‹ Aventures de guerreChapitre 56 sur 62 · RE · texte numérisé non relu

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suis fier de pouvoir me vanter que, malgré mon habit usé jusqu’à la doublure, ma moustache ineulte et ma chevelure épave, j'étais bien connu, il ÿ à soixante ans, parmi les marins, pour un jeune savant digne d'encouragement el de récompense. Je n'ai pag toujours été si bien traité

depuis par des gens qui, certes, ne valaient pas les braves

matelots de la Sémallante.

Exécutées en pleine mer, ces opérations étaient plus périlleuses qu’un combat; elles exigeaient une grande résolution, un froid mépris de la mort et une habileté supérieure à surmonter d’effrayants dangers. Il faut un coup d'œil juste, une main ferme, un jarret vigoureux et beaucoup d’intrépidité, pour se lancer d’un bord à un auire, passer d’un canot sur “un bâtiment ou d’un bâtiment sur un canot, quand l’un et l'autre, soulevés alternativement par les vagues de l'Océan, s’abaissent et s’exhaussent, s'avancent ou se reculent, et menacent de vous écraser en se heurtant, ou d'ouvrir un large abime pour vous engloutir au moment où vous croyez franchir un fossé. Le vaisseau qui, dans le port, vous paraît un colosse, n’est plus qu'un point dans l’espace, quand il est au milieu de l’Atlantique, à huit cents lieues de toute terre et suspendu sur une mer sans fond. Qu'est-ce donc un malheureux canot, ouvert aux lames mugissantes qui l'environnent, el porté tour à tour sur leur crête écumeuse, ou s’enfonçant dans les concavités profondes qui se creusent devant lui? Il n'y a rien au monde de si effrayant! À quoi penses-tu? disais-je, dans cette situation, à un rameur qui était proche de moi, et qui regardait une muraille d’eau se dresser au bout de son aviron à vingt-cinq pieds de hauteur. Je pense, me dit-il, à Notre-Dame de Recouvrance. Il avait raison : c'était là le seul secours possible.

Les scènes que je viens d’esquisser se renouvelèrent bien des fois encore, san$ doute avec des variantes, mais toujours avec les mêmes résultats. Douze navires tombèrent en notre pouvoir, et tous éprouvèrent le même sort. La frégate était encombrée d'hommes et de bagages depuis la cale jusqu'aux porte-haubans où nous étions forcés de : loger des prisonniers, fort mal à leur aise, comme on peut croire. Enfin, comme notre bonne fortune nous exposait à devenir victimes du typhus, le capitaine se détermina, d’après mon rapport, à congédier nos hôtes. Les prisonniers, | au nombre de plus de cinquante, furent transbordés sur un brick dont nous avions fait la capture. On pourvut à . leurs besoins, et nous leur souhaitâmes un bon voyage. J'aurais voulu m'en tirer toujours aussi bien qu'eux.

Il fut reconnu que nous avions usé suffisamment de notre bonheur, et que nous y confier plus longtemps ce serait s’exposer à en trouver la fin. Nous fimes donc voile pour le port le plus proche, n’ayant plus à craindre que la

tempête et l'ennemi.

Vers l’atterrage, un navire d'assez mauvaise mine se rencontra sur notre route. Valait-il la peine de nous arrêter? P'était douteux. Toutefois, le capitaine s'y décida pour obéir à ses instructions. Je me rendis à bord. C’était un brick venant de Lisbonne et allant à Hambourg pour le compte d'une maison anglaise ; il était chargé d'huile. Je fis embarquer son équipage dans le grand canot, et je lincendiai. Nous étions déjà à distance, et le feu montait le long des mâts, quand un gros chien parut sur le bord du navire et se mit à japer après nous, comme pour nous dire: Auriez-vous bien le cœur d'abandonner ainsi un superbe dogue de Terre-Neuve? Je fis arrêter le canot, quoique les vagues fussent rudes çt menaçantes. Le chien, qui avait

