CHAPITRE XIT
AnuVi lit,
Une grande dame de Saint-Domingue, fort renommée, avait eu, grâce à ses charmes et à l'influence du climat, une douzaine de maris. Douée de la mémoire la plus heureuse, elle savait par cœur leurs noms, prénoms el qualités ; mais,
par une singulière lacune dans ses souvenirs, elle avait
oublié leur ordre chronologique, et elle ne pouvait dire si elle avait épousé celui-ci avant ‘celui-là, où bien celui-là avant celui-ci. |
Fai le malheur d’être quelque peu comme cette dame; je me rappelle à merveille mes aventures de mer, sans pouvoir dire si l’une arriva dans l'an VI, et l’autre dans l’an VII, et si le jour de tel ou tel combat, la République était gouvernée par un intrépide tribun ou bien par celui qui l'avait envoyé à l’échafaud. Au fond cela n'importait guère ; et l'essentiel était que la France triomphäât de ses ennemis.
J'espère donc qu'en considération de ce dernier motif, on me pardonnera de ne pouvoir dire quand et comment
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je fis sur la frégate la Sémillante une croisière dont voici un succinct récit. r
Je revenais de je ne sais où, mais, je m'en souviens bien, j'étais tout endolori, car il faut qu’on sache: qu'on ne bat point la mer sans attraper quelque écorchure, meurtrissure, enflure, rupture et autres sortes d’ endommagements externes ou internes. L'ordre me fut donné d’être le lendemain à bord de la frégate qui faisait son armement en rade de Brest. En arrivant, le lieutenant du bord m'assura gracieusement que j'étais le bienvenu: mais qu'il était survenu un petit changement dans ma destination. Je crus qu'il allait me proposer d'être gabier ou timonier, et que ma résignation aux coups du destin allait être encore éprouvée. Ce n'était seulement qu'une permutation. Je pris la place du capitaine d’armes, qui occupa la mienne à la Sainte-Barbe comme second maître canonnier. Je fus mis aussitôt en possession de mes nouvelles fonctions, qui m'étaient familières, et je ne tardai pas à les exercer dans une rude épreuve.
Les poudres qu'on n’attendait pas sitôt, nous arrivèrent lorsque rien à bord n’était préparé pour les recevoir. Au lieu de les descendre à fur et mesure dans la soute, il fallut, à cause de la rapidité de leur embarquement, les laisser sur le pont, et ce danger était d'autant plus grand que les barils qui contenaient cet approvisionnement étaient vermoulus. Le tillac et nos habits étaient couverts de poudre à canon. Il est inutile de dire que nous avions pris d’ailleurs toutes les mesures de rigueur : le pavillon rouge, l'extinction des feux, etl’injonction aux bâtiments du mouillage de se tenir loin de nous. Les choses ne se faisaient alors pas avec la même ponctualité qu'aujourd'hui. On exécutait lentement les ordres, ou bien parfois on n’en tenait aucun compie.
Ce fut là précisément ce qui advint à un brick de notre voisinage; il ne jugea pas qu’il dût se donner la peine de s'éloigner. Mais comme nous nous imaginions être plus redoutables pour lui qu’ilne l'était pour nous, nous l’avions tout à fait oublié, quand tout à coup il se couvre d'une épaisse fumée, qui annonce un incendie à son bord. Que faire ? fuir ce maudit brûlot, en nous touant ou en mettant à la voile! Avant que ces opérations eussent pu nous mettre hors de sa portée, nous aurions sauté plutôt dix fois qu'une, car vingt barils de‘poudre étaient là exposés aux flammèches dont il allait remplir l'air. Il valait donc mieux s'attaquer à l'incendie; je le proposai au lieutenant, et à l’instant le grand canot, armé d’artilleurs intrépides, fut dirigé sur le brick. Une partie d’entre eux monta à bord, et, s’enfoncant dans un nuage de fumée, parvint à border et orienter les voiles nécessaires , tandis que je coupais à coups de hache le câble qui retenait près de nous ce malheureux bâtiment. Quand nous le vimes voguer, nous l'envoyâmes de bon cœur au diable pour la peur qu’il nous avait faite, et dont les plus hardis n’avaient pu se défendre. Le péril de l'explosion n'étant plus à craindre, des chaloupes vinrent de toute part pour sauver le brick de sa destruction, et l’on y réussit à peu près. De retour à la frégate, le lieutenant m’embrassa et le capitaine me tendit la main, car,
. dans ces temps éloignés, l’orgueil du rang n’étouffait presque jamais les sentiments du cœur.
Quelques jours après, nous étions sous voiles dans lTroise, grand débouquement de Brest, — sans découvrir aucune trace de l’escadre anglaise qui devait nous barrer le chemin. Le capitaine décacheta ses instructions, et nous mîmes le cap sur les côtes de la Péninsule espagnole pour croiser à l’ouest du détroit de Gibraltar. Ces instructions
En c
n'étaient pas, comme on va le voir, des œuvres philanthropiques; mais 1l est assez curieux d'apprendre comment alors on concevait la guerre et comment on s’appliquait à la rendre de plus en plus désastreuse. L'ennemi nous avait donné l'exemple de son habileté à faire le mal, et nous lui disputions, non sans succès, cette triste supériorité.
