‹ Aventures de guerreChapitre 7 sur 62 · SERRE LE · texte numérisé non relu

SERRE LE

L Uni!

moi. Deux grenadiers furent placés de chaque côté de l’autel, pour garder Dieu ou lui faire honneur, comme on fait pour un colonel en mettant des sentinelles à sa porte. L'immobilité automatique de ces factionnaires qui restèrent là plus d’une heure au port d'armes fut l’objet de l'admiration des spectateurs. Je ne la partageais point, car j'ai toujours eu en antipathie l’immixtion des choses saintes et des simagrées militaires.

Un autre incident soulagea l’impatience qu'éprouvait tout ce monde. Il fut introduit dans le chœur, par un couloir pratiqué dans le mur, un vieux seigneur comme on n’en voyait plus aucun. Il avait bien quatre-vingts ans, et portait le costume de sa jeunesse, c'est-à-dire du temps de la Régence. Son habit brodé, chamarré d’or, ne me surprit point; j'avais vu, dans d’anciens tableaux, des costumes semblables, mais je fus quelque temps à m'expliquer pourquoi deux larges rubans noirs venaient par-dessus ses épaules se rattacher sur sa poitrine. Il me fallut faire un effort d'imagination pour deviner que c'était pour retenir entre ses épaules la bourse qui contenait ses cheveux ou plutôt ceux de sa perruque. Aussitôt que l’officiant parut, ce pieux seigneur se prosterna, la face sur les marches de l'autel, et il ne quitta cette humble position qu’au moment où la famille royale entra dans la chapelle. Alors, en se redressant, il poussa d’une voix retentissante le cri de : Vive le’ roi! Personne ne se joignit à cette manifestation de zèle et d’attachement, qui, restée seule et sans écho, me lit l'effet d’une tentative avortée et inopportune, digne d'un meilleur succès. Le silence des spectateurs me prouva que ce témoignage de dévouement n’était pas sans mérite. J'ignorais quel était ce personnage, et c’est d’hier qu'après un long sommeil de soixante-sept ans, ma pares-

seuse intelligence m’apprend que c'était le maréchal de Mailly, le seul des grands seigneurs de la cour qui assista, le’ 10 août, à l’heure suprême de la monarchie.

Enfin l’on entendit dans les galeries du château le bruit lointain des fusils quirésonnaient, et des hallebardes qui frappaient les dalles de marbre. Bientôt une voix sonore éclata, avec autorité, au milieu de notre silence, et prononça l’avertissement sacramentel : le roi, Messieurs! Je n'hésite point à confesser que soit préjugé d'enfance, soit prévision de l'avenir, je fus ému par ces paroles, qui vibrent encore à mon oreille. Ce n’est pas un événement ordinaire que de se trouver face à face avec le successeur de soixante monarques, et d'avoir le pressentiment qu'il en est le dernier.

Tous les yeux étaient tournés vers une humble tribune latérale au chœur à demi saillante et à moitié encadrée dans la muraille; sa largeur n’excédait pas six pieds et n’offrait de place que pour une seule personne. Le roi y parut: il jeta un regard distrait sur l'assemblée, s’agenouilla, dit une courte prière, tourna deux feuillets d'un livre d’office ouvert devant lui, et puis s’assit sans autrement s'occuper de rien, et sans paraître voir aucune chose autour de lui.

J'ai toujours cru que des portraits fidèles minutieusement détaillés pourraient servir utilement à l'interprétation des faits historiques, et donner d'importants enseignements sur les personnages qui occupent la scène du monde. C’est pourquoi je tracerai les traits de Louis XVI, tel que je le vis alors. Je sais que c’est une tâche ingrate, et qu'il est également difficile de dire ou de taire la vérité.

Ce prince qui posait là devant moi, paraissait bien plus âgé qu'il ne l'était réellement ; il n’avait que trente-sept ans, on lui en aurait donné plus de quarante-cinq, à cause de

sa corpulence prématurée. Il était d’une taille ordinaire, mais sa grosseur le faisait paraître moins grand. Son buste semblait énorme proportionnellement à ses membres et au volume de sa tête. Cet effet était produit par un abdomen prolongé, large et proéminent; il était augmenté par une coiffure presque aplatie, et par une veste qui descendait du cou jusqu'aux cuisses, suivant l’ancien usage. Sa figure LATE n avait aucune laideur, et chacun des traits de son visage s De pris à part aurait échappé à la critique, mais tous ensemble MEN LA étaient étranges; et cela est si exacte que je n'ai jamais 587 #%)} rencontré personne qui lui ressemblât. Il avait été peut- 2 être mieux dans son enfance: car il avait un faux air de Louis XV, qui, dans sa jeunesse était l’un des plus beaux hommes de son royaume. Une obésité précoce avait nonseulement déformé sa taille, elle avait encore altéré ses traits, déplacé la rondeur de ses joues, cerné ses yeux, triplé son menton, et enseveli la moitié de son cou dans ses hautes et larges épaules. La puissance de sa constitution lymphatique était si grande que, quoiqu'il eût la face colorée, ses yeux, qui étaient gros et saillants, n’avaient ni éclat, ni expression ; ils peignaient l’insouciance, l’apathie, , j'allais dire l’abnégation. Certes, ce n’était point là l'œil