disparu un moment, revint sur le passe-avant, portant à sa gueule un gros paquet. Îl se jeta aussiiôt à la mer et nagea vers nous. Je ne séurais exprimer notre anxiété quand nous découvrimes que ce paquet était un enfant vivant, qui, la moitié du temps, dans ce terrible trajet, demeurait submergé, et ne cessa pas d’être battu par les flots. Notre émotion fut si grande en voyant cette pauvre peute créature suspendue sur labîme à la merci de l’habileté et du bon vouloir d’un animal, qu'oubliant notre propre sûreté, nous nous penchâmes trop pour les recueillir et nous faillimes faire chavirer le canot. L'eau le remplit à moitié, et la moindre lame l'aurait fait couler bas si la frégate ne fût

arrivée à notre secours. Le capitaine, qui, depuis un quart:

d'heure suivait, non sans crainte, tous nos mouvements, s'était rapproché de nous, ei venait alors de nous couvrir des vagues en mettant la frégate en travers au vent du canot. Aussitôt des amarres, des palans vinrent à notre recherche, et je pus monter à bord portant un malheureux enfant, qui, disait-on par raillerie, mais avec vérité, devait être le plus net de mes parts de prise. Jamais je ne reçus un accueil aussi empressé et aussi tendre. Tout le monde se jetait au-devant de moi, et je ne savais à qui répondre. J'allai présenter ce jeune navigateur au capitaine qui le baisa paternellement et prescrivit qu'on lui Ôtât son linge trempé d’eau salée. On doit bien imaginer que n'ayant point songé à une telle aventure, nous manquions de tout pour vêtir notre enfant, et pourtant, en une minute, on lui fit une garde-robe complète avec les mouchoirs de batiste et les cravates de mousseline des officiers ; les langes furent trouvés dans les pans d’une redingote. |

-Mais le plus important était une nourrice. Le capitaine fit venir, à cet effet, dame Catherine, notre excellente chèvre,

; bien connue à Brest par ses voyages sur mer. À Ja vue de notre enfant, l'instinct maternel de cette bonne bête s’éveilla tout à coup. On aurait dit qu'elle venait de retrouver

de Ai sa progéniture. Elle nous le réclama avec la plus vive insis-

A tance, et se couchant entre deux canons du gaillard, elle

lui offrit son lait. Le petit malheureux, affamé par un long

i 4 jeûne, la prit à l'instant pour sa mère: et personne n'aurait

| pu croire, en les voyant un quart d'heure après, que c'était

une famille improvisée au milieu de l'Océan. -

h | Un peu plus tard, rien de tout cela n’eût été possible.

(ii “pit = L’horizon devint sombre, la mer noire et clapoteuse, le vent

M he | variable, soufflant par rafales qui faisaient craquer nos mâts

Du il et iraient des gémissements des œuvres mortes de la fré-

i) gate. On se demanda si nous arriverions ou bien si nous

Hp) irions rejoindre les navires nos victimes dans les profon-

ie je deurs de l'Océan. Quand la nuit vint, la tempête nous forca

AU de serrer toutes nos voiles, excepté la misaine dont l’éten-

due était réduite à moitié, et qui suffisait pour nous faire

fendre la mer avec la plus elfrayante rapidité. Vers minuit, ai fi plusieurs matelots signalèrent, au vent à nous, par le travers

Hot du grand mât, un bâtiment de haut bord qui semblait suivre et imiter notre marche. Etait-ce un vaisseau ennemi ?

AU N'était-ce pas plutôt une vision de nos marins qui, à force

| | de plonger leur vue dans les ténèbres avaient gagné la berje lue? Je me fis indiquer avec précision la position du préte tendu navire, mais je ne vis rien à travers l’épaisse atmosphère qui nous enveloppait. Un officier n’eut pas pius de succès; un autre crut distinguer quelque chose; un troisième garda un silence de mauvaise augure qui fut interprété lout au pire. Je remarquai que les gens de l'équipage se parlaient mystérieusement et avaient un air consterné : je n'y compris rien, car il était évident que si c'était l'esca-

dre anglaise, dont vingt fois nous avions bravé la supériorité, nous n’avions rien à en redouter par un aussi mauvais temps. Au retour de Bantry, un brave amiral de mes amis — Linois — avait fait passer sa division au beau milieu de la flotte du blocus de Brest, et il n’en avait pas reçu un seul coup de canon, attendu qu’il faisait alors si grosse mer que le diable n'aurait pas eu le cœur de mettre une pièce en batterie. Moi-même, s’il m’est permis de me citer après ce digne et excellent homme, n’ai-je pas, dans un grain blanc des Antilles, passé parmi les vaisseaux de l'amiral Nelson sans qu'aucun de ses gens d'armes m'ait demandé mon passeport ? |

