez à Bantry; dites-moi ce que vous y avez vu. Je fis de vive voix le récit que je viens d'écrire, sauf les circonstances qui m'étaient personnelles. Quand je parlai du chef des insurgés, l’amiral me fit le dépendre, ct s’écria : « C’est Fitz-Gérald ; en vérité, je plains la belle Pamela; son favori finira mal. » En effet, ce lord irlandais ayant été fait prisonnier, et conduit au château de Dublin, on le trouva étranglé dans sa prison, et l’on assura qu'il s'était suicidé. « Mais, me demanda {l l'amiral, comment diable étiez-vous allé 1à? » Je racontai in que mon capitaine m’en avait fait l'offre, et que je m'étais
AU empressé d'en profiter. « Ah! reprit l’amiral, vous avez . hi FA | aussi marché hors de tour; je ne m'étonne pas si cela ne | AISE SUN : x ; , : Ds :
MORTE vous à pas mieux réussi qu'à moi. Îl faut nous féliciter
tous deux qu’il n’en soit pas pire. »
L'amiral Bruix daigna souvent se rappeler de moi, et quand il y avait quelque mauvais cas de justice militaire, il m’envoyait chercher. Mais dans les termes de bonté où 1 il'avait bien voulu se mettre avec moi, il ne songea pas le Lt moindrement que mon héroïsme me plongeait dans un ;
Le | grand embarras. J'avais brûlé mon uniforme dans l’explosion de Bantry, et le capitaine d’habillement de la demibrigade voulait me le faire payer, assurant que, d'après ses registres, je ne devais en recevoir un autre qu’un an après. Je me consolai en songeant que les orgueilleux descendants des Carthaginois, les lieutenants du lord Fitz-Gérald étaient encore bien plus déguenillés que moi.