altier de Louis XIV, l'œil spirituel et malin de Henri IV ou

l'œil d’aigle du grand Condé. Il y avait dans ses regards

indécis de la bénignité, de la douceur, de la placidité, et il

était impossible, en le considérant avec attention, de ne pas

lui porter cet intérêt que nous avons involontairement pour

les créatures inoffensives. En m'interrogeant plus tard,

quand l'esprit de vengeance enflammait tous les cœurs, et

faisait fouler aux pieds les droits de l'humanité, je me suis

demandé si j'aurais voté, comme la mort de Charles-Stuart, celle de Louis XVI; et dans ces temps de carnage, je n’ai

jamais hésité à répondre quant au dernier de ces princes : Non !

C’est une calamité pour un roi que de se mal présenter à la vue de ceux qu’il régit et qui le jugent infaillibiement d'après l'apparence. Toute l'habileté de Louis XI ne rachetait pas la mauvaise opinion que donnait de sa capacité sa piètre mine, tandis qu’au contraire François F°* tenait son unique mérite de sa haute taille et de ses grands airs cavaliers. L’excès de l’'embonpoint exelut toute idée d’activité physique et intellectuelle; il laisse supposer une i nertie de facultés incompatible avec les rudes et difficiles devoirs de la royauté, et personne n’a jamais confondu Louis le Gros avec Louis le Grand.

La constitution massive et charnelle du roi avait d'ailleurs de graves inconvénients qui n'étaient que trop visibles. En public, il ne représentait point; sa démarche était pesante, embarrassée, et il se dandinait à chaque pas, d’un côté sur l’autre, d’une manière disgracieuse, qui provoquait de sottes railleries. A table, il avait un appétit vorace que rien ne pouvait arrêter ni distraire, et il s’y livra inconsidérément, malgré les représentations de la reine, jusque dans la loge du logographe, en présence de l'Assemblée nationale dans la soirée du 10 août, au moment où il venait de jouer et de perdre sa couronne. C'était un besoin impérieux qui faisait dominer sa raison par ses entrailles. Au conseil, il sommeillait sous le poids de sa digestion ou de la fatigue qu'il prenait à la chasse ; et dans une séance où ses ministres recherchaient les moyens de le faire sortir de Paris et d'échapper à son sort, il s’endormit: à son réveil, il les congédia et laissa sans solution cette délibération d’où dépendait son trône et sa vie.

Pour secouer l’engourdissement qui envahissait tout son

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être, 11 montait à cheval et chassait à outrance, lors même que les événements les plus sinistres le menacaient. 1 fallut, le 6 octobre, quand une armée révolutionnaire marchait sur Versailles, aller à sa recherche dans les bois de Meudon où il poursuivait un cerf.

Son aspect donnait la prévision de ces faits et en confirmait les tristes augures. Il n’y avait pas jusqu'aux vertus bourgeoises qu'il possédait, qui n’eussent des suites funestes. Ce fut pour n'avoir pas voulu se séparer de sa famille que son voyage à Varennes fut si malheureux. S'il était parti isolément, comme son frère, il aurait, comme lui, passé la frontière, et les destins eussent été changés. I aurait mieux valu, disait-on hautement, qu'il fût un mauvais mari, comme Henri VII, un mauvais prince, comme Louis XIII, que d’être un roi débonnaire et infortuné.

En remarquant la simplicité de sa mise, qui contrastait avec la magnificence de ses prédécesseurs, je crus y trouver l’heureux indice qu’il renonçait à leur faste et qu'il faisait une concession aux idées du temps; mais on m'assura que c'était un goût naturel, et qu’il avait toujours tenu en fort peu d'estime le luxe et l’apparat de la cour. 1l portait un habit en drap de soie couleur de feuille de myrte, sans collet, avec une broderie verte, étroite, qui. courait le long de ses bords. Sa veste était de soie blanche, garnie d’une broderie semblable, et il avait des culottes courtes en soie noire, des bas blanes et des souliers à boucles d’or. Un col très-bas, attaché par derrière, un jabot de dentelle chiffonnée, complétaient sa toilette. Ses cheveux étaient relevés sur son front bas et fuyant, et ils étaient crêpés sur les oreilles Une bourse renfermait sur le dos sa chevelure qui était toujours médiocrement

poudrée et souvent dérangée, comme celle d’un homme qui ne tient pas du tout à l'ordre de sa mise. Une petite épée à gaîne blanche pendait horizontalement à son côté, et ne ressemblait en rien à l’épée si pesante et si bien ma- niée dont faisait usage à Marignan et à Pavie le roi Francois [%. On ne pouvait méconnaître que les hommes et les choses avaient tout à fait changé.