La première lueur dont fut éclairé mon esprit me vint d’un vieux capitaine anglais, prisonnier à bord, et dont j'avais brûlé le navire. C'était un homme distingué que je me reprochais d'avoir rendu malheureux, et j'avais obtenu, par une faveur spéciale, qu'il aurait la liberté de demeurer sur le gaillard d’arrière, où du moins il avait le bonheur de pouvoir respirer. Il me demanda le motif qui répandait tant d'inquiétude. À peine en fut-il instruit qu'il n’hésita pas à m'affirmer que c'était le Capitaine hollandais. « Deux fois, me dit-il, en doublant le cap de Bonne-Espérance, ja eu le malheur de le rencontrer dans un coup de vent pareil à celui-ci: et deux fois j'ai couru risque d’une perdition totale, sans compter pour rien des avaries majeures. » Je priai le vieux capitaine de me réserver le récit de cette aventure pour le moment où nous ne risquerions plus d'ajouter quelque chose à son tragique dénoûment, et j'accourus au-devant de notre capitaine qui venait vérifier les rapports alarmants qu'on lui avait faits. IL devina de suite, par la terreur des matelots, que c'était le Vaisseau-Fantôme, l'une

de ses vieilles connaissances de la mer; et comme il savait

par expérience le danger d’avoir un équipage effrayé au moment où la tempête exige de chacun le plus grand courage, beaucoup de sang-froid et de présence d’esprit, il me parut très-peu flatté de cette rencontre inattendue. Cependant il n’en dit pas son opinion, et il se borna à recommander que ceux qui découvriraient l’apparition donnassent sur-le-champ de ses nouvelles à l’officier de quart. — Et vous, mon enfant, me demanda-t-il, l’avez-vous vu? Qu'en pensez-vous? Je répondis que je n’avais rien distingué dans l'obscurité; mais que si de meilleurs yeux que les miens voyaient en réalité quelque chose ressem- Î blant à un bâtiment, c'était l’image du nôtre, qui, par une sorte de mirage, se reproduisait sur les vapeurs nuageuses qu'exhalaient les flots agités. Enhardi par l'accueil qu'il fit à mon humble explication, je me hasardai à le prier de me permettre de faire une expérience qui diminuerait peutêtre l’incertitude où nous laissait l’imperfection de nos sens, et qui leur substituerait des organes d’une puissance plus grande. Il y consentit et se mit à sourire quand il me vit amener sur la dunette notre chien de Terre-Neuve. L’intelligent animal comprit, au moyen de deux mots, ce qu’on attendait de lui. Look and hark, lui dis-je. Aussitôt il se dressa sur le bord, allongea son museau, secoua ses oreilles, clignota des yeux, renifla l'air, puis il me regarda avec tranquillité comme pour me dire : Mais il n’y a là rien du tout. Son langage fut parfaitement entendu, et chacun s’é- ) cria que s’il y avait eu quelque intrus dans notre voisinage, notre excellent chien n’aurait pas manqué d’en découvrir la piste et d’aboyer après eux comme après des voleurs. | Le jour en éclairant l'horizon confirma le témoignage ÿ que j'avais obtenu; aucun navire n’était en vue, et nos 4 vigies ne découvrirent pas une seule voile dans toute la so-

litude de l'Océan. Le lever du soleil ayant dissipé à moitié la tempête, je pus aller retrouver mon vieux capitaine anglais et apprendre de lui l’histoire du bâtiment-fantôme qui nous avait fait éprouver une si chaude alarme.

