CHAPITRE XII
Mai 1797.
La vie humaine était exposée dans ce temps à de terribles orages. Le marin, le militaire, l’homme politique couraient risque, chaque jour, de leur liberté, de leur vie, de leur honneur, dans les combats à outrance de la guerre civile ou étrangère sur notre territoire ou dans les pays voisins. Tel qui se levait joyeux, plein d'espérance, gémissait le soir dans une captivité qui n’avait d’autre issue que la
mort. Voici un exemple de ces vicissitudes : ce chapitre a
pour première scène l’opéra-comique ; la dernière est au pied de l’échafaud. | Ve C'était au printemps, en 1797. J'étais au spectacle à Brest, et l’on donnait des pièces charmantes dont personne n'a le moindre souvenir. Un personnage de bonne mine vint s'asseoir près de moi, et dans les entr'actes, qui étaient encore plus longs, s’il est possible, qu'aujourd'hui, nous
parlâmes d'art dramatique, de littérature et autres objets
qui n'étaient guère à l’ordre du jour. Quand nous dûmes
LUI Le
nous séparer, Il me demanda très-poliment mon nom, et en l’'apprenant, il me dit qu'il espérait me revoir, ce que Je pris pour une simple civilité. Le lendemain, le bureau des classes me fit donner un ordre pour m'embarquer sur le côtre ou cutter l’Agile en qualité de maître canonnier.
Je fus fort surpris, en arrivant à bord, de trouver que le commandant était mon gracieux interlocuteur du spectacle, qui, après avoir pris des informations sur mes services de mer, m'avait demandé à l'état-major. Ce fut mon érudition dramatique qui me valut d'abord sa prédi- Jection et qui me fit tomber dans le plus terrible guëpier où j'aie été de ma vie.
L'Agile était un joli bâtiment, fin voilier, et pourtant pris ou repris toutes les fois qu’il faisait campagne ; 1l est vrai qu’il était toujours chargé de missions périlleuses ou désespérées, qui conduisaient infailliblement son équipage dans les pontons de Portsmouth quand il avait été armé par la France, ou dans les tours du château de Brest quand il était sorti des ports de l'Angleterre. Aussi, quoiqu'on fût à merveille à son bord, c'était à qui n’y viendrait point, dans la crainte de prendre part à sa mauvaise destinée. Les effrayantes révélations qu'on me fit à ce sujet ne produisirent sur moi aueun effet, et pourtant je dois avouer qu'il y en avait de fort singulières, propres à ébranler la confiance la plus robuste.
Dans les vingt-quatre heures, le bâtiment fut à Ja chaîne du port, à moitié préparé déjà pour meltre à la mer; lc lendemain, il fut en rade, et mouilla vis-à-vis de la Linon, espèce de hameau, alors délabré, qui gît hors des forüufications de la place, au pied des rochers où s'élève le faubourg de Recouvrance. Une si grande rapidité d'opérations
donna lieu à toutes sortes de conjectures sur notre destina-
tion, et le silence que gardait le capitaine servait à confirmer les plus sinistres. Dans cette disposition d'’ esprit, les matelots accueillaient comme des pronostics les circonstances les plus insignifiantes. Par exemple, un gros chat noir ayant paru tout à coup sur le gaillard, sans qu’on pût dire comment il était venu à bord, sa présence devint un événement de la plus grande importance. Le capitaine, à 4: il qui l'on en rendit compte, ordonna de jeter à la mer ce Fat | visiteur importun; mais l'équipage fit de respectueuses RES Et 1 représentations sur ce procédé cavalier, et, à ses pressantes UE ais Fute sollicitations, un canot fut armé et orné de ses pavois; on y porta le matou avec beaucoup de soins et de civilités, et on | le transporta à terre comme s'il eût été un personnage de RE la plus haute distinction.
sr Les matelots croyaient avoir détourné ainsi la fatale in- SUEDE fluence de cette visite; mais leur inquiétude fut bientôt 1 pan __ réveillée par un autre augure. Une frésaie, sortie à la brune At LEA des masures de la Linon, vint se percher sur nos mâts, et ANNEE fit retentir l'air de ses cris lugubres jusqu'au moment où vi Dit | une embarcation nous aborda. Chacun courut le long du DA bord pour examiner les nouveaux venus et chercher si leur aspect confirmait ces mauvais présages. En montant préei- RE pilamment, le passager principal faillit tomber à la mer: il | bé ji perdit son chapeau, qui s’en alla en dérive sans qu'il fût la possible de le repêcher. C’est preuve, me dit un vieux pi | marin, que le diable s’y est embarqué dl va en porter le rl maître sur son rôle d'équipage, et vous pouvez compter fl 4 qu'il viendra bientôt nous le réclamer. Cette croyance suein } | perstitieuse me rappela que déjà j'avais vu, dans une autre A D occasion, des matelots menacer d’un mauvais parti un cuisinier qui avait jeté des coques d'œufs par-dessus le bord sans les casser, comme l'exigeait la prudence, attendu