En arrivant dans les parages qui nous avaient été assignés, nous nous attendions à y trouver une division anglaise pour nous en chasser. Pas un seul bâtiment ennemi ne se montra, et je commençai à croire, comme le faisait tout l'équipage, qu’une sorcière de la rue des Sept-Saints, qui nous avait prédit une heureuse croisière, lisait à livre ouvert dans le grimoire de nos destins. Il fallait qu’elle fût bien sûre de son fait puisqu'elle avait refusé l'argent qu’on voulait lui donner pour sa bonne aventure, disant qu'elle attendrait à notre heureux retour le témoignage de notre satisfaction et de la vérité de ses prédictions.
Quelques heures après, trois navires paraissaient à l’horizon, et leur examen qui nous les montrait comme des marchands richement chargés, garantissait incontestablement l'exactitude de notre horoscope. Nous nous dirigeâmes sur le plus proche à petites voiles, comme des gens qui se promènent et n'ont aucune affaire. Notre flamme anglaise, notre girouctte et nos allures inspirèrent à ce navire plus de confiance que nous n’en méritions. Il crut même que c'était sa faute s’il ne comprenait pas les signaux que noue lui faisions et que le diable n'aurait pu déchiffrer pas plus que nous. Quand il reconnut sa méprise, il n’était plus temps de la réparer par la fuite. Il fut amariné; et son équipage conduit à bord fut confiné dans le parc à moutons, avec ordre de dormir en attendant de nouveaux camarades de lit. ï
Les deux autres navires éprouvèrent le même sort. Seulement le dernier qui, par nos manœuvres, NOUS avait devinés, fit tous ses efforts pour nous échapper, sans toutefois pouvoir y réussir. |
Jusque-là tout s'était bien passé; mais en continuant ainsi, nous allions affaiblir notre équipage et nous exposer à la révolte de nos prisonniers; nous n'avions d’ailleurs aucune chance de faire arriver nos prises dans nos ports, qui étaient bloqués étroitement par l'ennemi. Le seul parti à prendre était de les détruire pour empêcher les croisières anglaises de les recouvrer et d'en profiter à nos dépens. C'était, il est vrai, un parti sauvage, barbare; mais nous n’avions pas à en examiner la justice ; nos instructions nous en faisaient la-loi.
L'opération commença sur-le-champ; elle avait été préparée par les marins qui étaient allés prendre possession des prisés ; et il ne restait qu'à faire passer sur la frégate le butin qu'ils avaient choisi avec un grand discernement.
La mer favorisa ce brigandage légal, par sa placidité. Aussitôt ce déménagement exécuté, Je m'assurai qu'il ne restait personne sur le beau brick dont le sort m'était confié, et j'y fis mettre le feu. Quoique ce ne fût qu'une bien faible représaille de l'incendie de Toulon, encore présent à ma mémoire, je me reprochai cette action comme un crime. Les trois navires ennemis ayant subi le même destin, nous nous hâtâmes de nous éloigner d'eux, car la lueur sinistre qu'ils répandirent au loin sur l’horizon, pendant deux nuits, devait informer les vaisseaux anglais que nous étions passés par là. |
Le lendemain, le pont de la frégate ressemblait à un bazar. Le partage du butin fut fait, avec la plus rigoureuse
équité, en trois lots principaux. Le premier, formé de
l'argent, des valeurs en papier, de l’argenterie-et des bijoux, fut réservé pour la République; il en fut dressé inventaire en due forme. Le second fut destiné à l'équipage : il comprenait, dans quarante ou cinquante sacs énormes, tout ce que les trois navires nous avaient donné de linge, d'habillements et autres bagages. Le troisième lot, qui excitait le plus vif intérêt, appartenait à la frégate. C'était le vin, l’eau-de-vie, les jambons, les volatiles, avec une foule de choses bonnes à manger, dont nous n’avions jamais goûté au service de la République, et dont nos gourmands ennemis se régalaient.
Sans savoir ce qu’il y avait de richesses dans chaque sac, il en fut donné un pour deux hommes; et l’on ajourna aux premières prises que nous ferions les matelots qui, cette fois, ne purent prendre part au butin. On trouva cette délégation sur l'avenir parfaitement sûre, tant chacun de nous avait foi dans notre étoile ! Le soir, il y eut distribution extraordinaire de comestibles, suivie d’un punch copieux, fait. dans des cuviers qu’on nomme bailles de combat. Je ne veux pas omettre de dire que cette réjouissance s’étendit aux prisonniers, fort étonnés que, dans leur malheur, ils fussent l’objet d’une pareille attention. Personne n'avait suggéré aux matelots cette bonne action. Leur naturel généreux se montra encore autrement. Les maîtres de chaque service, ainsi que moi, leur ayant déclaré renoncer à prendre aucune part au butin, les matelots, dès qu'ils commencèrent à examiner leurs richesses, s'ingénièrent à y trouver ce qui pourrait nous être le plus agréable, et ils venaient nous l’apporter. Tous les livres me furent réservés, avec un soin scrupuleux, plein d’égards et de bienveillance, et j'eus ainsi des volumes dépareillés de plusieurs ouvrages, qui me rendirent bien heureux. Je