«Le maître d’un gros navire hollandais avait, me dit-il, une femme charmante par laquelle il se faisait accompagner dans ses voyages de long cours. Comme il était fort jaloux, il s’imagina qu'elle s'était éprise d’un passager. Un beau matin, la pauvre dame avait disparu du vaisseau qui était alors en pleine mer. Qu’était-elle devenue? On l’apprit bientôt. Le timonier ayant voulu mettre la barre au vent, le souvernail refusa d’obéir, et un cri de douleur, d'angoisse, un cri déchirant, se fit entendre et glaça d'horreur l’équipage. On reconnut que le capitaine, qui avait étranglé sa femme pendant la nuit, l'avait précipitée dans les flots du haut de la galerie de sa grande chambre, mais que son cadavre était resté engagé dans le gouvernail et empêchait qu’on pût le manœuvrer. Depuis l’instaht de cette horrible découverte, l’équipage, frappé d'épouvante, fut en proie à d'affreuses hallucinations. Chaque grincement des poulies, chaque craquement des mâts, chaque bruit à bord sembla répéter, comme pour appeler la vengeance divine, le mot qui poursuivit Caïn : Murderer! Dès qu’une côte fut en vue de ces hommes, ils mirent les embarcations à la mer et

abandonnèrent ce navire maudit. [ls s’en éloignaient à

peine qu’un grain enleva ses voiles; mais il n’en continua pas moins sa route, poussé par une puissance surnaturelle qui lui fait battre sans relâche les flots de l'Océan en furie et qui condamne son capitaine au supplice d’une continuelle iempête jusqu’à ce que son corps devienne la pâture des requins dévorants.

J'admirai, dans cette histoire du gaillard d'avant, com-

* Re

ment de pauvres matelots avaient joint dans leur récit la catastrophe d'Othello à celle du Juif errant.

Dans les dispositions où se trouvait notre équipage d’expliquer chaque occurrence par des causes surnaturelles, la

>. tempête que nous venions d’essuyer, fut regardée comme un — heureux épisode de la bonne croisière qui nous avait été RE prédite. Et en eflet elle avait éloigné des côtes de France les 4 :/bâtiments anglais du blocus, ce qui nous permit d’atterrir

sans mauvaise rencontre. Cependant, comme la frégate

..rétait en un si triste état que le premier accident l’exposait à

couler bas, au lieu de doubler le promontoire tempêtueux du Raz pour entrer à Brest, nous allâmes chercher un refuge à Lorient. Nous vinmes mouiller devant la ville, demandant à cor et à cris des pompes pour nous délivrer de je ne sais combien de voies d’eau. Voilà comment finit notre croisière triomphale.

Je dois ajouter cependant qu'en outre de huit ou neuf millions de perte que. nous fîmes subir à l'ennemi, nous obtinmes du Club de Lorient, qui était alors une Puissance,

les distinctions les plus flatteuses qui pussent alors satisfaire :

l'ambition humaine. Cette célébre Société, dont personne maintenant n’a le moindre souvenir, se fit présenter dans une séance solennelle le chien, l'enfant et la chèvre, et déclara, par un plébiscite qui doit être au Moniteur ou autre part, que nous avions bien mérité de la Patrie et de l'humanité. J’enregistrerais ici ce précieux document, s'il n’était pas resté enfoui dans la vase profonde d’un Bog de l'Irlande, trop heureux que je fus d’en être quitte à pareil prix.

On rechercha comment l'orphelin se trouvait abandonné à bord d’un navire condamné aux flammes. On apprit seu-

lement qu’une jeune dame allemande, qui s'était embar-

quée à Lisbonne, était morte en couches pendant la traversée. Son enfant, un beau garçon, ma foi! fut recueilli par un matelot qui l’allaita pendant trois où quatre jours, avec de l’eau et du sucre. Il était grand temps qu'il fit notre fortunée rencontre: mais son père nourricier, en nous voyant aborder le brick, s'était souvenu d'un certain décret qui nous ordonnait de ne pas faire de prisonniers, et ilse crut condamné à mort. Sa terreur lui fit perdre l'esprit, et il se laissa jeter dans notre canot, sans pouvoir ouvrir la bouche en faveur de l'enfant. Par bonheur, le chien de Terre-Neuve, qui reconnaissait ce petit malheureux pour son maître, lui resta fidèle et dévoué dans cette terrible épreuve, et il le sauva du feu et de l’eau.