Un autre témoignage m'en fut donné par la froideur de l'assistance en voyant un roi malheureux, courbé soûs les coups redoublés d’une inévitable fatalité. Aucun signe d’affection ni seulement d'intérêt ne se manifesta le momdrement dans cette assemblée, quin'’était pourtant composée que de royalistes, et l’on oublia complétement sa présence dès que la reine eut paru. Il est vrai que le Saint Sacrement ne fut pas mieux traité, et qu'on lui tourna le dos pour la voir. Quoique je n’eusse pas une ferveur outrée monarchique et religieuse, je me scandalisai de cette manière d'en agir avec le roi et avec Dieu, qui, après tout, méritaient bien qu'on eût pour eux plus de politesse et de respect. Jen y trouvai d’exeuse qu’en songeant que tout ce monde était sans doute de la maison, et qu'il était blasé sur ce qui m'impressionnait vivement, moi, jeune provincial, accoutumé à prendre sérieusement les choses de ce monde, et même celles d’un autre.

Une grande tribune qui embrassait toute la largeur de la chapelle, au-dessus de son entrée, fut occupée par la famille royale. La reine, avec son fils, vint s’agenouiller au centre. C'était un joli enfant d'environ six ans, au leint blanc, aux yeux bleus et aux cheveux dorés ; il avait la vivacité impatiente de son âge, et restait diflicilement tranquille. Sa sœur, que la restauration m'a montrée

tellement différente de ce qu’elle était alors, qu'il me fut

impossible de la reconnaître dans la duchesse d'Angoulême, était placée sur le devant de la tribune, mais à une grande distance de sa mère. L’étiquette, disait-on, le voulait ainsi, mais J'entendis aussi attribuer cet éloignement à l'affection exclusive que la reine portait à celui de ses enfants qui devait régner. |

Au second plan de la tribune, on apercevait une figure angélique ; c'était madame Élisabeth, ‘la sœur cadette des trois rois Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. On aurait juré qu'elle était d’une autre famille, tant elle réunissait de grâces et d'élégance naturelle: Quelle bizarrerie du sort de n'avoir pas fait un prince de cette belle et excellente jeune fille! nous aurions eu sur le trône Titus et Marc- Aurèle.

Mais tous les yeux étaient fascinés par la reine et ne voyaient rien autour d'elle. Ce n’était pas assurément qu'elle gagnât les cœurs par son affabilité et ses dispositions bienveillantes: car, ce jour-là, entre autres; elle avait un air altier ot dédaigneux; et sa mère, l’impérieuse Marie- Thérèse, n'aurait pas regardé d’un plus mauvais œil son mortel ennemi le roi de Prusse Frédéric, que Marie- Antoinette en voyant notre parterre de petits gentilshommes et de pauvres bourgeois. Mais chacun admirait sa beauté, son courage dans l'infortune, et sa majesté qui élait l'expression des derniers souvenirs de la monarchie. On cherchait dans ses traits sa pensée et ses espérances, comme jadis on interrogeait l’oracle pour apprendre le sort du pays:

Je ne crois pas que, depuis la reine Blanche, le rôle qu'elle remplissait, ait été soutenu avec une dignité aussi imposante. Elle avait un vrai port de reine, et il ne fallait que la voir pour être persuadé que c'était elle qui régnait.

Sa stature paraissait fort élevée. Toutefois, on devait Îa réduire de toute la hauteur de sa coiffure, qui était formée d’un édifice de cheveux, couronné de grandes plumes blanches. Ni l’antipathie du roi pour cette mode exagérée, nl l'aventure de la plume de héron qu’elle avait acceptée imprudemment du due de Lauzun, n'avait pu la déterminer à faire l’abandon de cette coiffure orgueilleuse, qui, je l'avoue, lui seyait fort bien.

Quoiqu’elle fût très-belle, et beaucoup plus qu’elle ne le paraît dans ses portraits, les traits de son visage ne produisaient cet effet que par leur ensemble, par la blancheur et la finesse de sa peau, par l’éclat de son coloris et par une expression pleine de noblesse et de majesté. Sa lèvre supérieure était un peu forte, signe caractéristique de la maison de Lorraine: sa chevelure, sans poudre, aurait été trop blonde, mais son front était parfait, et on n’y lisait rien des chagrins, des inquiétudes dont il semblait que trois ans de révolutions avaient dû laisser la trace. Le temps l'avait respectée, comme les soucis de la royauté; on ne lui aurait attribué guère plus de vingt-six ans, c’est-à-dire dix ans de moins qu’elle n’avait. Je ne crois pas avoir vu de femme de son âge qui fût aussi jeune. C'était à n'y pas croire, et je n'imaginais pas non plus qu'on pût aussi bien résister aux épreuves du malheur. J'incline à penser que si elle n'avait pas souffert, c’est qu’elle se nourrissait d'illusions et d’espérances. C’étaient surtout son cou, ses épaules, ses bras et sa poitrine qui étaient d'une admirable beauté, par la pureté de leurs formes et le magnifique tissu qui les revêtait. On en pouvait juger de science certaine, car les robes de Cour laissaient alors à découvert le buste des dames tout entier, fussent-elles jeunes ou décrépites.

La robe de la reine était, sans reproche, dés plus décol-

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