Les dames de Lorient adoptèrent nos protégés, l’orphelin avec sa chèvre et son excellent chien.

La frégate, qui était éreintée, fut mise en désarmement, et je pris congé de mes bons compagnons de guerre, pour retourner à Brest, à ma demi-brigade.

Quelque temps après, je rencontrai sur le quai l'un des matelots les plus mirliflores de la frégate. Il m'accosta avec les meilleures manières du gaillard d’avant, et me dit d’un air contrit : Ah! maître, quelle perte! quel malheur! — Eh quoi! lui demandai-je, est-ce que la Sémillante a coulé en rade, sur son ancre? — Non, non, répliqua-t-1l, elle est entre deux chameaux dans le port de Lorient où nous l'avons amenée, et chacun peut la voir encore; mais ajoutatil en fouillant dans sa poche, la voici et vous allez en juger. Il me présenta aussitôt un chiffon de papier qui contenait un morceau de bois vermoulu. C’est un échantillon, me dit-il, de l’une de ses membrures, et les autres ne sont pas autrement. Nous allons en envoyer de pareils au Directoire en lui demandant de nous faire le plaisir de pendre

tous les commis de la marine qui nous font naviguer sur. des planches pourries. — Mais, es-tu bien sûr, lui dis-je, que la faute en soit à ceux-là? — Qu'importe, répondit-il, que ce soit ceux-là ou d’autres, pourvu qu’on en fasse justice sur Ja place du château? ce sera un bon exemple pour tous. | — Il me semblait, ajoutai-je, que tu voulais m’annoncer une grande perte. — Sans doute, reprit-il, et vous allez voir qu'il n’y a plus pour nous d'avenir. Hier, en arrivant ici avec une demi-douzaine des meilleurs de {a Sémillante, chacun avait à rendre ses premiers devoirs à ses Connaissances : donc nous chargeons l’un d’entre nous d’aller présenter nos respects à la sorcière de la rue des Sept-Saints, et de lui payer la bonne aventure que nous lui devions à si juste titre. 11 ajouta à cet argent une bouteille d’eau-de-vie et du sucre, pour boire un fameux punch en notre honneur, et se régaler pendant la semaine. Ce matin, il est retourné lavoir : il l’a trouvée couchée sur le carreau, près de la bouteille, qui était vide. La pauvre vieille était morte, et nous allons lui faire en pique-nique un bel enterrement. J'approuvai ce projet, et je m'’inscrivis pour la moitié de la dépense, mais il paraît que la Sibylle ne jugea pas à propos de profiter de notre générosité, et qu’elle revint à la vie, comme si elle n'avait jamais été ivre morte. Longtemps avant, l'amiral Bruix et le général Hoche, au moment du départ de l'expédition de Bantry, rencontrèrent à Recouvrance notre sorcière, et l'amiral, qui la connaissait d’ancienne date, lui demanda.en riant s’il atteindrait son objet. — Vous ne le verrez seulement pas, Jui répondit-elle. Assez mal satisfait de cette réponse, l’amiral lui jeta une pièce d'argent qu’elle ramassa en grom-

meélant. |

On ne le sait que trop, la frégate la Fraternité, qui avait à son bord Bruix et Hoche, ne put arriver en Irlande, et cet événement sans exemple fit échouer fatalement l'expédition. L’amiral se souvint alors de la prédiction que leur avait faite la sorcière de la rue des Sept-Saints; et quoique, dans le récit qu'il en fit devant moi, il se moquât de la devineresse et de son art mensonger, je restai persuadé que cette occurrence l'avait impressionné plus vivement qu'il ne voulait l'avouer.

IL est fort difficile aux marins, dont la vie est livrée sans cesse au hasard, de ne pas croire à la fatalité et de ne pas admettre qu’il y ait des gens qui lisent couramment dans le Livre de nos destins.

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